Le pire proémine, le meilleur préexiste

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Un des principaux inconvénients du psychisme est ce qui fait toute sa beauté, ce qui ouvre la voie au rêve et au désir d'un monde meilleur. Le cerveau reconstruit par déduction et par réflex le monde le plus probable dans lequel l'observé est rendu possible. Ainsi quand on voit (par exemple) une pub pour une voiture, on se dit que le monde dans lequel les gens sont heureux de se déplacer librement au gré du vent à bord d'un de ces véhicules, est un joli monde. Vivre dans cet endroit peut donner envie à bien des gens de vouloir quitter leur pays natal, rien que pour assister à ce spectacle.
Quand un politicien dit qu'il est urgent de faire un truc on a tendance, en premier lieu et par nature, à se dire que le monde est joli à part une petite chose qu'un spécialiste a remarqué mais qu'il va s'en occuper pour que le monde reste joli.
On aimerait bien n'avoir à se dire que cela.

Quand on voit des guerres on ne comprends plus trop, on se dit que si on avait été là-bas on aurait trouvé les mots justes et apaisants et que ça aurait calmé tout le monde, alors on se dit que ça doit relever de choses qu'on ignore, que ceux qui sont là-bas ont l'air de savoir de quoi ils parlent, et qu'en face d'eux il y a sûrement des esprits négatifs emplis de mauvaise foi.
Ça n'est pas possible par exemple d'imaginer que les deux camps sont de mauvaise foi car sinon ils s'entendraient bien, ou alors qu'il y a plusieurs camps composés de nombreuses personnes aux avis très variés, qui constituent des groupes où la communication est de très mauvaise qualité et où personne ne se sent réellement heureux de vivre.

Il faut vraiment avoir l'esprit tordu pour imaginer de telles choses

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Le mec qui a inventé l'argent a sûrement vu se projeter dans sa tête un monde où tout le monde sortait des tas de billets avec l'air souriant et où tout le monde avait tout ce dont il avait besoin.
Il ne faut pas nier que c'est l'énergie contenue dans le fait d'avoir touché du doigt la société idéale qui motive jusqu'à aujourd'hui encore chacun des gestes et chacune des actions des humains : et que même si cette idée s'est dégradée substantiellement elle est le fondement du libéralisme, et cette activité continue par l'inertie de la puissance de la beauté de l'idée initiale, bien au-delà ce qui peut être présenté comme utile ou raisonnable.

Quand Platon observa que tout se mesure, Newton observa l'attraction, Darwin l'évolution Einstein la relativité (et 8119 l'adaptativité), on se rend compte que ça fait pas beaucoup de fois qu'on assiste à l'événement incroyable qui consiste à rendre concrète une loi du monde.
C'est quand on navigue dans ces eaux que le monde peut être rendu compréhensible, logique, et aimable piédestal à une vraie paix de l'esprit.

Celui qui veut être fort, entendra de Darwin ce qui en découle et comment cette loi du monde va aller s'appliquer dans les recoins les plus reculés de la société, là où le vocabulaire doit adopter de nouvelles formes.
Celui qui accepte de se mettre en danger, lui par contre remontera la pente qui est indiquée par le fait d'être le témoin conscient d'une loi du monde, et ira, en partant d'elle, vers des prises de consciences plus vastes et puissantes que toutes les façons qu'ont les autres de vouloir appliquer leurs lois.
On peut juste s'étonner de voir comment une loi est oubliée, dans le monde de la société elle est frappée de caducité, tandis que dans le monde de l'esprit elle n'est qu'un point de départ.

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Chez moi dans le Brooklyn parisien on rencontre souvent des gars tous désolés de devoir demander qu'on leur rende un petit service, qui doit se voir justifié par une longue explication sur les circonstances qui l'ont mené à devoir céder une chose de grande valeur en échange d'un petit coup de main... j'espère que vous les avez reconnus, ce sont les arnaqueurs (le vrai plus vieux métier du monde).

Au début, j'ai fait l'erreur de croire que les gens qui avaient ponctuellement besoin d'aide m'en seraient gré dans l'autre monde, et que ça allait enjoliver mon karma d'une belle lumière douce, continuant mon chemin sur les pavés de fleurs avec le sentiment du devoir accompli.
Ben non.

Je regarde dans le fond des yeux de mon interlocuteur qui brandit un porte-clef de voiture de luxe, et au lieu d'y voir l'exacerbation de celui qui a une panne d'essence et a besoin d'un petit billet pour aller voir sa chère fille qui l'attend avec impatience, j'y voie la froideur méthodique du menteur né, que je reconnais assez facilement. Alors je lui explique « Ceci est une arnaque »
Il me dit « Comment cela ? » je réponds « Si c'est trop long à expliquer, c'est que c'est une arnaque ». Il me dit « Trop long à expliquer, un arnaque ? Alors ça elle est bien bonne ! ».
Je lui dit « Apprenez à parler sincèrement », et il part en riant « une arnaque, elle est bien bonne celle-là ! ».

Si ça n'en était pas une, il n'aura pas eu de mal à trouver l'aide dont il avait besoin, avec ses effets extérieurs de richesse visibles. Mais c'est clair que je l'avais démasqué et que je venais de m'éviter une aventure qui fini généralement dépouillé de tout, essoufflé et au poste, à demander « mais alors elles servent à quoi vos caméras de surveillance » ?
Enfin bref quand même j'étais content de mon coup et je peux dire que je l'ai échappé belle.

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Dans l'évangile de St Thomas le propriétaire d'une terre la prête à une famille dans le besoin à condition de ponctionner une infime portion de leur récolte, selon un marchandage très favorable pour eux. Un an après il envoie son fils pour prendre son dû, et il se fait tuer. Alors il se dit « peut-être qu'ils ne l'ont pas reconnu, je vais en envoyer un autre » puis il se fait tuer aussi. Et enfin il y va lui-même et se fait tuer enfin. Quel celui qui a des oreilles pour entendre, entende !

Celui qui n'ose pas croire que le monde enjolivé fabriqué par défaut par le cerveau est une mascarade est comme la truite qui saute de la rivière pour tomber dans la gueule de l'ours.

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Ce qui s'est passé avec le phénomène de marchandisation de toute chose, le fait que le principe du commerce soit érigé en système alors que ça n'en n'est pas un, et que précisément sans réel Système, aucune organisation n'est viable, c'est la dissolution du ciment de la société : les relations interhumaines.
On a toujours l'impression qu'on va se faire dépouiller.

Normalement dans le monde psychique fabriqué par défaut, si un inconnu vous adresse la parole c'est toujours une occasion nouvelle de visiter le monde et découvrir des nouvelles choses, de s'enrichir et de grandir, de voir le beau et peut-être même de faire du beau.

Ben non.
On a tellement l'habitude de la réalité qu'elle est venue supplanter le réflex par défaut, c'est un peu ça l'époque Orwellienne qu'on vit, où le pire précède le beau. Le pire est devenu proéminent.

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A la question de la démocratie le peuple répond dans une grande majorité qu'il n'en a rien à foutre !
Devoir devenir un spécialiste pour se préoccuper de questions compliquées, ça n'intéresse personne.
La vérité est que les peuples veulent vivre en paix et dans l'insouciance, avec le fol espoir de pouvoir créer du beau sans qu'un autre vienne le détruire, et avec l'intention de ne voir que du beau à travers les actes et paroles de chacun.

On a établit récemment que les meilleurs artistes et les plus grands penseurs étaient ceux qui avaient su conserver un état d'esprit de grande vulnérabilité.
Si au contraire on veut que le peuple démocratique soit accoutumé à savoir se défendre dans une éternelle guerre des mots, spécialisé et méfiant, avec l'esprit critique aiguisé de l'aigle qui vole, voit et fonce, alors d'un autre côté il perd toute son insouciance et sa créativité, toute sa poésie et accepte de verrouiller avec un cadenas mental la perception merveilleuse que son esprit lui souffle sans cesse.

J'ai longtemps supposé en silence que la question de la démocratie était une arnaque. Aucun plombier ne demande aux vieilles mémés chez qui ils interviennent si elles préfères telle ou telle méthode de travail, tels matériaux, telle marque de colle à joint et si elle souhaite rencontrer un plombier avec telle ou telle gueule, ou de telle ou telle nationalité.
Tout ce qu'on demande à ce plombier c'est de réparer la fuite, et de faire que ça tienne longtemps, que le travail soit bien fait, sans quoi la prochaine fois on demandera ailleurs.

Pourquoi, alors que l'idéologie du marché est érigé au rang de Religion, cela ne s'applique-t-il pas à la politique, où on pourrait choisir les politiciens parmi une abondante ribambelle de prestataires, de façon à ce qu'ils expérimentent les vertus de la concurrence, et pourquoi pas, (comme je l'ai souvent rêvé) ne pourrait-on mettre en concurrence des systèmes sociaux, avec leurs règles et leurs lois, de sorte que le meilleur gagne ?

Ah mais que la question est compliquée.

La simplicité de l'esprit des gens honnêtes impose une réponse qui coupe court à ces tergiversations : pourquoi, tout simplement, tant de choses empêchent-elles la bonne volonté de s'épanouir ?
On pourrait imaginer un monde où le premier venu, avec la première belle idée venue, serait aussitôt entendu et suivi par plein de gens de bonne volonté, et où tous les problèmes se résoudraient en un quart de tour de clef.
On pourrait espérer un monde où les plombier-politiciens seraient d'humbles travailleurs désireux de faire que tout marche bien avec un souci aiguisé pour la justice et une intelligence forgée par l'empathie, qui ne demanderaient rien à personne et qui feraient, en toutes circonstances, toujours du mieux possible, sans qu'aucune suspicion ne puisse peser sur eux, à moins d'avoir vraiment l'esprit tordu et déconnecté de la réalité.

Tien c'est marrant c'est exactement comme ça que sont considérés ceux qui remettent en cause l'information officielle, dont pourtant l'apanage est de faire croire en un monde où tout va bien.

Je crois qu'un jour on mettra les gens devant la télé pour observer leurs réactions et s'ils ne rient pas aux blagues stupides, et s'ils s'indignent de travers devant les infos, on les enfermera en psychiatrie, en disant que ce sont des sujets perturbés et instables. On mesurera même l'écarquillement des yeux devant les films qui font peur pour savoir si l'esprit du sujet a su rester assez enfantin pour pouvoir se faire arnaquer plus facilement. Et aussi on fera des tests de soumission à l'autorité pour voir si l'homme bon qui est facile à instruire, sait s'en remettre à des règles injustifiées sans poser de questions. Sinon c'est la prison.

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Dans ma jeunesse j'ai été invité par un organisateur d'événement sportif à visiter une petite ville des Alpes où on préparait le terrain. J'ai visité les caves à cidre et goûté au succulent breuvage qui était mis à fermenter, et j'ai discuté avec les gens locaux, pour qui la manifestation sportive était une bénédiction, pas que pour le commerce, mais aussi pour mettre de l'animation, de la joie dans le village, pour faire de l'animation, que le village soit vivant.
Ils étaient très sérieux, et sans rien demander en échange, ils me demandaient comment agencer le terrain, sachant que s'il y avait des troncs d'arbres et des grosses pierres à déplacer, des terrains à aplanir ou des constructions à bâtir, ça ne leur posait aucun problème.
Ce que j'ai vu c'est la bonne volonté, le désir de faciliter la vie et de faire qu'on ne se retienne pas de soi-même faire pour le mieux, sachant qu'on sera toujours écouté et suivis.
Ce n'était pas un job pour eux, c'étaient juste des habitants, ils n'étaient pas payés pour être à mon service, ils le faisaient volontairement, la joie au coeur, dans l'optique d'un monde heureux.

Je dois dire que c'est à cela que ressemble le plus une vraie société humaine.

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C'est quand même fantastique comment le cerveau fonctionne, le fait que la première approximation, celle qui permet d'obtenir la rationalisation du monde la plus rapide et la plus probable possible, fasse toujours référence par défaut à la société idéale.

Ce qui se passe est que des réseaux se construisent autour d'une proposition, d'une situation, de sorte à la rendre explicable et logique. On ne peut pas fonder le bonheur sur ce qui est injustifié ou incompris, il faut forcément que cela soit rationnel et tangible, solide, pour que le bonheur puisse s'y greffer, s'y appuyer.

Et ce qui se passe dans le monde défaillant du commerce, s'exprime par le terme fantastique de la Confiance. Quelle confiance est-il légitime d'accorder à des concitoyens qui sont en panique et ont peur de la mort, à des médias qui sont dans une berlue, au service des puissants qui les paient, à des politiciens dont rien n'assure qu'ils agissent pour le mieux et dont il faudrait faire vérifier tous les gestes par un cabinet indépendant et transparent, quelle confiance avoir en un futur confié à des gens ivres d'indécence et dont l'esprit torturé ferme l'accès à la vision de la société idéale ?

Quelle bonheur peut-il y avoir à vivre dans un monde où les plus respectables et écoutés des gens sont précisément ceux qui se régalent de détruire la vision de la société idéale en y opposant la triste lourdeur de la réalité ?

La première impression est la bonne, et ne pas l'oublier permet d'en faire le focus sur lequel doit pointer l'évolution. Demandez aux naïfs et aux rêveurs comment le monde devrait être.