Le petit Nicolas Sarkozy illustré (2) - L'agonie d'une civilisation

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Manuel de Diéguez

Le petit Nicolas Sarkozy illustré est un manuel d'anthropologie simple, pratique et rédigé pour être mis avec profit et dès le plus jeune âge entre les mains des enfants. Il est utile à la République qu'ils y apprennent très tôt à observer de leurs propres yeux et à poser eux-mêmes l'intelligence, la culture et l'esprit civilisateur des chefs d'Etat grands et petits sur les plateaux d'une balance garantie par l'autorité des meilleurs lexicographes.

Depuis plus d'un siècle, nous disposons d'un dictionnaire dont le titre s'est gravé en lettres d'or au fronton du temple de la langue française - le Petit Larousse illustré. Mais les linguistes ne renvoient qu'au langage, tandis que Le petit Nicolas Sarkozy illustré étudie les relations que la politique entretient avec la civilisation, l'histoire avec la raison et l'action avec la pensée. Or, il y a deux millénaires et demi, les Grecs ont fait de l'intelligence dialectique et de la réflexion logique les instruments des civilisations cérébralement supérieures ; et, depuis lors, la civilisation mondiale se mesure au degré de connaissance rationnelle dont l'humanité témoigne à l'égard d'elle-même. Mais comme on ne saurait acquérir aucune science réelle de notre espèce sans se demander comment elle se forge des dieux sur l'enclume de son histoire et comment elle les craint, les vénère et les charge de l'instruire, de la guider sur la terre et, en retour, de la mettre à l'abri des verdicts de la mort, les civilisations se hiérarchisent selon la place qu'elles ont occupée sur une échelle dont les barreaux illustrent le degré d'avancement ou le retard qu'elles ont pris dans la connaissance anthropologique des personnages cosmiques qu'elles ont enfantés.

Le petit Nicolas Sarkozy illustré diffère donc de l'apprentissage des mots de la langue française en ce qu'il s'agit d'informer l'enfant de la nécessité de modifier au préalable la rétine sur laquelle notre espèce se réfléchit depuis des millénaires ; et comme le regard que nous portons sur nous-mêmes nous est dicté par notre encéphale, c'est la rénovation du logiciel de cet organe qu'il faut déclarer d'utilité publique. Il appartient au Ministère de l'Education nationale d'attirer l'attention du corps enseignant sur une publication qui servira d'instrument pédagogique et d'introduction méthodologique à la science des Etats dont le peuple français attend depuis longtemps la publication en librairie.

Mais pourquoi avoir choisi d'élever M. Nicolas Sarkozy au rang de paradigme, d'archétype éloquentissime et de spécimen irremplaçable de la souveraineté de la nation ? La nécessité, pour le corps électoral, d'acquérir une connaissance nouvelle et abyssale des évadés actuels du règne animal avait-elle besoin de ce matériau expérimental? C'est que la connaissance du cadre mental dans lequel il convient de peser les relations que l'histoire entretient avec la raison en appelle aux caricatures gigantales. Créon, Gulliver, don Quichotte, Macbeth, le roi Lear, Orgon, le père Grandet, le Dr Faust, autant de documents anthropologiques, mais également de caricatures de génie, parce que, si vous ne forcez pas le trait, jamais vous ne connaîtrez le personnage miniaturisé qu'il vous faut apprendre à regarder droit dans les yeux et qu'on appelle l'humanité.

Cette vérité est tellement irréfutable que Zeus, Mars, Chronos ou Neptune appellent au décryptage du type de caricatures grossissantes que la civilisation gréco-romaine a illustrées. Puis, les trois dieux uniques dont l'incohérence théologique a pris la relève de celle de leurs prédécesseurs se sont révélés à leur tour des caricatures politiques de leurs créatures. Il en résulte que les dieux sont des metteurs en scène des difficultés insurmontables que le droit pénal séraphique ou torturant des humains rencontre sur la terre.

Le petit Nicolas Sarkozy illustré se révèlera plus utile encore à la nation en ce qu'il permettra à l'instituteur d'expliquer aux élèves de la République les relations que l'homme d'Etat visionnaire entretient avec la démocratie d'un coté et le génie littéraire avec des personnages universels, de l'autre. Si le Général de Gaulle, par exemple, se collète avec le même sable des arènes du temps que les géants du symbolique se collètent avec des destins exemplaires, ce petit dictionnaire de la politique de haut vol aidera les Français à armer le civisme de la génération montante d'une raison plus unifiante que celle dont la gérance a conduit à la parcellisation et à l'éparpillement des sciences humaines du XXe siècle.

1 - Le réel et le mythe
2 - La civilisation du scannage de " Dieu "
3 - La psychanalyse politique du sacré
4 - Les démagogues sont fatigués
5 - Œil pour oeil, dent pour dent
6 - La médiation de la culture
7 - Les nations et les personnes
8 - Les Titans du ciel et les Titans de l'histoire
9 - Les symboles en marche
10 - Ainsi parlent les Etats
11 - La nouvelle alliance

1 - Le réel et le mythe

Les philosophes du déclin des empires qui traiteront de l'engloutissement de la civilisation de la pensée qu'on appelait l'Europe observeront le sceau de l'inexorable qui aura marqué de son empreinte une logique de l'agonie de la raison occidentale. Certes, il s'est nécessairement révélé utopique de tenter de convaincre l'auditoire immense des peuples du suffrage universel d'élire en connaissance de cause un guide politique de l'Europe ; certes, on ne métamorphose pas le messianisme sonore des démocraties en éclaireur de l'histoire cahotante du monde. Mais que les élites de ce continent aient applaudi à leur tour le bruitage verbifique d'un délire destiné à égarer les masses signifie que la classe dirigeante elle-même était devenue la dupe d'un leurre scolaire qu'on enseignait avec méthode aux enfants dès les bancs de l'école et qui enténébrait leur entendement leur vie durant. Une éducation nationale évangélisée dans l'oeuf s'était rendue complice d'un simulacre politique aussi doctrinal que celui de l'enseignement confessionnel antérieur à la loi de 1905.

Mais le bréviaire des droits que l'homme est censé exercer au paradis des démocraties aurait pu conserver longtemps ses vertus catéchétiques si, tout au long du XXe siècle, la pensée rationnelle n'avait pas pris conscience de se trouver à un tournant anthropologique qui la contraignait à approfondir la connaissance scientifique du genre simiohumain. Il s'agissait d'une mutation des sacrilèges qui conduirait à des analyses spectrales de la politique mondiale; et seule la divinité en exercice fournissait une effigie anthropologique à profaner fructueusement. Depuis Darwin les sciences humaines ne pouvaient plus progresser sans se livrer à un décryptage du regard qu'elles croyaient porter de l'extérieur sur notre espèce, donc sans une refonte de leur distanciation intellectuelle pour jardins d'enfants. Il fallait apprendre à psychanalyser les documents pithéco-anthropologique qu'on appelait encore des théologies.

2 - La civilisation du scannage de "Dieu"

Si les Grecs avaient étudié Zeus ou Athéna en anthropologues de leurs divinités, leur connaissance du genre humain aurait été supérieure à celle d'Euripide dans son Iphigénie à Aulis; si les politologues et les psychologues des monothéismes actuels étudiaient Jahvé, Allah ou le Dieu trinitaire en radiographes des idoles dont se pourvoit une espèce carnassière, l'humanisme occidental prendrait deux siècles d'avance sur celui de la civilisation encore théocentriste du XXe siècle. Mais alors, la raison moderne se révèlerait blasphématoire ou mourrait de peur. La survie de l'intelligence rationnelle dépendra de l'audace de son saut dans l'inconnu ; et l'autopsie des dieux d'hier et d'aujourd'hui servira de tremplin à une géopolitique de spectrographes des sacrifices de sang.

C'est dire que si le poison des idéologies sotériologiques dont se nourrissaient les démocraties messianisées par leur langage ont pu prendre un instant la relève mondiale des catéchèses dites révélées d'autrefois, si le même discours pastoral dont usaient les religions établies, si la même totémisation du discours de la foi, si les mêmes simulacres, faux-fuyants et défaussements du sacré que ceux qui régissaient les dévotions d'autrefois ont pu débarquer pour un temps dans le royaume des abstractions rédemptrices, et dans la sotériologie de l'abstrait que professaient les théodicées, comment ne pas en appeler à un regard métasimien sur les civilisations dites avancées et sur leur mythologie vocalisée par la démence de leur vocabulaire?

Pour la première fois, les sciences humaines se trouvent contraintes de conquérir un regard de l'extérieur sur la semi logique dont l'encéphale du simianthrope s'était armé et sur les dérobades cérébrales qui pilotent encore de nos jours cet étrange animal. C'est la notion même de recul qu'il faut conquérir à nouveaux frais, ce sont les illusions faussement distanciatrices du passé qu'il faut apprendre à radiographier. A partir de 1970, de nombreux anthropologues ont commencé d'observer en laboratoire les pieux procédés d'arrimage à la terre et à des mondes oniriques d'une espèce vouée à jeter des ponts imaginaires entre le fabuleux et le réel. Si le simianthrope est un spécialiste des subterfuges du concept, un personnage auto ritualisé des pieds à la tête par les cérémonies qui lui font une effigie pieuse et tragique, alors il faut se décider à observer que la méconnaissance des fondements anthropologiques de la guerre diplomatique entre les Etats demeure commune aux liturgies de la droite et de la gauche.

3 - La psychanalyse politique du sacré

Qui ne se souvient du ridicule dont M. François Mitterrand s'était couvert sur la scène internationale face à un propriétaire de ranch plus que septuagénaire, qu'il avait convié à monter dans une barque aux coussins couverts de riches broderies et à se prélasser en successeur de Louis XIV sur le somptueux bassin de Versailles. C'était ignorer que l'Amérique s'est construite sur le culte de la vertu protestante du XVIIe siècle anglais et qu'aux yeux d'un Reagan, la France protocolaire se présentait en coquette vieillie, mais outrageusement enrubannée et qui, dans les grandes occasions ne craignait pas d'étaler ses bijoux de cour afin de séduire un cow-boy fier du poids de ses troupeaux.

Pour mettre l'Europe à l'écoute de l'imagination politico-religieuse dont le monde actuel se veut le messie, il faudrait un grand exploit de la science anthropologique, celui de convertir les héritiers endormis de la Révolution de 1789 à approfondir le rationalisme superficiel jusqu'à la caricature d'une France ensommeillée dans une "raison" en panne d'introspection; et pour cela, il conviendrait de spectrographier l'inconscient mythologique qui pilote la démocratie semi religieuse d'outre-Atlantique. Un Bush, un Reagan, un Carter, un Nixon et même un Clinton pensent que l'Occident latin véhicule la mentalité primitive du catholicisme monarchique du Moyen Age. A leurs yeux, la filiation théologique de l'Europe est viscéralement immorale et intellectuellement rétrograde, puisque livrée à un culte riche en prodiges stupéfactoires sur ses autels. Les Etats latins demeurent tributaires, pensent-ils, des traditions magiques qui les ensorcellent; et c'est pour cela qu'ils recourent aux subterfuges de la séduction pécheresse. Car le principe même de la séduction n'est autre, aux yeux des anglo-saxons, que la corruption originelle, celle dont le coupable est le reptile de la Genèse.

Aussi les affaires internationales doivent-elle se discuter bibliquement et cartes sur table, c'est-à-dire entre honnêtes protestants. Certes, la probité calviniste demeure à l'écoute des intérêts industriels et commerciaux des Etats-banquiers. Mais M. Mitterrand ne pouvait s'afficher d'une manière plus oiseuse et décadente, donc coupable, que de décorer des rubans et des dentelles d'un pays papal un vertueux citoyen de l'Amérique des privilégiés de la foi. Mais il y a plus: le protestant est l'élu du seul ciel certifié évangélique des chrétiens. A ce titre, il bénéficie des apanages et des prérogatives attachés à une grâce particulière, celle d'être revenu au texte des évangiles décrassés des scories de la scolastique. Si l'Amérique se comporte partout en maître et si elle n'a pas de rivale sur la terre, c'est parce que l'exercice du pouvoir est un privilège inscrit dans la révélation d'un salut. De plus, l'évangile purifié est rural et champêtre, la théologie originelle de la Liberté chrétienne est paysanne et patriarcale. C'est pourquoi un messianisme démocratique sans scribes et sans clercs de Curie s'est transporté du prophétisme rural des origines sur les terres non moins virginales de l'apostolat protestant. M. Mitterrand symbolisait la pompe orientale et les ors du temporel que le trône et l'autel s'étaient longtemps partagés.

4 - Les démagogues sont fatigués

On voit que la psychanalyse des trois monothéismes et de leurs théologies se situe au coeur de la géopolitique, tellement l'anthropologie fondamentale rencontre le sacré au coeur même des Etats modernes. Mais non seulement Nicolas Sarkozy se situe à mille lieues d'une psychobiologie du christianisme, mais son ignorance des arcanes théologiques de la politique mondiale est celle d'une Europe de l'industrie et du commerce qui s'est séparée de la foi monarchique du XVIIIe siècle. Du coup, le Vieux Continent est devenu un petit homme d'affaire calculateur et vissé à son tiroir-caisse.

Et pourtant, cette civilisation du désensorcellement rêve encore de décrocher le gros lot de la foi démocratique. Aussi l'hôte de l'Elysée tente-t-il de recommencer le coup politique qui lui a si bien réussi une première fois, alors que la chasse aux voix n'est peut-être plus ce qu'elle était, alors que la mémoire s'est peut-être mécanisée, donc figée dans des enregistrements indélébiles, alors que l'oubli a peut-être appris à traîner les pieds, alors qu'on ne court peut-être plus aussi facilement après le même sucre, alors qu'on n'a peut-être jamais bondi deux fois sur le même appât, alors que la démagogie classique s'est peut-être enkylosée, alors que le "communicationnel" n'est peut-être pas le paradis politique qu'on s'était imaginé.

Mais l'essentiel est sans doute ailleurs: inutile de s'en prendre à l'effigie de M. Nicolas Sarkozy. C'est de l'Europe décervelée, vassalisée et infantilisée qu'il présente le paradigme. Croyez-vous qu'un vrai chef d'Etat pourrait, sous le regard de cinq cent millions d'Européens avertis, jouer impunément à l'enfant malappris s'il s'adressait à un public d'adultes, croyez-vous qu'il tenterait d'acheter l'indulgence des électeurs s'ils n'étaient taillés à son image et ressemblance, croyez-vous que ce fruit vert serait tellement sûr qu'on lui pardonnera les puérilités du bas âge s'il ne pensait que l'Europe et la France se montreront indulgentes à son immaturité? Telle est la véritable portée politique de l'ignorance dans laquelle la civilisation européenne fait naufrage.

5 - Œil pour oeil, dent pour dent

Mais si l'inculture est la clé du trépas des civilisations, rien ne le dépeindra mieux que l'oubli de l'histoire du droit dont témoigne ce fils de ses propres échecs scolaires. Car tous les hellénistes et tous les juristes du monde savent que l'Hellade du VIIIe siècle avant notre ère a réussi à substituer la justice pénale, donc la souveraineté de la loi à l'autorité des vengeances privées et que les cités sont devenues civilisatrices du fait que l'Etat s'est trouvé élevé au rang de magistrat dont la justice publique symbolisait le sceptre sacralisé.

Or, M. Nicolas Sarkozy veut réhabiliter une justice pénale qu'exerceraient les particuliers, donc la vengeance des victimes outragées, à la majesté des tribunaux de l'Etat: le citoyen lésé pourra s'opposer aux verdicts du juge de l'exécution des peines. Mais si, progressivement corrompue par un monopole de vingt-huit siècles, la justice pénale est devenue de plus en plus laxiste et si les juges sont tombés peu à peu au rang de fonctionnaires indifférents au sort de l'Etat de droit, c'est aux pouvoirs publics et à eux seuls qu'il appartient de leur redonner leurs responsabilités politiques originelles. M. Nicolas Sarkozy ne dit pas cela. "Après tout, à l'entendre, la victime a son mot à dire, le coupable doit redevenir la proie de sa victime." C'est du fondement même des civilisations et de la signification de l'histoire mondiale du droit pénal que M. Nicolas Sarkozy fait peu de cas - mais ici encore, on voit bien que l'intelligentsia des cultures mourantes se trouve prise en otage par l'ignorance dans laquelle les élites politiques sont tombées.

6 - La médiation de la culture 

La pâle effigie de M. Nicolas Sarkozy nous rappelle qu'on ne saurait prendre un vrai recul à l'égard de la civilisation des lois que par la médiation de la culture et que seules d'abondantes lectures donnent à une classe dirigeante la connaissance des rouages et des ressorts du pouvoir. Ce Président aura été le premier chef d'Etat inculte de la République française; mais précisément, c'est cela qui en fait l'archétype de l'électorat mondial d'aujourd'hui. Quand M. Barack Obama autorise l'emprisonnement arbitraire et pour une durée illimitée des "suspects" de terrorisme, seule la relative indépendance des cinquante deux Etats de l'Union permet à quelques-uns d'entre eux de se révolter face à une rechute de la démocratie américaine dans la barbarie antérieure à la fondation des cités.

Si le peuple français était plus instruit, il verrait clairement que M. Nicolas Sarkozy sème le grain de la tyrannie et que ses promesses à tout vat sont nécessairement nulles et non avenues. Mais une nation n'a pas quitté le jardin d'enfants si elle ignore qu'au cours de son second mandat, un Président libéré des entraves que lui imposait son ambition de se faire réélire jouera fatalement au despote hors d'atteinte. Comment des citoyens qui n'auront pas appris l'humanité dans de vrais livres, mais dans les catéchismes scolaires et les pieux bréviaires de la démocratie mondiale feraient-ils un peuple souverain?

7 - Les nations et les personnes

Qu'est-ce donc qui permet de loger un chef d'Etat sur le territoire que requiert l'exercice des responsabilités qui lui appartiennent en propre, celles qui, s'attachent à sa fonction et à rien d'autre ? Question d'autant plus difficile à résoudre que les vrais interlocuteurs de Clio se trouvent conviés à se colleter diversement avec leur propre nation et leur propre peuple, tellement les époques et les lieux modifient les coordonnées de l'action politique. Mais, de toutes façons, un chef d'Etat s'entretient avec des personnages que leur nom suffit à identifier et qui se déplacent sur les planches d'un théâtre plus psycho-cérébral que terrestre. "La France est une personne", disait Michelet.

L'homme d'Etat voit, sent et touche de ses mains, si je puis dire, les personnages affectifs et mentaux que notre astéroïde charrie autour du soleil. Qu'est-ce qui fait d'un pays une personne ? Pourquoi ne sont-elles qu'une cinquantaine, les personnes présentes à la cour des siècles et qu'on appelle des nations? Pourquoi les âmes et les têtes qui ne les reconnaissent pas à leur stature, à leur vêture, à leur ossature, à leur allure ne sont-elles pas nées pour s'entretenir avec elles? Remarquez que les grands Etats n'ont pas l'oeil suffisamment perçant pour que les nains qui paradent à leurs côtés se réfléchissent sur leur rétine; mais, de leur côté, les nains demeurent privés de la rétine qui sert de miroir aux grandes nations. Pour qu'un réflecteur réfléchisse les personnages de l'histoire, encore faut-il savoir quels blocs oculaires les grands miroirs convient à assister au spectacle.

Voyons donc ce qui manque à l'oeil, aux antennes et aux élitres d'un insecte politique pour qu'il se comporte en simple manager de la France auprès des nations étrangères. En 2007, M. Nicolas Sarkozy a rendu une visite-éclair au roi du Maroc et ce voyageur pressé nous a fait perdre une commande de Rafales sur le point de se trouver conclue - Washington s'est hâté de rafler ce marché. La même précipitation d'un représentant de commerce privé d'étoffe nationale a caractérisé le premier voyage du locataire de l'Elysée en Chine. Un chef d'Etat qui ne rencontre pas les personnages qu'on appelle des nations ne rencontre pas non plus la sienne. Jamais la France n'a parlé par la voix de M. Nicolas Sarkozy. Cet acteur sans coeur et sans tripes voudrait se mettre à la hauteur de son job. Il fait tout ce qu'il peut pour maîtriser les manettes d'une vaste entreprise, mais seule son effigie court d'un lieu à un autre. On ne saurait capturer ce schéma ambulant, arrêter cette esquisse en course, se saisir de cette vêture inhabitée. Quelle est la source de ce déracinement originel, quelle est la nature de cette enveloppe vêtue et grimée, qu'en est-il des sillages entrecroisés d'un acteur qui excelle dans tous les seconds rôles, sauf dans celui que la France l'a appelé à jouer?

Mais ici encore, il faut rappeler qu'une civilisation à l'agonie n'a ni chair, ni sang, qu'une civilisation privée de son identité viscérale court en tous sens et d'un emploi à l'autre dans un jeu ridicule d'images et de sillages, parce qu' elle a perdu sa trajectoire avec ses entrailles, parce qu'elle erre entre le ciel et la terre, parce qu'elle volète comme le Sarkozy de papier qu'elle est devenue dans son miroir.

8 - Les Titans du ciel et les Titans de l'histoire

Quelles sont les relations que les personnes qu'on appelle des nations entretiennent, d'un côté avec les immenses acteurs du symbolique qu'enfantent les prophètes et qu'ils appellent des dieux d'un côté, et de l'autre, les gigantesques effigies du genre humain dont accouchent les Titans de la littérature ? Voilà la question centrale avec laquelle l'anthropologie critique voudrait se colleter. Car enfin, le Général de Gaulle commence ses Mémoires par l'évocation d'un personnage figuré, dont il n'a rencontré que l'image et qui s'appelle "la France". C'est un personnage incorporel et quasiment mythologique qu'il décrit: "Toute ma vie, je me suis fait une certaine idée de la France. (...) Ce qu'il y a, en moi, d'affectif imagine naturellement la France, telle la princesse des contes ou la madone aux fresques des murs, comme vouée à une destinée éminente et exceptionnelle. (...) S'il advient que la médiocrité marque ses faits et gestes, j'en éprouve la sensation d'une absurde anomalie, imputable aux fautes des Français, non au génie de la patrie." (Mémoires de Guerre, p. 1)

Mais si ce personnage imaginaire n'était pas plus vivant, plus respirant, plus convaincant que Mlle Béatrice, Mlle Antigone, ou Mlle Iphigénie, le Jésus de Jean ou de Paul ne serait pas plus réel que ceux, tellement plus plats, de Matthieu ou de Marc; et le Diogène consubstantiel à son falot ne serait pas le seul vrai, celui qui ridiculise la masse immense des bipèdes que la nature s'acharne à faire naître sans lanterne. Mais si le génie politique rejoint le génie des Shakespeare et des Cervantès, ne sommes-nous pas ravis de ce que M. Nicolas Sarkozy nous conduise tout droit à nous interroger sur la nature des lanternes? Quelle chance d'apprendre de quoi un homme politique se trouve dépourvu s'il ignore le sens même de la question: "Qu'est-ce que la France?"

Mais le Général de Gaulle parle de la France comme Shakespeare de Macbeth, Cervantès de don Quichotte, Swift de Gulliver, Sophocle d'Antigone. Que disaient-ils à leurs personnages? Qu'ils s'en faisaient une certaine idée, que cette idée venait du coeur, que leur héros était voué à une destinée éminente et exemplaire, que la médiocrité pouvait les guider, mais que cette anomalie ou cette absurdité étaient de la faute des humains, non du génie qui donne au personnage sa nature, son élan, son destin. Mais Socrate est un destin, et Antigone, et don Quichotte, et de Gaulle. Décidément le génie est l'interlocuteur des destins.

Le génie de la France est d'incarner une résistance invincible au naufrage du destin d'une civilisation. Si M. Nicolas Sarkozy était le compagnon de route du génie et du destin de la France, il n'aurait pas replacé la nation sous les ordres d'un général américain et il aurait refusé l'aventure libyenne sous un autre drapeau que celui de la France.

Mais tout écrivain de génie ne sait-il pas que si son héros trahit son destin, il quitte la scène aussitôt et les pieds devant? Alors son sépulcre s'appelle l'oubli; et dans ce tombeau-là, seule la mort compte les trépassés de la mémoire du monde. M. Nicolas Sarkozy a rendez-vous avec les hommes sans lanterne, sans destin et sans voix; et le personnage qu'on appelle la mort n'a pas de visage, de mémoire, de cervelle - son seul interlocuteur est le silence de l'histoire.

9 - Les symboles en marche 

Si M. Nicolas Sarkozy n'était coulé dans le moule de l'Europe étriquée, sans âme et sans voix de son temps, il saurait qu'on n'humilie pas la Turquie à jeter en prison des Français, même de mauvaise foi, qui se mettraient en tête de nier le massacre des Arméniens, qu'on humilie pas sottement le Mexique pour les beaux yeux de la compagne d'un gangster, qu'on ne range pas bêtement tout le Quai d'Orsay en ordre de bataille pour la libération à grand tapage de quelques infirmières bulgares, qu'on ne joue pas stupidement sur l'échiquier de la politique mondiale comme on tourne les pages d'un livre d'images, qu'on ne se sert pas de la scène du monde pour pêcher des voix, parce que les nations sont à elles-mêmes des symboles en chemin. Mais pour savoir cela, il faut avoir rencontré des personnages figurés, il faut converser avec des acteurs plus réels que ceux dont la chair et le sang veulent nous faire croire que les vivants sont des ossatures en mouvement, il faut avoir rencontré l'histoire dans un monde de l'éthique et de la volonté et qu'on appelle des nations.

Mais à qui la faute si M. Nicolas Sarkozy n'a pas le regard, le pif, les esgourdes d'un chef d'Etat, à qui la faute si les démocraties ignorent que le cerveau de notre espèce n'est pas devenu polyvalent de s'être compartimenté à outrance, qu'un joueur d'échecs n'a pas les dons d'un commerçant, même médiocre, que le génie des mathématiques vous frappe souvent d'une cécité politique sans remède, que le théologien de la grandeur de Zeus n'a pas de regard pour la psychologie et la politique de la divinité qu'il adore, qu'un démagogue n'a jamais rencontré un peuple et une nation et qu'il court seulement après un fantôme dont il lorgne le trône.

10 - Ainsi parlent les Etats

Pour jouer un rôle dans le surnaturel de chair et de sang qu'on appelle l'histoire, inutile de disposer d'une riche maisonnée et d'un haut lignage, inutile de vous promener sur vos terres en géographe de l'intemporel, inutile de vous raconter votre passé de compagnon d'armes de Cyrus ou d'Artaxerxès. Si vous n'avez pas conduit des expéditions trans-charnelles dans le royaume des civilisations, si vous n'avez pas laissé une trace heureuse dans l'empire des voix, des écrits et des monuments, si vous n'avez pas gravé de votre sceau l'univers des écrits, vous n'occuperez pas en poète la place des souverains de la mémoire du monde. Ainsi parlent les Etats. Car ces personnages sont à eux-mêmes l'esprit humain en marche sur la scène du monde. Jamais M. Nicolas Sarkozy ne s'entretiendra avec les pavois et les blasons de l'âme et de la pensée que sont les nations.

C'est pourquoi tous les Etats du monde ont éclaté de rire le jour où M. Nicolas Sarkozy a escaladé en culottes courtes les marches du palais de la République, c'est pourquoi les chancelleries du monde entier se tenaient les côtes au spectacle du Président de la France courant dans les rues de New-York avec, sur la poitrine, un écriteau où l'on pouvait lire New-York Police Department. Mais, encore une fois, ce gnome se serait-il trompé de scène, ce pitre aurait-il pu occuper un emploi étranger à son statut politique si l'Europe, elle aussi, ne logeait son âme dans le temple de l'argent, si la France, elle aussi, ne faisait de ses dernières amours une pièce de théâtre, si cette civilisation n'était à l'école d'un M. Nicolas Sarkozy qui a décidé d'envoyer l'un de ses fils conquérir un grade dans l'armée américaine?

Autrefois, des éducateurs en prières enseignaient leur vocation divine aux monarques. En ce temps-là, c'était un bréviaire à la main que les pédagogues de la monarchie inculquaient leurs devoirs au dauphin du souverain régnant. Quelle est la potence sur laquelle la Liberté politiques du monde est désormais clouée ? Un animal bousculé par le grand songe de la Liberté, un animal condamné à l'asphyxie dans l'air vicié de la démocratie européenne, un animal dont la justice répand les effluves d'une mythologie aussi trompeuse et trompée qu'une scolastique, un animal qui se cherche un ciel moins malodorant que celui de ses idéaux pourrissants, un tel animal n'est-il pas également à la veille d'entrer en apprentissage sur les chantiers nouveaux des poisons et des remèdes de la politique?

11 - La nouvelle alliance

En vérité, l'élection présidentielle est un laboratoire de la raison et de la pensée de la France. Déjà de nouveaux peseurs des hommes d'Etat y apprennent à radiographier les encéphales encore flottants des candidats ; et ceux-là commencent de s'interroger sur la question de savoir si le mythe de la Liberté sombrera à son tour dans le verbiage qui a tué les religions.

Mais pour cela, seule une mutation cérébrale de l'homme d'Etat moderne en fera un anthropologue, un pithécanthropologue, un simianthropologue. En 1961, la crise de Cuba a fait croire à l'Amérique entière qu'une guerre nucléaire imminente était possible avec la Russie - et l'on a pu assister à un spectacle ridicule, celui de nuées d'ignorants tout suants dans leur jardin, celui de nuées de sots qui se construisaient frénétiquement des abris de fortune. En ces temps révolus les peuples hallucinés se laissaient encore conduire à l'abattoir sans broncher. Depuis lors, le cinéma a répandu sur toute la surface du globe l'effigie d'un Gulliver de la folie, le Dr Folamour. Et les chefs d'Etat de Lilliput ont appris que l'arme nucléaire n'est pas militaire pour un sou, mais seulement politique et qu'à ce titre, elle n'est précisément pas négligeable, parce que, disait Necker, "Régner, c'est dominer les imaginations", à la manière dont l'Eglise terrorisait les armées et les rois à brandir sur toutes les têtes la potence de l'excommunication majeure censée vous envoyer rôtir en enfer pour l'éternité. Aujourd'hui, Israël a compris la vraie leçon des trois religions du Livre: si vous tenez des deux mains le sceptre de la pulvérisation de l'univers, vous entraînerez la terre entière dans une croisade contre le diable, à savoir l'Iran, qui menacerait Israël de vaporisation instantanée dans l'atmosphère.

Ce retour universel aux terreurs du Moyen Age a déjà convaincu la Chine de consacrer cent vingt milliards de dollars cette année à s'armer de pied en cap et la Russie se promet de redevenir, de la tête aux pieds, une puissance militaire respectée face à l'oncle Sam, lequel vient d'installer sur le territoire de ses vassaux du Vieux Continent un bouclier anti-missiles calqué sur le modèle du défi de Khrouchtchev à Cuba, il y a six décennies. Croyez-vous vraiment qu'il soit inutile de parler de tout cela aux enfants, croyez-vous vraiment que l'Europe des enfants de Jahvé soit mûre pour tourner les pages de ce livre d'images ? Motus et bouche cousue devant les peuples de la justice et de la liberté, silence, on tourne, disent les metteurs en scène de l'ignorance ou de la sottise.

Mais, dans l'ombre, quelle est la voix qui se fait entendre ? Décidément, la politique a changé de regard, la raison de calibre, l'intelligence de vision - si nous ne parvenions pas à décrypter l'encéphale du genre humain, comment scellerions-nous jamais une alliance nouvelle de la politique avec la pensée?

Le 11 mars 2012
aline.dedieguez.pagesperso-orange.fr