29/12/2006 29 min #5918

« Une boussole pour des combats dépareillés »

On se frotte les yeux en regardant la date de publication de son livre. Mais non, on a bien lu : avril 1995. Et pourtant, on n’a pas assez de doigts pour compter les idées, les valeurs, les combats aujourd’hui portés par les mouvements sociaux, et que Jean-Louis Sagot-Duvauroux avait cernés ou pressentis longtemps avant qu’ils n’émergent. Du coup, Pour la gratuité se retrouve pile synchrone, et offre une grille de lecture idéale pour comprendre et renforcer la cohérence de luttes dont on souligne assez - lors des manifestations altermondialistes, notamment - l’apparente disparité. La gratuité, dit lui-même Sagot-Duvauroux, le combat pour « améliorer ou étendre la part gratuite de la vie », peut servir de « boussole pour des combats apparemment dépareillés ».

Pour la gratuité, de Jean-Louis Sagot-Duvauroux

« Tracer la géographie du continent « gratuité », écrit Jean-Louis Sagot-Duvauroux, fait surgir à la conscience des images et des perspectives inattendues : les flots de la mer y côtoient la sécurité sociale ; le temps libre, celui que nous ne sommes pas contraints de vendre pour gagner notre vie, s’ouvre sur l’invendable amour comme sur le studieux murmure de la bibliothèque municipale... Réconfortante mise en lumière : l’argent et ses lois n’ont pas pris le pouvoir partout ; la vie humaine n’est pas forcément vouée au culte de la marchandise ; même si elle reste un parti pris, la gratuité n’est pas une illusion. » Pour conjurer le défaitisme et les intimidations menaçant toute personne qui, aujourd’hui, continue à rêver de transformation sociale, il prend appui sur du tangible, sur de l’irréfutable. Il y a les gratuités premières, comme la lumière du soleil, qui se répand sur la Terre « sans faire acception des comptes en banque » : ainsi, « ce que Staline voulait construire en caserne et par la trique, le rêve antique du communisme, s’accomplit chaque matin dans la profusion, de préférence au mois d’août, et à la joie d’une forte majorité des bénéficiaires ». Et il y a les gratuités construites : « L’école est toujours à peu près gratuite. Malgré les attaques dont elle est l’objet, l’assurance-maladie rembourse le pauvre comme le riche. Ce chemin n’a pas été facile à tracer. Il est menacé. Il n’est pas fermé. »

Sagot-Duvauroux propose de cartographier l’archipel d’« authentiques îlots de vraie gratuité - de communisme » qui, malgré « la mer montante des rapports marchands », émergent encore dans nos vies, de travailler à les renforcer et à en créer d’autres. Il faut, dit-il, « répertorier tous les espaces de gratuité qui subsistent et que la nomenclature habituelle de nos représentations éparpille sous des rubriques différentes. Cela permettrait sans doute de faire apparaître un territoire beaucoup plus imposant qu’on ne l’imagine au premier abord, un rapport de forces beaucoup plus disputé entre le gratuit et le marchand, prise de conscience qui constitue en elle-même un puissant encouragement à combattre le règne de l’argent. Affirmer la pertinence de la notion de gratuité, contribuer à mettre en évidence le découpage et la forme qu’elle imprime à la réalité, c’est déjà un acte politique de rassemblement contre les puissances du marché ».

« Le mythe du paradis terrestre est,

depuis des milliers d’années,

un symptôme du profond désir de gratuité »

Notion simple, la gratuité peut constituer un levier de changement efficace, parce qu’elle est enracinée au plus profond de l’histoire et de la conscience humaines : « La Genèse met en scène la souveraine gratuité de la Création, la vie gratuitement offerte à l’homme et à la femme, les herbes portant semences, les arbres couverts de fruits (...). Le mythe du paradis terrestre est, depuis des milliers d’années, un symptôme du profond désir de gratuité. (...) La résonance émotionnelle et poétique de cet archétype, la pensée qu’il exprime trouvent un écho répété dans les nostalgies des hommes et dans leurs espérances. » Ailleurs, Sagot-Duvauroux évoque encore « ce qu’ont déposé en nous, pêle-mêle, le bon sauvage de Rousseau et la communauté chrétienne des temps apostoliques, l’extase de la jouissance partagée et les vieilles franchises communales, la cueillette des champignons, l’air iodé sur un paysage marin, la bande dessinée gratuitement lue et remise dans son rayon, le communisme primitif, le sein maternel... »

Aujourd’hui, dans le désert laissé par la « fin des idéologies », il estime que la gratuité « offre un champ d’analyse propice à la réflexion sur une transformation sociale possible, aboutie, non totalitaire et non dictatoriale ». Comme Miguel Benasayag dans Du contre-pouvoir (2001), il affirme la nécessité d’abandonner le mythe d’une transformation politique qui interviendrait à la faveur d’un « grand soir » (nous devons « cesser d’attendre Godot », dit quant à lui Benasayag). Ainsi, la gratuité le séduit parce qu’elle permet d’envisager « une vraie transformation sans messianisme politique ». Ancien militant communiste, il récuse l’idée d’un changement « par le haut », grâce à une élite éclairée qui prendrait en charge tous les aspects de l’existence des masses, et contrôlerait de A à Z le processus d’évolution historique. Il énumère les erreurs commises par le « progressisme totalitaire » : « foi scientiste dans la capacité à analyser, à prévoir, à intervenir, hypertrophie du rôle dévolu au pouvoir d’Etat, surestimation de sa capacité à jouer sur les rapports de forces qui traversent la société dans ses profondeurs ». Il ironise sur cette obsession du contrôle rationnel : « A gauche, notamment chez les communistes, celui qui pense bien est proclamé politiquement conscient : sacré appel aux vengeances de l’inconscient ! » Le totalitarisme, dit-il, « croit à l’utopie comme les enfants croient au Père Noël (...). Il invoque un salut global, brutal, figuré par le grand soir tant attendu. Il emporte dans la vague de son espérance la complexité de la vie humaine (...). Il en oublie que, pour le plus ardent révolutionnaire, le grand soir sera le jour du malheur si cette nuit-là, par accident, sa compagne bien-aimée passe sous un autobus ».

« Un indice très riche des limites

que connaît tout pouvoir politique

quel qu’il soit »

Cette prise en compte du « niveau du sol » appelle une nouvelle manière de faire de la politique : la gratuité, souligne Sagot-Duvauroux, ne tient pas « grâce au pouvoir, mais à côté du pouvoir, souvent en dépit du pouvoir, parce qu’elle est endossée par la société qui ne s’imagine plus vivre sans elle. C’est un indice très riche des limites que connaît tout pouvoir politique quel qu’il soit, qui tient à des rapports de force ancrés dans les profondeurs de la vie sociale, peut-être même dans les profondeurs de la vie tout court, et sur lesquels les joutes et les succès électoraux interviennent beaucoup moins que ne le croient ceux qui s’y adonnent ». Là aussi, la comparaison s’impose avec Miguel Benasayag, qui récuse les formes traditionnelles de l’engagement politique - des militants rangés en bon ordre derrière un programme et une avant-garde visant la prise du pouvoir. Benasayag est persuadé que le véritable changement ne peut venir que de la base, et que l’actuel mouvement altermondialiste doit absolument avoir le courage de conserver son caractère désordonné.

Pas plus que lui, Sagot-Duvauroux n’imagine le changement comme une rupture temporelle faisant table rase de tout ce qui existe. Il est persuadé qu’« une gratuité socialement organisée, même quand elle est bornée par des rapports marchands qui en effet l’assiègent et tentent de la récupérer, va infiniment plus loin dans ses effets transformateurs pour la vie des hommes que le marché socialiste mis en place par les régimes communistes ». Paradoxalement, la radicalité passerait par la mixité : « La cohabitation entre le marché capitaliste et des zones de gratuité libère réellement, durablement certains domaines de la vie humaine, tout en laissant sa part au feu, en abandonnant à la nature des choses, c’est-à-dire aux brutales régulations marchandes, ce que l’état profond des rapports de forces ne permettrait pas de gérer efficacement d’une manière moins inconsciente (plus civilisée). (...) La mixité de l’économie, non comme un saupoudrage de normes sociales, d’ailleurs indispensables, dans les pratiques marchandes, (...) mais comme la constitution d’un espace non marchand - gratuit -, suffisamment solide et bien identifié pour produire, dans les faits et dans les têtes, un rapport de forces capable de tenir le marché capitaliste en respect, ses appétits, sa propagande. »

« L’hyper-conscience des rapports d’exploitation

empêche d’utiliser politiquement,

et même de discerner les innombrables failles »

Mais les anciens schémas révolutionnaires ont la vie dure. L’attitude globalisante et uniformisante héritée du totalitarisme, observe Jean-Louis Sagot-Duvauroux, a profondément influencé le discours des opposants au capitalisme. Il décèle chez beaucoup d’entre eux une « grave dépression de la pensée dialectique » qui a pour effet de bloquer toute action : « L’hyper-conscience des rapports d’exploitation comme trait dominant de la vie sociale empêche bien souvent d’utiliser politiquement, et même de discerner les innombrables failles et fractures héritées de l’histoire ou de la nature humaine. » Lorsqu’on ne perçoit le monde que sous l’angle des rapports d’exploitation, la gratuité elle-même devient suspecte : « L’école gratuite est interprétée, dénoncée par certains cercles révolutionnaires de l’époque comme une manœuvre de la bourgeoisie industrielle en quête de main-d’œuvre plus qualifiée. » Une vision un peu courte, selon lui : « Les besoins du capitalisme industriel ont joué en faveur du développement de l’instruction, mais le fait que ce développement ait historiquement - et localement - pris la forme d’une gratuité submerge en quelque sorte les calculs qui présidèrent aux rassemblements de forces suffisants pour l’emporter. » Autrement dit, ce n’est que si on renonce aux grilles de lecture politiques trop rigides et si on prend en compte l’humain, l’imprévu, « les profondeurs de l’histoire et des individus », que l’on peut espérer agir sur les choses et modifier le rapport de forces. Sagot-Duvauroux fustige cet intégrisme nihiliste qui « nourrit une inquiétude paranoïde face à une société oppressive où tout se dresserait avec une malveillance à peu près égale devant les artisans de la justice, les soldats des luttes de classe ».

Or justement, « la fenêtre que la gratuité ouvre sur la réalité humaine fait apparaître une ligne de fracture qui traverse l’esprit de chacun, où qu’il soit placé dans l’échelle sociale. Elle révèle, non l’inexistence des antagonismes nés du procès de production des richesses, mais leur profonde imbrication dialectique avec des strates antérieures de l’histoire collective et de l’aventure individuelle, ces strates qui sont elles-mêmes le produit dialectique de la nature et de l’histoire, du reçu et du vivant. Et cette fois encore, il s’agit d’une bonne nouvelle. Car de ces sédiments, de ce terreau que nous ne maîtrisons pas, dont la fécondité ne nous est que partiellement connue et ne se révèle qu’en même temps que l’histoire se fait, on peut attendre autre chose que les sinistres prévisions orwelliennes, autre chose que les chants inquiétants de lendemains programmés ».

« Avancer vers la gratuité des transports

est un moyen d’enrayer

la dégradation de la vie en ville,

d’humaniser les relations sociales »

L’une des revendications de gratuité précises qui sont apparues ces dernières années concerne les transports ; elle est portée par des mouvements de chômeurs et de précaires dans toute l’Europe - en France, par l’Association pour l’emploi, l’information et la solidarité (Apeis), par Agir ensemble contre le chômage (AC !), par le Mouvement national des chômeurs et précaires (MNCP) et par la plupart des acteurs des mouvements sociaux (voir leur appel sur le site de la revue Vacarme). Déplorant la baisse du financement public de la Régie autonome des transports parisiens (RATP), qui tend à transformer toujours plus l’usager en client, Sagot-Duvauroux fait remarquer que pourtant, l’utilité sociale des équipements de transports publics « dépasse très largement la réponse aux besoins de déplacements individuels : comment intégrer au financement des transports en commun la plus-value qu’apporte au propriétaire d’un appartement, au commerçant ou à l’industriel le prolongement d’une ligne de métro ? Comment calculer l’économie que représentent les transports en commun en matière d’environnement ? Comment l’agglomération parisienne pourrait-elle assumer correctement sa fonction de capitale et son rayonnement sans un tel réseau ? »

Il souligne aussi que la politique tarifaire de la RATP - plus on vit loin du centre, plus on paie cher - tend à renforcer la marginalisation des habitants des banlieues. Comme les chômeurs, obligés de se déplacer beaucoup pour rechercher un emploi, ils n’ont d’autre choix que la fraude. Les dégradations des équipements de transports publics en banlieue sont sans doute, pointe Sagot-Duvauroux, une réaction désordonnée à ces « déprimantes injustices ». Et il affirme : « Rétablir, élargir, renforcer le caractère semi-gratuit des transports en commun, avancer vers la gratuité est un des moyens dont dispose la collectivité pour enrayer la très inquiétante dégradation de la vie en ville, pour adoucir les relations sociales, pour les humaniser ». Dommage qu’en ce moment, alors que l’insécurité est le grand thème de la campagne présidentielle française, aucun candidat ne fasse ce genre de proposition. La plupart préfèrent parler d’enfermement, d’« éloignement » des mineurs délinquants - c’est tout juste s’ils prennent quelques précautions oratoires en évoquant une vague « prévention » à laquelle seraient, « bien sûr », couplées ces mesures ultra-répressives, plus propres à transformer les villes en véritables jungles qu’à les pacifier.

Construire une « culture de la gratuité »

Le premier réflexe face à ce genre de revendications serait d’objecter de manière irréfléchie : « Mais il n’y a pas d’argent ! » Et pourtant, si : « Jamais de toute son histoire, la France n’a été aussi riche », rappelle Sagot-Duvauroux. Il y a de l’argent, mais l’économie, fonctionnant de plus en plus en circuit fermé, exclut de la redistribution des richesses un nombre croissant d’individus. C’est pourquoi il n’y a décidément aucun scrupule à avoir à réclamer qu’on étende le champ des gratuités : « Le combat de la gratuité (...) dégage un horizon à l’aventure collective des hommes. Il donne de l’oxygène aux perspectives ouvertes par la révolution scientifique et technique, et la socialisation accélérée qu’elle entraîne. En permettant de circonscrire le champ de bataille à des besoins humains chaque fois délimités, il rend possible le regroupement de forces suffisantes pour emporter des victoires partielles mais solides. »

Mais, plus que par le manque supposé de moyens pour la réaliser, les réticences face à la gratuité s’expliquent peut-être par sa « mauvaise réputation », que Jean-Louis Sagot-Duvauroux détaille dans l’entretien qu’il nous a accordé. Dans son livre, il reconnaît l’existence des « abus de gratuité », bien réels même s’ils ont sur les esprits un impact « parfois disproportionné, toujours influencé par la propagande agressive du marché ». C’est pourquoi il prône « un accompagnement quasi affectif des gratuités socialement construites », la constitution et l’entretien constant d’une véritable « culture de la gratuité ». Pour cela, il juge que tous les moyens sont bons : il faut « puiser à toutes les sources de la pensée, de l’engagement militant, de la communication, de l’art ou de la vie spirituelle ». Un exemple : « Quand une collectivité territoriale met en place des transports gratuits (ça arrive !), ne serait-il pas judicieux de marquer le caractère social et acquis de ce droit en le soumettant à la présentation d’un titre de transport non-payant, mais régulièrement et volontairement retiré à l’administration chargée de gérer la cotisation ? »

Le Collectif sans ticket :

« Usagers responsables

plutôt que clients solvables »

C’est un peu ce qu’ont ébauché, en Belgique, les Collectifs sans ticket, nés en écho aux grands mouvements des chômeurs français, fin 1997. Ils éditent une « carte de droit aux transports » qu’ils présentent en lieu et place du ticket payant réglementaire. « L’acte posé par l’emploi de cette carte affirme en situation qu’une autre logique est possible et sollicite concrètement les premiers intéressés dans l’organisation des transports, les passagers et le personnel », écrivent-ils. Ils organisent également des « opérations free zone » : vêtus de blanc, sur le modèle des tute bianche - les « tuniques blanches » - italiennes, ils font irruption dans le métro bruxellois en se présentant comme « les anti-contrôleurs du Collectif Sans Ticket ». Ils diffusent leur carte, expliquant que celle-ci « donne à tout le monde l’occasion d’adopter une position d’usager responsable plutôt que de client solvable ». Communiquant par téléphone portable avec leurs camarades (dans le métro bruxellois, les mobiles fonctionnent !), ils avertissent les passagers que des contrôleurs les attendent deux stations plus loin, et que, s’ils n’ont pas de titre de transport valable, il vaut mieux descendre au prochain arrêt... Enfin, ils ont aussi constitué une « assemblée mensuelle des usagers » : autant de pratiques qui préfigurent cette « culture de la gratuité » qu’appelle de ses vœux Jean-Louis Sagot-Duvauroux.

Mais pour que cette culture puisse exister, une autre condition doit être remplie : il faut que la distance séparant la cotisation et les droits auxquels elle ouvre soit la plus grande possible. « La vraie gratuité ne fait pas acception des personnes. » Quand elle le fait, elle se transforme en aumône, en stigmatisation pour ses bénéficiaires défavorisés : « Le développement de la solution humanitaire n’est-il pas, d’ailleurs, un aboutissement de la dégradation progressive des gratuités ? Au droit d’être loger, de manger, d’apprendre, de se soigner, elle substitue la générosité d’un groupe médiatiquement identifié envers des pauvres préalablement mis en spectacle et qui paieront de leur soumission au sort la gratuité momentanée d’une station de métro ou d’une tartine que beurrent les surplus européens. »

Une chaîne trop courte empêche toute production de sens et induit, chez les cotisants, les comportements individualistes : « Plus la cotisation est générale, abstraite, socialement étendue, plus la gratuité est ressentie et défendue comme telle par les consciences individuelles. A l’inverse, plus le groupe des cotisants est étroit et l’objet de la cotisation défini, plus le consommateur perce sous l’usager. » C’est ainsi que l’idée d’étendre le financement local de l’enseignement, chaque ville ou département recrutant et salariant ses enseignants, par exemple, non seulement aggraverait les disparités, mais empêcherait tout débat national sur l’éducation. « Une telle évolution s’attaque à tout ce que la gratuité de l’enseignement a construit de valeurs spécifiques dans les consciences, de solidarité naturelle, de cohésion nationale, de point de vue collectif sur la formation des jeunes. » De la même manière, l’assurance privée, qui tient compte de l’âge et de l’état de santé de chacun pour fixer le montant des cotisations, menace aujourd’hui la solidarité instaurée par la Sécurité sociale et par le mutualisme.

« La diminution du temps de travail

est le seul critère intéressant du progrès »

Les transports mis à part, Sagot-Duvauroux évoque un autre domaine dans lequel il serait pertinent de réclamer la gratuité : le logement social. Il a lui-même détaillé cette proposition, malheureusement peu reprise, dans quelques tribunes parues dans L’Humanité. Cependant, le plus grand chantier qui s’offre aux partisans de la gratuité aujourd’hui, c’est, estime-t-il, la lutte pour libérer le temps, sur lequel s’exerce l’un des plus grands empires de la logique marchande, chacun étant obligé de le vendre pour assurer sa subsistance. « La diminution du temps de travail, le droit à la jouissance, à l’activité gratuite et délibérée, à l’amour des siens, à l’autonomie, au temps donné, le droit à prendre du bon temps sont le seul critère intéressant du progrès, écrit-il. Le temps libre provoque dans les consciences les mêmes effets que les autres gratuités. On s’y attache avec force. On le considère rapidement comme naturel. C’est un acquis sur lequel il est fort difficile de revenir. »

De fait, le désir d’une plus grande part de temps libre s’est exprimé de manière de plus en plus perceptible au cours des dernières années. Les tentatives de soulever la chape de plomb que fait peser sur nos sociétés l’idéologie du travail se multiplient. On dénonce les souffrances toujours plus grandes liées au travail - ou à l’absence de travail et à la culpabilisation qui en découle (Le Monde du 6 février nous apprenait que « les suicides sont de plus en plus souvent liés à la vie professionnelle » : restructurations, compétitivité, licenciements, harcèlement moral...). Il y a eu le livre de Christophe Dejours, Souffrance en France, celui de François Emmanuel, La question humaine, ou encore celui d’Yves Pagès, Petites natures mortes au travail, et plus récemment le film magistral et bien nommé de Laurent Cantet : L’Emploi du temps. Parmi ceux qu’on appelle les « intellos précaires », certains tentent de retourner une situation d’exploitation subie pour la transformer en moyen d’exploration de nouveaux modes de vie. Des penseurs comme André Gorz ou Dominique Méda théorisent la nécessité d’une diminution de la place du travail dans nos vies, et ébauchent d’autres modes de fonctionnement possibles.

Dans sa définition du « temps libre », Sagot-Duvauroux n’inclut pas celui qui sert à récupérer de l’activité salariée : « Faire en sorte que le temps hors travail soit strictement utilisé à reposer de la fatigue et de la vacuité du temps vendu est un enjeu majeur pour le marché capitaliste, car ainsi, il reste partout le maître du temps, et maîtriser le temps d’autrui est la source du profit. » Ce qui intéresse notre auteur, c’est donc tout ce qui peut se produire quand un individu trouve le moyen d’échapper à la télévision, aux parcs de loisirs, au surf sur les sites commerciaux, au shopping, aux clubs de rencontres..., à tout ce que le marché a prévu pour le garder sous sa coupe. Ce temps libre n’est pas facile à conquérir : « Ce qu’il perd d’une main, le marché cherche toujours à le reprendre de l’autre, et lorsque le citoyen est momentanément libéré du pacte salarial à travers lequel il vend son temps de vie, il est puissamment sollicité, en tant que consommateur, à se maintenir dans le cycle de la marchandise, ses tentations, ses frustrations, sa mise en scène du bonheur. »

Des activités d’utilité sociale

« qui peuvent ressembler au travail,

mais qui s’en différencient absolument »

Il n’empêche... Il reste possible de se mettre hors d’atteinte de cette idéologie. Sagot-Duvauroux pointe du doigt ces « nombreuses activités qui peuvent ressembler au travail, mais qui s’en différencient absolument par l’absence de contraintes, de nécessité et de paiement, activités individuelles ou associatives qui prêtent de réels services et fournissent de véritables biens, élargissent leur territoire en marge du monde marchand ». Ces activités, Internet leur a donné une ampleur et une portée nouvelles. Même si elle n’existait guère à l’époque où Sagot-Duvauroux a écrit son livre, la possibilité pour chacun de créer et d’alimenter un site est un exemple non négligeable de ces « activités qui peuvent ressembler au travail ». La gestion d’un site est un « loisir », mais pas un loisir innocent ; une activité privée, mais avec de fortes répercussions sur la sphère publique : elle met à la disposition d’autres utilisateurs - nombreux ou pas - une information, pointue ou généraliste, qui leur est utile ou agréable. Le plus souvent, cette information, produite pour le simple plaisir du partage, est gratuite. Ce mode de fonctionnement d’Internet est un héritage de l’université, où chaque chercheur met le résultat de ses recherches à la disposition des autres : Internet popularise en cela le « communisme scientifique » qui - selon la définition donnée par le sociologue Robert Merton - régit le monde universitaire.

Parmi les valeurs attachées à la gratuité, Jean-Louis Sagot-Duvauroux cite le don. Or Richard Barbrook, dans L’économie du don high tech, a souligné la nature intrinsèquement « anarcho-communiste » du réseau. Voici ce qu’il écrit : « Le Net reste avant tout une économie du don, même si le système s’étend désormais bien au-delà des universités. Des scientifiques au grand public en passant par les amateurs, le cercle enchanté des utilisateurs s’est lentement élargi (...). Le fait de donner et de recevoir des informations sans payer n’est presque jamais remis en question. Même des raisons égoïstes encouragent les gens à devenir anarcho-communistes dans le cyberespace. (...) Chacun retire du Net beaucoup plus que ce qu’il pourra jamais donner en tant qu’individu. La plupart des politiciens et des chefs de grandes entreprises du monde développé croient que l’avenir du capitalisme réside dans la marchandisation de l’information. Au cours des dernières décennies, les droits de propriété intellectuelle ont été sévèrement étendus par la promulgation de nouvelles lois nationales et de nouveaux accords internationaux. Même le patrimoine génétique humain peut désormais être breveté. Pourtant, dans les “marges” de la société de l’information naissante, les relations marchandes jouent un rôle secondaire par rapport à celles qui résultent de la forme réellement existante d’anarcho-communisme. » Au passage, Barbrook constate que sur le Net, l’anarcho-communisme cohabite avec le capitalisme traditionnel. Les deux systèmes, dit-il, se livrent une guerre qui peut être féroce, mais l’un n’a pas vocation à se substituer à l’autre : ils sont condamnés à cohabiter et à faire tous deux des compromis. On retrouve ici la « mixité » que prône Jean-Louis Sagot-Duvauroux, et qu’il juge bien plus apte à transformer la société qu’une rupture brutale avec le système existant.

Le Net, laboratoire de l’affrontement

entre logique marchande et logique de gratuité

« Mixité », il le souligne à plusieurs reprises, ne signifie pas absence d’affrontement. Et le Net constitue un bon laboratoire de cet affrontement. Le réseau est l’un des terrains de prédilection de la gratuité marchande, cette gratuité qui, écrit Jean-Louis Sagot-Duvauroux, « mitonne ses cadeaux comme le pêcheur à la ligne plante un asticot sur son hameçon ». En France, l’irruption, début février - à Paris et à Marseille -, des quotidiens gratuits, entièrement payés par la publicité, a suscité un émoi justifié. Début 2000, pourtant, les portails d’« information » ouverts par les start-up fraîchement écloses ne fonctionnaient pas sur un autre modèle - même si leur emballage high tech, singeant la contre-culture Internet, les faisait alors passer pour de décoiffantes innovations. Comme le soulignent les tenants du Libre, l’économie des biens immatériels tend naturellement à la gratuité. Autant cette gratuité, sur Internet, peut ouvrir de formidables perspectives d’évolution sociale quand elle s’inscrit hors de la logique marchande, autant elle devient calamiteuse lorsqu’on se met en tête de transformer le réseau en nouvelle poule aux œufs d’or. Fort logiquement, les start-up, placées devant l’impossibilité ou la difficulté de faire payer le contenu par l’utilisateur, s’étaient tournées vers la publicité. Ce modèle, comme on le sait, n’a pas fonctionné : mais on aurait bien aimé qu’il suscite la même levée de boucliers que les quotidiens gratuits aujourd’hui...

Affrontement entre la logique gratuite et la logique marchande, encore, à travers la question de la propriété artistique et littéraire, qui, avec l’essor d’Internet, s’est posée avec une acuité inédite. Sagot-Duvauroux s’y arrêtait déjà, et il raisonnait en théoricien du Libre qui s’ignorait : « Un livre est une marchandise, mais le texte lui-même en est-il une ? La fluidité des idées, leur destination même, les processus par lesquels l’esprit se les approprie rendent spécieux les termes de propriété. Il est possible, sans problème et sans délit, de consommer un livre ou un film dont on n’est pas propriétaire. Tentez la même expérience avec une côte d’agneau ! » On peut rapprocher cette ébauche de réflexion sur le caractère singulier des œuvres de l’esprit de celle de l’éditeur Michel Valensi dans son « Petit traité plié en dix sur le Lyber ». Sagot-Duvauroux s’inquiète d’un durcissement de la notion de propriété artistique ou littéraire : ce durcissement est aujourd’hui une réalité, puisque la numérisation et les possibilités qu’elle offre ont radicalisé l’antagonisme entre les multinationales de la culture et les usagers désireux d’accéder aux œuvres et de les échanger librement. Comme l’écrit Richard Barbrook, « sur le Net, renforcer les droits de reproduction revient à imposer la rareté à un système technique conçu pour maximiser la diffusion de l’information ». Mais à l’époque, c’était la directive européenne mettant en cause le prêt gratuit en bibliothèque qui alarmait Jean-Louis Sagot-Duvauroux : « Si l’on suit cette logique, il faudra un jour interdire aux enfants d’apprendre des poésies par cœur et de les réciter à leurs parents, taxer les correspondances amoureuses quand elles s’enrichissent de grandes confidences laissées par les écrivains, renoncer aux soirées chantantes ! » (En 2000, le « prêt payant » en bibliothèque allait susciter en France un débat sanglant.) Parmi les nombreux textes du Libre dénonçant eux aussi cette logique, on peut citer celui de Richard Stallman, Le droit de lire. Au chapitre paradoxal de la propriété intellectuelle, Sagot-Duvauroux évoque aussi les médicaments anti-sida, et la « répugnante course au profit » qui montre bien « tout ce que l’humanité perd en ne sauvegardant pas une certaine gratuité du savoir ».

« La gratuité nous invite

à aimer ce qu’elle offre

pour ce que c’est,

non pour ce que ça vaut »

Mais il ne se contente pas d’énumérer les domaines dans lesquels la gratuité apparaît comme une notion à sauvegarder ou à promouvoir : il analyse aussi les valeurs spécifiques dont elle est porteuse. Le don, on l’a déjà vu, mais aussi la singularité, l’unité et l’autonomie. Singularité : « Selon l’évangile [du pouvoir économique], le bonheur est interchangeable, il a des billets de banque pour équivalence, il se gagne à la Bourse ou bien au loto. La gratuité dit le contraire ; pour elle, rien ne se ressemble ; chaque chose a son goût, chaque être, chaque moment. » Unité : « Le marché découpe l’homme en tranches et pour chaque rondelle d’existence, il met à l’étal du bonheur la marchandise prétendument idoine ; la gratuité se propose à nous tout entiers, tout entière ; elle nous invite à aimer ce qu’elle offre, à l’aimer pour ce que c’est, non pour ce que ça vaut, à le réunir à nous. » On retrouve là encore une idée chère à Miguel Benasayag : « La séparation est à la base du capitalisme, qui commence par séparer l’ouvrier du produit de son travail ; et Debord définit la société du spectacle comme la séparation de l’être humain et de sa vie. (...) Tout dépend du point de vue duquel on se place : est-ce qu’on raisonne en termes d’intérêts personnels, ou en termes globaux, en termes de relations ? Est-ce qu’on considère la nature comme une entité extérieure qu’il s’agit d’exploiter pour le profit, ou est-ce qu’on la considère depuis ce rapport, beaucoup plus riche et puissant, qui inclut la nature et nous ? La notion de “pollueur-payeur” ou de “protection de l’environnement” devient alors absurde, puisque l’environnement, c’est nous. Et ce n’est pas imaginaire ! L’imaginaire consiste au contraire à croire qu’on serait séparés de la nature, comme le capitalisme nous en donne l’illusion. » (Interview dans Charlie Hebdo, 18 juillet 2001.) Mais on pense aussi aux travaux du géographe Augustin Berque, qui étudie le rapport de l’être humain à son milieu et montre la nécessité de raisonner non pas en termes d’entités séparées, mais de relations.

Enfin, l’autonomie. « La problématique ouverte par la gratuité, écrit Sagot-Duvauroux, permet d’envisager l’action politique comme un moyen non plus de prendre le pouvoir, mais de le rendre progressivement inutile, d’élargir la part autonome de la vie, de la part de la vie libre de pouvoirs. Profonde aspiration : vivre en adulte, sur d’autres motivations que la crainte d’être puni, vivre responsable et libre de ses actes, de leurs intentions, de leurs visées, de leurs conséquences. » Bien sûr, le libéralisme s’appuie sur cette aspiration ; sauf que l’autonomie qu’il fait miroiter est illusoire : il remplace l’intervention de l’Etat par « la tyrannie des inhumaines lois du marché », et signifie donc dans les faits « une contrainte plus grande pour l’immense majorité de la population ». Il implique aussi « l’aggravation de la fonction la plus contraignante dont la puissance publique soit en charge : la répression ». En somme, il se traduit par « l’expression la plus crue et l’impétueuse croissance de ce qu’il y a d’inhumain dans le pouvoir ».

A l’inverse, la gratuité rétablit l’autonomie de l’individu « en vérité, en profondeur, par rapport à tous les pouvoirs ». Elle crée une zone « dans laquelle les pouvoirs ne s’exercent plus, ou s’exercent moins, un domaine où leur utilité sociale dépérit ». Le rôle dévolu à l’Etat est alors de jouer le « garde-frontière des zones de non-pouvoir », de protéger les espaces de gratuité ainsi conquis sans y intervenir. Une « version nouvelle, étendue, de l’inspiration contenue dans la déclaration des droits de l’Homme lorsqu’elle déclare : “Tout ce qui n’est pas défendu par la loi ne peut être empêché.” » Cette analyse éclaire parfaitement les revendications des usagers d’Internet : les défenseurs de l’autopublication en ligne se sont toujours opposés avec virulence à la « régulation des contenus » que rumine de façon récurrente un pouvoir inquiet de cette ébullition incontrôlable (après tout, n’est-ce pas infesté de nazis et de pédophiles, par là-dedans ?...). Ils estimaient que le Net, espace d’autonomie, se régulait très bien tout seul - la « nétiquette » en est une illustration parmi d’autres -, et ce, depuis une époque où l’essentiel du personnel politique ignorait encore jusqu’à son existence. En revanche, ils réclamaient que l’Etat s’occupe plutôt de brider les appétits mercantiles qui menaçaient la vocation première du réseau ; en vain, puisque le pouvoir politique semblait avoir intégré une fois pour toutes l’idée - pourtant fausse - que le Net était uniquement voué au commerce. Inaudible, ce second volet de leurs revendications est donc resté complètement ignoré : on n’a retenu de leur discours que leur opposition à la régulation, et, puisqu’ils refusaient l’intervention de l’Etat, on les a rangés, de manière aussi inepte qu’abusive, sous l’étiquette - le cliché -« libéraux/libertaires ». Un malentendu ou une mauvaise foi bien ironiques, puisque ce sont plutôt les adversaires de la publication en ligne - les Alain Finkielkraut, les Philippe Val - qui, en jetant le discrédit sur un espace de gratuité précieux, et ce pour de basses raisons d’intérêt personnel, se font les complices du libéralisme... A cet égard comme à beaucoup d’autres, le livre de Jean-Louis Sagot-Duvauroux permet de clarifier et de raffermir une argumentation qui reste parfois encore tâtonnante, sans jamais enfermer les combats qu’il évoque dans un schéma réducteur.

Mona Chollet

Images libres et sans prix

de Ne Pas Plier

et Cyber Trash Critic

peripheries.net

 commentaire