Philosophie et politique - Apprenons à reconnaître un chef d'Etat

21 min

Par Manuel de Diéguez

A - Les hésitations du destin

Jamais la planète n'avait présenté un spectacle aussi hésitant entre les sables mouvants de l'actualité et le tracé des lignes de force plus profondes qui commencent de mettre en mouvement un astéroïde indécis, mais sans encore parvenir à le doter d'une ferme allure. Quoi de plus hésitant qu'un empire américain omniprésent sur les cinq continents et tenu pour le souverain incontesté de toutes les mers du globe, mais ébranlé dans ses fondements par la lente et sûre ascension de la Russie, de l'Inde, de l'Afrique, du Pakistan, de l'Amérique du sud, quoi de plus instable qu'une Europe occupée par quatre-vingt mille guerriers d'outre-Atlantique et quadrillée de cinq cents de leurs garnisons, quoi de plus flottant qu'une Europe vassalisée depuis des décennies sous le commandement du maître de l'OTAN, mais en proie à des secousses émancipatrices de moins en moins embryonnaires, quoi de plus erratique qu'un Moyen Orient placé sous le sceptre et le joug de Washington et de Tel Aviv, mais tout frémissant et grondant de centaines de millions de voix de l'islam révolté!

Au cœur de ce chaos et de ces lumières, de ces ténèbres et de ces premiers scintillements, de ces tumultes et de ces silences annonciateurs de la tempête, l'Europe tremble et se tait. De Gaulle avait échoué à l'armer d'une volonté d'acier, d'une haute ambition et d'un élan conquérant. Et maintenant, une construction monétaire chimérique, parce que privée de la forteresse politique dans laquelle l'abriter, place le Vieux Continent sur le chemin du double naufrage de sa prospérité économique et d'une stratégie à l'échelle de la mappemonde. Mais des démocraties exténuées et des empires livrés à des secousses telluriques de grande envergure, quelle danse au bord du gouffre!

B - Le sceau de la honte 

C'est que, depuis 1945, ou bien l'Europe redeviendra le paquebot géant que happait un grand large sans cesse retrouvé, ou bien cet appendice asthmatique de l'Amérique jouera les laissées-pour-compte de l'histoire en marche. Mais quand bien même les intérêts communs de Washington et de Londres n'attacheraient plus à leur laisse des Etats rétrécis, on ne voit pas comment la Suède et l'Italie, la Finlande et la Sicile, la Pologne et l'Espagne se laisseraient porter par l'ambition de secouer le joug du "libérateur" de 1945. Le rapetissement d'un Vieux Monde attelé au char de son "sauveur" répond à un type d'asservissement inconnu des historiens de la vassalisation rampante ou brutale des peuples et des nations en voie de rabougrissement - les Montesquieu, les Gibbons, les Spengler, les Toynbee.

Certes, la Grèce asservie chantait humblement les louanges de son "délivreur" ; certes, les villes de l'Hellade ont mis longtemps à comprendre que leur vainqueur triomphait sous le heaume de sa feinte générosité politique et que le peuple des Quirites n'avait plus besoin du glaive de ses légions pour régner sur des esprits et des cœurs ratatinés. Mais qu'au XXIe siècle, une civilisation forgée sur l'enclume de la mort ait oublié que la souveraineté des Etats exige la pleine propriété de leur territoire, oublié qu'il faille chasser les légions de l'étranger qui y campent, oublié que l'élection présidentielle française de 2012 devrait assurer l'ascension d'un homme politique cuirassé du réalisme le plus rudimentaire face au prestige caparaçonné des empires, voilà qui grave le sceau conjugué de la cécité et de la honte sur l'effondrement de l'Europe.

C - L'Europe en chaise roulante 

Les troupes américaines enracinées en Europe ne sauraient proclamer avec Mirabeau: "Nous sommes ici par la volonté du peuple...". Mais la population de l'Allemagne et de l'Italie ne bénéficie en rien de la lucidité politique qui lui ferait expulser par la force des baïonnettes les légions lovées sur son sol par une classe dirigeante de pâles figurants. Comment éduquer des nations convaincues qu'une sotériologie démocratique les protège des fauves censés les menacer de tous côtés? Par bonheur, le temps de l'infamie et de l'ignorance appelle une réflexion anthropologique sur la capacité des Etats modernes de donner un contenu réel à la souveraineté de principe que la Constitution des démocraties a accordée aux peuples depuis 1789. Car si la politique des démocraties est devenue une infirme en chaise roulante, il faut commencer par se demander ce qu'il en est des Etats en bonne santé; et il faut démontrer que si la vassalité reconduit à la barbarie, les vrais chefs d'Etat sont appelés à se doubler d'une vocation de civilisateurs.

Je me suis donc demandé si une Europe qui se croit entourée de tigres et de lions rugissants, si une Europe rebelle à se poser la question de la nature des vrais chefs d'Etat face aux fantômes politiques que les décadences mettent en scène, si une telle Europe pourrait se trouver éduquée par un modeste instituteur qui s'adresserait à des enfants encore riches des espérances du bas âge. Ils se sont sagement assis sur les bancs de l'école d'une République ambitieuse, parce que la jeunesse habite le royaume des promesses de la raison politique.

1 - Qu'est-ce qu'un chef d'Etat civilisateur ?
2 - Vos premiers pas
3 - La logique des civilisateurs du droit
4 - Qu'est-ce qu'une tête bien faite ?
5 - La médiocrité du plus petit dénominateur commun
6 - Votre tête citoyenne
7 - Les épéistes de la raison
8 - La démocratie et les sorciers

1 - Qu'est-ce qu'un chef d'Etat civilisateur ? 

Comment, mes enfants, la souveraineté du peuple français s'exprimerait-elle avec pertinence par la voie du suffrage universel en mai prochain si la science politique dont bénéficie la nation née en 1789 se trouvait mal informée des qualités propres aux chefs d'Etat civilisateurs et à eux seuls et si, par conséquent, votre éducation ne vous mettait pas en mesure de reconnaître les traits qui mettent ces pédagogues de l'humanité au service des vrais intérêts de la nation? Quand vous applaudissez les vers d'un poète, les mélodies d'un musicien ou les tableaux d'un peintre, il faut bien que vous sachiez identifier le talent ou le génie, il faut bien que le monde intérieur de l'artiste vous habite de quelque manière.

L'instruction publique est là pour vous enseigner à distinguer les avortons de chefs d'Etat des grands modèles d'acteurs de l'histoire du monde. Mais pour élire, donc pour choisir un chef d'Etat à bon escient, vous avez besoin d'un si long apprentissage de leurs effigies que je ne puis vous initier tout de suite aux derniers secrets de la stature et du rang des guides que les nations ont le devoir de placer à leur tête. Il vous faut donc apprendre du moins à situer ces nains ou ces géants de l'éthique et du savoir sur une échelle des spécimens les plus représentatifs de leur espèce. L'Histoire vous en propose des esquisses à imiter ou à répudier.

2 - Vos premiers pas

L'examen de vos connaissances de citoyens responsables, donc de vos compétences de juges des capacités morales et intellectuelles des chefs d'Etat que vous porterez au pouvoir vous convie, en tout premier lieu, à observer le degré de cohérence mentale dont font preuve vos représentants sur la scène internationale. Si leur cerveau se trouve dans un grand désordre et si leur jugement les conduit à vau l'eau, dites-vous bien qu'ils ne sauraient mener une politique à laquelle une logique assurée servirait de corde à nœuds.

Mais comment jugerez-vous les chefs d'Etat à leur grandeur de civilisateurs? Demander à une république de promulguer des lois conformes à la nature de sa Constitution est la moindre des choses, puisque les Constitutions ne sont démocratiques que si elles se fondent sur les principes universels de la justice et du droit. C'est ainsi que M. Giscard d'Estaing s'est montré un civilisateur avisé. Vous lui devez d'avoir enrichi les institutions de la France d'un Conseil Constitutionnel souverain, parce que sans cela, vos élus du moment pourraient céder à la tentation et à l'envie de voter des lois irréfléchies, arbitraires et motivées par leurs passions ou leurs caprices, donc ennemies de votre souveraineté pleine et entière. C'est ainsi que le Sénat vient de voter une loi inconstitutionnelle et irrationnelle sans seulement mentionner l'opposition raisonnée des plus grands juristes issus de ses rangs.

Le chef d'Etat que vous élirez accèdera donc au rang d'un civilisateur s'il promulgue une loi rédigée en ces termes : "Dans toute démocratie, le pouvoir législatif est tenu de valider ou de réfuter un projet de loi sur les arguments des juristes éminents qui l'auront légitimée ou condamnée en commission. Une loi non expressément motivée en droit par l'Assemblée nationale et le Sénat sera déclarée inconstitutionnelle d'office." 

Une disposition constitutionnelle rédigée en ces termes complèterait la notion civilisatrice de " contrôle de constitutionnalité " institutionnaliser par M. Giscard d'Estaing en 1974 et abrègerait la lente procédure d'invalidation par la saisine du Conseil. Car il est flagrant que le Sénat a passé outre d'un haussement d'épaules aux conclusions de sa commission, qui avait pris soin de démontrer l'incompétence absolue du pouvoir législatif français à promulguer des lois concernant un Etat étranger et contraires, de surcroît, à la définition de la liberté d'opinion, qui est universelle et que le Comité des droits de l'homme de l'ONU venait de rappeler solennellement, en date du 12 septembre 2011 dans son Pacte International relatif aux droits civils et politique (articles 7 à 10).

Une ultime motion portait sur l'exception d'invalidité de toute la procédure a également été écartée d'un "revers de main", comme on dit à tort, puisque, par nature, la main n'est pas davantage une arme du droit que le dogme n'est un instrument de la vérité.

Vous vous trouvez précipités dans une République où vous pourrez nier la virginité de Marie sans danger, mais non le génocide arménien. Mais qui nie ce crime? Il s'agit seulement de savoir si, en droit public, c'est un massacre ou l'assassinat d'un peuple par un Etat. Aux historiens de consulter les documents d'archives qui permettraient ensuite à une autorité juridique internationale agréée à cette fin de trancher sur pièces. Quant à jeter des citoyens français en prison pour délit d'opinion, il ne s'agit que d'une loi nulle et non avenue de plus: la liberté d'opinion protège jusqu'à l'ignorance et à la sottise. Si vous affirmez sans rire qu'un homme serait ressuscité, pourquoi vous interdire de prétendre que deux et deux font cinq? On ne guérit pas la faiblesse d'esprit à l'école des geôles. Mais si l'homme d'Etat n'a pas de connaissance anthropologique du sacré, comment serait-il un civilisateur?

Vous voyez, par ce seul exemple, dans quelle immoralité politique le mépris des lois fait tomber les Républiques. Un chef d'Etat digne de ce nom est donc un civilisateur par définition, parce que sa fonction naturelle l'appelle à protéger son pays contre des décisions irraisonnée et démagogiques des sénateurs et des députés du peuple souverain, parce que tout civilisateur est un défenseur de l'éthique mondiale des démocraties.

3 - La logique des civilisateurs du droit

Mais le lien qui rattache nécessairement la cohérence cérébrale dont un chef d'Etat civilisateur doit faire preuve à l'éthique libératrice des démocraties s'applique également à l'ensemble de la politique d'une civilisation émancipatrice, parce que la justice et le droit sont les souverains intérieurs des Constitutions désasservissantes; et ces fondements-là sont ceux qui définissent la solidité d'une tête d'éducateur, donc la logique même qui commande toute sa pédagogie.

Prenez le cas de M. François Bayrou, qui vous promet de vous dire la vérité en toute honnêteté, mais qui vous promet, dans le même temps, de ne jamais courir le risque de diviser vos esprits. Pour peser l'incompatibilité d'un affichage de l'éthique aussi péremptoire avec la rigueur intellectuelle et morale qui doit caractériser le raisonnement d'un chef d'Etat civilisateur, demandez-vous quelle est la qualité des vérités auxquelles vous prêtez l'oreille sans vous trouver aussitôt dichotomisés au plus secret de vous-mêmes et interrogez-vous sur la profondeur des jugements moraux et politiques que prononce votre magistrature dans le cas où votre jugement entraîne l'union ou la désunion entre vous.

Car si vous dites que le soleil brille dans le ciel et si vous en prenez votre globe oculaire et celui de vos auditeurs à témoin, vous ne courrez le risque de vous trouver contredits que par des plaisantins. Mais si vous dites, avec La Rochefoucauld que "l'hypocrisie est un hommage que le vice rend à la vertu", vous ne ferez plus rire; car vous découvrirez avec effroi que jamais la profondeur d'esprit du moraliste ne fait l'unanimité dans les têtes. Pis que cela: seuls les énoncés superficiels sont communément reçus, mais dans l'indifférence amusée ou l'ennui qui accueille les balivernes, les banalités et les bavardages.

De plus, si l'homme d'Etat civilisateur a pris rendez-vous avec l'autorité qu'exercent les jugements sérieux sur les minorités pensantes, il ne saurait ignorer l'adage selon lequel "toute vérité n'est pas bonne à dire", tellement l'art de la politique revient à ne faire progresser la vérité que par la bande, même dans les têtes bien faites, ce qui contraint Machiavel lui-même à paraître la cacher sous la mine austère qui convient aux vrais savoirs; car les verdicts d'une raison supérieure sont des couperets dont le tranchant ne s'impose que subrepticement aux intérêts puissants et partout dominants que l'ignorance et la sottise se partagent de grand coeur. Apprenez donc à déposer l'encéphale des hommes d'Etat émancipateurs sur les plateaux d'une balance appelée à peser la capacité des civilisateurs du monde de cacher le jeu de cache cache auquel se livrent les vérités libératrices et les erreurs intéressées. Comment aurez-vous accès aux documents cérébraux les plus décisifs, ceux qui seuls vous permettront de préciser à quelle profondeur de l'esprit républicain et dans quelle arène de la courte vue un encéphale de chef d'Etat libérateur bâtit la logique politique qui le fera marcher d'un pas assuré sur le chemin de sa vocation de civilisateur?

4 - Qu'est-ce qu'une tête bien faite ?

L'université française est tombée dans la tragique méprise de bâtir un mur de séparation infranchissable entre l'enseignement des Lettres et celui de la raison des philosophes. Du coup, on croise sur l'agora une foule d'agrégés de lettres qui n'ont jamais lu une ligne de Kant, de Hume ou de Platon. Mais Sophocle, Eschyle et Aristophane lisaient les savants et les philosophes de leur temps, les lettres de Cicéron à Atticus sont pleines de demandes d'ouvrages de sciences et de métaphysique des Grecs, il est une fable de La Fontaine qui rappelle les droits des astronomes, Bossuet plie sous les assauts des précurseurs de Voltaire, Diderot rappelle que son siècle l'emporte sur celui de Racine et de Molière par la grandeur de ses philosophes, jusqu'à la fin du XIXe siècle, l'intelligentsia française lisait en rangs serrés Taine, Renan et Darwin, Goethe et Schiller commentaient ensemble la Critique de la raison pure, tellement ils savaient que des régiments de lettrés ne comprendront goutte à Sophocle, Shakespeare ou Cervantès s'ils n'ont appris à radiographier la boîte osseuse d'Œdipe, d'Hamlet ou de don Quichotte. Mais la commercialisation de l'édition a imposé un genre rentable, le roman; et aujourd'hui, c'est de recul intellectuel que manque une politique devenue minoritaire, donc subalterne au sein d'une civilisation de marchands. Vous devez donc observer les relations que les chefs d'Etat civilisateurs entretiennent avec les sciences et la pensée.

5 - La médiocrité du plus petit dénominateur commun

Seule une raison supérieure fonde l'éthique des chefs d'Etat. M. François Bayrou est un exemple frappant de la séparation catastrophique de l'enseignement des Lettres de celui d'une philosophie réduite à concerner seulement les légions de spécialistes de l'histoire scolarisée de cette discipline. Car M. Bayrou se prétend à la fois entièrement laïc et entièrement chrétien. Mais que signifie l'adverbe "entièrement" si ce centriste-né ne saurait donner un sens civilisateur et libérateur au concept amaigri de laïcité et, dans le même temps, admettre, les yeux fermés les dogmes les plus asservissants et les plus grossiers, tel celui de la transsubstantiation eucharistique, pour ne prendre que celui-là. Vous savez que ce prodige théologique se trouve clairement formulé dans la confession de foi de l'Eglise catholique, vous savez que cette gastronomie religieuse est censée métamorphoser le pain et le vin de la messe en chair et en hémoglobine d'une victime physiquement immolée sur l'offertoire, donc réputée se donner effectivement à consommer et à boire.

Mais comment un chef d'Etat serait-il un civilisateur, donc un émancipateur si sa science des diététiques du sacré ne s'étendait pas à spectrographier les meurtres payants, donc politiques dont les autels de l'histoire mondiale s'alimentent et qui font le tissu de la gestion du sang et de la mort depuis des millénaires? Le premier homme d'Etat fut le génocidaire rationnel qui mit en scène un Déluge finalisé par une logique juridique et qui sacralisait une peine de mort méritée aux yeux du juge suprême du cosmos.

Depuis lors, le récit civilisateur de la République raconte une histoire des châtiments mise à l'écoute d'une science du droit; et la science des lois se rend moins sacrificielle que celle de l'ogre du cosmos. Aussi un chef d'Etat qui n'aura pas appris à porter son regard sur l'histoire des rescapés de la mort, un chef d'Etat qui n'aura pas percé le secret des trucidations théologiques de masse, un chef d'Etat qui n'aura mis le vrai spectacle des nations sous ses yeux ne saurait faire progresser votre éthique; car il se sera rendu prisonnier d'un fauve du ciel, il campera lui-même dans le miroir de ce félin, il sera l'otage d'un carnassier et d'un tyran.

6 - Votre tête citoyenne 

Vous devrez donc vous demander au nom de quelle conception confuse ou contradictoire de la déraison et de la raison des peuples et des nations M. François Bayrou le spéculaire fait appel tantôt à votre profondeur d'esprit et tantôt à la superficialité de vos jugements quand il se promet de vous raconter une vérité républicaine officialisée, sans pour autant, à l'entendre, couper vos pauvres têtes en deux sections désespérément en rivalité entre elles. Dites-vous bien que ce pédagogue à mi-pente ne saurait progresser d'une seule enjambée ni dans la défense de la pensée critique des philosophes, ni dans celle des piétés aveugles sans diviser votre encéphale et celui de la France au chapitre du sens même des termes de raison et de croyance. Qu'en sera-t-il d'une République précipitée dans la schizoïdie des agrégés de lettres que le trépas de la bourgeoisie moralisante a laissés sans boussole ?

Mais si vous remontez aux sources psychologiques du vocabulaire dont témoignent les sermons politiques des hommes d'Etat actuels, vous commencerez de vous interroger sur le sens anthropologique de la notion toute relative d'unité psychique. Quel abus, vous direz-vous, de l'appliquer à une politique bipolarisée d'avance! Vous vous demanderez donc à quel niveau d'une réflexion tout effarouchée M. François Bayrou vous dira la vérité nue ou jugera bon de vous la cacher, et même de vous mentir effrontément afin de ne pas vous rendre visiblement bicéphales. Mais s'il entend vous rassembler au rabais et seulement au chapitre de la conception superficielle et convenue que l'Etat laïc de votre temps se fait des termes devenus rachitiques de raison et de folie, où aura-t-il passé, le civilisateur, le guide, le moraliste de la nation? Quel port de plaisance accueillera-t-il le pédagogue de la France sur la scène internationale et quel contenu donnera-t-il à la souveraineté du suffrage universel atrophié dont vous serez les dépositaires aveugles, les détenteurs désarmés et les actionnaires floués?

Non, le monde d'aujourd'hui ne saurait se donner pour assise le plus petit dénominateur commun de votre assentiment de citoyens à une politique des élévations de la démocratie. Ce type de rassemblement des têtes est celui d'un chanteur de la médiocrité d'esprit. Et pourtant, il vous est bel et bien demandé, n'est-ce pas, d'élire un chef d'Etat ascensionnel. Pourquoi la question de la définition de la raison politique à bas prix ou en altitude ne vous est-elle même pas posée? Que signifie "penser la France"?

Voir: Jean-Luc Pujo, Les clubs "Penser la France" et Politique Actu

7 - Les épéistes de la raison

Quel problème proprement philosophique, mes enfants, aurez-vous à résoudre à l'école des civilisateurs de l'histoire du monde qu'on appelle des hommes d'Etat? Celui de préciser la nature des relations que la politique internationale doit entretenir avec la civilisation fondatrice d'une pensée critique sans cesse en devenir; car, dans le cas où l'Europe ambitionnerait de retrouver son rang et sa puissance d'autrefois, et cela à la plus haute école de sa raison, dans quelle mesure aura-t-elle besoin d'apprendre à connaître les ultimes secrets de l'encéphale du genre simiohumain d'hier et d'aujourd'hui?

Puisque M. François Bayrou donne à la laïcité et aux mythes religieux le statut de jouets cérébraux à exposer à l'étalage de la politique bon marché du Vieux Continent, il était bien inutile, n'est-ce pas, qu'il vous exposât en long et en large des vérités suffisamment banalisées pour mettre vos encéphales d'enfants de chœur à l'abri d'une religion récitative du mythe qui la fonde. La politique civilisatrice vous mettra à l'épreuve du tragique qui fait le tissu de l'histoire et de la politique.

Pour savoir si le Président que vous choisirez aidera ou n'aidera pas la civilisation européenne endormie à redevenir le fer chauffé au rouge de la pensée d'avant-garde, donc de l'esprit rationnel qui avait fait la grandeur du Vieux Continent, il est décisif que vous appreniez à peser l'encéphale d'un agrégé de lettres flottant dans la moyenne région de l'air. Se révèlera-t-il un insecte butineur des parfums de la littérature française ou un épéiste des Etats hautement civilisateurs?

Vous vous initierez donc à la pesée des relations tendues que la pensée critique de haut vol entretient avec la morale bien tempérée des petits jardiniers de la politique. Car le scalpel des logiciens enseigne que l'Europe n'a déjà plus d'autre choix qu'entre la grandeur de penser au bord du précipice et la chute dans le décervellement du monde. Nous oscillons entre le Moyen Age qui nous menace et les blasphèmes créateurs, entre la décapitation intellectuelle qui nous rassurerait et les sacrilèges de la vaillance, entre les assoupissements d'un monde privé de ressort et l'appel au "Pensez par soi-même" de Voltaire.

8 - La démocratie et les sorciers

L'esprit de sorcellerie de l'humanité s'était seulement endormi un instant. Pour le comprendre, observez de près la sanctuarisation effrénée des évènements sanglants du passé par les soins attentionnés de la République. Voir:

- aline.dedieguez.pagesperso-orange.fr Le génocide arménien et la souveraineté du peuple français (2), 22 janvier 2012
- Le génocide arménien et la souveraineté du peuple français (1), 15 janvier 2012

Dans les coulisses de toute sacralisation de la mémoire d'un crime ou d'un massacre se cache un exorciste patenté de la République, comme il existe encore un exorciste officiel dans tous les évêchés. Dans l'un et l'autre cas, il s'agit de purifier la sainteté profanée de la civilisation des droits de l'homme. Comment un Etat libérateur jugera-t-il les magiciens chargés du lustrage de la société outragée par le sacrilège ou le blasphème des hérétique de la démocratie ? Le christianisme a brûlé de soi-disant sorcières jusqu'au début du XIXe siècle - la dernière le fut à Glaris le 28 juillet 1828. C'est qu'une sorcière était censée possédée du diable. Mais voyez comment la démocratie catéchisée par le mythe de la Liberté n'a fait que changer la soutane du diable, voyez comme le carquois du Démon se remplit des flèches de la nouvelle possession maléfique, celle d'un manichéisme républicain. La politique de la fulmination a passé dans les mains des faux prêtres de 1789. Comment vaincrez-vous les nouveaux pestiférateurs? C'est aux secrets de la sorcellerie tapie dans les entrailles de la raison et de la liberté elles-mêmes que vous devrez vous initier; car les chefs d'Etat civilisateurs sont aussi vos guides vers les profondeurs de la connaissance de l'humanité.

L'Europe de l'esprit attend l'homme d'Etat initié aux enjeux anthropologiques qui sous-tendent la politique des vassaux du Nouveau Monde, l'Europe attend le libérateur qui encouragera la résurrection de la philosophie française.

Je vous en entretiendrai le 5 février.

Le 29 janvier 2012
aline.dedieguez.pagesperso-orange.fr