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Comment peser les civilisations? (2)

Préambule 

A - Pour une ethnologie universelle

Pierre Bourdieu pensait que la sociologie manquait de rigueur méthodologique et qu'il fallait élever cette discipline infirme à la hauteur dont seule la logique des philosophes la fera bénéficier. Il se trompait sur deux points. Premièrement la philosophie post-kantienne n'accède à un regard heuristique sur l'encéphale demeuré embryonnaire du simianthrope qu'à la condition de construire le télescope d'une anthropologie dont le miroir réfléchirait un étrange spectacle, celui du fonctionnement spéculaire du cerveau d'un animal rendu pseudo cogitant à force de se réfléchir dans son effigie mentale, celle que son langage lui renvoie. Secondement, la sociologie est un lunetier trop myope pour jamais hisser son matériau expérimental à la hauteur d'une distanciation interprétative digne de Socrate.

En revanche, la question inconsciemment soulevée par M. Claude Guéant,

voir - Comment peser les civilisations? (1) 19 février 2012

nous conduit à une interrogation de haut vol, celle de savoir si le regard d'anthropologue que Platon portait sur l'encéphale des Athéniens se portera sur la civilisation occidentale à son tour et la constituera tout entière en l'empire d'une ethnologie générale. Or, ce sont la physique mathématique, l'éthique, l'économie, la géopolitique et le théâtre des élections présidentielles dans les démocraties qui nous contraignent à jeter un regard d'anthropologue sur l'Europe.

B - Quelques perles sous la lentille des ethnologues de la civilisation mondiale. 

Premier exemple 

Supposons qu'une tribu amérindienne se serait suffisamment instruite des lois de la physique la plus élémentaire pour se trouver informée de ce que, dans les centrales électriques à vapeur, l'énergie dégagée par la compression de ladite vapeur en vase clos obéit à une progression géométrique, tandis que, de son côté, la chaleur dépensée afin de livrer l'eau vaporisée à un écrasement de ses molécules de plus en plus fabuleux obéit, elle, à une progression seulement arithmétique. Supposez maintenant qu'une tribu primitive se garderait bien de profiter de ce fabuleux décalage et qu'elle persévèrerait aveuglément à consumer des combustibles coûteux tels que le gaz, le charbon, le pétrole ou même l'énergie nucléaire. Pourquoi personne ne songe-t-il à détourner une portion infime de l'énergie produite à partir d'une source exponentielle, afin de porter gratuitement l'eau à une ébullition si rentable, à la manière dont le moteur à explosion des automobiles réalimente sans cesse la batterie aux étincelles déclenchantes. Supposez ensuite que cette tribu de décérébrés se verrait subitement menacée d'auto-extermination en raison de sa maîtrise, demeurée par trop hasardeuse de la masse énergétique concentrée qu'on appelle des atomes. Or ces acéphales affolés recourent maintenant en toute hâte à la force du vent, des marées, ou à la chaleur que le soleil déverse sur leurs arpents pour produire de l'énergie électrique de remplacement, mais hors de prix. Ne direz-vous pas qu'une véritable ethnologie devrait s'appliquer à rendre compte de l'étrange cécité collective qui frappe une civilisation mondiale effarée, et qu'une anthropologie comparée de ce calibre élèverait la philosophie née en Grèce à un regard d'anthropologue sur les ethnies prosternées devant leurs totems devenus tout verbaux?

Second exemple

Si le regard que l'ethnologie trans-lévistraussienne porte sur les civilisations dites avancées prenait appui sur une distanciation de type éthique, vous vous étonnerez de ce que l'Europe de la science et des techniques consacre des milliards de gros sous à aiguiser des logiciens du droit dans ses hautes écoles de la justice et que la civilisation enseigne une science des lois dont Rome a fait un édifice imposant et inébranlable. Mais observez ensuite l'hallucination qu'a provoqué la victoire d'un pot de terre sur le pot de fer de Monsanto - après vingt ans de procédure, il est vrai, et des sommes immenses dépensées à rémunérer des avocats-vautours. Décidément ce malheureux n'était pas seul. Vous vous direz sûrement que cette tribu avoue, mais sans oser le crier sur les toits, que seule la force fait le droit et que la justice dite civilisée n'est qu'une gigantesque simagrée. Du coup, vous vous demanderez de nouveau, en ethnologues-anthropologues-philosophes, comment fonctionne l'encéphale d'une espèce dont le masque de vertu se révèle consubstantiel à sa socialisation.

Troisième exemple

Voici des tribus que leur évasion de la zoologie a conduites en quelques millénaires seulement au paradis de l'économie capitaliste, laquelle jette des millions de ventres vides à la rue, et cela en toute logique du pot de fer et du pot de terre, puisque la masse des salaires, dûment amputée du profit titanesque des marchands et des industriels, ne saurait distribuer à tout vat un pouvoir d'achat équivalent au prix de vente des produits jetés sur le marché. Si vous observez que ce type de société croira entrer en guerre contre ce fléau avec toute l'acuité de ses neurones, mais par le moyen de retranchements supplémentaires du montant famélique des salaires et des retraites, vous en tirerez la conclusion que les progrès de la science et de la technique des "civilisés" n'ont pas porté remède au chaos cérébral originel dont souffre cette espèce et qu'il faut des ethnologues spécialisés dans l'examen anthropologique.

Quatrième exemple

Si vous observez qu'une seule tribu, mais partout répandue dirige, en réalité, la masse entière de ses congénères éparpillés sur la mappemonde et qu'elle entraîne au grand jour la planète des bimanes à étrangler une nation de soixante-dix millions d'habitants - et cela à seule fin de préserver un "équilibre nucléaire" profitable à la tribu dirigeante sur l'étroit territoire du globe terrestre qu'elle occupe - vous vous direz, une fois encore, que, faute d'une ethnologie universelle, donc résolument observatrice de l'encéphale parallèle des civilisations et des ethnies, votre anthropologie philosophique se rendra décidément aveugle. Laisserons-nous Socrate trébucher dans les rues d'Athènes ?

Cinquième exemple

Si vous observez que, dans les démocraties modernes, l'élection des chefs d'Etat restreint au préalable et avec énergie le champ visuel de la population et jusqu'à laisser ignorer aux peuples prétendument souverains les points décisifs évoqués ci-dessus, vous vous demanderez par quel prodige la vérité politique est censée inspirer le suffrage universel à tous coups ; et vous en conclurez que le sceptre de l'universel que brandit la civilisation mondiale des moutons n'est qu'un totem du langage et un fétiche de sorcier. Du coup, vous étudierez la dégaine de l'humanité. J'ai tenté de tirer quelques conclusions provisoires d'un élargissement du champ de l'ethnologie qui féconderait la pesée des civilisations à la lumière d'une anthropologie générale.

1 - Comment distinguer une ethnie d'une civilisation ?
2 - Les civilisations et leurs élites
3 - Le génie des juges du génie
4 - La civilisation occidentale et la traque des cerveaux
5 - La science et le néant
6 - Les contours d'un trépas
7 - La sainteté du néant
8 - L'avenir asiatique de l'Europe
9 - La mort de la langue allemande
10- Le naufrage du Titanic
11 - Europa, en grec, le "regard qui porte au loin"

1 - Comment distinguer une ethnie d'une civilisation ? 

Comment séparer les ethnies d'un côté et la civilisation démocratique de l'autre sans remarquer, en tout premier lieu, que le refuge des populations des campagnes dans des cités progressivement munies de remparts a provoqué, dans l'Hellade antique, une diversification rapide des encéphales, donc une extraordinaire démultiplication des boîtes osseuses appelées à une spécialisation de plus en plus intensive. Les tribus d'Indiens de l'Oregon, elles, sont à la fois restées pluridisciplinaires à leur échelle et pourtant bénéficiaires d'une polyvalence rudimentaire: tous les mâles y savent construire un canot, mais ils ne maîtrisent pas tous la technique affinée qu'appelle la fabrication d'une sarbacane: tout le monde accourt assister à cet exploit individuel et relativement rare. Néanmoins, les savoirs ne sont pas encore hiérarchisés et parcellisés au point que la société tout entière se scinde entre un crâne globalisé de haut étiage et la masse d'une population rendue moins polyvalente que celle des Indiens: jamais aucun Etat moderne ne parviendra à enseigner la lecture et l'écriture à tout le monde, à initier la population tout entière au fonctionnement des organes de l'Etat, à informer un suffrage universel pourtant proclamé oraculaire des mécanismes de la finance internationale ou de relations feutrées que les Etats entretiennent entre eux sur cette planète.

A la suite de la diffusion sur les cinq continents de documents diplomatiques américains capturés par un hacker, M. Védrine, ancien ministre des affaires étrangères de gauche, a déclaré qu'il n'est pas d'usage d'informer les enfants des affaires des grandes personnes. On sait que l'auteur des fuites est en prison et qu'il encourt la peine de mort aux Etats-Unis, tellement la civilisation démocratique se fonde sur un élitisme aussi drastique que celui des théocraties de l'Hellade antérieure à Périclès. Simplement, l'individualisation extrême des cerveaux au profit du progrès continu des sciences et des techniques a enfanté une aristocratie mondiale des connaissances dites rationnelles.

2 - Les civilisations et leurs élites

L'abîme que la civilisation planétaire a creusé entre les citoyens non spécialisés et les élites d'un savoir hyper individualisé remonte, à son tour, à la Grèce antique: Sophocle et Eschyle se sont longtemps auto-exilés, parce que les "commissions culturelles" d'Athènes étaient composées d'esprits médiocres. Les comédies et les tragédies dignes, à leurs yeux, de se trouver représentées aux frais de l'Etat - il n'y avait pas encore de théâtres privés - étaient sélectionnées chaque année au profit de l'ignorance et de la sottise. On portait aux nues des poètereaux soutenus par la corruption des caciques de la ville.

Mais au XIXe siècle encore, Napoléon, ayant demandé aux professeurs de l'université de Neuchâtel ce qu'ils pensaient de Kant et de sa Critique de la raison pure, ils lui répondirent: "Sire, nous ne le comprenons pas". Si le plus haut enseignement officiel que dispensent les Etats démocratiques actuels n'est pas davantage en mesure que le peuple d'Athènes du Ve siècle avant notre ère de comprendre avant tout le monde le génie philosophique ou littéraire de son temps, la pesée des civilisations devient un art fort difficile, sinon un casse-tête.

Ce n'est pas le corps enseignant français qui a "lancé" Valéry, Ionesco, Beckett ou Cioran, pour ne pas remonter à Verlaine ou à Rimbaud. Il a fallu attendre le XVIIIe siècle pour qu'un Voltaire pût saluer le génie de William Shakespeare; il a fallu attendre un Anatole France pour élever Rabelais au rang qui lui est officiellement accordé de nos jours dans le système d'enseignement qui forme nos élites - et encore, a-t-il fallu, pour cela, que l'auteur de Thaïs recourût à une tournée de conférences en Argentine. On sait que Stendhal a été entièrement édité à titre posthume par l'éditeur d'Anatole France et de Renan, que Nietzsche et Proust ont été édités à compte d'auteur et que la plus célèbre nouvelle de Kafka, La Métamorphose, a été imprimée plusieurs décennies après sa rédaction du seul fait que son éditeur la trouvait trop longue de quelques pages; on sait que Max Brod a consacré sa vie à ouvrir l'oeil de verre du cyclope qu'on appelle l'intelligentsia mondiale sur le génie du grand Pragois.

Il faut donc observer le mécanisme psycho politique qui permet aux démocraties d'aujourd'hui de se proclamer "avancées". Car les civilisations s'auto-légitiment à l'école de la progression cahin caha et continûment paralysée de leurs élites.

3 - Le génie des juges du génie 

La civilisation moderne se distingue des ethnies en ce qu'elle s'approprie collectivement les découvertes sans cesse nouvelles des cerveaux d'exception, et cela sans avoir besoin de les comprendre: le monde est censé être devenu la "civilisation" d'internet, du téléphone portable, du stimulateur cardiaque, de la télévision, de l'électronique, des logiciels, des satellites, du moteur à réaction, des trains à grande vitesse, des greffes d'organes, des antibiotiques, des opérations à cœur ouvert, des super calculatrices, des recherches sur l'origine de la matière, sur la vitesse du boson et sur un espace-temps multidimensionnel qui enjoint à la civilisation planétaire d'avant-garde de cesser de conjuguer les verbes comprendre et expliquer des ancêtres.

Dans ce contexte, les multiculturalistes ne savent ce qu'ils disent et ce qu'ils font, puisque l'on ne saurait définir le terme de "civilisation" sans tracer une ligne de démarcation entre la description ethnologique, qui demeure neutre, passive et muette d'une part et, d'autre part, une science qui n'enseigne que lentement et seulement à une élite rarissime à juger les civilisations sommitales, donc à conquérir un regard qui permettra de valoriser la rareté et de conquérir une compréhension du génie dans tous les ordres - ce qui se révèle autrement plus difficile que de raconter les tribus d'Amazonie.

J'ai déjà rappelé que la scission interne de toutes les civilisations proprement dites entre la banalité des cervelles ordinaires et celle des hommes de génie s'est mise en place dès l'origine au sein de la démocratie européenne. Degas disait simplement au jeune Toulouse-Lautrec: "Vous êtes du bâtiment". Les hommes de génie se reconnaissent immédiatement entre eux, tandis qu'une immense armée d'enseignants officialisés n'y comprend goutte et ne communique jamais que le stock d'un savoir immobile et scolaire à une jeunesse ennuyée. Mais s'il faut des pléiades d'hommes de génie pour entrer dans les secrets du génie, comment les sottes commissions culturelles d'Athènes auraient-elles compris Eschyle, Sophocle et Euripide sous Périclès?

4 - La civilisation occidentale et la traque des cerveaux 

L'examen de ce qu'une civilisation "sait faire" et de ce qu'elle ignore exige donc de l'encéphale apparemment diversifié de l'humanité qu'il apprenne à décrypter le fonctionnement parfois créateur de cet organe, alors que ses rouages et ses routines s'y opposent tous les jours. Les clés de la scolastique ne sont pas davantage cachées dans le tissu de la scolastique que le copernicisme dans le maillage de la problématique qui imposait ses paramètres ptolémaïques aux encéphales de l'époque. Le génie sort du tricot reçu de la connaissance régnante, il change le globe oculaire de son temps. Il faut donc tenter d'accéder à une autre extériorité de la raison qu'à celle qui nous fait parler communément et dont nous croyons qu'elle éclaire notre verbe expliquer à bon droit, alors que nous ne portons pas de regard du dehors sur ses coordonnées ordinaires et toujours passagères. Pour cela, il faut apprendre à déceler l'usage confus ou embarrassé d'un verbe dont nous projetons les a priori passe-partout sur des territoires multiples et divers du savoir et du sens. Quels sont les rituels et les procédures qui, dans l'inconscient épistémologique d'une civilisation, ont élaboré la notion d'intelligibilité scientifique et qui nous téléguident en secret ? Pourquoi, sitôt devenu loquace, le pithécanthrope se laisse-t-il convaincre en retour par les preuves assurées qu'il croit apporter à l'appui de ses dires, mais qui se mordent la queue au plus secret d'une civilisation?

Si le sujet n'aperçoit pas du dehors la subjectivité collective qui gangrène ses démonstrations, c'est toujours parce qu'il commet, sans s'en douter le moins du monde, une faute de logique plus ou moins grossière et qui n'apparaît qu'à une logique plus englobante que la première. C'est pourquoi Platon a installé une logique transcendantale au cœur de la philosophie occidentale. Mais pour juger de l'extérieur cette logique à son tour, il faut sortir de l'enceinte de la logique des propositions auto-confirmatives et tautologiques que tricote la raison de la tribu, ce qui exige l'accès à une anthropologie critique dont le regard portera sur l'histoire de la critériologie mutante du "vrai" qui a piloté le cerveau simiohumain depuis les origines jusqu'à nos jours. C'est ce qui s'est passé dans la cervelle nominaliste des Athéniens à l'heure où Socrate les a acculés dans les cordes et les a contraints à monter sur le ring du concept. Mais ce dernier ressortit, lui aussi, à la psychophysiologie de la connaissance. Cette psychophysiologie du signifiant, Platon l'a mise en scène pour l'accueillir et la rejeter tour à tour: Hippias mineur apprend à conceptualiser, Théétète réfute les prétendus oracles de l'abstrait.

Depuis lors, la démocratie sait à la fois qu'il n'y a pas de science du singulier, lequel demeure condamné à un mutisme éternel, et pas de discours non plus d'un universel qui se révèlerait trans-pragmatique: c'est cela l'inconscient et le tragique existentiels de l'Occident de la "pensée rationnelle" depuis vingt-cinq siècles.

5 - La science et le néant

Appliquons la méthode anthropologique et critique, donc ethnologique, à la science atomique, dont on sait qu'elle a quitté la forteresse du tridimensionnel et des "lumières naturelles" en 1904 et en 1905. Dans son essai, La Partie et le Tout, Heisenberg raconte comment son équipe, dans laquelle on comptait Einstein, Planck, Niels Bohr, Dirac, de Broglie, se sont entendus au préalable, mais sans se le formuler expressément, sur le sens à la fois tout pratique, donc conforme au "sens commun", et philosophique qu'ils allaient donner aux verbes devenus confus expliquer et comprendre. Il fallait tenter de rendre intelligible une physique des "relations d'incertitude" sans tomber dans le simple globalisme du calcul des probabilités - Einstein s'y refusait en théologien résolu du Dieu d'Euclide, lequel, disait-il, ne saurait s'amuser à jouer aux dés dans le cosmos. Certes, la constance des résultats de l'expérience scientifique serait vérifiée, disaient-ils; de plus, la répétition serait, comme par le passé, censée faire preuve de la loquacité de ses propres redites à la table de jeu d'une raison universelle - mais de quoi au juste, une preuve apporte-t-elle la preuve?

Car, depuis quarante ans, la boussole du sens commun impavide et autocrate des ancêtres s'était déréglée. Tout le monde s'accordait à disqualifier son autarcie. Premièrement, toujours comme autrefois, on écarterait d'un revers de la main les résultats autonomes et devenus indociles aux ordres impérieux de la logique d'Archimède - plus que jamais on proclamerait marginaux et aberrants les écarts et les incartades, l'exception étant censée confirmer la règle des théologiens de la rentabilité. Secondement, on respecterait la logique du chef du cosmos, qui, s'il existait, écarterait les objections des mathématiciens monacaux, ces saints des équations dont la logique acharnée dans le pointilleux commençait de souligner les contradictions internes à l'oracle e=mc² - André Lichnerowicz traquera pendant trente ans cette bancalité flagrante de la physique au Collège de France. Troisièmement on insèrerait les résultats de la physique quadridimensionnelle dans le champ de vision de la raison de tout le monde.

Du coup, observer la civilisation démocratique et mondiale du dehors, c'est observer l'impuissance - d'origine psychogénétique par nature - dont la science expérimentale du Dieu d'Einstein fait preuve de jamais conquérir un regard transcendant au "rationnel " pythique de ses fidèles, donc à la logique censée mettre l'encéphale simiohumain à l'écoute d'un cosmos qui "parlerait raison" sur notre astéroïde.

Mais si seule la distanciation intellectuelle à laquelle s'exerce l'intelligence dite théorique sur cette terre est susceptible de donner son sens, donc sa signification au terme de science, comment construisons-nous un "rationnel" réputé locuteur dans le cosmos et comment cet épistémologue va-t-il nous parler du fruit aphasique de ses entrailles dans l'immensité? Un scannage crédible des verbes expliquer et comprendre dont l'expérience scientifique était censée nous entretenir depuis Aristote exige décidément le débarquement d'un observateur dûment localisable et dont le regard de l'extérieur sur notre civilisation permettrait de quitter le domicile cérébral naturel dont l'humanité croyait disposer depuis son évasion tardive et partielle de la zoologie. Mais il est impossible, disions-nous, de se regarder d' "ailleurs"; le nihil - le vide et le rien des mystiques eux-mêmes ne seront jamais qu'une distanciation artificielle et construite à son tour sur les fondements du faux conscient euclidien.

6 - Les contours d'un trépas 

Du coup, le regard faussement distancié que le néant simiohumain se bâtit à partir de son monde viscéralement tridimensionnel ne saurait nous conduire qu'à une ethnologie d'emprunt et contrefaite, tellement le cerveau hémiplégique du pithécanthrope à la fois euclidien et einsteinien actuel échoue à s'exiler dans une quadridimensionnalité du monde inaccessible à ses neurones. La civilisation mondiale est ouverte sur l'infini depuis les mystiques de la Renaissance, mais cette civilisation ne saurait aller s'installer avec armes et bagages dans l'incompréhensible - et c'est en paralytique d'une émigration toujours manquée qu'elle lance un défi à la masse des cerveaux embourbés dans leur simiohumanité. Car, encore une fois, il est exclu que les antennes cérébrales de la seule espèce sur le point de devenir consciente de son immersion dans le vide et le silence du cosmos, prennent jamais rendez-vous avec un dépassement intellectuel qui éclairerait la finitude de son microscopique largage dans le néant.

La civilisation mondiale actuelle se distingue donc de toutes les ethnies connues en ce qu'elle se présente ès qualité au banc d'essai exclusif et indépassable de la condition simiohumaine en tant que telle, donc au titre d'actrice sur les planches d'un théâtre de ses savoirs trompeurs. L'usage bancal de la "pensée" auquel cet animal s'exerce sur la scène nous interroge avec inquiétude : cette bête serait-elle devenue capable de prendre conscience des barrières qui entourent son encéphale? Telle est la question qui a débarqué dans la démocratie athénienne au Ve siècle avant notre ère.

7 - La sainteté du néant

Deux millénaires et demi plus tard, la physique mathématique court à toute allure vers une rupture radicale et définitive de la civilisation de la pensée avec l'enseignement des livres d'images qui racontaient l'histoire du monde aux enfants. Pour la première fois également, notre carcasse se désarrime d'un cosmos autrefois censé se trouver dirigé par des divinités sages ou fantasques; et c'est la science physique et elle seule qui a découvert les limites de l'humain dans un espace où le temps a convolé avec l'espace. L'illimité disqualifie à jamais l'encéphale naturel. La tridimensionnalité du monde et un leurre, puisque la notion même de frontière bute sur une incompréhensibilité qui nous est congénitale. Il nous est impossible de courir à bride abattue en direction de l'inintelligibilité d'une étendue privée de limite. Une espèce dépossédée de son accès cérébral à une matière en fuite et à une durée saisissable est vouée à fonder la civilisation sur la conscience de sa solitude.

Du coup, nous tentons de porter sur les prosternations des primitifs un regard transcendant aux mythes puérils qui, encore de nos jours, leur font peupler le néant de personnages taillés à la convenance de leurs charpentes; et la naissance d'une élite devenue relativement consciente de l'ignorance, du silence et des ténèbres dans lesquelles nous nous trouvons encapsulés se trouve secrètement en rivalité avec les civilisations ficelées aux récits et aux légendes de leurs magiciens et de leurs sorciers. Mais l'émergence d'une sainteté de la nuit sera lente; et son ascension vers les hauteurs de la conscience trans-mythologiques prendra plusieurs générations, de sorte que le trépas politique et culturel de l'Europe ne sera pas conjuré: il est trop tard pour que le Vieux Continent trouve un élan "spirituel" qui convertirait le Vieux Monde à entreprendre un voyage nouveau des âmes et des intelligences vers l'inconnu. Dans la lutte de vitesse entre une agonie et une résurrection, il est devenu rationnel de préciser les contours du trépas programmé de la civilisation européenne.

8- L'avenir asiatique de l'Europe

Dans un premier temps, nous serons conviés à nous rappeler qu'aucune civilisation vivante ne saurait faire allègrement flotter dans le vent de l'histoire des enfilades d'abstractions euphorisantes : la démocratie mondiale n'est pas une théologie messianique. De plus, les civilisations sont locales. L'Egypte fut à la fois la civilisation du défi des pyramides au royaume des morts et celle des nautoniers en voyage vers une immortalité scellée par la pétrification des trépassés dans leur éternité, Rome celle de la construction des routes et des aqueducs d'un peuple farouche, mais que la "Grèce captive" a conquis en retour, le XVIe siècle, celle des philologues minutieux de la littérature gréco-romaine partiellement retrouvée, le XVIIe siècle celle qui a conduit la France sur les hauteurs de la littérature classique, le XVIIIe siècle, celle de Voltaire, le rieur lucide, le XIXe, celle des Balzac, des Victor Hugo et déjà des Darwin et des Freud, le XXe celle de l'essoufflement d'une philosophie qui, avec Pascal, avait rendue existentielle l'épouvante d'un continent placé le cou sur le billot, le XXIe sera celle où l'esprit critique tragiquement ressuscité s'engagera dans la brèche nouvelle et grande ouverte de l'anthropologie des déclins - donc à la radiographie des entrailles du mythe désespéré de la liberté.

Autrefois, il était demeuré possible de glorifier la civilisation des Léonard de Vinci et des Michel Age sur l'autel de l'universel, possible de descendre de quelques marches dans les ténèbres aux côtés des premiers spéléologues, les Montaigne et les Rabelais, possible de forger sur une enclume prometeuse la civilisation de Goethe, de Schiller, de Kant, de Beethoven et de Mozart. Mais, de nos jours, le torrent de l'énigmatique jaillit des entrailles des atomes, ce qui marginalise inexorablement les Lettres et les arts ; et si l'Europe du titanesque et du pharaonique ne rivalisait pas stupidement avec le Hercule américain, elle frapperait de mort lente toute pensée de haut vol, tellement on ne terrasse pas les géants à l'école de la minusculité des patries. Mais qu'est-ce donc que le glaive qui rend vassalisateur le mythe vaporeux de la liberté démocratique?

On demande quelle sera l'ultime mutation cérébrale qui attend une démocratie fondée sur une conscience scientifique en désarroi. Que faire si nul ne saurait soutenir, la tête sur les épaules, qu'une civilisation décontenancée par le trépas des prophètes de la logique euclidienne demeurera en marche sur les chemins du sens rassis des mathématiques, puisque la planète a cessé d'universaliser ses savoirs à l'écoute des mariages du calcul avec le sens commun et les "lumières naturelles" dont l'entendement des ancêtres croyait s'illuminer.

On voudrait connaître l'ultime finitude qui frappe une civilisation de la démocratie mondiale que sa science elle-même condamne à se briser sur l'inconnaissable et l'incompréhensible. Ce sera de la Chine et du Japon que naîtra une alliance nouvelle de l'esprit pratique et de la lucidité critique, de l'Asie que nous apprendrons les plongées futures de la raison dans la finitude jamais assumée des mystiques de l'Occident et de l'islam.

9 - La mort de la langue allemande 

Alors seulement la face ultime du naufrage intellectuel et spirituel de l'Occident politique conquerra la première place dans le royaume de la pensée, celle de la réflexion sur l'étranglement des peuples privés de leur langue par leur déclin politique et condamnés à l'asphyxie de leur identité en raison de l'étouffement de leur voix. Tout pays quadrillé de bases militaires s'auto-vassalise inexorablement et de l'intérieur. Faute que l'écrivain de génie parvienne encore à nourrir une ambition intellectuelle et éthique planétaire, sa langue s'altère et se désagrège sous sa plume; et l'effondrement de l'esprit de la nation entraîne la ruine parallèle de son intelligence et de son langage.

Cette tragédie, l'Allemagne en illustre le déroulement d'acte en acte. On sait que ce peuple n'a débarqué dans la littérature mondiale qu'à partir du XVIIIe siècle; mais Wieland ne puisait encore son inspiration poétique et romanesque que dans une antiquité grecque et romaine plus tardivement désensevelie que partout ailleurs en Europe. Quand Goethe a su placer l'intrigue et les personnages de Werther au cœur de l'Allemagne champêtre, la littérature allemande nationale a commencé, par un curieux paradoxe, de franciser son vocabulaire à outrance, mais nullement aux fins d'enrichir un idiome demeuré rural par un afflux des mots citadins de la science et de la philosophie, à la manière dont Cicéron avait étoffé une langue latine demeurée fruste des mots grecs ignorés des cultures fondées sur le droit et la guerre.

Quel spectacle hallucinant que celui d'une Allemagne acharnée à exterminer ses mots de tous les jours! Résultat: aujourd'hui, un Schiller, mort en 1805 à l'âge de quarante six ans, ne saurait présenter sur la scène son célèbre archer suisse, tellement il serait burlesque de faire prononcer à Guillaume Telle les mots attackieren, initieren, ignorieren, charmant, prompt, inakceptable, plädieren, skandalös, enorm, promenieren, spekulieren, Revolte, immens, rebellieren et des centaines d'autres, tous appelés à substituer purement et simplement des mots français ou tirés du latin aux vocables de la vie quotidienne du peuple allemand. C'est que la Germanie n'a jamais connu ni bourgeoisie cultivée, comme la France, ni corps enseignant soucieux de défendre la germanité face à la pédanterie scolaire et au savantisme des pédagogues officiels. Résulat : on assiste au naufrage d'une littérature allemande devenue indigne d'attention à son salmigondis, tandis que, de son côté, la France n'est plus de taille à prendre un recul balzacien à l'égard de la planète des nouveaux Nucingen.

10 - Le naufrage du Titanic

Comment l'aliénation burlesque d'un langage va-t-elle de pair avec la vassalisation politique? Au XVIIIe siècle, un écrivain français remarquable, Frédéric II d'Allemagne, avait compris le danger et soutenu la volonté émancipatrice de la langue allemande. Correspondre avec Voltaire, Grimm ou Diderot était une chose, encourager les efforts d'un Lessing en était une autre. Aujourd'hui, il apparaît clairement que le gosier de la langue allemande authentique des Wieland, des Rilke ou des Heine se rebelleraient s'il lui était demandé d'éructer le vocabulaire de la politique américaine en Europe. C'est que le bon sens national et l'esprit de raison des peuples ont gravé leur sceau sur le vocabulaire usuel des gentes. Aussi, aucun peuple ne saurait-il demeurer lui-même à se présenter en naufrageur de sa propre langue, tellement l'identité naturelle d'une population est intransportable sur un autre terroir.

Paradoxalement, la langue enlacée aux patries s'exprimait encore d'instinct chez les latinistes et les hellénistes allemands du XIXe siècle. En 1884, un latiniste français, Charles Pascal, traduisait enfin la Phraséologie latine de Karl Meissner de 1878, qui demeure en usage de nos jours, parce que, pour la première fois chez les humanistes de la Renaissance, on y trouvait, du vocabulaire de la guerre ou de l'agriculture à celui du droit et de la vie domestique, les tournures du latin de la vie courante sous César ou Auguste. Meissner tournait le dos aux dictionnaires pour s'installer résolument dans les usages et le bon ton de la langue latine. Mais, dans Rabelais, déjà, Pantagruel ne rossait-il pas un certain étudiant limousin qui latinisait sottement le français? Aujourd'hui la banque centrale européenne est présidée par un Italien, un ancien responsable de la banque américaine Goldman Sachs, qui s'adresse à l'Europe en anglais, l'Italie est dirigée par un autre anglomane, Mario Monti, issu, lui aussi de la banque Goldman Sachs, pour ne rien dire de M. Papademos, président du gouvernement grec et ancien collaborateur de la banque d'outre-Atlantique sus-dite. La France essaiera-t-elle seule de défendre sa langue?

- Comment enseigner sa souveraineté au citoyen (2) - Le discours interdit, 11 décembre 2011
- Comment enseigner sa souveraineté au citoyen (1) - Le discours interdit, 4 décembre 2011

Mais n'est-il pas significatif que la question de la définition du terme de civilisation nous ramène aux territoires privilégiés où le singulier et l'universel se croisent et s'entrecroisent? La civilisation de la lucidité et de la vaillance d'une humanité appelée à se rendre digne de sa haute solitude dans le cosmos, la civilisation dont le pôle asiatique donnera un nouvel élan planétaire à Christophe Colomb, la civilisation des vigiles de la conscience éveillée attend le naufrage du Titanic pour renaître à l'école du désastre dont l'Europe vassalisée est devenue le pédadogue.

11 - Europa, en grec, le "regard qui porte au loin"

Alors, se posera à nouveau la question décisive des relations que les civilisations entretiennent avec leur puissance politique. La civilisation musulmane s'est répandue par son extension à l' Espagne, la civilisation espagnole par son expansion en Amérique que Sud, la civilisation portugaise par son franchissement du cap de Bonne Espérance, la civilisation européenne par sa propagation en Afrique et en Orient, la civilisation romaine par la conquête entière du monde de son temps, la civilisation grecque par sa victoire sur les Perses et l'Egypte - et chaque fois, les territoires conquis se sont mis à l'école de la langue du vainqueur.

Aujourd'hui une Amérique victorieuse de l'Allemagne en 1945 nous a convertis à l'achat de ses produits et de sa langue. Ou bien ce continent périra de l'éparpillement et de l'étouffement de ses voix ou bien elle mettra une fois encore l'encéphale du genre humain à l'écoute d'un seul mot: Europe renvoie au grec "europa", le regard qui porte au loin.

Manuel de Diéguez
Le 26 février 2012
aline.dedieguez.pagesperso-orange.fr