La logique interne de la politique de la Liberté

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Par Manuel de Diéguez

1 - Les chemins de la raison
2 - Ne jouez pas au plus malin avec l'Histoire
3 - Qui trahit sa foi ?
4 - Les despotes de l'universalité
5 - Une philosophie de l'esprit
6 - Funérailles
7 - Qu'allons-nous faire de Dieu ?
8 - "Les peuples se lèvent au nom des valeurs supérieures. Aidons-les" (Jean-Luc Pujo) (*)

1- Les chemins de la raison

Imaginez un instant seulement que les monarchies de droit divin de l'Europe de 1789 auraient condamné d'un seul cœur et d'un seul esprit l'ordre de Louis XVI de faire évacuer par la force armée la salle des délibérations de l'assemblée nationale, qui réunissait pour la première fois les " trois ordres ", imaginez un instant seulement que la police catholique aurait soudainement applaudi à tout rompre au cri de Mirabeau: "Nous ne sortirons d'ici que par la force des baïonnettes", imaginez un instant seulement que la Sainte Alliance des rois choisis par le ciel aurait subitement fait chorus avec la continuation de la chorale républicaine dans la salle du jeu de paume, qui réunissait derechef les représentants de l'aristocratie, du clergé et du tiers Etat. C'est ce qui est arrivé mutatis mutandis avec la condamnation de Bachar el Assad par le même roi d'Arabie saoudite qui avait aidé ses co-religionnaires du Yémen et de Bahreïn à écraser férocement le soulèvement démocratique du "printemps arabe" dans leur pays.

Au spectacle de la profession de foi nouvelle et forcée d'un souverain musulman terrifié par la condamnation mondiale d'un islam au canon, on mesure le chemin parcouru en vingt-deux décennies par la religion de la Liberté. Si le pacte d'une alliance éternelle que les principes démocratiques et l'autorité du suffrage universel ont conclu avec la ratification parallèle de la liberté de conscience religieuse et de la liberté politique, si ce pacte, dis-je, avait aussi universellement triomphé et avait à ce point retenti d'une seule voix et d'un même élan sur toute la planète en 1183, le concile de Vérone n'aurait même pas tenté de fournir ses arguments et de dicter son chemin à la sainte Inquisition. Mais vous ne disposez encore ni des instruments d'observation de l'encéphale des grands stratèges de la géopolitique, ni du microscope de la simiantropologie de l'histoire de notre espèce qui vous permettraient d'éclairer le présent et l'avenir d'un printemps arabe en guerre sur le double front de la guerre et du mythe. Essayons donc de déjouer les pièges conjoints dans lesquels les monarchies religieuses et une démocratie semi cérébralisée vont essayer de vous faire tomber.

On sait que l'Inquisition fut rétablie sous Louis XVIII en 1814, et qu'elle ne fut derechef et officiellement abolie qu'en 1834, quatre ans après la Révolution de 1830 - ce que rappelait encore le très laïc "Nouveau Petit Larousse illustré" de 1951. Mais, sans l'artillerie du Saint Office, Talleyrand aurait-il pu, en 1815, mettre les monarchies de droit divin en demeure de paraître honorer les dogmes de leur propre théologie concernant la légitimation des Etats à la voix de leur ciel et qui contraignaient, par conséquent, tous les trônes d'Europe de feindre saluer bien bas l'autorité inaliénable du sacre de Louis XVIII? Seul l'athéisme aurait pu faire obstacle aux retrouvailles diplomatiques de la France avec la solennelle profession de foi de la religion catholique, apostolique et romaine.

Mais puisqu'il y a deux siècles, la Sainte Alliance se voyait déjà interdire de tenir rigueur aux Gaulois d'avoir chu, depuis 1789, dans une "hérésie" sans remède, on verrait de nos jours un évêque d'Autun de la démocratie mettre en demeure les monarques de l'islam actuel de " pardonner " sa défaite sur la scène internationale au "printemps arabe" dans le cas où celui-ci serait vaincu. C'est dire à quel point la situation se trouve inversée: ce sont les défenseurs d'un Coran orthodoxe et conservateur qui se trouvent réduits et à légitimer d'avance les " relaps " et " renégats " de l'islam démocratique à venir, et cela au nom même des adeptes les plus ardents de la lettre du Coran et du ritualisme musulman le plus vieilli.

2 - Ne jouez pas au plus malin avec l'Histoire 

Je convie la jeunesse arabe à s'initier au premier théorème d'une science politique lucide, donc sans illusions, laquelle vous commande instamment de ne pas mêler vos opinions concernant la droiture morale des individus et votre appréciation de l'honnêteté intellectuelle de l'esprit civique dont ils se réclament à titre privé, d'une part, avec la pesée objective et critique des calculs stratégiques qui guident les manœuvres de Machiavel sur la scène internationale d'autre part. Il serait irrationnel de tomber tête baissée dans une confusion infantile entre des règles du jeu non confusibles et qui commandent des échiquiers différents. Henri IV était-il sincère à se convertir au catholicisme ? N'en croyez pas un mot: ce faux adepte du dogme de l'eucharistie avoue tranquillement que "Paris vaut bien une messe". Cynisme ? Sachez que la politique repose sur des actes proprement politiques et que c'est d'eux seuls qu'il vous faut apprendre à peser la pertinence.

Pourquoi le roi d'Arabie saoudite s'est-il entendu avec Washington et Londres afin de se placer à leurs côtés sur l'échiquier du seul avenir mondial ouvert à l'islam politique en ce début du XXIe siècle ? Parce qu'il a retenu la leçon de Gorbatchev, qui a cru sauver l'utopie marxiste s'il sacrifiait le mur de Berlin et s'il laissait Helmut Kohl réunifier l'Allemagne - mais ses espérances au petit pied n'ont recueilli que 1% des voix du suffrage universel à l'heure où il s'est imaginé que les décombres du piétisme prolétarien de Lénine le porterait à la tête de l'Etat. Puis Ryad a retenu la leçon de Charles X, qui avait cru fonder la Restauration sur le retour au culte de la Sainte Ampoule et qui a été balayé quatre ans plus tard par le réveil en sursaut de la Révolution de 1789. Puis le fidèle d'un Coran du Moyen Age a retenu la leçon de Louis-Philippe, qui avait cru jouer habilement au roi bourgeois sous son parapluie et son haut de forme et qui a rencontré sur son chemin une démocratie sortie de dix-huit ans d'un long sommeil.

Les Al Saoud ont conquis l'Arabie le sabre à la main. Depuis plus de quatre-vingts ans, quarante frères et demi-frères de cette dynastie se succèdent au pouvoir. Mais en 2005, le peuple s'est vu autorisé à élire la moitié des conseillers municipaux. La population ne paie pas d'impôts, ce qui, se dit-elle, vaut bien une messe. Le sexe faible ne fait pas partie du corps électoral. Ce "problème" sera étudié quatre ans durant - il reste qu'il est posé. Si vous criez à l'hypocrisie religieuse, sachez qu'en théologie il n'y a pas de mauvaise foi. Il s'agit seulement, si je puis dire, de paraître entrer dans les vues stratégiques de la divinité et de percer ses derniers secrets, lesquels ne sont impénétrables qu'en proportion des obstacles qu'ils rencontrent sur le terrain, et qu'on contourne ou retarde habilement à les reléguer dans l'inconnaissable.

Mais la leçon à tirer des habiletés politiques d'Allah et de leurs usagers est limpide: le roi Abdallah s'est amputé à jamais du droit de sa religion de tirer au canon sur aucun peuple arabe et les milliards de dollars dont il arrose les défenseurs de la charia en Occident et au Moyen Orient lui sauteront jour après jour à la figure. Mais sur la scène internationale, la manœuvre va plus loin encore: le pacte avec Washington et Londres empêchera le monde musulman de demain de se prosterner devant un éventuel Napoléon III de l'islam, parce que dès aujourd'hui, aucune conspiration extérieure ne réussirait à jeter dans les rues des plus grandes villes du pays des masses de centaines de milliers de Syriens pauvres et fervents: ce sont les innombrables laissés- pour-compte des sociétés qui font les révolutions, et rien n'arrêtera leur marche.

3 - Qui trahit sa foi ? 

A l'heure d'un risque immense, celui de la chute du monde arabe tout entier dans un régime policier, le calcul de Ryad est politique. Il aurait été suicidaire de se ranger derrière les Kadhafi et les Assad à l'heure où l'avenir spirituel de la religion musulmane est en jeu. De plus, ces deux dictateurs se gardent bien d'invoquer le Coran : ils n'ignorent pas que le fanatisme théologique des Torquemada est étranger à l'islam et qu'ils ne combattent que pour rester au pouvoir. C'est pourquoi la Russie a condamné à son tour et dans son principe la répression d'une révolution démocratique qui, pour l'instant, demeure entièrement étrangère à la séparation radicale de l'Eglise et de l'Etat et à l'enseignement, dans les écoles publiques, de l'histoire mondiale des progrès de la raison de Voltaire à nos jours. Mais Mahomet crie à la face du monde qu'il ne s'appelle pas Robespierre et que son génie ne renvoie pas aux myopes de la Terreur.

Ne reprochez donc pas leur hypocrisie politique et religieuse en quelque sorte innée à ceux de vos rois qui feindront de confesser le sacre de la présence dite "réelle" de la Liberté sur les autels d'un républicanisme mondial contrefait. Seuls les Ravaillac s'imaginent qu'il faut croire à la sainte transsubstantiation moléculaire du pain et du vin de la messe en chair et en sang de l'Histoire pour faire un bon roi de France. Vous êtes les catéchumènes de la géopolitique, non les confesseurs du credo des théologiens de l'Histoire. Mais si vous deviez demeurer dans l'ignorance du contenu anthropologique et politique des mythes sacrés, jamais vous n'aurez en mains les clés de l'histoire du monde, parce que notre évolution a fait de nous une espèce onirique, de sorte que si nous ne disposons pas d'une science de nos songes sacrés, nous ne savons rien.

A ce titre, le roi Abdallah a fait exploser, qu'il l'ait voulu ou non, le quartier général de l'islam du Moyen Age. Vous remarquerez que la ligue arabe ne s'y est pas trompée. Si elle a aussitôt emboîté le pas, c'est parce qu'il était vain d'aller défendre les frères palestiniens avec des vêtements tachés de sang à l'assemblée générale des Nations-Unies à New-York en septembre 2011.

A vous de veiller à ce que l'édit de Nantes de l'islam ne soit jamais révoqué, parce que la religion musulmane ne gagnera pas avec l'arme du fanatisme religieux dans sa giberne, mais par la force du glaive sur le terrain. Ce n'est pas vous, c'est la démocratie mondiale qui trahit sa foi au Moyen Orient.

4 - Les despotes de l'universalité 

C'est dans cet esprit que je vous signale les périls nouveaux et immenses que vous allez rencontrer sur l'Océan de l'Histoire où s'affrontent deux géants, le glaive et le sacré. Car le culte même que la démocratie mondiale rend à ses propres simulacres peut vous faire tomber dans l'abîme d'une naïveté aussi scolaire que la précédente.

Je vous en conjure, mes amis, ne vous laissez pas tromper par le sceptre et le joug du nouveau royaume des cieux, celui de la démocratie que l'Amérique se forge sur la plus vieille enclume du monde, celle des servitudes dont le genre simiohumain souffre à titre immémorial, je vous en conjure, ne laissez pas se perpétuer à vos dépens les formes éternelles de la tyrannie auxquelles les nains nouveaux de la politique vont tenter de vous soumettre, je vous en conjure, ne vous laissez pas égarer par les vêtements séraphiques dont se parent une Justice et une Liberté plus tartuffiques que jamais, je vous en conjure, ne laissez pas le langage d'un nouvel empire de la délivrance vous accabler d'une vassalité seulement mieux cachée et devant laquelle votre génération aura été dressée à son tour et dès l'enfance à s'agenouiller, je vous en conjure, méfiez-vous des Pygmées de la Vérité et du Bien qui ont gravé le mot Liberté sur leur bannière et qui vous placeront sans seulement que vous vous en doutiez sous le joug d'un despotisme universel.

Je vous mets en garde contre le dangereux esclavage dont les démocraties catéchisées à leur propre école menaceront votre initiation à la politique: les faux apôtres de la liberté vous diront, le cœur sur la main, qu'il vous faut un drapeau par région, par canton, par village, par tribu, les faux apôtres de la République lèveront les yeux au ciel de la Justice et du Droit, mais leur ambition réelle demeure de régner jusque sur vos cailloux, les faux apôtres de 1789 vous sermonneront au nom de l'universalité de leurs dévotions bien récitées, mais leur foi ânonnée les rendra aussi stratosphériques que votre Allah d'hier, qui avait renoncé à s'occuper nommément de chacun d'entre vous. Le risque est grand que vous vous précipitiez dans les fers d'une nouvelle Sainte Alliance entre vos guetteurs et vos chasseurs, celle qui allumera les cierges de la sainteté des démocraties, celle qui chantera à tue-tête les droits du mythe de la Liberté sur toute la terre habitée. Si vous ne corsetez les chantres à gorge déployée de la démocratie, elle empruntera les couleurs d'un caméléon planétaire et elle sèmera la démocratie parmi vous comme on jette du grain aux poules.

5 - Une philosophie de l'esprit

Voyez, mes amis, le petit Kosovo et sa microscopique Liberté nationale. C'est à jamais que ses pauvres hectares sont occupés par la base militaire américaine la plus gigantesque des Balkans. Voyez la malheureuse Yougoslavie dépecée pour longtemps au seul nom d'une indépendance dont les autels regorgent de vaines offrandes au dieu Liberté. Voyez l'Irak tronçonné au nom d'un empire universel de la Démocratie. Voyez l'unité politique de la France menacée pour la gloire d'un empire étranger. Voyez, l'Europe tout entière occupée par cinq cents garnisons incrustées depuis soixante cinq ans par un importateur triomphal de la Liberté à ses vassaux prosternés!

Si votre "printemps arabe" ne retenait pas ces rudes leçons, ce serait la civilisation musulmane tout entière qui se ferait voler ses plus beaux lauriers, tellement les fruits de sa victoire lui seraient dérobés, tellement l'islam se verrait leurré par des théologies qui paraissaient à bout de souffle depuis plus de trois siècles sur le continent européen. Certes, vos roitelets de l'or noir n'étaient que les otages consentants d'un empire vassalisateur et qui les spoliait des richesses de leur sous-sol, certes vos valets du dollar pratiquaient un culte doublement humiliant, l'un à leur servitude politique, l'autre à un Allah des vassaux, certes, leur Coran à deux faces dictait le missel de leur piété pétrolière au ciel et à la terre du prophète. Mais si votre liberté installait maintenant sur le trône du monde un roi des démocraties dont la couronne des faux délivreurs vous écraserait plus durement encore, vous n'auriez que changé de livrée dans le ciel et ici bas, tellement les esclaves d'un empire de la "Liberté", de la "Justice" et du "Droit" portent la même défroque de la domesticité que les serviteurs d'un empire dont la légitimité frelatée avait seulement remplacé les glaives du temporel par les glaives d'en-haut.

Sachez que l'heure du jugement dernier approche : en septembre, le peuple palestinien saura, par la voix de l'Assemblée générale des Nations-Unies si le roi Abdallah est le Louis-Philippe américain de la démocratie mondiale et de droit divin de notre temps ou le préfigurateur de l'islam de la liberté, en septembre, vous saurez que votre véritable apostat s'appelle Muhammad. Cherchez-le.

6 - Funérailles 

Et maintenant, qu'attendent l'Europe et le monde du réveil de votre civilisation? Que vous remettiez en marche la planète des âmes. Nous sommes les oubliés de l'intelligence, nous sommes les délaissés de la Liberté. Depuis que nous avons vaincu le nazisme et le stalinisme, nous sommes descendus de marche en marche du piédestal sur lequel nous nous étions hissés. Pourquoi avons-nous perdu notre sceptre jour après jour? Pourquoi avons-nous vu la liberté que nous avions replacée sur les fonts baptismaux de l'intelligence se dégrader et s'asservir entre les mains d'un maître étranger? Pourquoi le trophée de la liberté que nous avions cru reconquérir est-il tombé en poussière entre nos mains ? Pourquoi sommes-nous devenus les narrateurs de nos petits soucis et les récitants de nos petits ennuis ? Pourquoi le souffle de nos romanciers s'est-il épuisé, pourquoi la voix de nos poètes s'est-elle éteinte, pourquoi le génie tragique a-t-il déserté notre théâtre, pourquoi nos agonies sont-elles trop vaines pour le pinceau de nos peintres, le ciseau de nos sculpteurs et l'oreille de nos musiciens, pourquoi notre victoire de 1945 a-t-elle tué l'Europe des intelligences et des cœurs? A nous de vous enseigner les secrets d'une Liberté qui s'est desséchée entre nos mains, à nous de vous éclairer des derniers feux de notre lucidité, à nous de vous enseigner le secret du pourrissement des civilisations.

Sachez donc que la Liberté n'est pas un héritage, que la Liberté n'a pas de propriétaires, que la Liberté ignore les administrateurs et les gestionnaires. Nous avons cru recevoir la Liberté des mains d'un délivreur, d'un donateur et d'un vainqueur généreux; mais son sceptre s'est bientôt hérissé de pics et de crocs. Nous sommes devenus les ordonnateurs des pompes funèbres de la Liberté du monde. Voyez comme tout ce qui tombe entre nos mains d'esclaves se dissout, voyez comme elles dépérissent, les fleurs que nous tentons de cueillir, voyez comment les cinq cents places fortes du donateur de notre Liberté qui occupent notre sol ont fait de nous les orchestrateurs des funérailles de notre civilisation.

7 - Qu'allons-nous faire de Dieu ? 

Notre libérateur s'est armé des pics et des fourches de son mythe de la Liberté et du nôtre confondus. Comme son sceptre et ses lauriers nous narguent sur nos terres ! Il n'est pas de glaive plus pesant que celui d'une Liberté qui nous met sous tutelle, il n'est pas de harnais plus lourd que celui sur lequel les emblèmes de la Liberté sont gravés.

Mais notre maladie est plus cruelle encore que celle de la vassalité dont notre Liberté porte la couronne. Nous avons perdu la tiare de nos élévations. Nous ne sommes plus des animaux ascensionnels, nous rampons sur la terre, nous faisons de notre Liberté le licol de notre raison, nous tenons par le bride un asservissement qui nous procure notre fourrage. Ce sont nos picotins que nous broutons sous le heaume de notre Liberté. Nous avons perdu notre âme en chemin. La Liberté qui roule carrosse à nos côtés est un produit d'importation, la Liberté charrie nos victuailles au milieu des ruines du génie de l'Europe.

Amis arabes, nous avons besoin de vous pour libérer nos chevilles de leurs chaînes. L'histoire des civilisations est une affaire de lacets à desserrer. Avec la Renaissance, nous avions retrouvé la mémoire et nous avons repris un élan que quinze siècles avaient interrompu sous la férule d'un souverain sourcilleux du cosmos. Alors nous avons jeté dans la poussière les attributs de notre dernier Jupiter. Mais quand le feu eut ravagé ses temples et réduit en cendres ses écrits, pourquoi cet incendie n'a-t-il pas fait prospérer notre Liberté ! Pourquoi ne sommes-nous pas devenus à nous-mêmes un grand arbre dont les branches seraient montées jusqu'au ciel ? Parce que l'Europe a péché contre son propre génie. Quelle incohérence d'abattre un Dieu si le trône sur lequel nous l'avions assis, nous ne voulons pas le connaître!

Nous avons cru que nos dieux étaient morts tout seuls et de leur belle mort, comme s'ils n'étaient pas nos racines, comme s'ils ne descendaient pas dans les entrailles de la terre, comme si nous n'avions pas le devoir de chercher leur cadavre, comme si leur squelette n'était pas le nôtre. Pourquoi l'Europe des décombres a-t-elle été prise de peur, pourquoi n'a-t-elle pas appris à se regarder dans le miroir de ses dieux morts ? Aurait-elle craint d'y autopsier le législateur, le moraliste, le sacrificateur, le guerrier, le tueur ? Pourquoi avons-nous assassiné notre Dieu sans seulement songer à nous mettre en apprentissage à l'écoute de sa tombe?

Certes, nous avons goûté quelques instants la saveur de notre liberté; mais cette pauvresse nous a laissés dans l'ignorance de ce que nos dieux nous auraient appris de nous-mêmes si seulement nous avions eu le courage de scruter leur charpente. Et maintenant, notre Liberté d'infirmes nous interdit de nous connaître à l'école de nos idoles trépassées et portées en terre ; et maintenant, c'est sous le joug de notre fausse liberté que notre délivreur d'outre-Atlantique nous a placés. Croyez-vous que ce barbare nous aurait vassalisés en un tournemain si nous l'avions précédé d'un siècle dans la connaissance de l'humanité?

8 - " Les peuples se lèvent au nom des valeurs supérieures. Aidons-les (Jean-Luc Pujo) (*)

Amis arabes, nous sommes à l'aube de la seconde Renaissance. A vous de prendre le relais d'une civilisation en panne du "Connais-toi" socratique qui pilotait notre civilisation. Vous êtes la nouvelle jeunesse du monde - à vous d'assurer la relève d'un humanisme demeuré bouche bée devant un trésor immense, celui des faux dieux qui ont servi de guides et de miroirs à l'humanité. Voyez à quel carrefour l'islam à venir et l'Europe de la résurrection de la pensée sont appelés à se rencontrer: alors que notre pauvre Liberté a fait de nous les serviteurs d'un empire étranger, votre foi tournée tout entière vers la lecture du Coran vous a interdit de chercher le Dieu que vous êtes à vous-mêmes en esprit et au plus secret de vos cœurs.

Mais quelle source de la vie spirituelle et quelle source de la pensée que deux civilisations dont chacune appelle l'autre à boire à la source de vie qui lui manque ! L'une nourrira les âmes, l'autre meublera les têtes. Notre collaboration secouera un seul et même joug, celui de l'ignorance et de la peur. C'est la terreur de penser qui nourrit votre paresse, c'est la terreur de nous connaître qui nourrit la nôtre.

Apprenons en commun à observer de l'extérieur un quadrumane appelé à devenir l'homme. Pour cela, observons la double négligence qui, d'un côté régit les civilisations en attente de leur avenir intellectuel, de l'autre les civilisations passives et résignées. Comment secouer cette servitude partagée? En suppliant l'étoile à la lumière de laquelle la politique internationale nous apprendra l'art de naviguer sur notre minuscule astéroïde. Cette étoile sera celle de l'alliance du cœur vivant de l'islam avec la raison à féconder de l'Occident. Si vous tenez nos faux prophètes de la Liberté par la bride, nous marcherons ensemble, vous vers les profondeurs où veille la pensée, nous en direction de notre future humilité, celle de chercher la cachette du dieu de Caïn et du dieu d'Abel. Mais si vous escaladiez les nues des démocraties imaginaires comme la foi coranique vous transportait au septième ciel d'Allah, jamais nous ne deviendrions la voûte stellaire du monde.

(*) « Méditerranée, noeud de civilisations ! Pour un appel conjoint aux peuples Arabes et Européens », par Jean-Luc Pujo

Le 21 août 2011

aline.dedieguez.pagesperso-orange.fr