Un arbre dans la ville

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Un jour j'ai cédé, c'était parmi les moins chers des paquets de céréales, et bien que je n'achète jamais de produit dont on fait la pub à la télé (sauf par erreur, comme pour la boutique Zalendo qui vous poursuit sur tous les sites web du monde pour vous montrer les caleçons que vous avez acheté pendant trois mois), j'ai consacré l'argent de mon RMI à acheter un paquet de « Lion », de Nestlé, marque que j'évite aussi également (depuis que j'ai été terrorisé par son PDG qui trouvait normal que l'eau soit l'objet d'un commerce).

Quand on atteint l'innommable c'est toujours là qu'on prend conscience du réel.

Ballonné, dégoûté, ayant péché au mois trois sortes de cheveux dans mon bol, j'ai repensé aux jardins fleuris du sud de la France, le pays où se moque totalement de ce que font les politiciens, où on mangeait des légumes et des fruits du jardin.

Dans un jardin moyen on trouve de tout, différents arbres fruitiers comme un abricotier, un pêcher, un prunier, un figuier, un poirier... un potager qui produit des tomates, carottes, ognons, concombres, et en bordure pour retenir l'humidité, buissons et des herbes comme le romarin, le thym, la menthe, sans compter les framboises et je suis sûr que j'en oublie plein.

En arrivant tu pioches une feuille de menthe et là déjà, tu sens ta douleur, d'être à ce point figé par une sensation aussi puissante et vénérable que le goût de la vraie menthe.

Un abricotier produit trois cent kilos de fruits par an. On s'imagine les cageots qui s'accumulent malgré en avoir fait des compotes et des confitures à n'en plus finir, et qu'il faut donner avant qu'ils ne pourrissent, à des voisins, passants, visiteurs, et les autres autour font pareil.
Il y en a tellement qu'on en trouve même en peinture sur des assiettes des miroirs le carrelage les murs...

En été, une assiette de tomates du jardin, de salade, avec une l'huile d'olive totalement succulente servie dans un vieux pot, et un melon à la fin suffisent allègrement à sustenter n'importe quel appétit. C'est tellement bon que ce serait de la violence d'en rajouter. Chaque bouchée est un univers paradisiaque.

Je me souviens avoir cueilli, sisi c'est vrai ça a existé à une époque, une prune dans un arbre que j'ai mangée aussitôt, j'ai remercié l'arbre, j'ai pardonné la prune de ses jolis défauts, et j'ai été subjugué par son goût merveilleux.

A la télé ils font toute une promo en ce moment sur le phénomène de la « cuisine », le truc le plus con du monde, où « seuls les meilleurs survivent », et notre alimentation dans les villes est faite de produits dont on se fout de la provenance, et dont le goût a été réhaussé par des substances chimiques afin de provoquer un sentiment de type para-sexuel et pseudo-hypnotique.

Mais ce qu'ils ne savent pas apparemment, c'est la différence entre un gâteau sec de marque « LU » et un sablé de pâte de blé au sucre cuit au four avec à peu près les mêmes ingrédients.
La différence est pourtant éminemment notable, c'est que le gâteau fait avec amour possède l'extraordinaire propriété d'associer dans la mémoire les bons moments de la vie à son goût.

Quand j'étais petit j'ai bien mangé du Nutella, j'ai trouvé ça délicieux, mais en consommer trente ans après (j'ai fait une longue pose) ne me rappelle aucun bon souvenir, aucune saveur, même le goût a disparu, je ne sens que du super-sucré et deux minutes après j'ai carrément mal au ventre. Des fois je me dis que c'est comme dans Matrix, de la merde que notre esprit imagine être du chocolat.

Alors qu'une simple tomate, arrachée à son jardin parfumé avec son parapluie de feuilles, qu'on lave vite fait à l'eau et sur laquelle on ajoute quelques grains de sel, est capable de faire revenir en mémoire toute une histoire, un air du temps, une époque entière de sa vie.

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En Algérie ma grand-mère avait un restaurant, où elle fabriquait le plus fameux de ses plats, son Couscous (avec une majuscule s'il vous plaît). Il était si fameux que les gens faisaient la queue pour entrer au restaurant. Elle me racontait avoir déjà vu trois cent mètre de file d'attente, et que les personnalités les plus éminentes venaient goûter son couscous fait avec amour et des produits locaux.

Et le soir, une autre file d'attente de gens démunis, trop pauvres pour se nourrir, venaient obtenir ce qui n'avait pas été consommé en journée. Ils avaient droit au même couscous que celui que les ministres venaient manger à midi.

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Des fois je me dis, qu'au fur et à mesure que je prends conscience de ce monde je ne cesse jamais d'être étonné, dégoûté ou interloqué, c'est selon, par son ignominie.

Un simple abricotier, trois cent kilos de fruits.
Gratuit, comme ça, donné à celui qui passe par là, avant que le fruit ne dépérisse.
Tout simplement.
Aucun emballage, aucun transport, aucune autorisation à demander à Monsanto pour reverser des droits d'auteur sur un génome qu'ils veulent s'approprier en entier au prétexte d'en avoir modifié un seul brin, tout en faisant des conneries en plus.

Il suffirait d'en mettre un dans la cour de mon immeuble de mon Brooklyn parisien pour pouvoir en donner à tout le voisinage.
Dans les parcs urbains, il pourrait facilement y avoir des arbres fruitiers, des pommiers, des figuiers, des fraises, que les gens iraient attraper à la main, le jour de l'année où ils iraient s'asseoir sur la pelouse pour profiter du soleil. Qu'est-ce qui empêcherait cela ? Que tous les affamés se ruent sur cette nourriture ? Mais non, il y en a en abondance. Que les épiciers soient fâchés de ne pas faire du chiffre à cause de cette gratuité ? Que les jardiniers aient trop de travail ? Elle est bien bonne celle-là !

Mais je vous ai dit, la nature, par nature, parce qu'elle est ce qu'elle est, produit toujours l'abondance. Il ne s'agit pas pour elle de produire le nombre exact de fruits dont on a besoin et qu'ils soient tous « parfaits », cette idée est trop imparfaite pour elle, elle en produit dix fois plus, en rate dix pourcent, en laisse dix pourcent aux vers, dix pourcent aux oiseaux, et le reste il n'y a qu'à se servir, et si possible, jeter le noyau par terre pour qu'un autre repousse !
Où est l'embrouille ? Pourquoi ne pas la laisser faire ?

C'est si compliqué dans la tête des citoyens du capitalisme que les choses les plus simples deviennent l'objet d'un vrai parcours du combattant, où au final il faut se saigner pour obtenir un précieux fruit qui n'est qu'un clone sans goût et sans saveur, qui n'a jamais vu la lumière du jour.

Je repense évidemment aux déforestations, dont il ne semble qu'elles ne s'arrêteront qu'avec le dernier arbre coupé, où des entreprises viennent rembourser leurs machines et payer leur alimentation industrielle quotidienne en rasant tout ce qu'ils trouvent, en étant si mal payés qu'il leur faut faire la course entre eux pour paraître plus compétitifs. Et ils sont tout fiers avec leur tronçonneuse. Là aussi ça donne lieu à des émissions à la télé, pour promouvoir le courage et la rudesse de ces chevaliers du vingt et unième siècle.

Ils éradiquent toute la vie, 99% de la vie qu'ils éradiquent leur est inutile, ils ne récupèrent que le bois, et ne laissent qu'un désert venteux avec une ambiance morbide, où les rares et précieux trente centimètres de terres sont lavées par les pluies qui va les emporter et les balancer dans la mer. Et où plus rien ne repoussera. Plus jamais.

Je me suis imaginé ce délire dictatorial, où je déclarais que désormais on n'avait plus le droit de récolter que les arbres qu'on aura fait poussé. Et comme il faut dix à trente ans pour les faire pousser, qu'il faudrait à l'humanité entière se passer de bois pendant toute cette période !
Franchement (je me répète mais bon) en deux mille ans de civilisation, personne n'a-t-il prit le temps de faire pousser un arbre ?
Pareil pour les poissons, ils se reproduisent par millions, alors pourquoi aller dévaster les océans ?
Parce que c'est trop cher tu vois, trop difficile tu vois, parce les gens aiment bien être des suiveurs pas des inventeurs tu vois, parce que tout business ne fait que refaire en mieux ce qui existe déjà tu vois.
Les humains sont-ils si stupides, impatients et irrationnels qu'ils préfèrent raser des forêts emplies d'une histoire millénaire, vider les mers, tout ça pour pouvoir s'acheter des poubelles qu'ils ne savent plus où mettre ?

Je ne sais pas ce que pense le lecteur de ceci, mais j'affirme sans attendre son opinion que l'usage de la liberté consiste précisément à se prémunir d'en arriver à une situation où il ne sera plus question de liberté, mais d'obligation de faire les bons choix.
Quand les bons choix auront été fait, contraints et forcés, on se rendra compte qu'on aurait pu les faire depuis longtemps. Peut-être y aura-t-il des émissions à la télé pour honorer la grandeur d'âme de ceux qui auront été forcés de faire les bons choix.

Non seulement on peut se passer de la plupart des choses qui sont produites, mais la plupart du travail produit par l'homme, non content d'être inutile et stérile, est nuisible.
La société de l'argent, la culture du commerce a fait grandir exponentiellement l'activité qui consistait à fabriquer et vendre de la poudre de perlimpinpin aux naïfs, dans les villages du Far West de Tom Sawyer. On est devenus une société mondiale de la poudre de perlimpinpin ! Avec ses spots télés, ses lois qui obligent à en acheter, ses garde-fou qui vous traitent de fous si vous n'en achetez pas, et la fierté des mères quand elles voient leurs enfants devenir grands et eux aussi se mettre à fabriquer de la poudre de perlimpinpin.

Ce monde est un délire colossal et destructeur.
Rien que de planter un arbre qui donnera des fruits qu'on pourra venir manger en s'asseyant au soleil est une idée aussi invraisemblable qu'insolite, qui remettrait en cause tous les fondements de la société !

Vous êtes prévenus ! Il suffit d'une graine !