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L'Iran, l'islam et la géopolitique du sacré

Manuel de Diéguez

1 - Un Iran déclencheur
2 - De la perfectibilité des Célestes
3 - Les pédagogues de l'idole
4 - La démocratie et la vaporisation des théologies
5 - La féminisation de " Dieu "
6 - Les futures prêtresses du Dieu des chrétiens
7 - Un tournant de l'histoire mondiale des religions
8 - De l'origine et de la nature des mythes religieux
9 - L'avenir du courage scientifique des classes dirigeantes

1- Un Iran déclencheur 

L'Iran préfigure un décryptage anthropologique de la politique du sacré, donc une science des relations changeantes que la démocratie mondiale est appelée à entretenir sur la scène où trois dieux uniques, en cours de métamorphose se transfigurent sans relâche. Sur le théâtre mondial de l'enseignement universitaire, la mixité impie des sexes selon les uns et la séparation vertueuse d'Adam et d'Eve selon les autres deviendra l'un des noyaux de la réflexion politique sur la signification de l'évolution des relations des gouvernements avec la chasteté du "couple originel". Un islam encore cérébralement figé entend conserver dans les salles de cours le cordon sanitaire de la pudeur édénique, tandis que l'islam qu'on pourrait qualifier de "centriste" ou de "modéré" refuse de rebâtir entre l'intelligence mâle et l'intelligence virginale un mur de séparation tombé en ruines depuis longtemps chez les sunnites.

Mais la nouveauté proprement théologique, donc doctrinale qui règne dans l'arène des relations entre les sexes résulte de l'alliance subitement scellée entre le chef du gouvernement, M. Ahmadinejad et un Coran mis en mouvement; car les deux parties se veulent suffisamment chastes sur les planches de la tradition amoureuse de la Perse pour s'opposer d'un commun accord tant à la pestifération de la défense nucléaire, donc de la damnation de la souverainete dupays orchestrée sur la scène internationale par Israël, par l'Amérique et par l'Europe, qu'à la montée incontrôlée d'une laicité irréligieuse.

Outre que la géopolitique moderne est propice au débarquement de l'ironie dans le champ philosophique, la nouvelle distribution des cartes en appelle à un échiquier de la réflexion socratique commun à la foi encore semi monacale de l'islam et à la conduite réaliste des affaires de ce bas monde. L'horizon terrestre et l'espace céleste ouverts à la sainteté et au péché en sont tous deux modifiés. La nation et l'Etat d'aujourd'hui occupent à nouveau l'arène de l'alliance ancestrale de la politique avec le sacré. Au cœur d'une stratégie des mythes religieux en mutation, en déplacement ou en voyage sur la planète, il s'agit d'un bouleversement de l'univers des dévotions dont la co-existence des barbes et des coiffures dans les aulas de l'enseignement supérieur n'est sans doute pas le symbole le plus éloquent, mais assurément le symptôme le plus spectaculaire. La portée historique d'une signalétique de la masculinité et de la féminité sous le ciel musulman se donne à décoder à l'école d'une analyse des premiers pas du printemps arabe dans les têtes; car son tracé rappelle aux historiens et aux politologues de la piété que la liberté démocratique entraîne toujours et nécessairement des révolutions cérébrales et sexuelles mêlées, donc un bouleversement des représentations religieuses indéracinables des ancêtres entre lesquelles la vie intellectuelle et onirique enchevêtrées de l'humanité actuelle se partage encore sur toute la surface de la terre.

2 - De la perfectibilité des Célestes

La ligne de démarcation, hiératique et d'origine patriarcale, entre l'agent mâle, donc actif, et l'agent femelle, toujours censé passif de la procréation répond au statut psychobiologique de la notion de hiérarchie au sein de notre espèce. Les travaux de Bachofen (1815-1887) sur le matriarcat, n'ont pas réussi à réfuter ce legs des premiers âges.

Le cerveau le plus ancien, donc le plus magique des descendants du seul primate à fourrure capable de s'auto-ensorceler à l'école de ses songes raccordait déjà les cultes fondés sur des cosmologies sanglantes à un statut socialisé et relativement civilisateur des règles primitives de la reproduction. La sexualité domestiquée et régie par des usages et des coutumes tribaux s'est ensuite désensauvagée au sein d'une organisation sociale non encore théologisée de la reproduction citadine. Ce modèle s'est ensuite sacralisé à l'école du christianisme, qui a sanctifié le mariage au point de l'élever au rang d'un sacrement. Ce ritualisme se situe encore de nos jours au cœur de l'expansion foudroyante et paradigmatique des principes pieux hérités de la théologie et dont la démocratie mondiale se réclame - on les appelle maintenant des idéaux.

Le printemps arabe ne fait que rendre à nouveau visible la conjonction permanente que l'Occident a illustrée depuis Platon entre l'histoire qualifiée de positive d'une démocratie fondée sur la famille vertueuse, donc pieuse d'une part et l'histoire de l'intelligence rationnelle d'autre part. Mais s'il est inscrit dans la logique de l'avènement de la raison critique et des sciences expérimentales que le suffrage universel aura joué un rôle moteur dans l'évolution parallèle des mœurs et des savoirs théorisés par la réflexion, l'histoire de l'encéphale hautement cogitant de notre espèce n'en est pas moins demeurée fort lente. Nous sommes donc appelés à nous livrer à des analyses sans cesse plus profondes de l'avenir prévisible d'une boîte osseuse menacée de célestification générale depuis des millénaires.

3 - Les pédagogues de l'idole

Rappelons qu'en France il a fallu une décision du Général de Gaulle en 1946 pour que le suffrage universel s'étendît au sexe faible ; et l'épouse au travail n'a pu ouvrir un compte en banque à son nom et percevoir son propre salaire qu'à partir de 1965. Mais pourquoi la démocratie a-t-elle progressivement vaporisé le capital psychogénétique de " Dieu " à l'école d'une égalisation des sexes au sein des familles, et cela au point d'avoir progressivement retiré son capital doctrinal séparé à un Céleste mâle, mais sans l'avoir, pour autant, purement et simplement extirpé du cerveau conjugal? On sait que le peuple-roi a longtemps tenté, bien au contraire, de polir le ciel du couple, donc de le purifier peu à peu de sa grossièreté native. Dès lors que la démocratie inaugure ou étend au sein des familles les droits de l'intelligence critique, donc des sciences expérimentales, il était naturel qu'elle fît également bénéficier un "Dieu" demeuré sauvage non seulement des progrès de l'entendement de la masse de ses fidèles, mais avant tout d'une répudiation progressive de l'éthique barbare du ciel monophasé des premiers temps.

Ce processus psychobiologique est observable à partir de Platon, qui n'imagine pas un instant de nier l'existence même de Zeus, mais n'en oppose pas moins une dénégation énergique au récit des biographes homériques du roi des dieux, qui racontaient que, saisi d'un désir aussi subit que violent, le fils de Chronos et de Gaïa aurait plaqué au sol Héra son épouse. Cette narration impudique ne devient donc erronée et impie que dans la mesure où la fable divine se renforce précisément de se trouver réfutée et lavée ipso-facto d'une souillure jugée indigne de l'Olympe vertueux de la démocratie athénienne sous Périclès.

De même, tout au long du premier millénaire, le Zeus des chrétiens condamnait à mijoter éternellement dans ses marmites infernales les nouveau-nés morts avant qu'on ait eu le temps de les jeter en toute hâte dans l'eau du baptême, donc d'assurer leur salut par une immersion rituelle précipitée. Mais au début du XVIe siècle déjà, Erasme démontre que "Dieu" progresse moralement, puisqu'aucun théologien de son temps ne soutiendrait un point de doctrine aussi "gothique", comme on dira au XVIIIe siècle. Mais, ici encore, une divinité un peu dégrossie par les soins de ses premiers civilisateurs renforce la croyance en son existence: il n'est jamais question d'observer l'humble et docile attention que le monarque du ciel est censé prêter aux soins dont ses charitables pédagogues lui assurent bénévolement le bénéfice intellectuel et moral.

4 - La démocratie et la vaporisation des théologies 

Cette évolution du sacré s'est mise en marche à Téhéran, mais elle accompagne également et nécessairement la gigantesque et périlleuse conversion progressive de quatre cent millions d'Arabes au désensauvagement de l'humanité à l'école d'une théologie civilisatrice. Et pourtant, le destin étrangement associé du Dieu-tueur des hordes primitives et d'une démocratie qui a aboli toute seule la peine de mort - donc sans seulement consulter une idole fondée sur la sacralisation d'un meurtre cultuel - ce destin partagé, dis-je, ne résulte pas seulement de ce que le pouvoir populaire s'accompagne toujours d'une lente sortie de la barbarie des origines, mais également de circonstances historiques et de progrès scientifiques sans cesse nouveaux et imprévisibles. Depuis le XVIIe siècle, la moralité et l'intelligence glacées ou chaleureuses de "Dieu" ont cessé de progresser à l'écoute des professeurs de théologie baptismale - l'immersion de l'humanité dans l'eau de baptême des idéaux a pris la relève d'un ciel fondé sur la glorification d'une potence "rédemptrice".

Les Diderot, les Voltaire, les Grimm - il faudra arracher ce grand esprit à un injuste oubli - les Rousseau, les d'Alembert, les Montesquieu s'attaquent seulement aux moines, au clergé, aux représentations de scènes mythologiques des Anciens et des chrétiens au théâtre, à la peinture des anges au-dessus de la tête des saints; mais, à l'exception de Diderot et de Grimm, les encyclopédistes sont déistes et Voltaire lui-même renoue avec la tradition éducatrice qui s'étend de Platon à Erasme, puisque le Traité de la tolérance de l'auteur de Candide met en scène une divinité demeurée unique et solitaire, mais rendue subitement complaisante jusqu'au laxisme aux professions de foi d'autres Célestes et nullement gênée, non seulement de ce qu'Allah et Jahvé se soient bien gardés d' engendrer un fils naturel et surnaturel confondus, mais de ce qu'ils se passent fort allègrement, semble-t-il, du sacrifice payant d'une victime humaine sur leurs offertoires, donc du tribut d'un meurtre rituel sur-récompensé par l'octroi aux fidèles d'une immortalité posthume de leurs corps.

5 - La féminisation de " Dieu "

Quelles sont les causes historiques, donc politiques, du lent désintérêt des démocraties rationnelles pour la connaissance anthropologique des dogmes de la religion de la croix et pour les attributs proprement doctrinaux d'une divinité pourtant associée au tragique et au pathétique depuis Sophocle? C'est que les monothéismes agissants sont schizoïdes; à ce titre, ils ont besoin d'un corps sacerdotal unifié, combattant, discipliné et à mettre sans cesse mis en ordre de bataille au profit des convictions religieuses unanimement partagées de la population. Les aruspices, les augures, les devins des Anciens n'avaient pas besoin de se ranger jour et nuit en phalanges macédoniennes, parce que, du haut en bas de l'échelle sociale, les cités étaient convaincues que des négociations juridiques ou des tractations financières bien calculées avec les dieux étaient indispensables à la prospérité des Etats et à leurs succès à la guerre.

Mais au fur et à mesure que les patriciens romains ont commencé de perdre leurs prérogatives politiques au profit du petit peuple, leur autorité liturgique a fondu dans la République comme neige au soleil, parce que, depuis les origines, les classes dirigeantes conservatrices et terriennes se veulent également des clergés laïcisés, donc des castes proches du ciel local et structurées sur le modèle des théologies cléricalisées. Du XVIIIe au XIXe siècle, les pays catholiques de sont montrés beaucoup plus réticents que les pays protestants à la scolarisation du peuple, parce que l'Eglise romaine craignait d'y perdre de son autorité politique et de son prestige religieux; puis la maîtrise des connaissances mythologiques au bénéfice d'un clergé exclusivement masculin n'a pas peu contribué à retarder l'accès du sexe faible aux savoirs doctoraux.

C'est pourquoi les théoriciens de la Révolution française n'ont en rien éprouvé le besoin d'argumenter sérieusement au chapitre de l'inexistence de "Dieu", tellement seule l'organisation cléricale, donc régalienne des religions assure la présence politique réelle et, pour ainsi dire, tangible des Olympes; et comme les légions ecclésiales sont les dépositaires divins de l'édifice cérébral et confessionnel des monothéismes, la démocratie demeurée auto-lustrale sous des formes confessionnelles masquées voit fondre la dramaturgie des doctrines ablutives et purificatrices, ritualisées par la foi.

6 - Les futures prêtresses du Dieu des chrétiens

C'est pourquoi la caste des mollah iraniens qu'on appelle les fondamentalistes, en ce qu'ils se veulent les gardiens sourcilleux et exclusifs de la portion des fondements doctrinaux de la cosmologie mythique que les trois monothéismes se partagent, ces mollahs qu'on peut appeler les incorruptibles de l'idole, savent que la mixité des sexes détruit l'ordre patriarcal originel, celui qui accorde la création du ciel et de la terre à un mâle dominant.

L'islam actuel admet les femmes à l'Université, mais voilées alors qu'au début du XIXe siècle encore, Alexandre II de Russie avait dû renoncer à ce progrès social - l'élite féminine russe s'inscrivait dans les université helvétiques, alors à l'avant-garde de cette réforme en Europe. Mais une civilisation qui ouvre les carrières médicales, judiciaires, enseignantes, industrielles, commerciales et politiques au sexe charmant condamne tout enseignement doctrinal du mythe à vaporiser ses bénédictions, parce qu'il est impossible de réintroduire dans une théologie masculinisée depuis deux millénaires par une révélation misogyne un culte des Pythies de Delphes ou des Diane d'Ephèse. De plus, si "Dieu" régnait sur un sexe déculpabilisé du péché originel, le couple ne se retrouverait pas tout tremblant et pelotonné sous l'aile protectrice d'avant son expulsion du paradis. Du coup, l'innocence et la pureté basculeraient à nouveau du côté d'Eve, parce que, chez les Anciens, les prêtresses étaient des vierges consacrées au culte d'un dieu ou d'une déesse; et, à ce titre, elles symbolisaient l'évasion de l'espèce du commerce charnel, donc sa renonciation à la communion biologique du simianthrope avec la procréation animale. On sait que le christianisme a fait naître à son tour son "fils du ciel" d'une vierge pure et fécondée par le sperme sacralisateur - le Verbe - du Zeus qu'honore cette religion; c'est pourquoi les parturitions successives de Marie sont censées n'avoir en rien modifié un statut virginal lié au sacré jusqu'au sein des familles nombreuses. La démocratie s'attaque donc à la racine même des mythes religieux du seul fait qu'elle désacralise la chasteté et naturalise la sexualité tant masculine que féminine, ce qui déplace l'enceinte même des purifications.

C'est ce soubassement anthropologique de la modernité qui écrit en profondeur l'histoire de l'entrée du monde islamique dans la civilisation occidentale.

7 - Un tournant de l'histoire mondiale des religions

J'insiste sur ce point parce qu'il jouera un rôle à la fois caché et dominant dans la rencontre entre la renaissance arabe et l'Occident démocratique; et c'est cela qui, au plus profond, rend l'aventure politico-religieuse de l'Iran si paradigmatique.

Certes, l'islam dont le printemps arabe esquisse les contours théologiques sur les rives de la Méditerranée se trouve largement dé-théologisé - au sens doctrinal du terme - du seul fait que cette religion n'a pas élaboré dans le détail et des siècles durant une doctrine minutieusement construite sur le modèle dialectique des saint Ambroise, des saint Augustin, des saint Anselme ou des saint Thomas d'Aquin. Néanmoins les masses musulmanes demeurent infiniment plus informées du contenu théorique et cosmologique de leur mythe religieux que l'occident démocratique où les foules ne savent plus un traître mot de ce que leur Eglise leur demande de croire à l'école d'un modèle cosmologique réputé pensant et inscrit dans la Genèse.

C'est pourquoi nous assistons à un tournant mondial de l'histoire de la vie onirique de l'humanité, parce qu'au XVIe siècle encore, un Bossuet panégyriste pouvait soutenir avec éloquence qu'une idole intellectualisée dirigeait pas à pas la politique rationnelle de la France et que la sapience de la littérature nationale avait partie liée avec la grandeur de la course de l'humanité vers le salut confessionnel, tandis qu'à partir du XVIIIe siècle, les progrès continus de la connaissance cérébralisée de l'univers de la matière, du mouvement et du temps a rendu hallucinante la croyance en l'existence d'un pilote solennel des affaires humaines, lequel veillerait jalousement et dans tous les Etats de la chrétienté au bon ordre de succession des rois et à la fécondité démographique. Mais que va-t-il advenir d'un Olympe qui passait pour avoir sagement programmé les monarchies de la planète et les avait placées sous sa surveillance pour le plus grand bien des peuples et des nations?

8 - De l'origine et de la nature des mythes religieux

Une autre révolution menace donc le sacré dans sa survie même au sein des démocraties laïques: il est devenu impossible à la théologie "classique" d'enseigner que l'univers serait fini, parce que nul ne saurait imaginer une frontière au-delà de laquelle le vide de l'espace et la coulée du temps se seraient évanouis. Kant remarquait déjà que toute frontière se trouve nécessairement réduite à séparer deux territoires préexistants à leur coupure. La terre n'est donc plus comparable seulement à un grain de sable perdu sur l'étendue de tous les rivages, puisque ce grain de sable ferait encore figures de giga-soleil au regard d'un globe terrestres des millions de fois plus microscopiques qu'un atome. L'infini a renvoyé la croyance en l'existence de "Dieu" dans un anthropomorphisme grotesque.

La vacuité intellectuelle des théologies encore en usage dans les démocraties et désormais décérébrées par l'irréflexion sur l'espace-temps jusque dans la science physique elle-même, cette vacuité, dis-je, renouvelle la question de l'origine anthropologique des mythes religieux en général et des causes du naufrage cérébral du sacré des ancêtres. Certes, on comprend que si les fourmis se découvraient logées dans un espace insaisissable à leur regard, elles colloqueraient une fourmi géante dans l'étendue afin d'exorciser l'immensité à l'école d'une idole devant laquelle cet insecte se prosternerait; et ce garant sommital de toute entomologie piloterait la science du droit au sein d'une fourmilière de juristes. Mais cette candeur était imaginable avant qu'un quadrumane à l'horizon visuel aussi limité que celui des fourmis conjurât sa solitude par la mise en place dans le néant d'un légiste omnipotent, omniscient et omniprésent, dont la collocation dans le vide de l'immensité entomologiserait l'infini.

9 - L'avenir du courage scientifique des classes dirigeantes

Pour tenter d'ouvrir la voie à une rencontre génitrice et qui porterait sur le fond entre l'Occident philosophique de demain et un islam appelé à redevenir intellectuellement prospectif, il faut résumer brièvement l'histoire des relations toujours dilatoires et fluctuantes que les classes dirigeantes entretiennent au sein des civilisations avec les progrès du savoir et les révolutions culturelles qui s'ensuivent.

C'est la critique copernicienne de l'astronomie théologique des Anciens qui, la première, a introduit une scission inguérissable entre la connaissance scientifique du monde et un mythe chrétien héritier de la cosmologie de Ptolémée. Au XVIIe siècle encore, Descartes renoncera à défier les foudres de l'Eglise - il n'a pas édité son Traité des météores, parce qu'il validait imprudemment la rotondité et la rotation galiléennes de la terre. Mais tous les astronomes de l'époque s'étaient convertis à l'héliocentrisme en cachette, de sorte que les classes dirigeantes ne savaient dans quel camp se ranger afin de conserver à la fois leur crédibilité religieuse auprès du peuple et leur dignité intellectuelle aux yeux des savants.

Puis le XVIIIe siècle a divisé les élites politiques entre une dogmatique ecclésiale défendue avec ténacité par l'Eglise et par l'aristocratie, d'une part, et les conquêtes irrépressibles des sciences résolument fondées sur l'observation et l'expérience, d'autre part. Mais le XXe siècle a définitivement scindé la société occidentale entre une classe scientifique de plus en plus suréminente et une classe politique craintive et désorientée. En vérité, le débat avait changé depuis longtemps de nature et d'objet, parce que l'univers einsteinien renversait le sens commun et faisait à nouveau basculer le cosmos dans l'inconnu et l'incompréhensible que les théologies croyaient avoir décryptés à l'écoute des "lumières naturelles" d'un genre humain qu'elles avaient fait cautionner par la divinité.

C'est pourquoi la révolution du XXIe siècle changera les prémisses du débat: alors qu'au XVIe siècle, une grande partie des classes dirigeantes s'était ralliée à la résurrection renacentiste du monde antique, au XVIIIe siècle, à l'esprit critique des encyclopédistes, au XXe siècle, à l'évolutionnisme et à la physique quantique, le IIIe millénaire posera une question anthropologique dans laquelle les classes dirigeantes n'auront ni la tournure d'esprit, ni la culture, ni l'intelligence prospective, ni le génie de l'interrogation qui leur permettraient d'y entrer: car il s'agira de comprendre la nature et la portée d'une question que seul un islam revivifié sera en mesure de faire débarquer dans la conscience politique de l'Occident, celle de savoir si la démocratie mondiale en tant que telle pourra se passer d'une transcendance qui lui serait propre, c'est-à-dire d'une "vie spirituelle" de la conscience. Que signifie la parole de Malraux: "Le XXIe siècle sera spirituel ou ne sera pas"? Comment Malraux aurait-il précisé en quoi l'athéisme est la condition même de la " vie spirituelle"? C'est ce que je tenterai d'examiner la semaine prochaine.

Le 11 septembre 2011
aline.dedieguez.pagesperso-orange.fr