Il était une fois... 1789 : La souveraineté des peuples et la Bastille des Etats

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Manuel de Diégez

La demande du 23 septembre de M. Mahmoud Abbas devant l'Assemblée des Nations Unis à New-York d'accorder le statut d'un Etat à la Palestine a achevé de faire débarquer dans la science historique et dans la géopolitique la réflexion anthropologique sur la nature et le contenu de la souveraineté des peuples. Pourquoi deviendra-t-il impossible aux politologues et aux mémorialistes de demain de se dérober plus longtemps à la nécessité d'élaborer la méthodologie qu'appellent leurs disciplines respectives et qui les contraindra d'interpréter sur le mode prospectif le face à face tendu, permanent et sans cesse en devenir qui opposera deux acteurs rivaux l'un de l'autre dans l'arène internationale, les Etats d'un côté, les citoyens de l'autre?
J'appartiens à une génération dont les intellectuels suffisamment lecteurs des fables de La Fontaine pour se présenter en démolisseurs de l'utopie marxiste et en ennemis de la jungle capitaliste se sont trouvés réduits au silence par le charivari de l'alliance des évangélistes avec les loups. Les trilles des uns et les hurlements des autres couvraient la voix des rares sondeurs formés à l'école du pot de fer et du pot de terre des Darwin et des Freud, des Swift et des Nietzsche et qui tentaient de ramener la philosophie à l'observation de l'encéphale schizoïde d'une espèce scindée de naissance entre le réel et le rêve.

Mais le printemps palestinien donne rendez-vous aux modestes scrutateurs d'un animal onirique et sanglant. Il me faut donc tenter d'esquisser une sorte de memento utile à la rédaction d'un futur traité des origines, des apanages et du destin des droits et des devoirs que les Etats et les populations sont réputés se partager depuis 1789; car il n'est pas de proposition, hélas, qui ne soit demeurée plus vide de contenu politique et juridique précis que celle du "droit des peuples de disposer d'eux-mêmes", alors que ce concept est réputé servir de fondement au régime démocratique depuis un certain Périclès.

On sait que, depuis 1793, les décisions de justice, donc l'autorité même de toutes les lois civiles et pénales sont censées exprimer la volonté expresse du "peuple français" ; mais personne n'ignore qu'il s'agit d'une formule dont le creux illustre le récitatif d'un pilotage tout verbal du mythe de la Liberté. L'historien américain Rashid Khalidi, titulaire de la chaire Edward Saïd d'études arabes à l'Université Columbia de New-York écrit :

"Il a été déprimant d'entendre le président chanter les libertés nouvelles des peuples du Soudain du Sud, de Côte d'Ivoire, de Tunisie, d'Egypte et de Libye et annoncer aux Palestiniens que leur liberté dépend de leur habileté à se contorsionner devant les occupants israéliens et leurs amis américains. Ce discours convenu a illustré une fois de plus les raisons pour lesquelles la politique américaine fut et demeure un obstacle majeur à une paix durable et juste au Proche-Orient."

Mais il se trouve qu'en raison de leur nature propre, les Etats s'opposeront toujours aux vœux pieux des peuples de "disposer d'eux-mêmes". Comment, dans ces conditions, une paix auréolée du "juste" et du "durable" pourrait-elle jamais se fonder sur la violation fatale et permanente du droit international démocratique à laquelle se livrent tous les gouvernements du monde? C'est dire que la définition de la souveraineté des peuples et la pesée de leur impuissance sur les planches de l'Histoire se situe, en réalité et inévitablement au cœur d'une réflexion qui se voudrait prospective sur la géopolitique réflexive que le printemps arabe et le printemps palestinien devront faire débarquer sur la scène internationale.

On a pu le vérifier le 23 septembre 2011: jamais le problème palestinien n'aurait pu dévaler comme un torrent dans l'Histoire si l'opinion publique de la planète n'avait été préalablement réveillée par la rue arabe et si celle-ci n'avait pas été soutenue par les moyens de communication d'une puissance extraordinaire dont dispose désormais la civilisation de l'image filmique. De plus, c'est la "conscience universelle", comme on dit, qui s'est rangée d'un seul élan aux côtés des peuples en marche; et c'est rien de moins que l'éthique de la politique qui fait désormais de l'humanité de masse, l'acteur central de Clio, et c'est l'éthique, encore elle, qui inaugure un affrontement nouveau et tumultueux entre les classes dirigeantes poussiéreuses des nations arc-boutées d'un côté à leurs forteresses naturelles - les Etats - et, de l'autre, un demos devenu visible sur tous les écrans. Il suffit de relever les termes dont M. Malhmoud Abbas a usé devant une forêt de caméras et de micros :

"L'administration américaine a tenté tout ce qui était en son pouvoir pour faire échouer notre projet. Mais nous irons de l'avant, au mépris des obstacles, parce que nous demandons la reconnaissance de nos droits au nom du seul et du dernier peuple au monde encore placé sous occupation".

La montée des peuples aux créneaux des Etats a pris la relève de 1789. Le combat de la nouvelle assemblée de Strasbourg elle-même contre les gouvernements fossiles de l'Europe en illustre le caractère irréversible. Mais pour comprendre la signification abyssale du lancement d'une morale démocratique universelle dans l' arène des nouveaux rois, ceux de la démocratie, il faut remonter à saint Augustin qui, le premier a tenté de théoriser la difficile alliance entre l'évangélisme de l'Eglise des origines et la "guerre juste", celle qui conduira le peuple palestinien à se bâtir son Etat, parce que le succès ou l'échec de cette aventure anthropologique se situera au cœur d'une crédibilité durable de la religion de la Liberté. Quel parallélisme saisissant entre l'apostolat chrétien des premiers siècles et celui de l'apostolat des peuples d'aujourd'hui!

L'anthropologie critique observe les origines religieuses du droit international dont les siècles précédents se sont nourris et qui avait mis tout de suite le sacré cul par-dessus tête, puisque c'était, en réalité, et exclusivement l'autorité du temporel qu'illustraient les monarchies de droit divin. Les masques théologiques sont peints des couleurs diverses et la justice dite divine n'est jamais que le vêtement d'apparat de la raison pratique des Etats.

Voici donc un premier aide-mémoire pour une théorisation du droit des Etats et du droit des peuples qui fonde encore de nos jours le droit international sur une alliance bancale du pouvoir démocratique avec le pouvoir "divin".

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I - Remontons à 1648

Le 20 septembre 2011, la longue impuissance dont souffre une opinion démocratique mondiale pourtant unanime dans son ambition de conquérir une autorité politique et juridique en mesure d' imposer la reconnaissance d'un Etat palestinien sur la scène des Etats a du moins permis de mettre en pleine lumière l'infirmité originelle dont souffrent une histoire et une politique estropiées du droit des peuples de disposer d'eux-mêmes, et cela non point depuis 1789 seulement, mais depuis le traité de Westphalie de 1648, trois ans seulement après la mort de Grotius (1583-1645), le fondateur du droit international moderne.

II - Les pédagogues du suffrage universel

L'enjeu n'est autre que de savoir si le suffrage universel mûrira au point de parvenir à substituer ses verdicts à ceux des élites locales censées représenter le genre humain éclairé, mais dont deux siècles ont révélé le même type de cécité sur la scène internationale que celle du clergé et de l'aristocratie d'autrefois, qui ne sont jamais parvenus à conquérir l'autorité d'une classe dirigeante de visionnaires de l'avenir du monde. Sortirons-nous d'une impasse psychobiologique aussi viscérale si les peuples proclamés souverains devront attendre longtemps encore leurs vrais pédagogues ? Les Rousseau et les Voltaire n'ont accouché que d'un évangile des idéalités de la démocratie aussi irréaliste que le catéchisme chrétien.

III - L'origine sacrale du droit international

On sait que le traité de Westphalie avait proclamé transtemporelle, donc intangible la souveraineté des Etats monarchiques, ce qui a placé à jamais une incarnation du droit divin au fondement de la légitimité politique. Le corps du roi régnait sur la scène du temporel. Depuis lors, les relations, laïcisées en apparence que les nations entretiennent entre elles reposent toujours, mais désormais en sous-main, sur des prérogatives d'origine et de nature régaliennes et sacrales.

IV : La divinisation de la guerre 

Le premier apanage physique de toute souveraineté calquée sur le modèle théologique de l'incarnation du divin est celui qui fait bénéficier les Etats du droit sacré et profane confondus de se faire la guerre les uns aux autres avec la bénédiction parallèle de leurs armes et de leur divinité substantifiée. La gloire politique se fonde sur la légalité des exploits militaro-religieux du genre humain, donc au titre des prérogatives corporelles et métaphysiques mêlées qu'exerce le compagnonnage de leur immanence avec leur transcendance. Mais cette grandeur naturelle et surnaturelle entrelacées s'enracine depuis des millénaires dans un ciel où trône un génocidaire, l'auteur du saint Déluge.

V - L'alliance de la foudre d'en haut et d'ici-bas 

En 1648, Louis XIV avait dix ans. Il montera sur le trône six ans plus tard. En 1654, cet adolescent disposera d'un sceptre bénédictionnel et d'un glaive sanglant indissolublement associés au sein d'un sacré partagé entre des écoles de théologie unanimes sur ce point. Le trône est garanti par un créateur toujours soigneusement dédoublé entre le ciel et la terre. J'observerai de plus prèsla semaine prochaine, les sources anthropologiques inconsciemment religieuses de la géopolitique "démocratique" actuelle, telle que les semaines à venir en apporteront à nouveau la démonstration frappante, tellement Israël ouvre à son corps défendant maintes fenêtres nouvelles à la connaissance d'elle-même d'une espèce viscéralement rebelle aux conquêtes sacrilèges du "Connais-toi".

VI - Les " Ministères de la défense " et l'évangélisme démocratique

La sacralité censée inhérente à la "guerre juste" et à son fondement dans l'éthique d'un Dieu mi-corporel, mi-vaporisé s'est désaffichée, mais elle a seulement renforcé en secret une gémellité du réel et du surréel plus enfouie qu'auparavant dans les arcanes du divin et du confessionnel. C'est pourquoi il n'existe plus de Ministère de la guerre officialisé à titre doctrinal au sein du droit international, mais seulement des Ministères de la défense.

C'est donc à titre subrepticement évangélique, c'est-à-dire auto-innocenteur en tapinois, que l'Allemagne de 1939 a défendu son apostolat patriotique face à la terreur et aux maléfices que les armées de coupables mises sur pied par le Luxembourg et la Belgique lui inspiraient, c'est à ce titre que la Russie de 1940 s'est mise à l'abri des canons de la Finlande et de la Pologne qui faisaient un grand vacarme aux frontières du "paradis soviétique", c'est à ce titre que Donald Reagan a pris les armes afin de terrasser les légions d'hérétiques que l'îlot de la Grenade avait recrutées sur quelques kilomètres carrés et dont les lances allaient percer la cuirasse des Etats-Unis d'Amérique; et c'est encore à ce titre qu'Israël est censé un troupeau de brebis en état de légitime défense perpétuelle, tellement la coalition terrifiante des glaives, des piques, des lances et des hallebardes de la Cisjordanie et de son alliée armée jusqu'aux dents, l'enclave de Gaza, tellement, dis-je, la concentration des foudres des agneaux sur le champ de bataille des moutons met Israël non moins en danger de mort d'un instant à l'autre que la fiole de la terreur brandie par le général Colin Powell devant l'Assemblée générale des Nations Unies en 2003 - on sait que cette bombe menaçait de faire sauter la planète en un quart d'heure. Le droit international d'aujourd'hui, qu'on appelle également le "droit des gens", des "gentes", autrement dit des peuples, repose tout entier sur le mythe politique de la légitime défense des Goliath en expansion, mais réputés tremblottants, tandis que les David à la fronde invincible font figure d'assaillants en mesure de vous précipiter dans l'Hadès.

VII - Le lion victime des souris

Cette prodigieuse inversion du rapport des forces entre le "Bien" et le "Mal" dans l'imagination politico-religieuse d'une espèce livrée à des mélanges inconstants entre ses ciels tintamarresques et ses terres tonitruantes fait partie de la postérité futée d'une religion sauvagement fondée sur la sanctification de la faiblesse corporelle et que le christianisme est parvenu à développer à la faveur de l'environnement cérébral et politique que lui offrait la décadence musculaire de l'empire romain. Le culte de l'humilité physique a conduit le lion à feindre de porter saintement les armes de l' innocence des enfants et de présenter sa charpente en victime pitoyable des souris. Depuis lors, des fauves pathétiques hissent à tour de bras sur leurs autels les trophées de leur faiblesse bien récitée.

VIII - Le premier décret de spoliation tombé du ciel de la démocratie

Néanmoins, le droit international public ignorait encore la fantasmagorie politique et religieuse qui a permis la validation juridique et sacrale confondues d'un Etat des justes dont on dresserait la spécificité asthénique sur le socle d'un temporel sanctifié par la shoah - le socle de la réinstallation physique et théologique du peuple juif sur le territoire biblique qu'un dieu lui aurait accordé deux millénaires auparavant.

C'est pourquoi Israël n'a réussi à se légitimer ni sur le fondement d'un droit international dont le séraphisme demeure absent des tablettes de l'histoire vécue, ni d'un droit des anges qui serait entré en vigueur aussi subitement qu'à l'insu de tout le monde. Seul un coup de baguette magique de la piété des modernes a donc pu enfanter un Etat auto-sacralisé sur ce modèle - à savoir, l'intercession démocratique, en 1947, d'un vote indéfendable par nature de l'Assemblée des Nations Unies de l'époque. Que va-t-il advenir du premier décret de spoliation tombé du ciel laïc de la Liberté? On sait que, depuis soixante cinq ans, ce coup de force du nouvel Olympe se montre rebelle à se parer motu proprio des vêtements galonnés et dorés d'un droit international dont il demeurera à jamais impossible de plaider les attendus sur les arpents des juristes.

IX - Les juristes de cour et la loi de la jungle 

Comment peindre sous les couleurs sévères d'une civilisation de droit romain les courtisans empressés d'un pouvoir d'Etat contrefait à l'école et à l'écoute de son ciel et qu'on appelait, hier encore, des juristes de cour? Les juges achetés sur les marches du trône de Dieu ne donnent le change qu'un instant, tellement il est difficile de cacher la loi de la jungle sous le masque d'un Dieu dit "de justice". Et puis, il faut anéantir dans la foulée le droit civil tout entier, tellement ce malheureux s'obstine à reposer sur le droit de propriété. Il faudrait que, sur la lancée des impiétés profitables, des cohortes de faux juriste introduisissent d'un seul élan dans le droit des "gentes" une légitimation dévotieuse de l'expulsion manu militari d'un peuple entier des demeures de ses ancêtres, puis valider la remise de force de tous leurs biens fonciers entre les mains du conquérant.

X - Herr Westerwelle

Mais Israël n'est pas seul à valider un droit international assis, depuis 1648, sur le trône d'une souveraineté réputée immanente à la sacralité des Etats et conjointe à un droit de la guerre inconsciemment connaturel à une religion conquérante: c'est dans cet esprit que Herr Westerwelle, Ministre des Affaires étrangères de la République allemande en 2011, a contesté la légitimité de l'offensive aérienne de l'OTAN contre le Colonel Kadhafi de mars à août 2011. On se souvient que ce diplomate a également refusé d'avance de jamais légitimer un Etat palestinien, ce qui revient, dans le droit fil de la décision de l'Onu de 1947, à légitimer aussi bien la conquête du territoire de Gaza et le blocus de cette ville par Israël que la main-mise sur la Cisjordanie patiemment poursuivie depuis plus de soixante ans par l'état-major du ciel de Tel Aviv. Comment une nation et un Etat délibérément fondés sur le double anéantissement du droit international public et du droit international privé ne tenterait-il pas de légitimer un droit des glaives censé consubstantiel à la souveraineté conjointe du ciel et de la terre depuis le traité de Westphalie de 1648 et dont l'ubiquité demeure au fondement d'un droit international subrepticement auto-théologisé à l'école même des démocraties d'aujourd'hui ? En allemand, le titre de Herr, Monsieur, renvoie encore davantage qu'en français à la domination, donc au Dieu souverain - Herr, c'est le seigneur, Herrlichkeit, la magnificence, Herrschaft, la domination, Herrisch, seigneurial, etc.

XI - Le baudrier de l'humanité

Cette situation nous conduit à l'examen de la nature et des conséquences du ligotage d'origine théo-régalienne des peuples de disposer d'eux-mêmes dont souffre le droit international ficelé d'aujourd'hui; car ces bâillons se trouvent contredits du fait que, dans le même temps, la démocratie mondiale ne cesse d'afficher des prérogatives réputées exclusivement populaires et censées débâillonnantes: il est permis par la loi, disent les chancelleries actuelles, d' aider au besoin les peuples opprimés à mettre les menottes à leur tyran, mais à condition que vous brodiez au préalable des motifs humanitaires bien sentis sur votre baudrier, puisqu'on ne saurait seconder sur la scène internationale les citoyens soumis à l'Etat autarcique de l'endroit et les aider à renverser Héliogabale à leurs côtés, ce qui revient à livrer les populations aux despotes locaux suffisamment préparés à la guerre pour résister l'arme au poing aux révoltes et aux insurrections de leurs sujets.

XII - Gaza 

C'est pourquoi la situation nouvelle créée le 23 septembre 2011 illustre et éclaire jusqu'à la caricature la plus instructive la difformité juridique qui entachait la déclaration "théologique" du 2 septembre 2011 de la Commission de l'ONU qui disait:

"Israël affronte une menace réelle, donc de nature à mettre en danger sa sécurité militaire face à des groupes de militants à Gaza. Le blocus naval a été imposé à cet Etat au titre de mesure de sécurité légitime et de nature à empêcher l'arrivée d'armes par la mer. La mise en œuvre de cette disposition est donc conforme au droit international". 

On voit que des "groupes de militants" sont censés menacer la souveraineté théologale d'un Etat, et cela sur le même modèle archétypique que la Finlande menaçait le territoire de la Russie, le Luxembourg, les arpents du III Reich et la Grenade les lopins de Washington. Mais l'attaque de Gaza par l'armée israélienne en 2008 n'était pas une guerre, même réputée "moderne", donc en tant que pseudo-défensive d'une patrie: il s'agissait d'une expédition punitive pieusement déguisée contre une cité jugée indocile à un joug idéologique que l'agresseur proclamait légitime. Le terme de guerre et de conflit armé ne s'applique pas aux descentes profanes de la police, même au canon de la Liberté dans une ville d'un million sept cent mille habitants. De plus, s'il s'était agi d'une guerre au sens théo-juridique du terme, donc entre deux nations croyantes, le "châtiment" infernal d'une métropole par le recours musclé au blocus et à la famine est honni par le droit international relativement décélestifié que la Croix-Rouge promeut depuis 1870.

XIII : La Commission Palmer et la flottille de la Liberté de 2010 

Naturellement, Israël a aussitôt tiré les conséquences logiques et de droit gravées sur le tissu du traité théo-politique de Westphalie de 1648. Le document de la commission de l'ONU chargée de rédiger un rapport sur l'expédition de la flottille de 2010 - elle avait conduit à l'assassinat de neuf secouriste turcs - présente l'immense mérite, comme l'a souligné dans l'allégresse le ministère des Affaires étrangères de l'Etat biblique "d'exonérer clairement Israël sur les questions seules décisives - (c'est moi qui souligne) - concernant la légalité du blocus de Gaza, la légalité de l'intervention armée sur les bateaux de la flottille jusque dans les eaux internationales et les faits d'armes qu'illustre la résistance à des soldats israéliens dûment légitimés par leur mission".

XIV : Ce que disait la Commission des droits de l'homme de l'ONU 

Dès le 2 septembre 2011, ce document a nécessairement provoqué la rupture des relations diplomatiques entre Israël la messianique et la Turquie, qui se veut laïque, parce qu'une première commission avait conclu dans un esprit démocratique et républicain affiché, à l'évidente culpabilité dans l'ordre exclusif du profane d'un Etat trop fier de son exploit. On y lisait notamment "qu'une telle conduite n'est pas justifiable par des raisons de sécurité. Elle illustre de graves violations des droits de l'homme et du droit international humanitaire". Quant au comportement des soldats israéliens envers les passagers de la flottille, il "n'a pas été seulement disproportionnée, mais il a démontré un degré de violence totalement inutile et incroyable".

La première Commission des droits de l'homme de l'ONU - et non du droit semi-théologal des Etats d'aujourd'hui - accusait en outre les forces israéliennes d'avoir "commis des homicides", de s'être livrée à "des actes de tortures et à des traitements inhumains", d'avoir "infligé délibérément des souffrances ou des blessures". Elle affirmait de surcroît qu'Israël "avait violé le droit à la vie, passé outre à l'interdiction de la torture et des mauvais traitements, ignoré le droit des détenus à un traitement empreint d'humanité et bafoué la liberté d'expression". La Commission exhortait résolument les autorités israéliennes à "collaborer à l'identification des auteurs de ces crimes", à "indemniser les victimes" et à "restituer les objets confisqués".

La première Commission regrettait également que l'Etat hébreu eut "refusé de coopérer avec elle, sous le prétexte qu'il menait sa propre enquête"; elle soulignait, du reste, l'évidence que, de toutes façons, des "investigations crédibles ne sauraient émaner de ceux-là mêmes qui ont joué un rôle décisif au cours des évènements". En conclusion, le blocus et la situation humanitaire à Gaza étaient qualifiés de "totalement intolérables et inacceptables au XXIe siècle".

On voit comment le droit international actuel se trouve encore en porte-à-faux entre le sacré et le profane: d'un côté, il défend ses prérogatives de défenseur rationnel de la souveraineté semi-sacrale des Etats démocratiques, de l'autre, ses apanages de défenseur de la civilisation humanitaire et laïque.

XV - La légitimation démocratique des crimes de guerre

Israël avait aussitôt obtenu qu'un document aussi accablant demeurât secret et qu'une commission d'une autre composition fût nommée dans la foulée. Un représentant de l'Etat juif y siègerait à un rang suréminent, ce qui lui permettrait de demander sur l'heure et fermement que M. Ban ki moon, Secrétaire général de l'Onu, qu'il nommât "librement" les membres de cette deuxième commission, lesquels seraient choisis sur une liste de sionistes convaincus, donc dûment présentée par Israël en personne. On y trouvait notamment l'ex-président de la Colombie M. Alvaro Uribe, que les crimes commis sous son autorité par des guerriers colombiens entraînés par Israël ont rendu tristement célèbre. Une enquête pénale sur ces faits est d'ailleurs en cours devant le Tribunal pénal international et en Colombie à la suite de la découverte, en juin 2010, d'un charnier contenant les restes de plus de deux mille victimes de ce dictateur au lieu-dit La Macarena.

XVI - Démocratie et barbarie 

La communauté internationale se trouve donc pour la première fois dans l'obligation, primo, d'interpréter, tant à l'échelle politique qu'à la lumière de la science juridique, la démonstration urbi et orbi que le Rapport Palmer a apportée de ce que le droit international actuel est non seulement devenu anachronique, mais de ce qu'il nous précipite dans une barbarie théo-politique antérieure à 1648, secundo qu'il faut délivrer d'urgence la science des lois de la sauvagerie naturelle qui pilote l'inconscient du sacré - donc de la théologie du tribut immolatoire qui inspire tous les autels du sacrifice cultuel dans le monde - faute de quoi, un droit prétendument démocratique, mais soumis d'avance à un type de rationalisation interne fondé sur une logique inconsciemment théopolitique se suiciderait à ne jamais disposer des moyens intellectuels de sortir de son enceinte semi-théologique. Pour délégitimer avec clarté et fermeté le statut pseudo laïc du droit international actuel, il faut une radiographie anthropologique de la conquête militaro- religieuse de la Cisjordanie et du blocus de Gaza.

Nous nous trouvons à un tournant décisif du destin de la raison politique mondiale, qui est demeurée semi-religieuse, donc fondée sur un meurtre propitiatoire destiné à rendre la divinité propice et que l'on appelle également un offertoire, parce qu'il s'agit d'une offrande d'agréable odeur à l'idole.

Comment l'Assemblée des Nations Unies entérinerait-elle un rapport sur la flottille de Gaza fondé sur un rejet tapi au plus profond de l'inconscient du sacré, le rejet de tous les principes humanitaires que le droit international semble pourtant appeler de ses vœux et afficher en public. Certes, Ankara et l'Egypte prennent la tête de la révolte du monde arabe tout entier; certes, une confrontation s'esquisse entre une éthique de la pleine souveraineté des peuples rationnels d'un côté et, de l'autre, la pratique politique des Etats sacrificiels et régaliens. Mais comment une telle confrontation aplanirait-elle les sentiers d'une révolution de l'éthique et du droit laïcs si nous n'avons pas d'anthropologie des sacrifices humains d'Isaac à nos jours? Le véritable enjeu du séisme intellectuel que serait un regard des sciences humaines sur les meurtres sacrés sera rien de moins que l'avenir philosophique de la réflexion sur les entrailles de la politique qui a sous-tendu tout le XVIIIe siècle, puis la Révolution de 1789 et qui pressentait que toute guerre est immolatoire : le sacrifice à la patrie est consubstantiel à celui de l'autel depuis Iphigénie, parce que l'idole n'est autre que le moi collectif sublimé et élevé dans les nues.

XVII - Les lenteurs de la pensée

Trois millénaires de l'histoire de notre raison nous enseignent que la paresse de la pensée simiohumaine est sans doute le ressort le plus puissant de l'histoire et de la politique de notre espèce, mais qu'Israël pourrait bien, sans le vouloir, servir d'accélérateur géant de la prochaine étape de la connaissance rationnelle de l'encéphale des évadés de la zoologie. Le premier rendez-vous manqué des descendants de l'australopithecus Sediba avec la science de lui-même que son histoire donne à cet animal l'occasion de connaître date du premier siècle de notre ère quand la progéniture entière d'Adam sait subitement prosternée le front dans la poussière devant un spécimen censé miraculé au point qu'il calmait la mer du geste et de la voix, qu'il marchait sur les eaux, qu'il guérissait les aveugles et ressuscitait les morts. Derrière ce tissu d'absurdités, il aurait été possible à la philosophie de l'époque de découvrir que si le récit est menteur, le sens ne l'est pas et que la radiographie du singe parlant aurait pu faire progresser le "Connais-toi" socratique à l'école et à l'écoute du symbolique, qui enseigne aux philosophes à changer l'eau en vin de la connaissance.

Le second rendez-vous manqué de l'homme avec lui-même remonte au XVIe siècle, quand notre encéphale a découvert que les prêtres de Jésus-Christ ne changent pas les molécules du pain de la messe en chair humaine et le vin de la vigne en hémoglobine. Si la paresse de nos boîtes osseuses n'était pas stupéfiante, notre philosophie aurait pu se demander pourquoi le simianthrope veut dévorer son prochain à belles dents et se rassasier de son sang les yeux au ciel. Un demi-millénaire plus tard, cette démence se révèle tellement viscérale qu'elle progresse aux Etats-Unis, tandis que Calvin le rationnel dépérit et s'éteint à Genève et que Luther, qui porte la hotte de l'aile la plus politique du protestantisme s'est bien gardé d'abolir ce double déglutissement, prospère et s'étend encore de nos jours dans tout le nord de l'Europe.

Le troisième rendez-vous de notre boîte osseuse avec notre léthargie cérébrale est observable au Moyen Orient: pourquoi les paléo-anthropologues post-darwiniens, les historiens de nos cultes, les psychanalystes de nos litugies, les hommes politiques résignés à amarrer le rêve démocratique à mi- hauteur dans l'atmosphère, celle que Descartes appelait la "moyenne région de l'air", nos spécialistes de nos cosmologies sacrées et de nos mythes théologiques, pourquoi, dis-je, tous ces soldats de l'intelligence ne se demandent-ils pas pourquoi l'anthropopithèque ficèle le territoire d'une patrie à des mondes imaginaires qui propulsent toute la population dans le fabuleux et le fantastique? Manquerons-nous une fois encore le rendez-vous de nos neurones avec les vrais enseignements de notre histoire, ceux dont nous nous faisons le récit, ou bien apprendrons-nous enfin à nous raconter qui nous sommes et pourquoi nous demeurons les bras croisés devant les massacres auxquels nos Olympes nous conduisent?

XVIII - La souveraineté des peuples et l'avenir de la pensée biblique

Certes, la guerre des sacrilèges n'aura pas lieu tout de suite - elle sera précédée par une guerre philosophique plus superficielle et qui portera seulement sur une éthique internationale de l'humanitaire. On y combattra les formes de la barbarie que les démocraties du concept enveloppent dans le drapeau de leurs idéalités et qu'elles élèvent au rang d'idoles et de totems cérébraux. Cette désacralisation du droit sacrificiel se condamne à demeurer partielle. Et pourtant, elle suffira à conduire Israël à un auto-anéantissement de sa légitimité, tellement il est bien évident que si un peuple et une nation se trouvent mis au ban du genre humain pour des motifs liés au "droit des peuples de disposer d'eux-mêmes", comme on dit, l'histoire changera tout entière en dégaine.

La guerre partielle et timide d'une civilisation pour la sauvegarde de l'éthique de surface qui inspire sa politique ne répondra pas au Rapport Palmer, qui ne mérite pas l'honneur d'une réfutation en règle, tellement il été monnayé en sous-main. Il s'agira donc exclusivement de relever un défi au droit international actuel et à la conscience morale du monde présent, il s'agira exclusivement de savoir si l'autorité de l'ONU se résignera à cautionner à la face du monde le blocus d'une ville d'un million sept cent mille habitants, il s'agira exclusivement de savoir si une démocratie désaffectée présentera le spectacle d'une civilisation faussement apostolique, faussement évangélisée et faussement messianisée. C'est ce que M. Mahmoud Abbas a souligné le 23 septembre 2011:

"Nous nous trouvons à un moment de vérité. Mon peuple est en attente de la réponse du monde. Allez-vous accepter qu'Israël poursuive son occupation, la seule dans le monde entier? Allez-vous permettre à Israël de demeurer un Etat au-dessus du droit et de l'obligation d'assumer la responsabilité de ses actes? Allez-vous permettre à Israël de continuer à rejeter les résolutions du Conseil de sécurité, celles de l'Assemblée générale des Nations Unies et de la Cour internationale de Justice, ainsi que les positions de la majorité écrasante des pays du monde?"

Mais, j'ai déjà rappelé - in L'australopithecus Sediba et nous, Un nouveau départ de l'anthropologie critique, 25 septembre 2011 - que la démocratie de notre temps ne défendra le socle d'une éthique abyssale que si elle descend dans la caverne originelle où naquit la parole et si elle démontre que la réflexion sur le meurtre sacré des simianthropologues de la souveraineté des peuples conditionnera l'avenir de la pensée politique mondiale.

XIX - L'assassinat des enfants et le culte de la Liberté 

Pour l'instant, observons que l'infirmité morale dont souffre le droit international public actuel conduit le monde aux exactions d'une barbarie "civilisée" et exclusivement réservée aux démocraties blasonnées des couleurs de leurs idéalités sacralisées. Songez aux forfaits "civilisateurs" dont les Etats-Unis d'Amérique porteront la responsabilité aux yeux des siècles à venir: c'est au nom d'une liberté politique ivre de l'idéalité grisante qui l'auto- messianise, c'est au nom d'une civilisation du droit qui demande aux peuples dits démocratiques de respirer à pleins poumons, mais seulement dans le vocal et le séraphique du verbe de la Liberté que cet Etat a pu légitimer la torture deux siècles après son abolition, et proclamer que "justice est faite" à l'école d'une vendetta télévisée en direct et sous les yeux du "chef de la démocratie mondiale". C'est également au nom d'une vérité morale universalisée par son angélisme que la population de Cuba a été affamée pendant un demi siècle, c'est au nom de la piété de type démocratique que cinq cent mille enfants irakiens ont été mis à mort du seul fait que la Maison Blanche s'était convaincue que les peuples affamés, mais à titre salvifique et par une puissance étrangère au-dessus de tout soupçon se soulèveront néanmoins et nécessairement contre la seule barbarie du despote de l'endroit.

Mais la fierté nationale réveillée par un conquérant sauvagement apostolique, sauvagement messianique et sauvagement délivreur a réfuté ce calcul de marmitons du sang de la politique: toute servilité apportée dans les bagages d'un conquérant conduit infailliblement au résultat inverse de celui qu'escomptait le glaive de l'évangélisateur. Il n'est pas de calculette plus trompeuse en droit international que celle qui a fait dire froidement à Mme Madeleine Albright, ex- ministre des affaires étrangères des Etats-Unis, que le prix de cinq cent mille cadavres d'enfants musulmans en Irak n'était pas excessif et que, décidément, l'enjeu politique de ces linceuls en "valait la peine".

XX - La démocratie et l'histoire de la raison

Le lecteur a sans doute compris que si je n'ai pas mis cette semaine sur le site la suite de ma réflexion du 18 septembre, qui portait sur l'avenir intellectuel et spirituel du "printemps arabe", c'est pour le motif que sa suite naturelle le "printemps palestinien" occupe désormais l'avant-scène de la planète et qu'il fallait aborder tout de suite la question qui se posera après Mahmoud Abbas, âgé de soixante-seize ans et qui aura joué un rôle de transition tantôt dignement, tantôt non. Car, la question des relations des peuples arabes avec leurs Etats de demain se situe d'avance dans l'enceinte de la problématique palestinienne. Comment la démocratie mondiale ne connaîtrait -elle pas à son tour le drame de la scission entre le droit des peuples proclamés souverains en 1793 et des appareils d'Etat aussi éloignés des citoyens qu'au sein des monarchies de l'Ancien Régime?

Mais si, d'un côté, l'avenir politique du monde se joue désormais dans l'arène de la géopolitique, les peuples demeurent encore moins initiés à la dimension internationale de l'histoire que leurs pauvresses de classes dirigeantes, dont l'œil vissé sur leurs circonscriptions n'observe la planète qu'à travers la lucarne des petitesses régionales et municipales. C'est pourquoi, après une extension du champ du regard à la paléo-anthropologie (L'australopithecus Sediba et nous, Un nouveau départ de l'anthropologie critique, 25 septembre 2011) je reviendrai les 9 et 16 octobre sur les difficultés pédagogiques que rencontre la seconde Révolution démocratique que le monde attend, celle qui enfanterait une élite internationale des peuples instruits et qui ne porterait au pouvoir que des dirigeants d'envergure. Les circonstances semblent se prêter à une mutation interne du type de démocratie née dans les balbutiements de la fin du XVIIIe siècle ; car, pour la première fois en 2007, le peuple de 1789 s'est laissé égarer par un candidat à la présidence de la République entièrement étranger à toute vision ascensionnelle et de haute portée de la politique internationale et viscéralement inapte à se présenter sur une scène réservée aux presbytes. Comment une mésaventure du suffrage universel de ce calibre ne servirait-elle pas de leçon à toutes les démocraties de la planète à venir, comment ne présenterait-elle pas sous un jour entièrement nouveau la question posée aux démocraties depuis Périclès? Car les notables haïssent le génie de crainte que l'un d'entre eux se change en tyran, mais les peuples demeurent plus aveugles encore, eux qui cèdent le pouvoir à d'habiles démagogues.

Car enfin, on comprend que dans quelques lointaines tribus africaines, le sorcier du village se hisse au pouvoir à force de promettre au peuple des huttes qu'il pleuvra tous les jours. Mais que deux siècles après la prise de la Bastille, des journalistes et des hommes politiques reprochent sincèrement, mais pendant des années aux sorciers de la démocratie, non point d'avoir promis toutes les richesses du ciel à la population, mais de n'avoir pas tenu leurs engagements météorologiques, voilà qui exige un regard de paléo-anthropologue sur la politique et sur l'histoire de notre espèce en ce début du IIIe millénaire L'heure théologique et idéologique de la politique est close, l'heure d'une lucidité digne des démocraties de la raison a sonné.

Mais comment sélectionner, dans le troupeau des sorciers des idéalités, des élites dirigeantes cérébralement supérieures à celles des anciennes monarchies de droit divin?

Suite la semaine prochaine 

Le 2 octobre 2011
aline.dedieguez.pagesperso-orange.fr


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Manuel de Diéguez

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1- L'Histoire, cette coquette

Tout au long d'un ahanement antérieur de mes modestes méninges, j'ai tenté de rendre prospectif un certain rétroviseur découvert dans notre caverne originelle et que ses découvreurs ont baptisé l'australopithecus Sediba. Quand la politique est appelée à se regarder dans le miroir parlant qu'on appelle un fossile, quand un crâne vieux de cent mille générations se révèle un réflecteur dans lequel une vieille coquette, qu'on appelle l'histoire, contemple ses charmes toujours changeants et à jamais mémorables, ce théâtre nous convie à placer notre époque sous les griffes et les crocs des millénaires.