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Domestication, apprivoisement et domptage politico-religieux

Par Manuel de Diéguez

Les premiers pas de l'Ecole de simianthropologie de Paris

 

La géopolitique de demain 

Tunis, Le Caire, Tripoli et demain, Damas, Rabat et Ryad: que de voyageurs contraints de monter dans le train en marche! Jamais le monde n'a poussé à ce point et l'épée dans les reins la science historique et la géopolitique à changer non seulement le regard que notre espèce tente de porter sur sa propre complexion, mais la méthode d'observation et d'analyse dont elle use afin d'apprendre à se connaître et à se comprendre.

L'idée d'étendre le champ de la science politique au globe terrestre est née sous Bismarck; mais cette discipline aussi nouvelle qu'audacieuse est aussitôt devenue un instrument du pangermanisme de l'époque. Puis la tentative de la rendre "objective" et "scientifique" l'a seulement conduite à se mettre subrepticement au service de l'empire anglo-saxon auquel l'atlantisme sert d'épicentre.

Du coup, il est apparu que les sciences humaines sont nécessairement superficielles et qu'elles n'ont pas moins besoin d'apprendre à se regarder du dehors que les théologies. Mais si vous prenez le recul de Micromégas, comment ne pas quitter le récit événementiel? Et pourtant, il faut bien éviter de couper le cordon ombilical entre la chronologie et le recul scientifique. Dans cet esprit, l'anthropologie trans-descriptive et néanmoins enracinée dans la texture de l'histoire observe l'humanité en son animalité spécifique, celle d'une espèce narcissique, spéculaire et cérébralisée à laquelle ses idoles servent de miroirs géants.

C'est dire que si la simianthropologie critique ne convainquait pas l'encéphale actuel du simianthrope de se soumettre au bistouri de l'évolutionnisme et de placer sa rétine dans la postérité chirurgicale de Darwin, jamais nous ne prendrions le tournant qui seul permettra à notre appareil visuel de modifier le globe oculaire de " Dieu " et de féconder la postérité cérébrale du mythe qui nous sert encore de miroir. Pour cela, ce sera progressivement qu'il nous faudra apprendre à répondre à la question suivante: "Quelle sorte d'animaux la meule du temps a-t-elle fait de nous?"

Notre ciel se rendra-t-il capable d'observer au microscope la boîte osseuse d'un animal en évolution? Nos sciences humaines seront-elles en mesure de conquérir, du moins en laboratoire, une distanciation réelle à l'égard de nos crânes et de leur contenu? Dans ce cas, tentons de mettre en observation les critères mêmes qui pilotent la boîte osseuse de notre prétendu créateur et vissons-nous à l'œil la loupe d'une science de la domestication à laquelle nous soumettons les "autres animaux", comme disait Salluste. Serait-ce la même que celle qui nous vassalise, nous aussi?

Le texte ci-dessous trace l'enceinte d'une problématique simianthropologique de la géopolitique qui nous permettra d'observer le lion de Juda, la panthère de Gaza et Israël en dompteur de cirque.

1- Les animaux et nous
2 - Phénoménologie de la socialisation simiohumaine
3 - L'apprivoisement
4 - Le domptage
5 - Israël en dompteur de cirque

1 - Les animaux et nous 

Une science de l'évolution de notre espèce qui se fonderait enfin sur une simianthropologie critique s'inspirerait nécessairement de la jonction de deux territoires appelés à se partager notre savoir historique et notre art de la politique confondus; car d'un côté, il nous faudrait réfléchir aux types de socialisation qui régissent les animaux, de l'autre, examiner les sources zoologiques du sacré au sein de l' humanité.

Nos frères inférieurs sont soumis à trois formes de pédagogie, la domestication, l'apprivoisement et le domptage.

Le chien a fini, sous notre férule, par devenir un animal domestique. L'obéissance de ce quadrupède à un maître permanent ou de passage emprunte désormais les formes et les contours de la docilité auxquels les diverses races de Médors servent de creuset: le chien de berger et le chien de chasse n'entretiennent pas les mêmes relations de confiance et d'amitié avec leur propriétaire.

La domestication se caractérise donc par une mutation foncière et irréversible du capital psychogénétique de la bête. Il faut qu'à la suite d'une longue et patiente éducation du loup une métamorphose de ses réflexes originels apparaisse. Pour que la meule de la coutume contraigne la nature à prendre à titre héréditaire la relève de la tradition un apprentissage multiséculaire se révèle nécessaire.

Toutes les espèces ne basculent pas définitivement de l'acquis dans l'inné: le chat n'est jamais qu'un animal apprivoisé. A ce titre, il nous appelle à le séduire de génération en génération. On l'achète à l'école des prébendes dont ce souverain juge avantageux d'accepter le marché. Mais ce corruptible-né ne change jamais de psychobiologie: il se vend à titre provisoire et toujours en échange de concessions immédiatement profitables à ses yeux. N'essayez pas d'en compter à un chat: ce félin soumet son vantard de maître à l'oscillation de ses comportements tour à tour conciliants et sauvages. Vous le verrez intéressé à bénéficier de son allégeance passagère, au plus offrant, mais il en pèsera la dépense. Je vous en conjure, Mesdames et Messieurs, ne vous y trompez jamais: la soumission fièrement consentie que ce faux domestique affiche quelquefois à votre égard est toujours bien calculée et le ronron cajoleur ne sera renouvelé que si vous le méritez. Puisque l'apprivoisement exige des compromis réfléchis avec le "mieux disant", l'obéissance du chat sera révocable par définition et seulement sur l'initiative d'un roitelet tellement autarcique que la nature l'a armé d'une noblesse inaliénable.

Le domptage est une forme d'apprivoisement en serre. Tout seigneur-né ne subit jamais qu'une forcerie artificielle, donc trompeuse. Le monarque sauvage ou féroce ne cède qu'à la peur du danger qui menace son indocilité et qui culmine sans cesse dans la terreur humiliante à laquelle l'homme au fouet soumet injustement les empereurs de la jungle. Le domptage du lion, du tigre ou de la panthère est une victoire inéquitable sur l'indépendance des grands carnassiers, mais une victoire de cirque - si le dompteur ne sauvait son honneur à se laisser quelquefois dévorer tout cru, la honte du dressage serait entièrement pour lui.

2 - Phénoménologie de la socialisation simiohumaine

Ces modèles de la servitude des animaux fréquentables ou d'un commerce dangereux présentent un fidèle décalque des avantages et des inconvénients de l'assujettissement, triphasé à son tour, de l'espèce simiohumaine à ses éducateurs, à ses acheteurs et à ses dompteurs. Comment les bénéfices actuels du chimpanzé rendu loquace par son évolution bizarre copient-ils les formes triplices de la socialisation à laquelle nous avons réussi à soumettre le chien, le chat et le lion? A l'origine, seule la théologie servait de moule pédagogique et de modèle éducatif à la socialisation artificielle et sans cesse à recommencer de l'Adam des forêts. La foi religieuse de certains peuples est visiblement devenue innée par l'effet de l'inculcation inlassable d'un aveuglement, donc d'un moulage multiséculaire du cerveau de la population à l'école de divinités tour à tour charmeuses et menaçantes.

Toute cléricature est faite pour façonner une mythologie doctrinale. Celle-ci se durcit de génération en génération dans les têtes, puis périclite sous la meule des siècles. L'homme est un animal dédoublé par un fantastique religieux fatigable et dont le joug se rend transmissible à l'école de la rigidification continue d'un récit fabuleux ; mais les narrateurs de l'insoluble finissent par tomber dans un amollissement cérébral qui préfigure l'évanouissement de leurs récits dans le vide de l'immensité. Longtemps l'homme a colloqué des interlocuteurs à son effigie dans l'espace; mais quand ils se sont vaporisés à l'extrême, leur insaisissabilité finit par décourager leurs adorateurs - à moins qu'ils ne s'incarnent en vous et moi pour deux ou trois millénaires.

Aujourd'hui encore, le Sicilien ou le Napolitain ignorent autant que faire se peut les miracles physiques réputés s'accomplir sur l'autel sanglant du sacrifice. Qu'on y assassine réellement une victime, qu'on en mange réellement la chair et qu'on en boive réellement l'hémoglobine - prodiges consécutifs aux paroles réputées métamorphosantes que le prêtre prononce à cet effet - autant de merveilles censées se produire corporellement sur les offertoires. Mais tout cela n'est nullement conçu, connu et réfléchi: c'est sans seulement s'en douter que les ensorcelés par des prodiges domesticateurs se laissent benoitement conduire au paradis ou précipiter sans trop rechigner ou avec une passivité exemplaire dans un enfer rôtisseur que le diable tient prêt jour et nuit à les accueillir, tellement leur capital génétique a reçu l'empreinte des châtiments codifiés et rendus torturants à titre héréditaire.

Mais de même que le petit de l'homme est un "chien du seigneur", comme on dit et qu'il s'initie aux arcanes du langage par l'oreille, mais perd sa capacité auriculaire d'apprendre à parler s'il ne se trouve placé en temps voulu dans l'environnement sonore que requiert impérativement sa nature, de même le cheval laissé à l'état sauvage au-delà du délai requis ne se laisse plus monter, se cabre et jette à terre l'audacieux qui tente de se cramponner à sa croupe. La domestication religieuse est une virtualité périssable et qu'il faut faire germer tout de suite ou se résigner à la jeter aux orties.

3 - L'apprivoisement

La seconde forme du façonnement durable du cerveau simiohumain repose sur l'apprivoisement au guichet d'une théologie, donc sur le type de négociation soutenue et sans cesse renouvelée qu'appelle le chat devenu le créancier de son maître; mais cette fois-ci, l'idole des débiteurs - chattes et matous - se montre résolument séductrice. Non seulement elle y met le prix, mais elle rend ses appas achetables et ses attraits désirables. Du coup, ses atouts sont rendus publics et elle les vend à l'encan. Il y faut des conversations serrées entre l'idole prévaricatrice et des créatures fort inégalement disposées à l'entendre. De leur côté, les futurs sujets du ciel se disputent entre eux sur l'art d'engager des pourparlers profitables avec un dispensateur fantastique de ses grâces dans le cosmos. Car tout Jupiter sue sang et eau à se rendre persuasif à crédit. Ecoutez les raisonnements conciliants, et les arguments adroitement agencés de sa dialectique de la grâce, prêtez l'oreille à l'éloquence de ses tractations avec une espèce chattesque en diable.

Car l'assemblée générale des candidats à l'immortalité de leur chair et de leurs ossements est habile à engager la controverse avec ses propres organes. Elle exprime les doutes les plus tenaces de son squelette et les arguments les plus griffus de ses pattes au vendeur sur parole de chats immortels. Tantôt leur multitude prétend que l'espace du ciel ne saurait suffire à la masse des chats qui, n'ayant existé que d'une génération à la suivante sur la terre, occupent d'ores et déjà la plus grande partie de l'univers sommital. Comment, demandent-ils, leur père cosmique rendra-t-il leur corps bondissant à tous les matous et à toutes les chattes déterrés et élevés dans les nues? Comment le seigneur suprême des félins apprivoisés s'y prendra-t-il pour rendre contemporains entre eux les chats de tout âge et de tout poil dont l'afflux accumulera sans répit les fourrures dans l'immensité? Certes, leur masse en provenance des villes, des villages et des champs de tout le globe terrestre ne sera pas soumise jour et nuit aux contraintes de la vie sur la terre; le dieu des chats aura pris le plus grand soin de les rendre insensibles au froid et à la chaleur. Le tout puissant et miséricordieux ne leur donnera ni à boire, ni à manger, afin de les préserver du péril d'une amaigrissement affreux ou d'une obésité malencontreuse; quant à la lanterne solaire, ils continueront d' exposer leur fourrure à ses rayons. Mais une nature demeurée généreuse sera bien inutile à des chats éternels. Et puis, des cieux dont les luminaires n'auront plus d'heure à marquer, quel renversement de l'ordre et de l'harmonie de l'univers! Mais quand la multitude intarissable des chats impérissables aura rempli l'étendue à ras bords, comment multiplier les montagnes, les rochers, les rivières, les mers et les rivages de l'immortalité?

A ces savantes observations des propulsés dans l'éternité, leur créateur répondra avec toute la vigueur de son éloquence. Vous le verrez monter en chaire, adjurer, supplier, menacer, cajoler, caresser. Mais comment expliquer à l'assemblée générale des ressuscités réticents le carrousel sans fin des prières, des dévotions, des agenouillements et de tout le cérémonial des chatteries célestes dont les "chiens du seigneur" n'avaient pas besoin, eux, de fatiguer leur cerveau domestiqué d'avance?

Mais quand l'apprivoisement cérébral des chats a besoin de se montrer charmeur pour convaincre, le discours cajoleur de leur souverain n'en demeure pas moins fort ressemblant dans son ciel à celui qu'il adressait aux rampants du salut et de la rédemption sur cette terre; simplement les nouveaux-venus de la foi veulent se trouver patiemment instruits du contenu de la théodicée générale à laquelle ils feront allégeance dans leur intérêt bien compris. L'hérétique est un chat à circonvenir cérébralement; il faut lui tendre un râtelier de logicien.

4 - Le domptage 

Encore et toujours à l'instar de l'archétype animal, le domptage simiohumain présente le troisième moule de la socialisation par le sacré dont les exploits de cirque auxquels notre espèce se livre dans le ciel nous ont présenté les modèles. Cette fois-ci, le César des nues s'est fâché. Hâtez-vous de vous mettre à l'abri de ses éclairs et de sa foudre. Voyez les déchaînements du terroriste de la piété, observez l'épouvante bien ajustée féconder les signes de la dévotion que les dompteurs obtiennent des lions et des tigres. Au terme d'un long dressage, les fidèles bondiront à travers des cerceaux enflammés, les saints s'assiéront en chien de faïence sur des plots de bois sec, les futurs immortels se plieront à tous les exercices requis pour l'obtention de leur salut éternel.

Ici encore, c'est au cœur de la zoologie qu'il faut chercher les exemples d'une anthropologie scientifique du sacré. Prenez un éléphant à l'état sauvage; puis observez-le menacé par une horde de gnomes dansants autour de lui. Ils l'encerclent de torches enflammées; puis ils se montrent tout subitement charitables au point de multiplier jour et nuit leurs petits appâtements. Le pachyderme se laisse tenter; et l'on voit le Titan corrompu en venir à préférer le confort alimentaire qu'une tribu de nains lui tend à pleines mains au silence et à l'étendue majestueuse de la brousse.

De même l'espèce simiohumaine en cours de cérébralisation croit avoir découvert dans le néant un créateur invisible du temps et de l'espace dont l'art grossier de brandir les épouvantes posthumes de l'enfer et les délices d'une vaine éternité la laissent pantoise. Loin de la jungle où campaient les chimpanzés criards, le dressage de l'animal confessionnel demeure encore de nos jours et sur la planète entière le modèle principal de la domestication, de l'apprivoisement et du domptage d'Adam.

5 - Israël en dompteur de cirque 

Tentons maintenant d'observer, la loupe à l'œil, les applications de ces premiers modèles de la domestication politique, donc de l'histoire tour à tour vassalisatrice et prometteuse du printemps arabe tel qu'il se déroule sous nos yeux.

Israël tempête, piétine et danse en vain autour de l'éléphant enfermé dans l'enceinte des affamés de Gaza. Mais impossible de faire bondir le prisonnier à travers le cerceau de feu des idéalités que lui tendent ses despotes sacrés. Le peuple palestinien est un fauve tellement sauvage et féroce qu'il refuse de monter sur les tabourets à coussinets de velours que ses dompteurs présentent au géant dans le cirque qu'on appelle désormais la scène internationale. Pourquoi le mammouth résiste-t-il aux fouets claquants des théologiens de la démocratie mondiale? Faut-il juger son entêtement non domesticable, faut-il faire maigrir l'indocile, faut-il droguer son corps et son esprit, faut-il lui inoculer les stupéfiants les plus dormitifs de la conscience universelle? A l'instar du lion ou du tigre, jamais Gaza ne se mettra à l'école des pitances de la "Justice" et du "Droit" du roi des singes.

Voyez comme les diamants de sa Liberté font resplendir ses crocs. Gaza ne fera qu'une bouchée des contrefaçons de sa souveraineté que les prêtres de la démocratie bancaire lui tendent à travers les barreaux de sa cage. Décidément, si la crinière du lion de Juda n'est pas caressable, la panthère et le léopard de Gaza sont griffus.

Le 28 août 2011

aline.dedieguez.pagesperso-orange.fr