M. Benjamin Netanyahou et l'exercice biblique du droit du plus fort - La sociologie et l'anthropologie philosophique

36 min

Par Manuel de Diéguez

1 - Une philosophie en friche
2 - Les peseurs de l'entendement simiohumain
3 - La sociologie et la politique
4 - Le débarquement du sionisme dans la politologie
5 - La mobilisation de l'opinion publique internationale
6 - Les secrets d'une omerta
7 - Le bûcheron idolâtre
8 - Que signifie "superficiel" ?
9 - Une radiographie des démocraties sacralisées
10 - La foi et la guerre
11 - L'arme nucléaire et Jahvé
12 - La mythologie des idéaux
13 - Les droites faussement parallèles d'Euclide
14 - Une ombre d'Etat
15 - Les patenôtres du lion
16 - Les portes du rêve sont fermées. Incipit philosophia

1 - Une philosophie en friche

Depuis plus d'un siècle, les philosophes tentent de revivifier leur discipline et de sauvegarder la spécificité de leur savoir face à l'envahissement d'une sociologie résolument acéphale, puisque le premier souci de cette science est de vider la raison de contenu et de profondeur afin de ramener la connaissance des secrets du genre humain à l'enregistrement des turbulences superficielles qui agitent cette espèce. Comment des constats privés de grille de lecture, donc d'interprétation rationnelle de leur tumulte accèderaient-ils à l'intelligible?

Mais s'il est vain de tenter d'élever des platitudes descriptive au rang d'un décodage du sens des évènements, pourquoi la philosophie ne se sert-elle en rien des enregistrements aveugles et des nomenclatures muettes de la sociologie pour se donner une assiette et un élan nouveaux et pour placer son échiquier à une plus grande profondeur que précédemment ? Le premier bénéfice à tirer d'une sociologie fondée sur des statistiques et des graphiques est précisément de rappeler aux philosophes que les faits sociaux ne deviennent heuristiques qu'à condition qu'on en découvre les racines. Pour que Socrate accède à une nappe phréatique, il faut qu'il s'arme d'une spéléologie en mesure de décrypter des renseignements devenus orphelins de leur pédagogue précédent. La sociologie est une philosophie demeurée en jachère.

2 - Les peseurs de l'entendement simiohumain 

Platon observe que le cerveau en friche de l'Athénien moyen demeure une terre non labourée, parce que la cité du Parthénon ignore encore la connaissance conceptualisée. Vingt cinq siècles plus tard, si vous demandez à un enfant: "Qu'est-ce que l'honnêteté?", il vous répondra: "C'est quand..." et il vous donnera un exemple de l'honnêteté. La sociologie demeurera dans l'incapacité de donner une signification plus parlante à la question du sens que celle d'une appréciation de la qualité ou des carences de l'éducation nationale. Mais à quel moment l'observation socratique ressortira-t-elle à l'anthropologie critique, donc à une philosophie élaborée? Pour l'apprendre, demandons-nous ce qu'il en est de la faculté de peser la valeur des abstractions et d'en juger à bon escient.

La question de l'examen des exploits du lionceau qu'on appelle la sociologie requerra la méthode suivante: on demandera aux jeunes griffes du fauve à quel instant un fait social ou un évènement historique quittent le musée des constats édentés et calibrés d'avance de Durkheim pour entrer dans le laboratoire de l'observation anthropologique du matériau livré aux crocs acérés des philosophes. Mais pour accéder à la pesée socratique d'un objet social, donc pour dévoiler la compréhensibilité de ce type de phénomènes à la lumière d'une science interprétative, il faut déposer des signifiants sur les plateaux d'une balance encore à construire. Le questionnement ne devient socratique qu'à l'heure du naufrage du sens qui avait pris l'habitude d'aller de soi dans l'entendement commun. La philosophie enfante le soupçon à l'égard des fabricants de la "raison" des Anciens - c'est pourquoi on appelait Socrate la Torpille, du nom d'un poisson tétanisant.

Prenons l'exemple de l'effondrement ridicule, sous le choc microscopique de quelques carlingues d'acier, de trois tours titanesques à Manhattan le 11 septembre 2001. Tous les connaisseurs de ces masses de centaines de milliers de tonnes savent que l' événement constaté ne saurait résulter de la collision de ces montagnes artificielles par deux fragiles fuselages, même chargés de kérosène, et nul n'ignore que l'un des trois monstres est tombé tout subitement en poussière sans qu'aucune quincaillerie volante ne l'ait percuté, ce qui exclut, soit dit en passant, que l'enregistrement sur pellicule des explosions qui se sont succédées d'étage en étage soit un montage cinématographique réalisé dans un studio de Hollywood.

3 - La sociologie et la politique

Mais si l'explication de l'évènement matériel échappe à la science sociologique, cette discipline serait-elle du moins qualifiée pour rendre compte du phénomène psychique mis en évidence par le détour d'une expérience de physique, à savoir la croyance universelle en la validité de l'explication officielle de la catastrophe ? Nullement: l'examen de la crédulité innée du genre humain n'est pas non plus du ressort de la sociologie. La foi aveugle ressortirait-elle donc à la politologie? Mais celle-ci n'est accessible au savoir rationnel qu'à la lumière d'un éclairage du mode de fonctionnement de l'autorité publique sur les esprits, comme il a été démontré il y a près de quarante ans par Stanley Milgram dans son célèbre essai intitulé Soumission à l'autorité.

Mais cet expérimentateur d'un réflexe de Pavlov universel, celui de l'obéissance spontanée d'une espèce programmée par la nature pour se plier en tous temps et en tous lieux à une autorité pré-légitimée par des signes et des insignes reconnaissables, donc par des panneaux d'affichage convenus, cet expérimentateur iconoclaste, dis-je, n'est ni un politologue chevronné, ni un anthropologue pertinent et encore moins un philosophe socratique, puisqu'il ne revendique en rien le sacrilège périlleux d'interpréter le phénomène collectif de la croyance en tant que telle, et cela jusqu'au cœur de la foi religieuse.

Il faut donc nous demander comment nous fonderons l'observation et la méthode d'une discipline dont l'ambition la porterait à tracer une frontière évidente et visible à tout le monde entre la sociologie et l'anthropologie scientifique ordinaire - discipline ensuite appelée à relever l'endroit exact où l'anthropologie d'école quitte les chemins balisés d'une expérimentation sociale placée d'avance sous surveillance sociale pour atteindre la profondeur solitaire et proprement philosophique qui seule accèdera à une spectrographie profanatrice du cerveau du genre simiohumain actuel. Car seule la spectrographie des édifices cérébraux qu'on appelle des théologies donne accès à la connaissance de l'inconscient onirique de l'humanité, c'est-à-dire à une anthropologie de l'imaginaire et de ses constructions propres. Mais alors, nous observerons des faits à la lumière de paramètres trans-sociologiques par définition, donc hors de la portée du savoir durkheimien.

4 - Le débarquement du sionisme dans la politologie 

Exemple: le 24 mai 2011, M. Benjamin Netanyahou prononce devant le Congrès américain, c'est-à-dire devant la Chambre des Représentants et le Sénat réunis pour la circonstance un discours que la presse israélienne de la veille avait jugé le plus décisif de sa carrière. Pour un chef d'Etat étranger, s'adresser au peuple américain par le relais des deux chambres législatives réunies dans cette intention est un honneur tellement exceptionnel que ses bénéficiaires se comptent sur les doigts d'une seule main. Churchill et Mandela demeurent les lauréats les plus illustres d'un exploit politique et diplomatique en forme de diadème.

Or M. Netanyahou s'est couronné de cette tiare pour la seconde fois, et cela en deux jours seulement de tractations entre Washington et Tel Aviv, en raison de l'accord conclu quelques jours plus tôt entre le Hamas et le Fatah, en raison de l'engagement appuyé de l'Europe en faveur de la création urgente de deux Etats dans la région, en raison de la menace brandie par l'Assemblée générale des Nations Unies de proclamer, dès le mois de septembre, la souveraineté pleine et entière d'un Etat palestinien et enfin en raison de la démonstration du poids d'une opinion internationale de plus en plus anti-israélienne. Dans ces conditions, que dire de l'assombrissement du ciel hébreu qui résultera de la reédition, plus considérable et plus spectaculaire que la précédente, du sacre de l'expédition de mai 2010 de la Flottille de la Liberté dans les eaux territoriales de la ville de Gaza encerclée et affamée par Tsahal? En juin 2011, un navire français partira pour Gaza avec la seconde Flottille de la Liberté. Elle sera composée d'une quinzaine d'embarcations de proportions diverses. Des dizaines d'organisations européennes et internationales auront collaboré à l'entreprise aux côtés de toute la société civile palestinienne.

5 - La mobilisation de l'opinion publique internationale 

Que dirons-nous de la levée de quatre-vingts députés et sénateurs de la gauche française et de deux cent quatre vingt-seize élus et représentants locaux ? Que dirons-nous de la pression de l'opinion publique anglaise, qui a contraint le Premier Ministre David Cameron à démissionner du "Fonds national juif" qui recueillait de l'argent pour l'installation de colons? Au nom de quelle discipline scientifique évoquerons-nous la proclamation solennelle du 29 mai de M. Benjamin Netanyahou censée sceller la reconquête de la ville entière de Jérusalem et de la réunification de la nation sous le sceptre de sa capitale biblique retrouvée? Et puis, jusque dans les provinces, des citoyens indignés assiègent les tribunaux devant lesquels d'honnêtes citoyens sont cités à comparaître au pénal et sur les instances de la justice de leur propre patrie, alors qu'ils ne sont coupables que de boycotter au nom de la morale qu'on leur a enseignée sur les bancs de l'école les produits alimentaires et industriels en provenance d'un Etat criminel?

Et puis, que dire d'une population indignée et qui commence, au nom de l'éthique universelle dans laquelle on l'a éduquée d'accuser des procureurs français d'origine juive de servir les intérêts d'un Etat étranger au détriment de ceux de leur patrie officielle, et que dire des grandes entreprises qui, dans toute l'Europe rompent les unes après les autres leurs contrats avec Israël, et que dire des artistes israéliens empêchés de monter sur la scène du Vieux Continent, et que dire de l'interdiction opposée par la directrice sioniste de l'école normale supérieure de la rue d'Ulm au projet d'organiser un débat public sur Gaza, et que dire de la décision du Conseil régional de la région Rhône-Alpes de soutenir la participation française à la Flottille de la Liberté, et que dire des intellectuels juifs soudainement ralliés à la cause du colonel Kadhafi et qui se sont subitement mobilisés contre le printemps arabe au bénéfice d'un dictateur dont la Société Générale a publié les avoirs déposés par milliards en espèces et en lingots dans ses coffres?

Décidément, nos "sciences humaines" sont des nains en plein désarroi. Serait-ce l'humanisme mondial tout entier qui serait aux abois, faute de science abyssale de notre espèce? Car la guerre politique et religieuse qui s'annonce entre Israël et le reste du monde ridiculise les cloisons anciennes qui séparaient la politique et la philosophie. Cet affrontement ne saurait ressortir à la définition générale ni de la science historique, ni de la politique, parce que les paramètres traditionnels de l'interprétation rationnelle des événements ont la vue basse et le souffle court. Il y faut une anthropologie aussi transcendante au train des mémorialistes et des chroniqueurs que le décryptage de la croyance en l'explication officielle du mystérieux effondrement des tours de Manhattan le 11 septembre 2001. Mais si les deux évènements politiques ressortissent à une anthropologie philosophique, quels apanages et prérogatives demeureront-ils expressément réservés à l'interprétation de la vie quotidienne de la planète?

6 - Les secrets d'une omerta 

La science historique classique et ses compagnes naturelles, la politologie et la sociologie, se montreront-elles du moins en mesure de rendre compte du discours de M. Benjamin Netanyahou, c'est-à-dire d'expliquer un événement oratoire de ce type à la lumière d'une interprétation ambitieuse de se montrer cohérente? Nullement, car il faudrait, au préalable, mettre en lumière des circonstances historiques fort étrangères aux méthodes de toutes les sciences éprouvées et énumérées ci-dessus, puisque la semonce tour à tour impérieuse, admonestative et doucereuse que ce chef de gouvernement a adressée durant quarante cinq minutes au globe terrestre, c'est-à-dire deux mille sept cents secondes a été applaudie debout toutes les cinquante secondes, c'est-à-dire cinquante cinq fois. Il est donc évident qu'il s'agit non seulement de la mise en scène d'un sermon, mais de l'orchestration politique d'une homélie aussi savante que minutieusement chronométrée. Comment juger une mascarade apostolique que, faute d'une anthropologie de l'éloquence sacrée, le Guardian a déclarée "mystérieuse"?

Mais, ici encore, qui ne voit à quel point ni la politique, ni la sociologie, ni la psychologie des foules ne disposent des instruments d'une connaissance explicatrice d'un évènement historique de cette envergure et de ce type, alors qu'il s'agit d'une prestation publique visiblement mise sur pied dans l'intention inavouée de déclencher une tempête médiatique à l'échelle internationale. Il en sera de même deux jours plus tard, puisqu'à l'occasion d'une cérémonie de célébration du 42ème anniversaire de la conquête et de l'annexion du secteur oriental de Jérusalem, M. Benjamin Netanyahou a répété en chaire avec un sérieux imperturbable que la ville "restera pour toujours" la capitale unifiée d'Israël. "Jérusalem est la capitale d'Israël", a-t-il conclu, avant d'ajouter."Elle l'a toujours été, le restera pour toujours et ne sera jamais divisée". Pourquoi tant de pieuse éloquence ? Parce que"le lien du peuple juif et de Jérusalem remonte à des milliers d'années (...). C'est pourquoi"elle restera unifiée sous notre souveraineté."

On voit l'inutilité de relire Démosthène et Cicéron: il faudrait plonger dans le sacré à une profondeur ignorée de Freud, pour fonder une politologie à l'échelle du débarquement de l'Ancien Testament dans la politique internationale. Et puis, comment expliquer que l'arrivée de l'orateur devant ses auditeurs au Congrès ait été saluée par des ovations délirantes et des cris d'allégresse? Car les représentants et les sénateurs se sont précipités sur le saint homme afin de le toucher et de lui baiser dévotement les mains. Or, une vénération aussi bruyante est celle que les foules en délire réservent aux coureurs cyclistes adorés et aux chanteurs qu'elles encensent. Comment expliquer l'ascension des croyants dans les nues?

Il s'agit visiblement, je le répète, d'un événement théologique par nature, donc tellement étranger aux usages mondiaux de la politique à trois dimensions qu'il ne se rendra déchiffrable en tant que tel que si l' on a remarqué au préalable - et avec des yeux avertis d'avance - la spécificité cachée et pourtant frappante à souhait du panégyrique, à savoir qu'aucun organe de presse et aucun commentateur habituel de l'actualité politique courante n'ont voulu ou osé relever l'évidence criante que les respectables élus du peuple américain avaient nécessairement été prévenus de la teneur d'un texte confessionnel. De plus, la fraction la plus influente des représentants du peuple avait inévitablement reçu une version où se trouvaient consignés les endroits où il fallait se lever et applaudir à tout rompre. Dira-t-on encore que le spectacle de la corruption des institutions dirigeantes d'un puissant Etat démocratique par les soins d'une ecclésiocratie masquée ressortit à la politologie, à la sociologie et à la psychologie au quotidien? Quand l'énoncé d'une explication abusivement qualifiée de sérieuse n'accède en rien au champ du regard requis par la pesée d'une catéchèse à décrypter, elle demeure fatalement aussi indéchiffrable que les oracles d'Artémis d'Ephèse chez les Anciens. Encore une fois, la détection, donc le simple enregistrement d'une fraude politique aussi titanesque ne rend en rien intelligible une"omerta démocratique"accessible aux seuls microscopes et télescopes de la vie onirique du singe loquace.

7 - Le bûcheron idolâtre 

Pourquoi cela? Pour nous mettre sur la piste d'une réponse, il faut avoir observé et analysé le contenu de la foi de M. Netanyahou. Car Israël se déclare prêt à négocier un abandon partiel de son"territoire réel". Qu'est-ce à dire ? Il faut savoir que, dans la bouche de M. Benjamin Netanyahou, l'adjectif"réel"désigne l'étendue des terres qu'occupe la nation juive dans un cosmos sacré et tout imaginaire, il faut comprendre qu'il s'agit d'une surface purement mentale, celle du cadastre du"Grand Israël"des temps bibliques.

Si vous ignorez que dans un univers à la fois cérébral et physique, donc surnaturel par nature, Israël est une terre merveilleuse, celle dont Jahvé vous a remis la propriété éternelle et matérielle en mains propres, vous ne comprendrez pas que des négociations concrètes avec un Etat surréel et piloté par un mythe substantifié ne ressortissent pas à la science historique terrestre et qu'il faudra que vous appreniez à décoder le psychisme spécifique qui commande des cerveaux branchés sur un ciel chosifié par des cailloux.

Aussi est-ce l'incompatibilité du réel et du sacré que la spiritualité isaïaque a comprise la première : le prophète est à la fois estomaqué et furieux au spectacle de la dichotomie cérébrale du bûcheron qui se chauffe avec la moitié du bois qu'il a rapporté de la forêt, puis se taille une idole avec l'autre moitié et s'agenouille devant elle le front dans la poussière. La spiritualité iconoclaste des prophètes d'Israël est la première et la seule qui ait accouché d'une sainte fureur devant la sottise, la première et la seule qui ait fondé toute la philosophie sur la révolte et la colère de l'intelligence, la première et la seule qui ait fait de la raison le sceptre véritable de l'esprit.

La portion du sol que le bûcheron idolâtre concèdera aux Palestiniens par l'effet d'une"générosité"proclamée sans exemple - celle d'un Etat religieux et terrestre confondus - se trouvera dichotomisée d'avance par le cerveau schizoïde du saint donateur, qui donnera le bois de chauffage, mais gardera l'idole propriétaire de la forêt entière. Mais qu'arrivera-t-il si l'idole en vient à se distinguer de la terre qu'elle sacralise? Quel sera le statut politique d'un territoire dont la définition juridico-religieuse demeurera à jamais impossible à cerner à la lumière d'un droit international devenu effrontément laïc et d'une politologie réduite d'avance aux pistes confinées dans le temporel, puisque, par définition, la terre qualifiée de"réelle"demeure transcendante à la topographie et fascinée par l'idole du bûcheron d'Isaïe?

On voit que nous sommes sortis de l'enceinte des disciplines simiohumaines connues et recensées au cadastre des savoirs rationnels - celles qui ressortissent à la raison scientifique des modernes - parce qu'un territoire dont le statut se veut physico-théologique et qui, à ce titre, se présente nécessairement divisé entre une terre et un songe, un tel territoire, dis-je, n'est saisissable qu'à la lumière d'une anthropologie nouvelle; et c'est cela qu'un site palestinien exprime en ces termes avec justesse, mais à son insu et sur le mode ironique, donc superficiel:"Le grand Israël, la petite Amérique et le monde arabe".

8 - Que signifie" superficiel " ? 

Je dis"superficiel", parce que, chez les chrétiens et les musulmans, la séparation traditionnelle entre le divin et le temporel se veut compatible avec la grille de lecture des sciences exactes, alors que cette distinction ressortit à un tout autre modèle psychique dans le matérialisme théologique juif: puisque, dans cette religion, le surréel et le réel - le bois qui chauffe le foyer du bûcheron et l'idole dans son rôle d'aéronef - demeurent confusibles, donc non seulement étroitement imbriqués l'un dans l'autre, mais consubstantiels à leur nature secrètement partagée. Si le sacré juif se déclare"réaliste", c'est précisément parce que le ciel est censé débarquer effectivement dans le bois, c'est précisément parce que la pratique des affaire du royaume de Dieu sera tangible ou ne sera pas, c'est précisément parce que le ciel se confondra à la pratique politique et à la gestion des affaires de ce monde, c'est précisément parce que le"paradis soviétique"concrétisait l'utopie que M. Benjamin Netanyahou change la démocratie mondiale en un attrape-nigaud à son service. Si vous ne gardez pas la clé anthropologique du sacré simiohumain constamment présente à l'esprit, vous ne comprendrez pas le ton à la fois souverain et soumis, cajoleur et oscillant entre l'orgueil du croyant et la feinte humilité de l'idolâtre: l'orateur sacré déborde de piété protectrice et de faiblesse innocemment feinte, parce qu'entre les mains d'Israël, le mythe démocratique rend"sincères"aussi bien l'affichage le plus cru de la force que celui de la dévotion.

Mais seule une anthropologie articulée avec le décryptage de la psychobiologie du sacré chargée de piloter la foi juive en sous-main peut-elle rendre compte d'une ambiguïté de l'inconscient religieux de la nation? Le dédoublement dénoncé par Isaïe serait-il universel, de sorte que les évadés de la zoologie seraient scindés de naissance entre le ciel de leurs totems et leur chair bûcheronne? Car le christianisme manifeste le même travers. Si les sciences humaines de demain devaient échouer dans leur tentative iconoclaste, donc isaïaque de percer le secret, chrétien à son tour, de la forteresse, commune aux foyers et aux saintes chandelles où la conscience théologique et la conscience terrestre se barricadent dans le même tartuffisme, il demeurerait impossible de jamais user de la raison nouvelle, qui rendra compte du contenu et de la portée politique réels du discours angélique et cynique confondus de M. Benjamin Netanyahou devant le Congrès, et impossible de décrypter la cécité volontaire qui interdit aux chrétiens à leur tour de connaître les causes véritables de l'effondrement des tours de Manhattan le 11 septembre 2001, tellement ces buildings majestueux occupent, dans le ciel des séminaristes de la démocratie, le même rôle symbolique et mythique des totems de la liberté du genre humain que la terre d'Israël dans l'esprit innocent de saint Benjamin Netanyahou.

9 - Une radiographie des démocraties sacralisées 

"Monsieur le Vice-Président, vous souvenez-vous du temps où nous étions les petits nouveaux dans la ville? Et je vois beaucoup de vieux amis, et je vois beaucoup de nouveaux amis d'Israël, aussi bien démocrates que républicains." Dès ses premiers mots, M. Netanyahou ne s'adresse pas en chef du gouvernement tout terrestre d'un minuscule Etat temporel aux puissants représentants du pouvoir législatif d'une nation en chair et en os de trois cent cinquante millions d'habitants - et qui passe encore pour la plus puissante de la terre. Mais ne vous y trompez pas, il ne s'agit pas non plus d'une cordialité fondée sur des relations courantes entre Etats souverains: sous l'amitié franche et loyalement affichée en apparence, il s'agit d'une parenté surréelle et transcendante aux évènements et aux circonstances du moment, d'une complicité inscrite dans une allégeance invisible et secrète à un certain mythe religieux.

Cette connivence latente demeure profondément enfouie dans l'inconscient collectif, mais elle est indispensable à la manifestation concrète de la puissance qu'exerce le groupe de pression évoqué plus haut. Sans l'attirance effective d'un monde angélique, d'un Eden séraphique, d'un univers biblique et chérubinique, jamais l'association si étroite et si spectaculaire des juifs américains avec le sionisme n'aurait obtenu, contre vents et marées, le statut d'une entreprise nationale, donc exclusivement régie par le droit américain et le droit israélien confondus. Or, le combat d'un quart de siècle du sénateur Robert Kennedy contre cette titanesque imposture juridique s'est soldé par un échec complet.

Qu'en est-il de l'Europe sur ce point focal? En France, le"Comité représentatif des institutions juives de France"ne présente nullement un caractère patriotique ostensiblement affiché ou une tonalité nationaliste revendiquée avec insistance, bien au contraire, tandis qu'aux Etats-Unis, la frontière entre la corruption au bénéfice des intérêts d'un pays étranger et la loyauté du citoyen demeure floue, tellement les membres de la chambre des représentants et les sénateurs dévoués à Israël conservent non seulement toute leur bonne conscience, mais partagent le sentiment profond et sincère du reste de la population de représenter les mêmes valeurs à la fois patriotiques et universelles de la démocratie américaine que les immigrés d'autres nations.

La cause de la méconnaissance d'une bi-polarité psychique aussi évidente est fort simple : le régime politique d'outre-Atlantique se révèle à son tour viscéralement schizoïde, eschatologique et messianique. C'est précisément la dimension juive du christianisme rédempteur des origines, donc d'une foi encore empreinte du"sacré réaliste"de l'Ancien Testament - celle qui compénètre les Actes des apôtres - qui permet à M. Netanyahou de s'adresser non seulement à des frères, mais à des co-religionnaires et à des compatriotes d'une religion de la Liberté appelée à se concrétiser sur la terre; et c'est cette foi biaisée que M. Barack Obama a offensée dans son discours trop franc d'Oslo, où il a déclaré:"Il y aura toujours des guerres", alors que seule la guerre tartuffique est proprement religieuse, seule la foi matérialisée est sainte au sens du bûcheron d'Isaïe.

10 - La foi et la guerre 

"Israël n'a pas de meilleur ami que l'Amérique et l'Amérique n'a pas de meilleur ami qu'Israël", s'écrie l'orateur. Mais voyez comme le messianisme politico-religieux commun aux deux nations se greffe aussitôt sur cette prétendue"amitié":"Nous sommes ensemble pour défendre la démocratie. (...) Nous sommes ensemble pour lutter contre le terrorisme."

La foi, c'est la guerre à Lucifer. Voilà l'ennemi commun dûment désigné. La guerre unanime à la"terreur"n'est autre que la guerre de Jahvé pour la"paix universelle"; et cette paix est biblique par nature et par définition, donc israélienne au sens mythologique évoqué plus haut. Il s'agit d'un irénisme conquérant et consubstantiel à un mythe du"salut"viscéralement combattif à son tour, celui que le peuple juif, sans cesse menacé et réputé toujours sur la défensive, est condamné à soutenir jour et nuit et de siècle en siècle contre le Mal. Il en résulte que la croisade supposée rédemptrice des brebis pour le triomphe de la Liberté sur Satan dans le monde entier sera sans fin et que cette équipée sotériologique ne s'arrêtera jamais parce que"l'Etat juif brillera comme une étoile de la Liberté au milieu des despotismes de l'Orient".

Mais en vertu même des prémisses eschatologiques du tartuffisme, il se trouve qu'Israël sera une nation éternellement en guerre contre le Diable et pour son extension territoriale dûment chapeautée de messianisme. C'est par nature et par un effet de sa destination innée que ce peuple schizoïde a vocation de se présenter à la fois les armes à la main et dédoublée sur la scène internationale par la Justice, la Liberté et le Droit. Quel souffle et quel élan que ceux d'un messie de la Liberté et de la Paix en danger sur toute la terre habitée ! Pour concrétiser cette théologie, il faudra aller jusqu'à faire jouer à la minorité arabe qui a survécu aux massacres et aux expulsions de 1947 le rôle de témoin de la grandeur spirituelle du pays des prophètes."Je veux que vous vous arrêtiez un instant et que vous pensiez à cela : parmi les trois cent millions d'Arabes, moins d'un demi pour cent jouit vraiment de la liberté, et ceux-là sont tous citoyens d'Israël ! (...) Israël ne représente pas le mal, Israël incarne la justice au Moyen-Orient."

11 - L'arme nucléaire et Jahvé 

Et Gaza?"Téhéran domine Gaza, Téhéran parraine la terreur à travers le monde."La sous-conversation théologique astucieusement mise en place par le nucléaire appelle maintenant un décryptage anthropologique plus isaïaque que jamais de la face cachée du propos.

L'idole présente trois masques. Le premier rappelle au grand protecteur qu'on n'a plus besoin de lui à titre militaire, donc qu'on est devenu puissant tout seul:"Mes amis, vous n'avez pas besoin de construire la nation d'Israël. Nous sommes déjà construits. Vous n'avez pas besoin d'exporter la démocratie en Israël. Nous l'avons déjà obtenue. Vous n'avez pas besoin d'envoyer des troupes américaines pour défendre Israël. Nous nous défendons."

Le second masque sacré avertit la Maison Blanche en sous-main qu'Israël est décidé à se défendre à l'aide de l'arme nucléaire, parce qu'en raison de sa petitesse, le destin l'accule à cette extrémité."La vérité est qu'Israël a besoin de mesures de sécurité uniques en raison de sa taille unique. Israël est l'un des plus petits pays du monde."

Le troisième masque du message permet de déplacer le problème nucléaire en direction d'un tiers censé seul redoutable, alors que tous les stratèges reconnaissent que deux nations nucléaires se neutralisent nécessairement l'une l'autre."Un Iran nucléarisé déclencherait une course à l'arme atomique dans tout le Moyen-Orient et procurerait aux terroristes - (à Lucifer) - un parapluie nucléaire. Ce serait le cauchemar du terrorisme apocalyptique, ce serait un danger évident et présent dans le monde entier. Je voudrais que vous compreniez bien ce que cela veut dire: ils pourraient disséminer la bombe partout, ils pourraient la placer sur un missile, ils pourraient la déposer sur le pont d'un navire porte-conteneurs et cibler les ports ou la cacher dans une valise et dans le métro. A l'heure présente, la menace qui pèse sur mon pays ne saurait se trouver sous-estimée. Tous ceux qui nient cette menace sont des autruches. Moins de sept décennies après que six millions de Juifs eurent été assassinés, les dirigeants iraniens nient l'existence de l'Holocauste du peuple juif et en appellent à l'anéantissement de l'État juif."

Par bonheur, l'Amérique est là."Vous avez agi différemment. Vous avez condamné les objectifs génocidaires du régime iranien. Vous avez fait voter des sanctions sévères contre l'Iran. L'histoire te salue, Amérique."

12 - La mythologie des idéaux 

Puisque l'inconscient théologique du"peuple élu", donc masqué, lui impose le rôle d'une victime potentielle, et cela à titre viscéral et immémorial, pourquoi, dira-t-on, cette persécution inexplicable se renouvelle-t-elle de génération en génération et sur toute la terre habitée?"Si l'histoire a appris quelque chose au peuple juif, c'est que nous devons prendre au sérieux les appels à la destruction de notre peuple. Nous sommes une nation appelée à renaître des cendres de l'Holocauste. Quand nous disons"plus jamais", nous voulons dire"plus jamais!"Israël se réservera toujours le droit de se défendre."

Qu'est-ce à dire ? Nous avons vu qu'en réalité et dans les profondeurs de l'inconscient national, le"droit de se défendre"est nucléaire par nature et par définition Israël peut donc se permettre d'ironiser en théologien de son auto-légitimation religieuse, et notamment en raison de la minusculité de David."Monsieur le Vice-Président, je vais vous illustrer cela. C'est plus grand que le Delaware (La patrie de M. Biden). C'est également plus grand que Rhode Island. Mais c'est tout. Si Israël se trouvait ramené aux frontières de 1967, il accepterait de se réduire à la moitié du périphérique de Washington."On sait que le vice-président des Etats-Unis est un Irlandais férocement sioniste et dont l'épouse est juive. C'est lui qui avait répondu par un:"Et alors?"à la politique d'encerclement de Gaza par Israël.

Mais alors pourquoi la Palestine vaincue menace-t-elle néanmoins et inexplicablement un Israël pourtant pacifiste par nature et par définition, pourquoi tant d'hostilité, et si tenace"alors que nous avons supprimé des centaines de barrières qui faisaient obstacle à la libre circulation des biens et des personnes"?

Pour tenter de résoudre une difficulté dont la cause politique demeure à la fois mystérieuse et absurde, il faut observer une fois de plus comment, un siècle après la loi française de séparation de l'Eglise et de l'Etat, Israël parvient à imposer les verdicts de son ciel à la planète des descendants de Voltaire et de Freud. C'est que le monde entier demeure celui du bûcheron d'Isaïe. L'Amérique est une nation eschatologisée à nouveaux frais par le mythe de la grâce privilégiée dont jouit le peuple élu, tellement la Réforme de Calvin retourne à la théologie vétéro-testamentaire."La providence a confié aux États-Unis le rôle de gardien de la liberté. Tous les peuples de la terre qui chérissent la liberté - sous-entendu individuelle - ont une dette à acquitter à l'égard de votre grande nation, la dette de leur profonde gratitude. Parmi les nations les plus reconnaissantes, il y a ma nation, il y a le peuple d'Israël, qui a combattu pour sa liberté et sa survie dans des conditions effroyables, tant dans les temps anciens que dans les temps modernes." Qu'est-ce que cela, sinon la théologie de la grâce sélective du Réformateur de Genève, celle d'un croyant emblématique que Jahvé a proclamé juste par nature et sauvé avant qu'il l'eût en rien mérité - un certain Abel.

13 - Les droites faussement parallèles d'Euclide 

Mais il se trouve que la sainteté de l'Abel israélien est aussi contradictoire est aussi saisissante que le théorème en tête à queue d'Euclide selon lequel deux droites parallèles l'une à l'autre ne se rencontreraient jamais, mais se croiseraient néanmoins à l'infini pour revenir à toute allure à leur point de départ. Cet axiome renvoie au rejet, par le monde entier, de la tonalité et des conclusions théologales du discours de M. Benjamin Netanyahou; car, pour la première fois, on a vu la logique en tête à queue de l'univers des abscisses et des ordonnées réfutée par le retour précipité sur ses pas du postulat selon lequel la Palestine originelle ne deviendra un Etat parallèle à lui-même qu'à la condition de se réconcilier dans l'infini avec son expulsion illégale de son territoire en 1947, celle qui a frappé au départ sept cent cinquante mille euclidiens dont les descendants au nombre de quatre ou cinq millions, subiront à titre enfin définitif et de génération en génération un châtiment que leurs ancêtres avaient laissé en panne de son éternité.

Ecoutons l'avocat de ce parallélisme truqué entre la"paix", la"justice"et le"droit"."Pourquoi la paix n'a-t-elle pas été obtenue ? Parce que, jusqu'à présent, les Palestiniens se sont montrés réticents à accepter qu'il existât un État palestinien souverain si, en retour, ils légitimaient un État juif à leurs côtés."

Et l'orateur d'enfoncer le clou:"Vous voyez, notre conflit n'a jamais porté sur le principe de la création d'un État palestinien, il a toujours et exclusivement porté sur le droit à l'existence éternelle de l'État juif. Voilà l'objet de ce conflit. En 1947, l'Organisation des Nations Unies a voté pour la reconnaissance internationale d'un État juif et pour celle, parallèle, d' un État arabe. Les Juifs ont dit oui. Les Palestiniens ont dit non. Ces dernières années, les Palestiniens ont refusé par deux fois l'offre si généreuse des Premiers Ministres israéliens d'installer un État palestinien sur presque - c'est moi qui souligne - tous les territoires conquis par Israël au cours de la guerre des Six Jours. "Décidément la logique des parallèles d'Euclide excelle dans l'art de noyer le poisson, puisque l'Etat de 1947 n'obéit pas à la même logique des droites et des courbes que celle de 1967.

Quel est le péché originel des méchants Palestiniens?"Ils ne sont tout simplement pas disposés à mettre fin au conflit. Et j'ai le regret de vous dire ceci: ils continuent d'élever leurs enfants dans la haine à notre égard. Ils continuent de baptiser leurs places publiques du nom de leurs terroristes, et le pire, c'est qu'ils persévèrent à nourrir l'illusion que le jour viendra où Israël se trouvera submergé par les descendants des réfugiés palestiniens de 1947." 

De plus, toute paix qui se conclurait par la signature d'un éventuel compromis entre les postulats des deux géomètries devra"refléter les changements démographiques survenus depuis 1967. La grande majorité des six cent cinquante mille Israéliens qui vivent au-delà des frontières de 1967 résident dans les quartiers et les banlieues de Jérusalem et du Grand Tel Aviv. Ces zones sont fort peuplées, mais elles occupent un territoire assez limité. En vertu d'un accord de paix réaliste - c'est moi qui souligne - les zones d'une certaine importance stratégique seront intégrées dans les frontières définitives d'Israël."

Sur des fondements aussi généreux, Israël fera néanmoins valoir, comme précédemment, qu'il demeurera pourtant menacé jour et nuit par le nouvel Etat:"Les observateurs européens dans la bande de Gaza se sont évaporés du jour au lendemain. Donc, si Israël quitte simplement ces territoires, un afflux d'armes en direction d'un futur État palestinien demeurerait sans surveillance. Des missiles seraient tirés à partir des territoires dont nous nous serions retirés et pourraient atteindre toutes les habitations d'Israël en moins d'une minute. Je voudrais que vous y pensiez. Imaginez que vous auriez moins de soixante secondes pour trouver un abri contre un tir de missile. Qui souhaite vivre de cette façon? Eh bien, si vous ne le souhaitez pas, nous non plus."

14 - Une ombre d'Etat 

L'Etat palestinien ne sera jamais qu'une ombre, de sorte qu'il ne saurait disposer d'une armée. Mais qu'importent ces nouveaux défis au droit international:"Il est absolument vital pour la sécurité d'Israël qu'un État palestinien soit pleinement démilitarisé. Et il est essentiel qu'Israël maintienne sa présence militaire le long du Jourdain. Les mesures de sécurité fiables seront nécessaires non seulement afin de protéger la paix, mais afin de protéger Israël dans le cas où la paix tomberait en quenouille. Dans notre région, qui est si instable, personne ne peut garantir que nos partenaires actuels de la paix seront encore là demain."

Sommes-nous parvenus au terme de la fable de La Fontaine cui titulo inscribitur La Génisse, la Chèvre et la Brebis en société avec le Lion, qui mirent"en commun le gain et le dommage"? On se souvient que le lion décida de se réserver la totalité des proies qui tomberaient dans leurs rets communs, et cela pour quatre raisons universelles, dont la première lui accordait l'entièreté des prises en raison de son nom, la seconde en raison de la pertinence de sa force, la troisième en raison de la célébrité de sa vaillance, la quatrième du fait qu'il étranglera sans barguigner quiconque toucherait à son butin.

A cela, il faut ajouter, dit le lion, que les négociations de paix en commun seront menées par des partenaires angéliques, donc acquis d'avance à la signature de la paix dans les conditions séraphiques ci-dessus précisées par le roi des animaux. Or, ajoute le chérubin à crinière, les crocs du Hamas ne sont pas un"partenaire pour la paix", puisque cet animal conteste le droit, exclusif à son tour, dont la démocratie mondiale se réclame pour son propre compte - celui de légitimer pour l'éternité un Etat en rupture de ban et à titre originel avec le droit international d'Abel. Mais alors, comment fonder la démocratie sur la liberté universelle des peuples de disposer d'eux-mêmes et dans le même temps, implanter un puissant Etat colonial dans l'Eden des séraphins et des chérubins de la sainte démocratie? Le lion demande donc au tigre palestinien de"déchirer son pacte"avec la panthère du Hamas - mais alors comment le président Obama a-t-il pu refuser à Israël le droit immémorial d'occuper pour toujours la Palestine?"Le rêve d'un Etat juif démocratique est irréalisable dans le contexte d'une occupation permanente."

On comprend mal le hosannah qui termine un si glorieux exercice théologique du lion."Je parle au nom du peuple juif et de l'État juif quand je vous dis à vous, représentants de l'Amérique, que je vous remercie. Merci pour votre soutien indéfectible à Israël. Merci de veiller à ce que la flamme de la liberté brûle à travers le monde. Que Dieu vous bénisse tous. Et que Dieu bénisse à jamais les États-Unis d'Amérique."

15 - Les patenôtres du lion 

On voit ce que signifierait une politologie articulée non seulement avec une connaissance anthropologique de l'âme et de l'esprit des nations d'Abel et de leur histoire, mais sur un décodage de leur éloquence religieuse. Pour l'heure, la science des relations entre les Etats simiohumains de la planète se présente comme la plus lente de toutes dans l'arène des savoirs. En vérité, cette discipline demeure tellement poussive que la grâce démocratique ne l'a pas fait progresser d'un pouce depuis deux millénaires - Machiavel lui-même n'a fait que collationner les recettes tant pratiques que messianiques qui réussissent ou échouent sur l'échiquier des relations théologico-temporelles entre les Etats.

Et pourtant, en quelques jours, la planète a fait un pas de géant en direction de la question décisive de savoir si un peuple se trouve en droit de se réinstaller dans sa patrie mythique après deux millénaires d'absence. Que le lion israélien conduise le monde entier à invalider les principes fondateurs de la démocratie est une chose; mais puisque cette tragédie ne peut trouver de solution militaire, c'en est une autre que la planète entière coure le risque de virer à l'exécration d'Israël par tous les peuples de la terre; c'en est une autre que le lion israélien de demain et d'après-demain ne bougera pas d'un pouce ; c'en est une autre que le lion de la fable dira à toutes les nations de la terre que la raison du plus fort sera toujours la meilleure ; c'en est une autre que la civilisation mondiale ne trouvera jamais un équilibre entre le lion et le mouton; c'en est une autre que la planète se résignera à fonder l'avenir sur un Eden dont le dieu dira au bûcheron d'Isaïe:"La planisphère connaîtra l'évangile des deux poids et des deux mesures, la mappemonde jouira des saintes écritures du lion et du mouton, la création tout entière s'inclinera devant l'idole de bois du bûcheron d'Isaïe - et vous, peuple des chèvres et des brebis, chauffez-vous avec le bois de ce monde."

16 - Les portes du rêve sont fermées. Incipit philosophia 

Mais songez que la question du lion, de la génisse, de la chèvre et de la brebis ne se laissera pas localiser au Moyen Orient, songez que l'humanité tout entière rêve de s'installer dans une patrie imaginaire et protégée des crocs du lion; songez que la démocratie mondiale tout entière rêve d'une cité idéale, songez que notre astéroïde tout entier fonctionne sur l'encéphale schizoïde que son évolution a sonorisé à l'école de la parole. L'anthropologie philosophique qui s'annonce se collètera donc avec une science transnaturelle, celle de la connaissance du malheureux bipède qui ne s'est évadé de la zoologie que pour basculer dans des mondes oniriques.

Si le chat, le chien, le cheval, le tigre, le lion, l'éléphant et la masse des animaux portaient un regard de haut sur les herbages de chacun, ne serait-ce pas à ce rêve d'évasion dans le ciel de leur folie que la nature porterait leur encéphale à tous, et notre époque n'illustrerait-elle pas un tournant mémorable de l'histoire multimillénaire de notre espèce, puisque, pour la première fois dans notre histoire, nous nous indignerions de notre sort misérable sans nous ruer aussitôt et tête baissée dans une utopie plus démentielle que la précédente? N'est-ce pas une grande chance que les portes du rêve politique se soient définitivement fermées et qu'il nous faille changer le monde sans nous précipiter dans un autre où les anges et les séraphins nous apportaient un bien pâle secours?

Il est heureux que l'univers ait pris un rendez-vous nouveau avec la pensée. Le baron de Grimm comparait en ces termes le XVIIIe siècle au XVIIe: "Il existe une seule sorte d'hommes supérieurs dont il n'y en avait pas du temps de Louis XIV. Je les appellerais volontiers philosophes de génie. Tels sont M. de Montesquieu, M. de Buffon, M. Diderot, etc. C'est cette espèce d'hommes, si rare et si glorieuse pour une nation, qui fait aujourd'hui la principale gloire de la France et qui donne à notre siècle un avantage réel sur le précédent."(1er décembre 1753, Correspondance de Grimm, Paris 1813, t. I, p. 93)

Décidément, le XXI siècle sera le second siècle des Lumières ou ne sera pas."

Le 5 juin 2011
aline.dedieguez.pagesperso-orange.fr