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La scolastique débarque au Collège de France

Par Manuel de Diéguez

La scolastique s'est toujours engraissée du ralentissement du train de l'histoire et l'accélération du temps a toujours fait trépasser cet exercice. L'illustre Collège voit la pensée rationnelle paresser sur les bords de la Seine. La France hésite à élever la voix au Moyen Orient au profit du réveil arabe et la souveraineté nationale demeure ligotée dans les liens de l'OTAN. Du coup, l'institution veut respirer l'air de l'époque.

Elle a confié à une représentante de la platitude intellectuelle américaine la chaire de philosophie la plus illustre du pays - mais quel retard elle prend, alors que l'Europe recommence à bouger et que le monde entier voit, comme au XVIIIe siècle, les peuples prendre le relais des Etats dans la conduite de l'histoire du monde! C'est pourquoi une anthropologie philosophique qui observerait le reflet du cerveau collectif des sociétés dans le miroir de la scolastique radiographierait les carapaces mentales du genre humain.

1- Les premiers embarras du verbe comprendre
2 - Qu'est-ce qu'un tournant ?
3 - Les funérailles des idoles
4 - La délivrance par l'assassinat
5 - Les dynasties de l'enseignement
6 - Une psychanalyse existentielle de la scolastique
7 - Une généalogie des idoles
8 - Les embarras de la scolastique moderne
9 - La "complexité intrinsèque"
10 - On n'expérimente pas des signifiants
11 - L'animal spéculaire
12 - La mutation cérébrale de l'Occident
13 - Et les mystiques?
14 - L'existentialisme de demain

1 - Les premiers embarras du verbe comprendre 

Dans un univers où la pensée méditante des philosophes et l'expérience payante des physiciens sont censés avoir percé tant d'énigmes de l'univers et tant de secrets du genre humain, voici un petit "Traité de métaphysique scientifique réaliste" de Claudine Tiercelin, qui vient d'être élue au Collège de France.

En titre, on lit, Le ciment des choses (Ithaque, avril 2011). Mais dans le sous-titre, l'adjectif réaliste renvoie au sens où l'entendaient les reales du Moyen Age, qui croyaient que les idées étaient plus "réelles" que les individus en ce qu'elles embrassaient un plus grand nombre d'objets, par opposition aux nominales - les nominalistes - qui disaient que l'idée d'homme n'est qu'un flatus vocis, l'individu Socrate étant à lui seul bien plus "réel" que les ectoplasmes et les fantômes de l'abstrait qui montent du langage comme la vapeur d'eau après la pluie. Mais Etienne Gilson (1884-1978), qui a publié la seule Histoire de la philosophie au Moyen Age (Payot 1922) à compter, aujourd'hui encore, pour définitive, soutient que l'unique découverte sérieuse que nous devons à ces longs siècles de foi est celle d'Abélard, qui substitua le concept aux idées et aux essences des scolastiques embarrassés du lourd bagage vocal langagier d'un mythe religieux. Le concept d'arbre se rend insurpassable à passer outre au tronc, aux feuilles, aux branches, à la couleur et à l'écorce des arbres. Il s'agit d'un simple outil dont le mérite se réduit à rassembler et à résumer les "qualités secondes". Mais cet instrument politique efficace, parce que rassembleur, se changera à son tour en un vaste parapluie verbifique à l'usage de la pastorale idéologique des Etats.

Tout cela se trouve déjà dans le Théétète de Platon - vingt-cinq siècles de la philosophie occidentale n'y ont rien ajouté. Quant à Aristote, il se proclame "réaliste" quand il déclare que si vous mettez le feu à une table, l'idée de table se trouvera consumée avec le bois qui l'abritait. "Ceux qui se persuadent que c'est la sagesse qui gouverne le monde, prouvent par leur croyance qu'ils ne le connaissent guère. Un peu d'expérience suffit pour voir que la sottise se mêle de tout, qu'elle fait les grandes et les petites affaires ; et c'est un grand problème à résoudre que de savoir si l'on réussit à force de bévues ou si ce sont celles des autres qui contribuent au succès de nos affaires à raison du contrepoids qu'elles opposent à nos propre sottises. " (Baron de Grimm, Correspondance littéraire et philosophique adressée à un souverain d'Allemagne, Paris 1813, t.II, p. 117-118)

Mais que la chaire stellairee du pays réhabilite la scolastique comptera pour un symptôme éloquent des relations les plus inquiétantes que le monde moderne s'apprête à entretenir avec une école du Moyen Age un brin aménagée, mais appelée à s'élever au rang de déclencheur prévisible d'un tournant de la sophistique mondiale, tellement, un siècle après Nietzsche, les désarrois des sciences exactes remettent notre espèce en quête du réconfort des cosmologies mythiques. De la scolastique, Voltaire disait qu'elle "pèse des riens sur des balances de toile d'araignée"; et Diderot que "toute cette foule de philosophes subalternes, sectateurs de l'opinion des autres disparaîtra et sera effacée du souvenir des hommes".

2 - Qu'est-ce qu'un tournant ?

On aurait le plus grand tort d'entendre le substantif tournant évoqué plus haut dans le sens banal d'un virage à "négocier", comme on dit maintenant; car les automobilistes désemparés ne sont avertis en rien des dangers que présente une route apparemment aménagée avec le plus grand soin par le ministère des ponts et chaussées de la République. Certes, nous avons renoncé à tenir le lourd volant des religions, qui nous expliquaient l'ordre du monde avec tant de précision et de minutie que nous avions construit une scolastique appelée à boucher quelques trous gênants dans le tissu d'un savoir réputé universel. Mais l'heure a sonné de tirer le bilan du naufrage de l'omniscience dont nos mythes sacrés se targuaient et de jeter un regard d'anthropologues sur les bricolages scientifiques et philosophiques auxquels nos constructivistes invétérés se sont livrés depuis un demi-millénaire.

Et pourtant, ce n'est pas encore prendre l'exacte mesure de ce qu'il faut entendre par le terme de tournant appliqué à une civilisation que de seulement se remémorer les chemins qui ont précédé sa chute dans le fossé. A quoi bon recenser les sinuosités et les déviations antérieures de la route si l'on n'a pas conquis au préalable un regard de l'extérieur sur les malheurs parallèles de la science et de la théologie et sur les enjeux communs à une mythologie sacrée et à une discipline expérimentale censées courir en ligne droite. Car toutes deux voudraient expliquer, donc rendre intelligible une espèce en quête d'une parole que lui adresserait l'univers. Mais quelle est l'origine psychobiologie du verbe comprendre et quel est le statut cérébral d'une science réputée donner un sens à la matière?

3 - Les funérailles des idoles

Les premières théologies ont formulé ce qu'elles attendaient inconsciemment du discours que prononceraient les verbes expliquer et comprendre : à leurs yeux, l'intelligibilité du monde serait conjointement anthropomorphique et déiforme du seul fait qu'elle se fonderait sur des signifiants communs à l'humanité et à ses idoles. Simplement, toute divinité amplifie à son avantage et démesurément les apanages et les prérogatives qu'elle concède parcimonieusement à une créature rabougrie, donc réduite à une copie en miniature du fabuleux et du fantastique célestes.

La théologie était donc, sans qu'elle s'en doutât, le témoin par excellence d'un animal aux prises avec un certain sens des verbes expliquer et comprendre dont elle ne pouvait manquer d'embellir sans cesse l'habillage; car son évolution, même demeurée embryonnaire, avait d'ores et déjà suffisamment hypertrophié l'encéphale encore microscopique de cette espèce pour qu'elle se plaçât spontanément hors de sa conque osseuse et regardât de l'extérieur l'os frontal de ses congénères, ainsi que la "nature naturante", comme disaient nos scolastiques.

Or, l'effondrement progressif des premiers mythes dressés sous le ciel par les "constructivistes" de Husserl évoqués plus haut aurait dû provoquer un gigantesque tournant intellectuel au sein de notre espèce, celui de focaliser l'attention à peine cérébralisée des descendants d'un primate à fourrure sur l'animalité spécifique de ses dieux trépassés : s'ils étaient morts, c'était bel et bien parce que leurs idolâtres étaient parvenus à observer leur idole du dehors et à en décrire l'animalité masquée ou déguisée. Sitôt qu'un animal bondit hors de la zoologie, il réussit à prendre des clichés de sa propre bestialité d'autrefois, celle que ses dieux antérieurs incarnaient et qui lui servaient de miroirs encore jugés flatteurs. Tout progrès des premiers photographes de leur évolution crânienne résulte donc nécessairement de leur capacité naissante de s'installer dans une extériorité de plus en plus perfectible, donc sans cesse plus transcendante au monde animal que la précédente. Mais si le titanesque tournant que le simianthrope a manqué n'est autre que de n'être pas entré de plein pied dans la postérité cérébrale de ses dieux défunts, donc dans l'autopsie de leurs cadavres, quelle est la sauvagerie spécifique des idoles descendues dans leur sépulcre et comment la philosophie occidentale aurait-elle dû apprendre à les spectrographier à l'école de leurs funérailles?

4 - La délivrance par l'assassinat 

Premièrement et en tant qu'animaux politiques par nature, toutes les idoles sont des personnages au couteau entre les dents, mais vénaux. Aussi notre espèce leur immolait-elle des congénères en sacrifices coûteux et dits "de bonne odeur". Si la civilisation mondiale actuelle avait pris conscience de la complexion spécifique des idoles simiohumaines d'hier et d'aujourd'hui et si elle avait compris que leur utilité pratique est demeurée inchangée - on égorgeait une Iphigénie ou un Isaac en leur honneur - nous aurions remarqué qu'après une brève interruption au cours de laquelle nos meurtres de l'autel s'étaient résignés à trucider majoritairement des animaux de boucherie un peu moins dispendieux que des hommes, notre christianisme a retrouvé intact et seulement mieux masqué que précédemment l'assassinat payant d'un homme jugé précieux au sein du groupe, donc le paiement d'un tribut censé rembourser une dette collective. Mais qu'en est-il de la miséricorde accordée par une bête sauvage à une autre ? La première vend à la seconde le sang et la mort d'une victime.

Voilà, que je sache, un vrai tournant de la connaissance trans-animale, donc une mutation du regard de la scolastique que l'animal portait pieusement sur sa propre animalité catéchisée par l'idole. Et pourtant, l'Occident de la pensée s'est contenté d'enregistrer le trépas du culte qui glorifiait dévotement une potence et cela sans seulement se dire que le potentat sauvage installé dans les nues n'était autre que sa propre effigie célestifiée par la torture d'un innocent et que, loin d'avoir trépassé, le meurtre sacré avait endossé des vêtements de la "délivrance" aussi sanglants que les précédents. Mais si l'humanisme mondial se laissait féconder par la mort de l'idole des marchands de leur propre effigie transportée dans l'éternité, la question de l'intelligibilité du genre simiohumain se poserait en des termes nouveaux.

5 - Les dynasties de l'enseignement scolaire

Comprendre, ce sera maintenant découvrir un sens ; et comme tout sens repose nécessairement sur des signifiants, quelles en seront les significations? Les spécialistes des idoles savaient mieux que personne dans quelle direction les significations anthropomorphiques et déiformes des théologies les charriaient et comment elles leur faisaient signe en retour; mais ils ne subodoraient pas le moins du monde la candeur d'un animal désireux de projeter son effigie magnifiée sur un Olympe dont il se proclamait le décalque retentissant.

Car si le sens, donc l'intelligible, repose sur le dédoublement naïf de l'effigie terrestre d'un animal maintenant glorifié dans le beau miroir de sa théologie, ce réflecteur parlera haut et fort à s'admirer dans sa propre apothéose; et la spectrographie anthropologique de cet aller et retour de l'image de soi célestifiée nous conduira à une analyse de la spécularité de la scolastique d' hier et d'aujourd'hui - et donc également de la métaphysique en miroir qui servira à la fois d'outil et de support à cette discipline. Car la scolastique monothéiste avait mis en place un type d'enseignement de "l'ordre divin du monde" fondé sur des textes souverainement soustraits à l'examen critique et légitimés par un prodige bien connu: certains individus auraient bénéficié du privilège inouï de servir de dépositaires exclusifs des secrets de l'univers et de l'idole confondus. Naturellement, le sacré n'est jamais qu'un masque ou un déguisement de la nature et de la finalité politiques de la divinité; et celle-ci se veut toujours sacrificielle du seul fait que l'autorité simiohumaine repose à son tour sur le paiement de prébendes dûment tarifées. L'inconscient religieux des sociétés semi-animales exerce la fonction d'angéliser le chef des immolations sanglantes qui jalonnent l'histoire simiohumaine.

Sera déclarée sacrilège, profanatrice et blasphématoire toute analyse critique de la bête politique revêtue du solennel et sanglant appareil de son autorité liturgique. Ce type d'enseignement d'une scolastique a donné naissance à une magistrature de l'absolu. On en connaît les péripéties cérémonieuses et galonnées. L'enseignant du ciel de l'idole cesse bientôt de la faire parler en direct ; il se déclare seulement le disciple et l'écho d'un maître en théologie plus savant que lui et dont il se contente de servir la gloire - mais, naturellement, il se rendra d'autant plus illustre qu'il se grandira à interpréter "divinement" son maître. On enseignera saint Ambroise ou saint Augustin en Sorbonne; mais depuis la parution des célèbres Commentaires de Pierre Lombard - 1100-1164 - on disposera d'une somme théologique patentée, donc d'un vademecum universel de la foi passée au tamis de la scolastique.

6 - Une psychanalyse existentielle de la scolastique 

Mais comment se fait-il que l'enseignement laïc, donc supposé rationnel des démocraties modernes ait couru à son tour sur le chemin de l'initiation à une scolastique, comment se fait-il qu'on progresse dans la hiérarchie para-ecclésiale de l'éducation nationale à devenir un oracle de Kant, de Hegel, de Wittgenstein, de Pierce ou de Putnam, comment se fait-il que François 1er et Guillaume Budé aient si bien compris le danger de fossilisation lié par nature à toute scolarisation rituelle d'un savoir officialisé par les Etats - et même au sein des sciences exactes - qu'ils ont fondé un Collège, dit des "trois langues"expressément appelé à servir de refuge aux esprits trans-universitaires, comment se fait-il que, près de cinq siècles après une innovation aussi trans-théologale par définition, le Collège de France retourne en toute hâte aux recettes de la scolastique et de la sophistique?

Obserons les subterfuges langagiers d'une "métaphysique scientifique et réaliste" dans laquelle les notions de rationalité, de causalité, de déterminisme, de loi naturelle héritées du XVIIe siècle ne seront pas davantage pesées et radiographiées que celles de la rationalité pétrifiée du "Dieu" mort. Cette scolastique ressuscitée et portée sur les fonts baptismaux de l'expérience scientifique au sein d'un univers à quatre dimensions et davantage se divisera à son tour en deux lobes cérébraux, celui de la métaphysique "générale", qui s'occupera de donner son ciment conceptuel au monde physique et celui de la "spéciale", qui s'occupera d'écouter l'idole. Ces deux disciplines s'exerceront l'une et l'autre à leurs tricots respectifs et se côtoieront sans se gêner le moins du monde.

Pour comprendre la portée mondiale de ce phénomène, il faut se mettre la loupe à l'œil: comment la scolastique laïque et la constellation professorale spécifique qui lui servira de cortège international négligeront-elles d'un commun accord de seulement tenter de découvrir le contenu anthropologique du vocabulaire-pilote des sciences contemporaines? Pourquoi évitera-t-on avec autant de soin que la théologie du Moyen Age d'observer la structure politique et sociale de la scolastique, puis les piliers de son code pédagogique et de ses récompenses officielles? Le savoir simiohumain serait-il tellement privé de recul qu'il s'agirait d'un système d'auto-occultation inconsciente de l'ignorance collective organisée en système de la connaissance? S'agirait-il d'une science de la dérobade parée des solennités verbales et des liturgies épistémologiques d'une scolastique qualifiée de "générale" ou de "spéciale" ?

7 - Une généalogie des idoles

Pour tenter de comprendre les embarras sacerdotaux que rencontrera une "scolastique scientifique" du XXIe siècle non moins ambitieuse que la précédente de mener à bien le cimentage verbifique d'un cosmos pseudo rationalisé, il faut se décider à prendre acte de ce qu'un univers non finalisé et non hiérarchisée sous la houlette d'une chefferie unifiée est condamné à un mutisme éternel. C'était donc par un sûr instinct de conservation, redisons-le, que les théologies punitives avaient déclaré signifiant, donc intelligible, un monde dûment piloté par une intention motivée et par une volonté auto-rationalisée, donc préconstruites sur le modèle d'un artisan assis à l'établi du ciel de sa logique et dont Sartre a souligné la procédure et la dialectique. De même, disait-il, que l'idée de table précède la table de bois dans l'entendement du menuisier et qu'il se la fabriquera à titre de copie attentive du schéma conceptuel installé dans sa tête, de même, un univers exemplaire aura été mis sur pied en sept jours de labeur harassant d'un opérateur qualifié - celui d'un démiurge omniscient et qui savait où il voulait en venir: il entendait disposer à son usage et pour sa propre gloire de créatures appelées à servir les desseins de leur maître. Duns Scot nous le montre souffrant de pertes de mémoire: il tourne sans cesse ses regards vers les idées mystérieusement préexistantes qui servent de modèles à sa construction et dont il semble avoir besoin de se rappeler l'effigie.

A partir de ces prémisses fabuleuses, la scolastique se demandera, jusque chez un Descartes imitateur de saint Anselme, si Dieu aurait pu enfanter "des montagnes sans vallées" ou faire que deux plus un fissent quatre, ce que Leibniz jugera digne d'un despote. Mais au XXIe siècle, les pensées et les arrière-pensées d'un géniteur du cosmos à la mémoire fléchissante sont depuis longtemps devenues détectables - il suffit de se mettre à l'écoute de la logique la plus élémentaire de l'histoire simiohumaine pour savoir que le souverain céleste soumettra fatalement ses créatures au degré exact de liberté indispensable pour qu'il pût les déclarer responsables de leurs péchés, donc punissables, et à un degré de dépendance, donc de servitude qui rendra indiscutable l'autorité du maître et du chef de ses récompenses séraphiques de ses châtiments les plus effroyables.

Comment imaginer une idole qui ne serait pas calquée d'avance sur le fonctionnement naturel et inévitable des sociétés simiohumaines en général, qui reposent toutes et nécessairement sur un système pénal plus ou moins adroitement équilibré ? Mais si ce type de fabulation religieuse renvoie le théologien à l'étude de l'évolution de la boîte osseuse des descendants oniriques d'un quadrumane toisonné, comment procèderons-nous au remplissage et au cimentage scolastiques des trous et des lacunes d'un cosmos disloqué au point que le sens commun n'y rend plus compte de rien et que l'espace et le temps y échappent aux "lumières naturelles" dont se vantait la sottise invétérée de nos ancêtres?

8 - Les embarras de votre scolastique 

Supposons, Madame, que vous preniez l'avion pour Pékin. Comment rendrez-vous compte de l'espace que vous aurez réellement parcouru ? En toute logique de Dieu et d'Euclide, votre trajectoire en ligne droite et de quelques heures seulement devrait se trouver changée en diverses sinusoïdes; et vous n'ignorez pas que, tout au long de votre voyage copernicien, galiléen et newtonien, la terre se sera empressée de pivoter à une vitesse uniforme sur son axe. Mais voici que votre itinéraire va se colimaçonner jusqu'au vertige; car vous vous dites que, pendant tout ce temps-là, votre astéroïde aura ahané sous les ailes de votre oiseau mécanique et qu'il aura couru au train de quelque cent mille kilomètres à l'heure sur l'écliptique. Quand allez-vous renoncer à compter les distances sur les doigts de votre scolastique? Non seulement votre planète a dévié de sa trajectoire de deux fois et demi la longueur de sa circonférence à chaque heure de votre parcours dans le vide du cosmos, mais tout le système solaire s'est précipité vers la constellation de Bételgeuse, où nous arriverons à une vitesse que nos astronomes n'ont pas encore calculée avec exactitude.

A ces difficultés, vous me répondrez que notre physique est devenue multidimensionnelle depuis 1904 et qu'il n'existe plus d'espace ni de temps unifiables, mais seulement des espaces-temps qui se trémoussent côte-à-côte et s'ignorent superbement les uns les autres. Mais que de périls à venir pour la scolastique au Collège de France ! Jamais vous ne rendrez compréhensible la multiplicité des espaces et des temps qui s'épaulent sans se connaître et dans lesquels nous nous trouvons immergés. Que vous le veuillez ou non, l'espace-temps que vous transportez de Paris à Pékin défie tous les cimentages de votre scolastique.

9 - La "complexité intrinsèque"

Mais que nous enseigne-t-elle de précieux, la scolastique du Moyen Age? Primo, qu'un vocabulaire bien ligoté et ficelé à l'école de notre sens commun et de nos "lumières naturelles" passera pour le pactole d'un savoir inépuisable et dont la théologie nous confirmera que nous en sommes comblés. Secundo, que nos seules appellations serviront de remède universel à tous nos maux. Tertio, que notre ignorance décampera à toutes jambes sitôt qu'elle verra paraître le langage guérisseur du Maître des Sentences.

Quoi de plus efficace que la thérapeutique tautologique qu'on appelle la scolastique? On croira retrouver le "rationnel", le "sens théorique" et, l'"intelligible" par la voie baptismale autrefois usitée: "Dans son beau livre Probabilistic metaphysics (1984) qui constitue l'une des tentatives les plus intéressantes qui aient été menées en ce sens, Patrick Suppes en faisait la remarque. Il faut assurément, écrivait-il, penser la nature de l'être, mais aussi de l'espace et du temps à la lumière des acquis de la science contemporaine et notamment du caractère fondamentalement probabiliste des phénomènes, lequel paraît aussi omniprésent que leur caractère spatial ou temporel." (in Le ciment des choses, Claudine Tiercelin, p. 25)

Cette brève citation présente l'avantage de mettre en évidence l'une des ressources les plus fondamentales de toute scolastique, celle de remplacer la question du sens, donc de l'intelligible, par le constat pur et simple de ce qui "existe". Etablir seulement la réalité d'un fait deviendra le nec plus ultra de la pensée. Si les évènements autrefois déclarés "déterminés" deviennent "probables", c'est-à-dire aléatoires, on se contentera aussi bien et sans barguigner d'une besace à moitié vide, parce que le but réellement poursuivi n'est déjà plus de comprendre, mais seulement de récolter des quotas du prévisible relativement utilisables. Le physicien se change en photographe rassuré. Einstein lui-même, qui était demeuré théologien dans l'âme et qui, à ce titre, interdisait à l'idole de "jouer aux dés", c'est-à-dire de tricher à la table de jeu, écrivait : "Le vrai problème est que la physique décrit la réalité, mais nous ne savons pas ce qu'est la réalité. Nous ne la connaissons que par la description physique." (in op. cit. p. 28).

Autrement dit, il y a seulement danger que la réalité physique échappe à la description de la réalité physique. Si l'on parvient à se mettre à l'écoute de cette dernière, même partiellement, tout sera pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles - mais c'est avouer in petto que si vous décryptez l'idole à l'école de la théologie descriptive du moment et la matière à l'école de la physique descriptive des bons photographes, vous ferez parler l'un et l'autre personnage dans le micro relativement fiable que vous leur aurez tendu. Et voilà ce qu'Einstein reproche à une physique qui voudrait se rendre réellement descriptive : ne sachant ce qu'est la réalité à démasquer, comment la reconnaître à coup sûr et au seul son de sa voix?

Mais alors, qu'importe toute la scolastique fondée sur "l'élément probabiliste intrinsèque" (p. 25), et que vaudra une causalité verbifiquement baptisée de "schéma déterministe" si tous les "phénomènes intrinsèquement complexes" nous renvoient à la "vertu dormitive" de l'opium?

10 - On n'expérimente pas des signifiants

Encore une fois, la question philosophique n'est pas de parvenir à s'assurer de la validité approximative des constats dressés en bonne et due forme par des huissiers assermentés, mais de rendre intelligibles, donc signifiants les faits constatés dans les règles, c'est-à-dire de les "faire parler". Hume observe le statut mental du fameux "lien de causalité" que les scolastiques de son temps ont transporté sur le territoire de la science qualifiée d'expérimentale. Il remarque, huit siècles après El Ghazali que ce fameux lien est tout onirique, il constate qu'il s'agit d'une construction cérébrale de magiciens de la causativité des causes, il prend acte de ce que seule l'habitude, donc l'attente de sa rétine aux aguets - l'attente d'enregistrer tel événement docile à succéder imperturbablement à tel autre - lui fait tisser la corde imaginaire de la causalité causative. Qu'en est-il du mutisme d'un univers devenu post-théologique dès le XVIIIe siècle? Pourquoi Hume se hâtera-t-il de reconstruire "l'intelligible" de bric et de broc?

Le pouvoir de persuasion censé porter sur le signifiant en tant que tel, ce sera désormais le profitable qui l'observera, donc le prévisible rendu fascinatoire à l'école de la rentabilité de ses redites. Mais alors, le pouvoir de persuasion, qui succèdera à celui qu'exerçait la logique euclidienne, nous renverra aux picotins et aux mangeoires de nos troupeaux. Refuserons-nous de scanner la parole qui se cache maintenant sous les ritournelles d'un cosmos réputé légalisé par ses répétitions et dont l'idole avait emprunté le modèle aux juristes du droit coutumier? On sait que Kant découvre à son tour et dans le sillage de Hume que le globe oculaire de la philosophie analytique ne découvre jamais des causes qui se cacheraient comme des truffes exquises dans le cosmos - ce que la découverte des atomes a confirmé à plaisir. D'où il conclut que notre cerveau serait euclidien de naissance et par nature, donc habité par une catégorie innée et atavique du "jugement vrai" parce qu'exploitable - l'oracle de la causalité d'Aristote, qui nous expliquait complaisamment les "phénomènes naturels" à l'école de quatre catégories de causes.

11 - L'animal spéculaire 

Mais si le dieu d'Archimède et d'Euclide auquel Einstein a fait changer de cervelle condamne désormais le cosmos à un mutisme définitif, la scolastique sera aux abois ; car sans le contrefort d'un discours réputé signifiant, donc sans une prétendue loquacité de la nature à notre égard, le souci du physicien n'est plus que "d'échapper au relativisme et au scepticisme" (p.25), alors que ces concepts seront construits à leur tour en fonction des finalités toutes pratiques qu'on leur assignera. Heisenberg lui-même légifèrera en continuateur du finalisme des théologiens: un phénomène naturel sera tenu pour expliqué, dira-t-il, s'il est rendu prévisible à coup sûr, donc utilisable. Du coup, comment élaborer un colmatage scolastique de ces mystères, comment ne pas déplacer la question en direction d'une anthropologie critique qui observerait comment le cerveau simiohumain sécrète des conventions illusoires et chargées de prédéfinir l'intelligible à l'école de la rentabilité des liturgies de la nature? Et voilà le Messire Gaster de Rabelais devenu le vrai cerveau de l'animalité proprement humaine, donc leurrée par le langage.

Quel tournant! Il s'agit de détecter la confusion mentale la plus originelle du simianthrope, celle qui fait croire à notre espèce qu'elle expérimente et vérifie des signifiants. Mais le sens ne se concrétise pas en laboratoire, le sens ne se substantifie pas, le sens se déduit des faits enchâssés d'avance dans une problématique projective par nature, donc chosifiante. Le sens de la ronde des planète était construit dans les têtes par un administrateur installé dans le cosmos, il est censé désormais se trouver sécrété par l' équation aveugle dont la tautologie chiffrée copie seulement leur parcours. Mais les mathématiques gestionnaires sont aussi privées de sens en soi que la parole biblique: l'homme est l'animal spéculaire qui parle à son miroir et qui s'imagine que son miroir lui répond.

12 - La mutation cérébrale de l'Occident 

Mais alors, en quoi un enseignement de la philosophie renvoyé par le Collège de France au miroir parlant des scolastiques illustre-t-il la promesse secrète d'une mutation résurrectionnelle de l'encéphale officialisé et ritualisé de la civilisation mondiale ? La question est d'un intérêt planétaire ; car si l'illustre Collège est né de la guerre de la civilisation occidentale contre la dégénérescence de la pensée rationnelle dans le formalisme de la scolastique, c'est qu'il s'agit d'une maladie du cerveau humain dont l'analyse de ses fondements anthropologiques me conduirait trop loin. Je rappellerai seulement qu'un Bergson avait compris en anthropologue avant la lettre qu'il existe des civilisations cérébralement "closes" et des civilisations cérébralement "ouvertes" et que si la réflexion post-darwinienne sur l'évolutionnisme se situe désormais au cœur de toute connaissance scientifique des secrets psychiques de notre espèce, alors l'histoire d'une raison en devenir ressortit à une "intelligence créatrice" à laquelle la scolastique sert de repoussoir. C'est pourquoi l'abandon par le Collège de France de la vocation intellectuelle qui lui est propre redonne toute sa place à Henri Bergson, le théoricien de L'Evolution créatrice, bien qu'il ait manqué le tournant de la physique multidimensionnelle.

Mais comment se fait-il que les esprits créateurs disposent d'une connaissance instinctive des ravages de l'esprit scolastique ? Erasme a refusé l'invitation de Guillaume Budé et de François 1er de venir enseigner au Collège de France, parce qu'il savait que la scolastique est la cuirasse naturelle du conservatisme politique et social et que cette carapace se reconstitue sous des formes sans cesse nouvelles. Que la scolastique plonge ses racines au plus profond de l'animalité craintive du genre humain, "l'affaire des placards" le démontrera bientôt à François 1er et à Budé. Ce sera la raison d'Etat de leur temps qui les rendra prisonniers de la même théologie croulante de prodiges physiques que leurs prédécesseurs et leurs successeurs, tellement le "ciment des choses" dont le ritualisme de la scolastique du Moyen Age faisait usage était le fruit de la catéchèse auto-roborative et fossilisante des nations de l'époque.

13 - Et les mystiques

Mais les mystiques de tous les temps, eux, respirent l'absence d'un Dieu impénétrable, de sorte que ses mystères leur font juger ridicules les vains rapetassages scolastiques du cosmos. Or, par un étonnant paradoxe, la science moderne est devenue beaucoup plus dérélictionnelle et bien davantage hantée par le vide et le silence de l'immensité que toute la pastorale optimisante des Eglises. Le mystique de la tradition ne savait pas encore qu'il se trouvait dépossédé non seulement de l'espace et du temps de tous les jours, mais des "lumières naturelles" du sens commun qu'incarnait l' univers à trois dimensions d'autrefois. Un Me Eckhardt ou un Jean de la Croix de notre temps auraient à s'initier à la "nuit obscure de l'entendement" des physiciens modernes, qui n'ont que leurs pauvres calculs de l'incompréhensible pour viatique et dont le mutisme de leurs équations recrachent le "pain du ciel".

Mais alors, quelle providence inattendue que la scolastique ! Sa stérilité résume le double naufrage de la terre et du ciel, sa vacuité relègue la créature dans une finitude à glacer d'effroi les moines du Mont Athos. Quelle chance pour une philosophie du "Connais-toi" ambitieuse d'observer le meurtre humain au plus profond de l'histoire du monde, le meurtre célestifié, le meurtre qui asperge saintement les autels du sang des sacrifices "rédempteurs" ! La scolastique est un navire flottant entre deux eaux: elle enseigne aux sciences et aux prières que le "ciment des choses" n'est autre que celui de la cécité et de la peur.

14 - L'existentialisme de demain 

La philosophie naufragée dans le rêve d'une "délivrance" religieuse universelle, puis dans un leurre scientifique non moins universel - celui de rendre oraculaire l'expérience vérifiée - retrouvera-t-elle le rang de l'anthropologie abyssale que Platon lui avait donnée à radiographier des cerveaux? Dans ce cas, la scolastique se changerait en un champ d'observation et d'analyse des cataplasmes verbaux que l'animalité proprement humaine applique depuis des millénaires sur ses plaies. Car si les théologies sacrificielles des ancêtres s'exerçaient à un jaugeage et à un calibrage illusoires de la vénalité de notre boîte osseuse et si nous déposions maintenant les prouesses trucidatoires de nos idoles sur la balance d'une anthropologie générale du meurtre sacré, une philosophie explicatrice de Caïn débarquera sur le théâtre d'un monde angélisé depuis des millénaires à l'école de ses assassinats cultuels.

Est-il un spectacle plus existentiel que celui des cerveaux si divers que Platon faisait monter à tour de rôle sur les planches de l'histoire! Voici des boîtes osseuses traquées par le désarroi ou la peur, voici des crânes peuplés de personnages auxquels ils réclament forces prébendes, voici des méninges étonnées de ce que les mots laissent échapper leurs proies. Décidément, la scolastique servait de filet à capturer les illusions de la théologie - la voici devenue la roue de secours des illusions de la science expérimentale. Si le Platon des Dialogues l'avait racontée en auteur de théâtre, quel acteur tragique ou comique il en aurait-il fait?

Voyez comme la scolastique s'applique à coller des mots-totems sur les questions effrayantes qu'elle voudrait éliminer du champ craintif de la connaissance, voyez comme les cités apeurées s'appuient sur le bâton de vieillesse de leur vocabulaire de la dérobade, voyez comme les bandages et les cataplasmes de la scolastique des modernes ferment les brèches saignates de la nuit. Bienvenue à cette reine de la sottise sur la scène du monde! Puisse cette fuyarde enrichir l' anthropologie existentielle de demain, puisse-t-elle hâter la rencontre de la pensée à venir avec le dramaturge caché derrière les décors et qui enseigne que l'homme est la seule bête qu'habite le tragique.

Le 3 juillet 2011
aline.dedieguez.pagesperso-orange.fr