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La philosophie théorique

Quand on écrit un logiciel c'est parce qu'on a un plan dans la tête, contrairement à quand l'humanité construit son système social.

C'est seulement à force de pratique dans la réalisation de choses qui suivent un plan qu'on devient un théoricien du changement. Cette discipline est capable de prédire les façons dont la réalité peut s'écouler dans le moule de la mentalité.

Quand on assiste à changement de paradigme on ne se rend pas compte qu'on est en train d'assister à un changement de paradigme, puisque l'endroit d'où part l'observation pensive n'est pas celui d'où elle devrait partir puisque précisément le but de la réflexion est de trouver l'endroit d'où la réflexion doit partir.

Quand on assiste à une révolution, je veux dire, pas une révolution historique parce que c'est trop énorme pour pouvoir être contemplé de loin, mais une simple révolution systémique dans l'évolution d'une petite mécanique encerclée par une solide connaissance, déjà à petite échelle on peut s'amuser à s'apercevoir le schéma, du truc qui se relève à 90°.

Ou comme si le sol allait passer du sol à un des quatre murs autour, et que cette surface sur laquelle tout est bien distribué doit aller se distribuer sur une autre surface.
Il s'agit véritablement d'une migration, une diaspora des idées qui se déroule dans le monde immatériel, et donc dans la réalité.
Elle laisse derrière elle des vestiges vidés de leur attrait.

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Quelle que soit son organisation la société humaine connaît et possède des buts (c'est donc un peu injuste de dire que le système social évolue aveuglément). Et le plus souvent elle s'est organisée, même inconsciemment, pour que ces buts puissent être réalisés. Dans les premières civilisations, ce qui était fédérateur était d'avoir pu distribuer l'eau dans tous les coins de la ville, permettant ainsi que les habitants associés à cet ouvrage d'urbanisme puissent y vivre.
Alors les fontaines d'eau claire signifiaient toute la société humaine.

Pour que l'urbanisme puisse répondre aux diverses agressions naturelles parmi lesquelles l'usure normale, la poussière qui s'accumule, le béton qui craquelle, on sait déjà qu'une grande partie de l'activité globale est tournée vers le simple entretien de ce qui existe déjà. Une autre partie est consacrée à l'extension, et une autre veille à sa préservation sur un plan immatériel.

Par analogie mais sans vraiment s'éloigner du sujet, on peut dire que les scientifiques ou les professeurs travaillent à ce qu'on appelle l'extension de la civilisation. Les militaires travaillent à la conservation de son intégrité dans la forme connue et avec les paradigmes les plus ancrés. Et la masse de toute la population en générale, prise dans l'étau d'un quotidien dont il faut se sortir, participent au dépoussiérage du système, c'est à dire à son maintient de sa stabilité.

Quelle que soit l'organisation humaine il s'agit toujours de produire certains effets qui sont parfaitement constants, tels qu'éduquer les jeunes, s'occuper des vieux, et produire une culture qui anime et donne de la profondeur aux conversations.

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Mais toute mécanique en évolution répond aux mêmes lois qui sont le reflet du meilleur destin possible, lois parmi lesquelles on a au moins pu détecter celle de la discrétion entre les échelles. Les échelles de mesures sont discrètes, ou discontinues, et il n'est pas « logique » de se figurer une évolution qui se résume en une ligne droite.
Tout simplement, au sein de n'importe quel cadre d'analyse, on constate que la progression des techniques, qui découle de l'envie constante de se faciliter la vie, d'améliorer la qualité, d'augmenter la vitesse, bref de tout faire tendre vers l'instantanéité, suit une courbe logarithmique inversée : c'est de plus en plus difficile.

Au début les progrès sont fulgurants et massifs, ils résolvent de graves lacunes, permettent de définir beaucoup plus nettement le champ évolutif qui se trame devant soi, les choses sont balbutiantes et grossières mais emplies d'énergie positive !

Et à la fin évidemment, les rectifications, ajustements, l'entretien, toutes les opérations évolutives sont de moins en moins significatives, en fait elles deviennent très nombreuses et très peu importantes. Les rares fois où on assiste à des changements notables seront le fruit du cumul d'un très grand nombre de nécessités de progrès qui auront convergées suffisamment pour faire se cristalliser un nouveau protocole.

Mais pendant ce temps une autre évolution se trame. Pendant que, sur la surface première on voit un horizon de plus en plus lointain et inaccessible, dont on a une connaissance de plus en plus documentée, mine de rien on se retrouve devant l'obligation d'adopter des paradigmes novateurs si on veut produire les descriptions les plus saillantes, précises et véridiques de la réalité qu'on observe.

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Déjà avec ces simples descriptions des différents états d'un système, du début à la fin de n'importe quelle évolution, on peut, en observant notre propre société, identifier ce qui appartient à des débuts de cycles et ce qui appartient à des fins de cycle. On peut aussi facilement trouver des endroits où on observe comme les anciens cycles se sont endormis lentement pour laisser réapparaitre d'autres nouveaux cycles qui n'ont rien à voir, et dont on ne peut que supposer le parenté avec les anciens.

Sachant cela il n'est pas superflu d'envisager un avenir pour l'humanité que nous ne sommes pas mêmes capables d'imaginer ; c'est en cela qu'il est possible de dire qu'elle avance à l'aveugle.

Marcher à l'aveugle constitue un danger parce que on ne sait pas où on va mettre les pieds et donc, si on va ou pas mettre le pied sur un truc mortel pour toute la civilisation, de sorte qu'elle-même soit l'objet d'un endormissement pour réapparaître plus tard sous une autre forme.

Cette crainte invite donc les penseurs à forcer leur lanterne à aller révéler les aspérités du terrain sur lequel nous naviguons (et quand ils reviennent avec l'air effrayé en agitant leur lanterne pour montrer comment ils ont pu voir dans le noir, personne ne les croit).

Il y a plein d'endroits dans la société à plein d'échelles différentes qui en sont au début ou à la fin de leur cycle évolutif, avant de soudainement changer de structure et repartir avec une énergie nouvelle.

Et il ne faut pas être sorcier pour ressentir dans la société actuelle l'impression de fin d'année scolaire que ressentent les écoliers quand arrive le moins de juin, quand la discipline se dissipe, que les bouquins sont usés et connus, quand l'autorité et l'ordre n'arrivent plus à contenir les délires imaginatifs...

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La société dans laquelle vivent les gens est devenue une autre société que celle dans laquelle il faudrait vivre pour y mener les activités qu'on y mène. Il faudrait que les gens soient soucieux à plus de 80% d'eux-mêmes, que la lumière de leur comprenette n'éclaire pas plus qu'à quelques mètres autour d'eux, que leur insouciance et leur égoïsme soient prédominants, qu'ils n'accordent aucune foi aux conséquences néfastes de leur actes hors de leur champ d'intérêt étroit, pour qu'on puisse vivre dans une société où tout dépend tellement des riches, qui choisissent ce qui doit exister ou non, qu'il faille à tout prix les entretenir et leur donner tout ce qui est possible à posséder (et même ce qu'il n'est pas possible de posséder).

L'état de fait serait tel qu'il apparaîtrait inamovible et les petites gens se regarderaient en disant « qu'est-ce qu'on peut y faire ? C'est comme ça ! », avec leur plus belle humilité.

Les rares personnes à avoir étendu leur éclairage sur un lointain futur pouvaient entrevoir les objectifs de cette société industrielle, qui étaient d'apporter la justice au plus grand nombre, en observant la méthode produite par le fonctionnement, à savoir que les objets précieux devenaient tous de plus en plus populaires, à l'image de la fontaine primordiale qui jaillit du néant et s'écoule sur toutes les couches de la société.

Au fur et à mesure du temps on observait que les biens de « consommation » devenaient de plus en plus accessibles, et l'humanité s'est félicitée, avec raison, de cette formidable abondance, qui est le fruit d'un système fraîchement né, s'appliquant ici à une grande échelle.

Puis évidemment le courant s'est inversé et les faillites ont augmenté, et on s'est alors posé des questions car après tout le fonctionnement du système était parfaitement conventionnel et égal à lui-même.

Il est faux de dire qu'il y a des choses qui ne vont pas dans le système actuel, car même en poussant sa sophistication jusqu'à la plus belle perfection, tout ce qui aura pour référence une surface sur laquelle les gens n'habitent plus n'aura de cesse de les persuader de l'inanité du système.

Aujourd'hui, à cause de l'augmentation fantastique des canaux informatifs qui relient les gens (ce qui se serait produit même sans informatique, mais en beaucoup plus longtemps) on ne peut plus se contenter d'un système qui fonctionne « pour le plus grand nombre », surtout que ce nombre est très variable, et que cette grandeur est très relative ! On sait d'instinct qu'un système pensé d'office pour produire la justice pour tous n'aura rien de compatible avec le système actuel.

Cette incompatibilité est très notable car finalement tout dans la société, à toutes les échelles, y compris dans la psychologie, on se contente de ce qui est majoritairement vrai mais pas absolument vrai.
Je ne suis même pas sûr que dans l'esprit d'aujourd'hui il y ait un quelconque amour pour ce qui est absolument vrai. Cela paraît même dangereux, comme sacrilège, (comme les prêtres du moyen-âge de glace mentale nommaient tout ce qui était inconnu de leur scolastique). Sauf que là c'est pour fuir le moyen-âge qu'on a résolu de ne rien prendre dans l'absolu, du moins pas avant d'avoir appris à sonder les valeurs multiples d'un même objet.

Mais alors la civilisation a perdu de vue son attrait pour l'exactitude, la certitude, et même l'esprit logique. Mais ce n'était pas grave car très vite la technique née pour faciliter la vie de la société de l'approximation sont devenues de plus en plus pointues, jusqu'à ce qu'il devienne, par exemple, inopportun d'avoir un « chef » dans une discipline qu'on est le seul à maîtriser, sachant qu'il y a quasiment autant de disciplines que d'humains.

Travailler ensemble à un niveau horizontal et avec une pensée de groupe est devenu le gage de l'efficacité et de la légitimité. Les lois à l'oeuvre dans une dynamique de groupe ne sont pas du tout les mêmes que celles qui sont désirées par une addition d'intérêts individuels. Autant dire qu'au niveau de la puissance, ces derniers n'ont aucune chance.

Et bien que la majorité des fonctionnements de la société actuelle, le comment on élit un président, le comment on trouve un travail, le comment on fait fortune (etc...) soient ceux d'une addition d'individus qui espèrent vaguement qu'une main invisible garantisse leur cohésion, il suffit de quelques « petites » pensées-groupe pour affecter profondément la tranquillité d'esprit de ce système.

C'est très intéressant en tant qu'anthropologue du présent normal d'observer comment et à quels endroit de petites pensées-groupe surgissent, consolidant progressivement les fondements d'une pensée-groupe globale en train de se modeler.

On voit des gens qui, de par le monde et sur Youtube, font se répercuter les mêmes sketches, autant que des penseurs de tous horizons se retrouvent à des endroits qu'ils avaient repéré de loin et qu'ils avaient trouvé joli.

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La civilisation humaine considérée sur le modèle du village isolé comme une entité qui s'entretient et se préserve et donc qui cherche à s'accroître en réponse à ces exigences mécaniques, est un paradigme qui arrive en bout de course dès lors qu'il s'agit d'expliquer, définir, nommer les activités des humains dans un monde où la vérité est accessible facilement et rapidement.

C'est clairement insuffisant, trop primitif, trop approximatif, trop limitatif, et même carrément nuisible de continuer à ancrer sa pensée sur ce paradigme quand on arrive aux limites matérielles.
Les gars n'ont plus rien à posséder de plus, si ce n'est l'âme des gens, puis leur personnalité, puis quoi ?

Si seule la croissance du domaine de la civilisation est garante de sa survie, et si elle ne peut plus croître, et, ô miracle de la logique la plus basique du monde à laquelle personne n'ose croire, cela va faire que l'usure et la désagrégation ne vont que s'accroître.

Dès lors il faut vite sauter sur le nouveau bateau pour aller brancher la prise de l'évolution sur un nouveau paradigme qui sera plus en adéquation, tant qu'à faire, avec les aspirations profondes nées des expériences passées.

Ah mais oui mais il faut d'abord fabriquer ce bateau, surtout que personne ne sait vraiment par quel bout commencer, surtout quand on est déjà soi-même sur un bateau !
Ce genre d'analogie est peut-être parlante du genre d'incompatibilité d'humeur qu'il peut y avoir entre deux étapes évolutives nettement séparées par une marche infranchissable.

Et en même temps que le saut quantique paraît infranchissable, une progression graduelle tend de plus en plus à proposer qu'on regarde le monde désormais sous l'angle des aspirations éthiques les plus nobles qui nous paraissent.

Et c'est là qu'on se rend compte que le champ matériel n'est pas suffisant pour engendrer le système qui l'administre. Qu'en toute logique, si on veut administrer la matériel de façon rationnelle, il faut ancrer son esprit non pas dans les termes de la dimension spatiale mais ceux de la dimension cosmique de l'humanité.