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Un monde sans commerce

C'est assez difficile de faire passer l'idée qu'on peut et qu'on doit se passer du principe du commerce. Donc voici deux expériences, qu'on peut facilement comparer entre elles, l'une dans le cadre du commerce, l'autre dans le cadre de la gratuité, qui a été rendue possible au prix de quelques petits sacrifices, mais qu'on espère voire se généraliser un jour.

D'abord prenons appui sur l'expérience d'un travail fait dans un cadre commercial.
Chacun ses compétences, c'est pourquoi on est tous complémentaires, les miennes ne sont surtout pas celles de faire du commerce.

Mais bon, je me suis inscrit comme « auto-entrepreneur », après avoir testé d'autres statuts, afin d'être capable d'émettre des factures, pour pouvoir accepter des petits jobs de courte durée, qui même si ils nécessitent une expertise, sont payés exactement autant que si on avait aucune formation professionnelle.

En même temps, j'ai mon RMI, depuis onze ans, et de toutes façons je n'ai jamais perçu plus de 1000 euros par mois de toutes ma vie, au grand maximum.

D'abord il y a la prospection, en faisant en sorte que le client se sente avantagé par cette transaction plutôt qu'une autre, grâce à une grande somme d'arguments très tangibles.

Ensuite, on reçoit des ordres qui sont orientés par ce qu'on a promis (d'où la nécessité de ne pas trop promettre non plus !). Passons sur les malentendus, les choses impossibles, les choses imaginées, et les dizaines d'échanges de mails tout au long du travail, passons également les crispations dues au fait de devoir refaire plusieurs fois les mêmes choses pour des raisons diverses et variées, dont un grand nombre ne sont pas de ma faute.

Arrive le moment de la facture. Sur ma compta, une fois sur deux, j'ai la mention « non payé » qui apparaît. Des fois on m'a présenté comme « une avance » un dû avec deux mois de retard, de la moitié de la somme facturée, sachant que le projet a été abandonné en amont, c'est de la faute à personne.
Mais bon.

Ensuite, la CAF prend note de ces factures, et déduit « à 100% » les sommes gagnées. Ainsi, si je gagne 1000 euros, ça fait 1000 euros de moins répartis sur plusieurs mois sur le RSA, ainsi que le l'aide au logement, l'année suivante.

Et finalement, arrive l'URSAFF, qui prend 20,5% du chiffre d'affaire, à moins d'avoir été au courant qu'étant au RSA on avait droit à des réductions, mais après c'est trop tard.
Et enfin, débarque une « cotisation foncière » qui remplace la taxe professionnelle il paraît. Je ne connaissais pas, je n'avais jamais eu à payer ça avant.

Finalement je dit au bonhomme : « J'accepte totalement l'idée que mes revenus soient déduits de mon RMI, car ainsi on peut dire que je participe à l'effort de guerre. Mais regardez, je gagne moins d'argent en travaillant que si je n'avais rien fait ! ».

Déjà, il s'agissait de se dépatouiller d'erreurs, d'oublis administratifs, et d'incohérences délicates à expliquer... Mais de là à démontrer que l'ensemble des dispositions, mises en rapport les unes avec les autres, produisent des incongruités manifestes... déjà que le premier cas va mettre des mois à être régularisé, le second cas, d'ordre structurel, est éminemment plus délicat et compliqué à faire évoluer.

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Expérience numéro 2 :

J'estime que mon RMI est un peu comme un revenu de vie, en tous cas moi il me la sauve, sinon je ne serais plus là pour raconter ma life.

Ce faisant j'exerce ma compétence en la rendant disponible gratuitement grâce à une licence GPL, autorisant ainsi, par exemple, des commerçants à obtenir des trucs qui auraient pu leur coûter assez cher, moyennant un petit effort de leur part (ils doivent travailler pour mettre le site en ligne), ou éventuellement en filant un billet au petit cousin de quinze ans qui a envie d'obtenir des compétences. C'est une très bonne économie pour eux, mais pour moi, l'éditeur de logiciels, c'est aussi une promesse, un risque que je leur fais prendre, et comme je me suis fixé comme obligation de produire un travail de qualité, j'y veille !
J'y veille, en y pensant le soir et en me levant le matin, et travaillant dessus toute l'année, pendant plusieurs années, à plein temps, avec un temps de transport entre mon lit et mon bureau de 2 secondes. Parfois, des choses ne fonctionnent pas, des améliorations d'un côté abiment des trucs de l'autre, mais tant mieux, car l'excellence s'obtient à force de travail.

Ces obligations, sont miennes, et parce qu'elles sont tenues, permettent un gain de temps et d'argent aux entreprises, mais surtout permettent de livrer des outils gratuits au public, qui n'a aucune optique commerciale, quand il veut faire usage de sont droit légitime à la liberté d'expression ou d'information. C'est donc parfaitement légitime que cela soit gratuit, il ne devrait pas en être autrement.

Dans ce cadre (de la gratuité) les clients sont en fait des utilisateurs, tandis que moi le prestataire, suis en fait un concepteur. L'utilisateur peut souhaiter voir apparaître des choses qui méritent d'exister, et le concepteur évalue l'utilité pour tout le monde de les implanter ou pas, ou comme ça arrive souvent, d'indiquer des méthodes qui permettent d'obtenir cela par des moyens qui existent déjà.

Bref, ce n'est plus une relation de patron à (esclave) employé, mais d'éditeur à utilisateur. Les deux sont là volontairement, aucun n'a d'obligation envers l'autre. Il en résulte une souplesse et une politesse qui paraîtraient hypocrites dans le cadre du commerce ! On dirait même que le civisme s'en trouve grand gagnant. L'utilisateur a sa part de travail, et de requêtes, et l'éditeur a sa part de responsabilité, qu'il remplit dans les meilleures conditions possibles, en prenant le temps de réfléchir, et en ne sacrifiant pas la qualité. (parce que dans un cadre chronométré, il est évident que le travail est torché ! Ou alors il faut prendre sur soi, ou alors il faut argumenter encore et encore...)

Ce qui est à noter, c'est qu'au final il y eu entente, communication, entraide, et finalement l'obtention par l'utilisateur d'un « produit » qui a coûté le moins cher possible (zéro euro plus du temps), qui n'a généré aucune paperasserie, aucun conflit, aucune promesse exacerbée par le besoin d'appâter le client, aucune déception (ou quasiment aucune, il y a toujours du boulot quand même !), dans un cadre qui permet de se concentrer exclusivement sur la qualité du travail, ceci étant obtenu uniquement pour le plaisir de l'art, sans compter la satisfaction d'avoir « rendu service », ce qui n'a pas de prix.

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Cette démonstration vise à montrer que sortir du principe du commerce n'empêche pas les choses de se faire, et en prime, le confort, la qualité, l'esprit de service et la paix de l'esprit s'en trouvent grandement augmentés.

Évidemment ce comparatif n'est pas exemplaire de toutes les nuances relatives aux nombreuses sortes de prestations ou produits possibles, mais les points importants à noter sont de l'ordre de l'état d'esprit dans lequel sont placés les protagonistes, qui peut s'exprimer par l'économie d'énergie gaspillée inutilement, sans compter l'abolition de la paperasserie.

La seule chose qui rend cela impossible, est que rien n'existe pour justifier le statut, fraîchement inventé ici à l'instant, de « travailleur non rémunéré ».
Pourtant, sous cette égide, la musique, la culture, les logiciels (évidemment), le journalisme, et même dans n'importe quel domaine des trois secteurs professionnels, pourraient, devraient, ou même feraient mieux d'être des activités non rémunérées par les clients, mais rémunérés en tant que service public, afin d'être rendus disponibles gratuitement pour tous, sans condition.

C'est à partir de là que s'amorce le concept de crédit-droit, le fait d'obtenir des droits utilisables (toujours supérieurs à ceux utilisés réellement), parce que si tout le monde opérait de cette manière, ça ne pourrait plus être financé par les activités commerciales sur lesquelles on prélève des impôts, car ils deviendraient insuffisants.

Non, un jour, tout sera sous cette égide ! Les robots seront jugés plus économiques que la main d'oeuvre, et le travail humain d'éditeurs ou producteurs, sera, non pas rémunéré, mais rendus possibles par l'affectation de droits, qui se comportent comme une sorte d'argent et permettent l'acquisition des outils nécessaires.

Et les client-roi qui en veut pour son argent et qui n'est jamais content, et qui se fait toujours arnaquer puisque même quand il ne l'est pas il n'est toujours pas content, deviendra un (gentil) utilisateur, dont l'expérience d'usage sera retournée au producteur, participant ainsi à l'amélioration des services rendus accessibles à tous.