Liberté, Egalité, Fraternité

120215 14 min
Ecrire des articles est déstressant, ça permet de répondre aux nombreux illicismes qu'on peut rencontrer autant que soutenir et appuyer les quelques notes d'espoir qu'on déniche de temps en temps.

Comme dans un laboratoire on s'amuse à avoir de nouvelles idées et à tenter des expérimentations, et parfois comme sur un trône royal où la place de Roi serait parfaitement justifiée, on critique l'existant et on exprime ses souhaits sans retenue.

-

Pas mal de gens ne croient pas qu'il soit utile de « changer de système », ce thème est tellement vaste et compliqué, que de leur trône à eux ils disent « ne vous embêtez pas comme ça ! Il y a des solutions plus simples ! » et en effet des fois on peut aussi, au lieu de tout critiquer, utiliser à bon escient moyens existants d'une façon honorable voire même, dans l'esprit qui les a fait naître.

Mais voilà finalement ça rime toujours avec un retour en arrière sur un chemin évolutif qui conduit à une impasse, sans réelle vision de l'embranchement qu'il ne fallait pas prendre.

Le retour en arrière qu'il faut occasionner appartient à un champ immatériel, sémantique, organisationnel, il n'est pas question d'involuer pour autant. C'est juste que le mur devant nous est une haute marche qu'il faut franchir, pour ne pas être condamné à errer dans les limbes.

Précisément l'impasse systémique dans laquelle on se trouve s'exprime par une involution, la plupart des gens vivent de plus en plus comme dans les années 50 du siècle d'avant, en utilisant le Système D, linge qui pend entre les immeubles pour sécher, lavé à la main, toilettes collectives, infiltrations d'eaux qui ont gagné la bataille, (etc...)

Alors qu'on rêve plutôt de bâtiments spacieux, sur piloris avec des parcs en-dessous, un grand espace circulaire au centre où la lumière passe et les enfants peuvent jouer, les gens se rencontrer, de grandes baies vitrées dans les appartements qui donnent sur des balcons ensoleillés, qui produit sa propre énergie et qui ne coûte rien, des jardins potagers et botaniques sur le toit où on aime se promener au printemps, et des passerelles pour se balader d'un immeuble à l'autre en vélo, en roller ou à pieds, et une voiture électrique qui attend au garage, silencieuse comme le vent. Ce serait cool.

Même pas un coup de klaxon dans la rue, les transports en commun sont des petits trams à toit ouvrable, des tapis roulants sur les grands axes, les rues sont principalement piétonnes, les voies cyclables, des parcs publics plein de verdure tous les kilomètres, des arbres tout au long des routes, et les livraisons, transports de biens et de déchets circulent dans un réseau de tunnels souterrains pneumatiques gérés par informatique.

A la maison on commande des produits sur le net, ils sont livrés dans les dix minutes par ces tubes et on en prend livraison au rez-de chaussée de l'immeuble, qui est lieu public où on peut s'asseoir sur un banc et lire des bouquins ou écouter de la musique, téléchargée librement autant qu'on veut, sans inquiétude et sans stress.

Tout cela implique énormément de dispositions et de régissements, c'est le fruit de tout un système. C'est le fait qu'un tel système puisse exister qui fait rêver, à travers ses effets.
Ce serait un monde où on ne culpabiliserait pas de profiter de la vie au détriment de ceux à qui on aurait volé tout ça, en essayant d'oublier que d'autres meurent de faim.

Parce que là, le produit du système actuel, que certains voudraient se contenter de réparer comme s'il n'y avait que deux ou trois petits défauts dans une belle mécanique, c'est de se faire arnaquer dès qu'on sort de chez, ne pas stationner, ne pas flâner, les bancs publics sont habités par les clochards, les sols sont jonchés de merde de chiens (parce que personne n'a jamais prévu que les chiens pouvaient exister) les arbres encastrés de grillages individuels, la lumière est pompée par le béton, les voitures se croient prioritaires sur les piétons (alors que selon la loi ce n'est pas le cas), le camion poubelle de 170 décibels passe deux fois par jour, toujours au moment où on essaie d'écouter la télé, ou des vieux feuilletons quasiment du domaine public sont rediffusés pour la huit centième fois, entrecoupés d'annonces marchandes tambourinantes qui font culpabiliser 90% des auditeurs de ne pas être concernés.

On devine très bien le système qui engendre le fait qu'aux States, si on n'a pas d'argent sur soi on est enfermé pour vagabondage, tandis que si on en a trop on est enfermés pour suspicion de terrorisme : c'est un non-système, une non-organisation, une non-rationalité ; Tout s'obtient par la force, et les règles s'empilent les unes sur les autres depuis l'ère préhistorique, par sédimentation, sans trop savoir où ça va, sans vision d'ensemble, au gré des caprices de ceux qui prennent le pouvoir temporairement, au détriment de tous ceux qui viendront après, en espérant ainsi leur donner envie d'être encore plus forts et plus brutaux.

Par contre quand on va dans les immeubles des grandes entreprises, alors là c'est spacieux, le parquet est brillant comme dans les pubs pour les détergeants, le mobilier est neuf et rangé au carré comme dans les dépliants, les portes s'ouvrent automatiquement, les ascenseurs sont vifs et suaves, (le mien met dix huit secondes à démarrer et autant à s'arrêter) les vêtements des gens sont tout droit sortis de l'usine et leurs chaussures luisantes à force d'être léchées par leurs subordonnés, et au pire il y a un journal du jour qui traîne et qu'un robot va vite s'empresser d'aller mettre à la corbeille, qui elle-même est toute neuve.

Et dès qu'on sort de là, mieux vaut rester dans sa voiture de luxe du modèle de l'année en cours et ouvrir le portail du pavillon avec la télécommande pour vite rentrer chez soi, où un domestique a astiqué toutes les surfaces et préparé un repas cuisiné avec des vrais aliments normaux, parfaitement biologiques et sains.

Pour eux évidemment il n'y a pas de problème.
Le système est très bien et si il y a des petits trucs à changer, par pure générosité ils veulent bien s'en inquiéter légèrement, car ce ne sont pas des sauvages non plus.

-

A l'entrée des écoles il y a marqué « Liberté, Egalité, Fraternité » c'est peut-être le seul endroit où transpire l'idée d'un système non injuste ; seuls les solitaires prennent le temps de le lire.

Fraternité est un thème intéressant.

La liberté on l'a, on ne l'a pas si on est en prison, on ne mesure pas celle qu'on a déjà et on n'a pas l'impression d'en être privés si on se trouvés forcés à faire ce qu'on ne veut pas, comme quand on va travailler chez des gens qui vous demandent de manger dehors (et on se retrouve assis sur des escaliers en hiver à manger un sandwich acheté à grands frais à la boulangerie), vous interdisent de ne pas manger au cas où on aurait souhaité raccourcir la journée, imposent des horaires classiques et sont hyper-radins à la minute près le matin, et vous reproche de l'être quand vous partez à l'heure le soir.
La liberté ? Celle de pouvoir acheter tout ce qu'on veut sans se soucier de rien, en confiant aux soins du hasard le choix des boutiques, de se balader librement dans un centre commercial en se disant qu'on peut entrer dans n'importe quelle boutique la tête haute.
Le sentiment de liberté, l'aisance, le fait de pouvoir patauger dans des flaques sans se soucier de la durée de vie de nos chaussures, toutes ces libertés sont celles du commerce, c'est une liberté conditionnée au pouvoir d'achat.
Mais si tu veux faire un truc nouveau, étrange, original, alors là déjà la liberté commence à s'estomper rapidement.

L'égalité est un thème un peu usé, on estime qu'on est tous égaux et tant qu'on croit cela, on est en paix, et y croire peut très bien l'emporter allègrement sur des faits pourtant flagrants, alors que ne pas y croire peut tout faire voir en noir, y compris quand il n'y a pas de raisons.
Quand une inégalité est avérée, le plus souvent on ne peut rien y faire, ni à petite échelle (où on butte sur les récalcitrances conformistes emplies de principes indicibles), et encore moins à grande échelle (où on attend d'y être forcés pour changer les choses, sans quoi on donnerait l'impression de faire n'importe quoi).

La fraternité est un thème très intéressant.
Le second demi-cercle qui peut compléter l'idée d'un revenu équitable pour tous, échelonné de un à dix, ou vingt, ou cinquante (on m'a dit que c'est Lénine qui a eu cette idée), sous-tend l'idée que l'activité humaine est orientée, le plus naturellement du monde, vers le désir de service, d'être utile, d'agir positivement, d'être « actif », pro-actif, efficace, agréable, et ensuite peut-être même récompensé socialement pour les bonnes actions qu'on aurait commises, mais ça normalement le vrai héros n'est pas motivé par cela.

Quand on parle d'un Revenu de Vie, on y oppose l'insulte selon laquelle ça pousserait les gens à ne rien faire (ce qui prouve la profondeur de la méconnaissance de l'espèce humaine, ce qui est relativement effrayant), mais en réalité c'est le complément naturel de la fraternité.
Bien sûr on soupçonne le désir d'un revenu de vie de pouvoir obtenir la liberté d'acheter sans compter (parce que sachez que nous, les 99%, on est devenus très bons en calcul mental ! A l'épicerie j'achète toujours entre 20 et 25 euros, ultime maximum 30 euros, mais là je suis fâché et je fais grève de la faim deux jours de plus), mais surtout c'est la manifestation du désir inconscient de pouvoir agir en toute fraternité, et de ne rencontrer autour d'eux que des gens en qui on aurait confiance, et dont on saurait par avance qu'eux aussi, sont dans cet état d'esprit.

-

Dans une société de la propriété privée où quoi qu'on fasse, les seuls à en profiter sont des intérêts privés, desquels il faudrait prélever quelques impôts pour qu'ils servent les intérêts collectifs, les biens publics, selon toute évidence les gens devraient toujours être contents de payer leurs impôts, étant donné qu'ils en verraient chaque jour l'intérêt, en profitant de nombreux biens et services gratuits, tels que la culture, l'informatique, sans compter l'éducation, la santé, les transports en commun, l'infrastructure, et dix millions de petites choses qui rendent la vie plus facile.

Il y a que d'un côté on s'y habitue au point de ne plus les voir, et de l'autre, là où on s'attend à les trouver, ils n'y sont pas. Comme par exemple ces autoroutes qui étaient sensée être payantes au début puis gratuites une fois remboursées.

Les états récoltent la dime pour la mettre au service des industries notamment en provoquant des guerres et en propageant la pauvreté et la misère pour induire une baisse des salaires, permettre des conditions de travail moins onéreuses, et se servent de ce que les impôts soient mal utilisés pour justifier à la fois le dégoût d'avoir à les payer, et en même temps la privatisation de toute ce qui, normalement, devait revenir à une gestion collective.

Pendant des années, les trente première de ma vie en tous cas, j'ai entendu les gens dire du mal des services publics, qui sont pauvres, inhumainement hyper-rigides, stupides, aberrants, lents, inefficace, paresseux, parce qu'ils ont un salaire assuré ils n'en n'ont plus rien à foutre du reste, ils quittent le boulot à quinze heures trente, et le mot « administration » est synonyme d'une sorte d'absurdité dantesque, insondable, irrécupérable, statique, tatillonne, et où finalement personne n'est au courant de rien, et notamment il faudra attendre l'an deux-mille cinq cent pour qu'y apparaisse l'informatique.
Il y en plein qui pensent ça.
C'est pas faux concernant l'informatique mais bon.

Anecdote : un jour un de ces clochards s'en prenait à une fonctionnaire à la CAF, il y avait dix personnes avant moi au début, et une seule personne au guichet.
Le gars tournait en rond dans sa tête et s'en prenait à la guichetière en lui rabâchant les clichés sur l'Administration datant de l'époque de Dallas, quand le crimino-capitalisme aux dents acérées était un terme de la séduction et de la « réussite ». Il y en a encore pas mal comme ça, sortis des écoles de commerce. Le gars il est presque à la rue et exprime sans honte les pensées les plus délirantes des riches et des puissants.
Au bout de vingt-cinq minutes la salle était remplie comme dans un concert, et deux personnes de plus sont venues au guichet. Je peux vous dire que les gens ont vite manifesté leur soutient à la guichetière. Elle gardait un calme olympien alors que le gars ordonnait qu'on lui ordonne quoi faire, sans arrêt, en boucle.

Le système social français, on ne peut en dire que du mal, parce que dans la plupart des cas il n'y a aucun mal à en dire, c'est presque la fierté de la France ! Le système social nous sauve la vie quand on est au fond du trou. C'est lui qu'il faut sauver, c'est à le rendre meilleur et augmenter sa protée et son efficacité que rime le désir d'un monde meilleur.
Eux-mêmes souvent ne le savent pas, pourtant bientôt ils se feront tous virer, et la rue viendra les soutenir. Eux-mêmes des fois se croient du côté de l'état face au peuple, mais c'est de plus en plus rare quand même.

Bon, ceci pour dire que le terme de la fraternité n'arrive plus à s'exprimer car finalement, le désir de bien faire et de servir, revient presque directement au désir de profiter à des intérêts privés dont le seul effet est de chier sur les gens.

J'ai vu un flic, un douanier, à qui on demandait de courser les contrefaçons. Déjà ça me paraissait hallucinant qu'on leur donne des directives, et qu'ils ne se vexent pas en répondant qu'ils connaissent leur métier, alors pourtant qu'il est évident qu'il vaudrait mieux, quelle que soit la discipline, s'intéresser en priorité aux affaires les plus graves. Mais non, sous Sarko, c'est la contrefaçon, y compris des petits gars qui vendent des lunettes en plastique sur la plage. Personne ne se demande si par exemple ces contre-façon ne sont pas pilotées par les vraies entreprises, puisque pour elles il n'y a pas de petits profits, surtout qu'une paire de shoes ça coute trente trois centimes à fabriquer.
Et le mec on lui demande « mais vous travaillez pour les industries finalement », il répond « oui bien sûr, on dépend du ministère du commerce et de l'industrie ». Et le mec il est content. Il aime bien l'idée que les bombes écorchent les familles et éventre les enfants dans le seul but de permettre aux industries de faire du profit, dont lui-même ne profitera jamais.
Comme si on était dans Dallas, comme si le flic, en agissant pour les entreprises, agissait au final pour les peuples, sans aucune conscience de la rupture qu'il y a entre les deux.

Il devrait peut-être même s'étonner du besoin qu'on les industries de faire de la pub de bonne conscience, de véritables professions de foi sur l'honneur, de vouloir "aider et servir le peuple", et de "s'intéresser à leur bien-être". Oui parce que sinon, vous comprenez, "personne d'autre ne le fera". Même pas les états, puisqu'ils ont été dépouillés de tous moyens d'action, puisqu'ils étaient trop occupés à ramasser les miettes de richesses qui débordent des poches de ces industries.

Quel monde de connards quand même.

-

Et donc, ce texte est guidé par la fascinante question du contexte qui produit les effets, ces fameux effets que auxquels les stupides s'attaquent, en interdisant de dire des choses, de porter des vêtements, de pas avoir trop ceci ou cela, forcer les gens à être de bons citoyens, dans le cadre mouvant d'une société en plein délire. Il faudrait aussi forcer les gens à être fraternels et empli de bonne volonté, parce que ça manque cruellement, étant donné que l'arnaque est partout.

Comme je l'ai rapidement dit, à l'échelle individuelle c'est déjà difficile de faire changer les choses à moins d'avoir la chance de tomber sur des gens qui s'en tiennent à des vieux principes d'entraide et de compréhension, et à grande échelle, c'est carrément impossible que quoi que ce soit ne change, du moins librement, tant qu'un ordre divin ou un déterminisme infranchissable ne tombe avec force, ce que précisément les industriels savent faire, car leur argument-massue, c'est leur puissance, c'est à dire la somme considérable de miettes dont ils saupoudrent leurs serviteurs.

Arriver là-dedans avec un principe éthique ou moral fera bien rire. Un couteau sous la gorge est plus efficace, là au moins on est pris au sérieux.

Quand j'explique, tel un zozo tout seul au monde, en passant pour un fou, en étant anticonformiste à l'extrême, que c'est au principe du commerce qu'il faut s'en prendre, et quand je constate la cruauté du monde qui ne s'est pas encore rendu compte que c'est cela le vrai et seul problème, l'unique bouton sur lequel appuyer pour tout régler d'un coup, puisque tout en découle logiquement ensuite, oui c'est vrai, c'est un peu pour se défouler, pour réparer des souffrances, pour servir, pour mettre en application ma fraternité, pour parler d'égalité, et m'octroyant cette liberté.

Parce que la fraternité, ça se met en pratique, l'égalité, ça se désire, et la liberté, ça se prend.