Trois regards : Le philosophe étonné, le dramaturge effrayé, le mythologue indigné

34 min

Toute philosophie est une politique et toute politique une philosophie. Ensemble, ces deux disciplines portent leur regard sur les littératures et sur les mythologies sacrées.

C'est à l'école de ces trois regards savamment mêlés que l'Europe cherche l'oracle qui lui révèlerait le sens de l'histoire du monde; c'est de cette énigme que René Pommier m'aide cette semaine à évoquer le spectre.

1- "Je suis un philosophe qui écrit des romans" (Umberto Eco)
2 - Le bréviaire du philosophe
3 - La philosophie et le tragique
4 - La mise à distance littéraire et philosophique
5 - Anthropologie de la folie religieuse
6 - Quelle est la nature de la folie propre à l'homme ?
7 - Suite de l'histoire de l'écrivain et du philosophe
8 - Le Petit Hippias de Platon
9 - L'imaginaire humain et le tartuffisme
10 - L'avenir de la philosophie
11 - Une signalétique de la condition humaine
12 - De quoi la France est-elle un signe incarné ?
13 - René Pommier le navigateur

1 - "Je suis un philosophe qui écrit des romans" 

Umberto Eco disait récemment: "Je suis un philosophe qui écrit des romans". Cette déclaration signifie-t-elle que Sophocle et Shakespeare étaient des philosophes qui écrivaient de belles tragédies, Cervantès et Swift des philosophes qui écrivaient des romans hautement symboliques, Balzac un philosophe qui portait une société entière dans sa tête, La Fontaine un philosophe qui rédigeait des fables allégoriques, Platon un philosophe connu pour écrire des dialogues pour le théâtre, Nietzsche un philosophe qui prêcha l'évangile selon saint Zarathoustra? Cela signifie-t-il que d'autres philosophes - Kant, Hume, Locke, Hobbes, Descartes - étaient des auteurs de génie et qu'à ce titre, ils ont hissé l'encéphale infirme du genre humain, au rang d'un acteur à observer et à faire passer en jugement devant le tribunal de l'histoire et de la politique?

Mais les écrivains nous racontent des histoires. Si les philosophes étaient des narrateurs, ils vous donneraient à lire leurs narrations et il faudrait nous demander de quel héros ils nous relateraient les exploits. Pour l'apprendre, il nous faudrait lancer des détectives sur les traces de ce genre de scripteurs afin de découvrir de quelle gent ils vous racontent les aventures; et si Balzac court à la poursuite de Rastignac, Cervantès à la poursuite de Don Quichotte, Sophocle à la poursuite d'Antigone, d'Œdipe et de Créon, quels sont les protagonistes de notre espèce dont les philosophes traquent les repaires ou qu'ils pourchassent la plume au poing?

Dans son dernier ouvrage, consacré à sainte Thérèse d'Avila, (Thérèse d'Avila, très sainte ou Cintrée, étude d'une folie très aboutie, Editions Kimé, Paris, avril 2011), René Pommier raconte: "Les chrétiens d'aujourd'hui veulent croire que l'Inquisition s'est montrée hostile à Thérèse d'Avila." Puis, il se demande ce qui se passerait de nos jours si une moniale prétendait bénéficier d'une faible portion des visions de Thérèse d'Avila: "La hiérarchie et l'opinion chrétienne, écrit-il, se montreraient certainement beaucoup moins bienveillantes à son égard que les Inquisiteurs et, à quelques exceptions près, les autorités ecclésiastiques en général ne l'ont été à l'égard de Thérèse d'Avila. Pour ne prendre qu'un exemple, si une religieuse prétendait que le diable s'assoit sur son missel pour l'empêcher de lire, les autorités ecclésiastiques seraient certainement consternées et feraient tout pour éviter que l'affaire ne s'ébruitât. Loin d'autoriser cette religieuse à fonder des couvents, loin de l'encourager et de l'aider, loin de l'inviter à écrire des ouvrages, on s'inquièterait de sa santé mentale, les jésuites proposeraient sans doute de la faire psychanalyser et, en tout cas, on s'empresserait de la reléguer dans une maison de repos pour ecclésiastiques." (Op. cit. p.13)

Quel est le personnage dont ce philosophe de la foi suit les pas? Ne serait-ce pas le tragédien, l'humoriste, l'amuseur public, le romancier, ou le dramaturge qu'on appelle la Raison et dont Socrate observait l'allure sur la scène du monde? Mais, dans ce cas, est-ce le glaive à la main ou la trompette aux lèvres que le dialecticien dessine les traits d'une Raison idéale sur le théâtre de l'histoire? Sous la plume de René Pommier la Raison se montre un écolier docile. Il aurait fait de si grands progrès sous la férule de son pédagogue, la loi de 1905 sur l'enseignement de l'intelligence dans les écoles de notre République, qu'il aurait contaminé de sens rassis le clergé tout entier, ou du moins les Jésuites molinistes, qui seraient devenus friands de Descartes sous la plume d'un commentateur viennois bien connu de l'Œdipe de Sophocle.

Mais un siècle plus tard déjà, Bossuet, décédé en 1704 doutait des visions de la sainte espagnole, qui avait rendu son âme à Dieu en 1582 et le 15 septembre 1753, le baron de Grimm rendait compte en ces termes "à un souverain d'Allemagne" de la Sainte Clothilde de Van Loo exposée au salon de l'académie royale de peinture et de sculpture de Paris: "Pour moi, je voudrais seulement qu'on ôtât les têtes d'anges qui sont en haut et que la sainte devrait voir toute seule, sans que nous autres profanes puissions y participer. On ne voit les choses qu'avec les yeux de la foi, et quoiqu'elles soient autorisées par la coutume en général, elles sont, me semble-t-il, de très mauvais goût et font toujours un très mauvais effet. " (Correspondance de Grimm, T. 1, Paris 1813, p.60-61)

2 - Le bréviaire du philosophe

Mais si c'était de l'intelligence en personne, si je puis dire, que le philosophe serait l'éducateur patenté, que vaudrait un Socrate de la République privé de manuel d'enseignement de l'intelligence? Dans ce cas, nous donnerions le titre de Discours de la méthode au bréviaire de la philosophie que nous lui mettrions entre les mains; et, du coup, la question deviendrait ecclésiale à sa manière, parce qu'il faudrait commencer par nous demander quel catéchète aura rédigé le missel de la raison française et à quels examens nous aurons soumis l'auteur des manuels scolaires d'apprentissage de l'intelligence nationale. Puis, nous détecterions à la loupe le piège de quelque dogme dont le diable aurait introduit en fraude la crosse et la houlette dans le livre de prières de l'entendement de la République.

On voit que l'écrivain qu'on aura plongé dans l'eau lustrale de la vraie philosophie n'est pas près de quitter les fonts baptismaux de la raison pure; et si nous retenons l'hypothèse selon laquelle ce serait en tant que philosophe qu'Umberto Eco écrirait des romans, nous devons nous demander maintenant de quelle constellation la philosophie reçoit la lumière qui lui permettra de rédiger un vademecum de la Raison. Mais alors, le parallèle entre l'écrivain et le philosophe va s'approfondir, parce que les Balzac, les Cervantès, les Swift ou les Molière se révèleront des méthodologistes dont les torches éclaireront les personnages.

Mais voici que l'évangile du bon usage de l'intelligence et qu'on appelle un Discours de la méthode nous conduit par la main vers une question plus ardue que toutes les précédentes; car si les feux de la raison balzacienne illuminent l'œuvre de Balzac, le soleil de la raison renacentiste l'œuvre de Rabelais, le flambeau de la raison moliéresque l'œuvre de Molière, les cierges de la raison dantesque l'œuvre de Dante, l'astre de la raison cartésienne l'œuvre de Descartes, l'étoile de la raison de Kant la raison kantienne, quelle sera la différence entre la constellation des philosophes et les mégasoleils propres à la littérature? Dira-t-on que le personnage que nous appelons la Raison philosophique est multiface, dirons-nous que sa silhouette se diversifie à l'infini, dirons-nous que l'intelligence des philosophes est une comédie aux cent actes divers, tandis que celle des écrivains se fragmente entre mille acteurs dont la tête paraît bien vissée sur les épaules?

Mais l'œuvre de Balzac est un seul et même personnage; et cet acteur du monde se présente d'une seule pièce sur la scène, comme l'œuvre de Platon est un géant dont la carrure nous plonge dans la contemplation d'un astre solitaire. Et puis, l'écrivain et le philosophe ne font-ils pas monter sur les planches un seul et même régisseur de la planète, qu'ils appellent tous deux la Raison? Vous prétendez que le démiurge du premier a des bras et des jambes et qu'il marche en long et en large sur la terre, tandis que le second ne jouit que de l'ubiquité de son langage et qu'il se pare du vêtement de l'univers lui-même. Mais tous deux ne portent-ils pas la tiare et le sceptre de l'ubiquité, celle de leur pesée du monde sur la balance de leur logique? Et puis, nos magiciens sont des psychologues stellaires. L'un de leurs globes oculaires est un microscope, l'autre un télescope et la conjonction de ces deux instruments d'optique donne à cette paire de sorciers l'ambition d'observer un personnage immense et obstinément caché derrière le décor - l'humanité.

3 - La philosophie et les pontonniers de l'abîme

Nous ne sommes pas plus avancés si nous avons commencé de mettre en parallèle la littérature et la philosophie sans nous dire, in petto, que "comparaison n'est pas raison". Qu'est-ce qui différencie l'univers des écrivains de celui des philosophes? Mais déjà Socrate dresse l'oreille: "Si la comparaison n'était pas le premier pas de la raison et de l'intelligence, dit-il, la philosophie ne serait pas une ciguë et un remède confondus, parce qu'on ne saurait tenter de comprendre le monde sans découvrir le poison guérisseur des ressemblances suggestives, le venin des similitudes frappantes et toute la pharmacie des traits généraux et communs qui lient entre eux des thèmes fort éloignés les uns des autres en apparence. Le génie jette des ponts entre des territoires très éloignés aux yeux des hommes ordinaires et qui ébranlent tout l'édifice de leurs savoirs et de leurs sciences générales."

"Exemple: si, se disent maintenant nos généticiens, nous rapprochions le système immunitaire du sexe faible de son contraire, qui lui fait garder précieusement le corps étranger qu'on appelle le fœtus, ne serions-nous pas engagés sur une piste féconde de la connaissance des secrets de la fécondation? Si je comparais la force qui fait tomber les pommes des arbres de celle, toute opposée, qui empêche les planètes de tomber sur le soleil, se dit Newton, peut-être mettrais-je la main sur la clé de la relation entre la vitesse de leur giration et la distance de la terre où leur masse les maintient."

Mais si Socrate se permet de nous rappeler à l'ordre de la sorte, sans doute n'avons-nous pas conduit jusqu'à son terme l'examen critique de la relation qui s'établit entre la course de la philosophie d'un côté et celle de la littérature, de la psychanalyse, de la raison, de la folie et de la spéléologie des mythes sacrés, de l'autre. Par bonheur, Platon prétend que la philosophie est à la fois une plongée dans la caverne du monde et une observation des moyens d'en sortir par le haut. Quel est le trait commun à toutes les activités cérébrales qui caractérisent à la fois la littérature et la philosophie ? Serait-ce la question de la nature du recul de la Raison propre à ces deux exercices? Dans ce cas, il nous faudrait tenter de comparer entre elles les diverses distanciations dont notre regard se révèle capable. Qu'est-ce qui fait basculer le regard de Pascal de l'arène de la littérature dans celle de la philosophie ? Est-il un écrivain ou un philosophe quand il décrit l'humanité pelotonnée sur une île déserte et perdue dans le vide de l'immensité où son Dieu se voit qualifié de "boucher obscur"?

Il est singulier que Voltaire tente de ramener ce tableau à la peinture littéraire de notre espèce et que Valéry lui-même y admire seulement de belles cadences sous prétexte que la scène se situe je ne sais où dans l'espace qui sépare la littérature de la philosophie ; car si vous admirez les résonances de cette écriture, vous quittez le spectacle et les tonalités du théâtre tragique. La philosophie serait-elle donc l'apprentissage du tragique ? Dans ce cas, si comparaison est raison, vous verrez la pensée jeter un pont vers la psychologie et grommeler sur son monticule: "Voyez-vous ces animalcules ! Le silence de l'éternité les fait trembler de peur. Ils courent dans tous les sens, ils se hâtent de trouver une cachette. Leurs toits de chaume les mettent à l'abri de la lumière de l'intelligence."

4 - Le recul littéraire et le recul philosophique 

Mais alors, nous retrouvons la question de la vaillance propre à la raison. Le courage serait-il le Sésame de la philosophie? Mais nous ne sommes pas sortis de l'auberge, du fait que Platon demeure tout ensemble le plus grand écrivain et le plus grand philosophe de la Grèce et que Pascal se présente à la fois en Icare du ciel des chrétiens et en laboureur sans pareil de la langue française. Quel est l'héroïsme propre à la pensée, voilà la question à poser si nos deux rois de l'écriture volètent dans la même caverne et si l'un et l'autre observent les prisonniers ficelés à leur banc derrière un petit mur qui leur cache le soleil. Et d'abord, est-il acquis que le génie philosophique prenne davantage de hauteur et de recul que le génie littéraire? Cervantès et Platon ne se partagent-ils pas à égalité entre les deux royaumes du regard? Dans cette hypothèse, observons à la loupe les relations que les deux disciplines entretiennent avec les distanciations auxquelles s'exerce la Raison. On dit que l'oiseau de Minerve prend son vol le soir, ce qui signifie que la philosophie est un volatile tardif et que, de surcroît il assure le vol de nuit du genre humain. Est-ce à dire que la littérature serait seulement un oiseau de l'aube et que sa consœur serait mieux lotie?

Raymond Queneau disait qu'il existait une littérature matinale et qu'elle s'exerçait principalement à l'épopée dont Homère a inauguré le genre sous les murs de la cité de Priam, tandis que la littérature de midi et du soir met en scène l'individu, dont le même poète raconte le retour en Ithaque. Mais il y a belle lurette que la littérature, elle aussi, est un oiseau de Minerve. Car pour prendre le recul du grand écrivain, il faut disposer du vaste paysage qu'on appelle le passé. Sophocle, Eschyle, Corneille, Racine, Shakespeare et même Voltaire ont puisé dans l'histoire toute la thématique de leur théâtre ; et si nos cités n'étaient alourdies de siècles, on ne voit pas à quelle distance l'écrivain se placerait pour les peindre.

Balzac observait de haut les hiérarchies sociales de son temps. On ne voit que de loin Vautrin, cette estampe de Vidocq, passer du rang de chef de la maffia à celui de chef de la police de la Restauration. Comment Zola observerait-il la classe ouvrière ou les paysans, Hugo les Misérables, Proust les salons si l'écrivain ne s'installait au balcon d'un vieux théâtre? Décidément la littérature n'accède à son rang véritable qu'à prendre un recul de vieillard à l'égard des sociétés fatiguées. Il en résulte que l'enseignement décérébré de l'histoire de la littérature dans nos démocraties prend les allures du naufrage philosophique de la France et que ce désastre découle de l'acéphalie des pédagogues privés de regard sur la condition humaine en tant que telle. Nos enseignants ne lisent pas la Colonie pénitentiaire de Kafka avec les yeux de Platon, mais qui lit Swift, Cervantès ou Shakespeare avec les yeux accablés de siècles des visionnaires de la folie? Et comment, de Cervantès à Swift et de Platon à Freud, l'écrivain et le philosophe, eux, ont-ils appris à contempler la folie jusque dans ses agenouillements et ses prières?

5 - L'anthropologie de la folie religieuse 

René Pommier cite ce passage de la vie de sainte Thérèse d'Avila: "J'étais dans un oratoire, où j'achevais la récitation d'un nocturne. Je disais quelques prières fort pieuses qui se trouvent à la fin de notre livre d'office, lorsque le démon vint se placer sur le livre pour m'empêcher de l'achever. Je fis le signe de croix et il s'en alla. Comme je recommençais, il revint, je m'y repris jusqu'à trois fois, je crois, et ne pus terminer qu'après avoir jeté de l'eau bénite. Au même moment, je vis sortir du purgatoire quelques âmes auxquelles, sans doute, il restait peu à expier. Je me demandais si le démon ne se proposait pas de retarder leur délivrance."

Heureusement que René Pommier est agrégé de Lettres et qu'à ce titre, il tente de donner à la critique littéraire contemporaine un regard de philosophe sur la folie. Mais je ne suis pas sûr que les jésuites de génie et les psychanalystes avertis d'aujourd'hui disposent d'ores et déjà d'un regard surplombant sur leur Eglise respective et sur la folie du genre humain en tant que tel ; et je ne suis pas sûr qu'ils iraient jusqu'à enfermer Thérèse d'Avila "dans une maison de repos pour ecclésiastiques" (p.13), comme il est rappelé plus haut.

Et pourtant, l'essai joyeusement sacrilège de René Pommier nous conduit à une pesée philosophique et rieuse de l'histoire d'hier, d'aujourd'hui et de demain de la folie publique que cimente la foi ; car ce profanateur amusé des rites et des liturgies se demande quelles sont les relations comiques que les croyances religieuses et les chapelets entretiennent avec le succès politique, donc quels rapports esbaudissants lient la démence propre à notre espèce ou aux triomphes des prières dans l'arène du temps. "Loin de prouver, écrit notre hérétique, que Thérèse d'Avila n'est pas folle, les succès qu'elle a remportés sont étroitement liés à la folie dont ils ont constitué le salaire. Bien souvent d'ailleurs, elle n'a même pas eu à prendre l'initiative de fonder un monastère à tel ou tel endroit ; elle n'a eu qu'à répondre aux sollicitations, voire aux injonctions qui lui étaient faites ou qu'à saisir les occasions qu'on lui offrait notamment par la donation d'une maison. "(p. 116-117)

De plus, courant avec courage sur sa lancée, M. René Pommier soulève la question philosophique de la relativité des définitions de la raison et de la folie au gré des époques et des lieux: "On oublie que, si Thérèse d'Avila avait vécu en France sous la IIIe République, au lieu de l'Espagne de Philippe II, non seulement elle n'aurait jamais pu fonder des couvents, mais qu'elle aurait risqué de finir ses jours dans un asile psychiatrique. Quoi qu'il en soit, gardons-nous de conclure que, si elle avait été folle, elle n'aurait pas fondé de couvents. Tout indique, au contraire, qu'elle n'aurait pas fondé de couvents si elle n'avait pas été folle." (p.117)

Et de signaler que, dans son Panégyrique de sainte Thérèse, Bossuet tenait les extases de la sainte pour des illusions du siècle précédent: "Elle paraît détachée du corps pour vivre avec les anges" (p. 385) "Chaste Epoux qui l'avez blessée, que tardez-vous à la mettre au ciel où elle s'élève par de saints désirs et où elle semble déjà transportée par la meilleure partie d'elle-même?" (Bossuet, Œuvres oratoires, t.II, p.368-392)

6 - Quelle est la nature de la folie propre à l'homme ? 

Sommes-nous sur le chemin qui nous conduirait à préciser en quoi l'axe central du genre humain n'est autre que la folie et de quelle folie il s'agit pour que les traits spécifiques de cette maladie la rendent triomphale à ce point? Car enfin, la folie religieuse a enflammé notre espèce depuis les origines, car enfin, le jour où cette pathologie a paru s'éteindre, elle n'a fait que transporter ses quartiers dans les utopies politiques les plus délirantes, car enfin cette nosologie fait retour aujourd'hui sur toute la surface du globe, car enfin, nous assistons à la seconde manche du combat des encyclopédistes du XVIIIe siècle entre la science et les croyances sacrées - et Bossuet se révèle un anthropologue avant la lettre quand il souligne, comme le rappelle René Pommier que c'est l'espérance chrétienne qui fait "croire à la sainte qu'elle connaît déjà ce qu'elle ne pourra connaître qu'une fois au ciel et après sa mort".

N'est-il pas vrai qu'une voie appienne s'ouvre à l'anthropologie critique si la folie proprement humaine enfante souverainement des mondes imaginaires dans les têtes et si l'espérance de quitter un monde pour en trouver un autre est le trait commun à toutes les variantes de ce type de délire?

Si le chat, le chien, le cheval, le tigre, le lion, l'éléphant et tous les animaux du monde portaient un regard sur leur condition, ne serait-ce pas à ce rêve d'évasion dans la folie que la nature porterait leur encéphale, et notre époque n'illustre-t-elle pas un tournant mémorable de l'histoire multimillénaire de la folie, puisque, pour la première fois dans son histoire, notre espèce s'indigne de son sort misérable sans se ruer dans une utopie compensatoire? N'est-ce pas une grande chance que les portes du rêve se soient fermées et qu'il nous faille changer le monde sans nous précipiter dans un autre où les anges et les séraphins nous portaient un bien pâle secours?

7 - Suite de l'histoire de l'écrivain et du philosophe 

C'est dire que nous nous sommes peut-être quelque peu rapprochés de la question que nous poserait une discipline nouvelle, que nous appellerions la"littérature et la philosophie comparées".Certes, les deux disciplines puisent leur inspiration dans l'immense réservoir des millénaires de l'histoire et de la politique auxquelles notre espèce se trouve livrée. Mais il est à remarquer que le temps écoulé, nous ne le connaissons jamais que par la médiation hasardeuse des images et des écrits dont nous avons hérités, donc de documents mémorisés par miracle ou par chance.

Aussi n'interprétons-nous la folie de notre siècle qu'à la lumière des documents les plus saisissants que le passé a bien voulu nous jeter à la tête; et ils ne sont tombés entre nos mains que par les soins de nos ancêtres les plus attentifs à nous armer d'une mémoire, de sorte que la démence qui s'étend présentement sous nos yeux fait l'objet de deux interprétations complémentaires, celle de nos écrivains, d'une part, ces peintres inimitables d'un théâtre sans cesse recommencé et celle de nos philosophes, d'autre part, qui vont fouiner derrière les décors de la"représentation", comme nous disons, et qui s'intéressent bien davantage aux machinistes de la pièce qu'aux acteurs de passage sur les planches.

D'un côté, l'écrivain fait couler le pactole ou le ruisselet de nos renseignements. Sans lui, le philosophe se verrait privé d'approvisionnement et réduit à la famine. De l'autre si, de Sophocle à Kafka, la littérature n'était qu'un Crésus qui déverserait sur nous ses richesses et si celles-ci n'étaient pas apprêtées et présentées sous un jour propice à l'interprétation du philosophe, l'embarras de Kant et de Descartes, de Hume ou de Hegel serait bien grand - car le génie littéraire met le philosophe sur la piste, lui suggère des sentiers et des chemins, lui signale des carrefours et des croisements, alerte le flair du topographe de l'humaine condition et surtout lui donne à visiter le grenier où les évadés partiels de la zoologie entreposent leurs récoltes. Et comme l'entrepôt de l'humanité n'est autre que sa boîte osseuse, c'est ce premier magasinage que le philosophe a le souci de visiter afin d'y procéder à un inventaire et à un tri originels.

8 - Le Petit Hippias de Platon

Prenez un texte mal lu et qu'il est temps de décrypter davantage le Petit Hippias de Platon. Socrate demande à un quidam ce qu'est la beauté, et l'Athénien de la rue lui donne un exemple de la beauté parfaite à ses yeux: une belle vierge, un beau vieillard et même une belle marmite. Socrate s'épuise en vain à tenter de lui faire comprendre la différence qui sépare le concept de beauté et telle ou telle illustration matérielle de l'"idée de beauté".

Or, vous aurez beau décrire les acteurs de la Ve République, vous aurez beau dépeindre un chef d'Etat en ses carences et ses frasques, vous aurez beau vous esbaudir de tels ou tels faux-pas d'un acteur étranger au rôle qu'on lui a demandé de jouer sur la scène du monde, si vous ne capturez pas le concept de folie dont l'enceinte enferme le personnage et le cadenasse, vous ne passerez pas de la description littéraire à la connaissance philosophique, de l'anecdotique à l'universel, de l'amuseur public au tragédien, de Commynes à Sophocle. Mais voyez comme le génie littéraire a rendez-vous avec la philosophie : le lecteur qui demeurera cantonné dans le récit et qui n'aura pas été intronisé dans la caverne de Platon où règne le regard plongeant du philosophe ne comprendra goutte ni aux Voyages de Gulliver, ni à la croisière de la flotte pantagruéline, ni même aux fresques de Zola ou de Hugo, tellement il faut apercevoir le tragique et le comique en tant que tels et inextricablement mêlés sur la scène pour saisir la vérité commune aux écrivains et aux philosophes.

Mais Socrate entre seul dans la boîte osseuse du Petit Hippias, seul il se promène dans cette cage, seul il en observe l'ameublement, seul il dit au propriétaire:"Jamais tu n'entreras pas dans le temple de Minerve si tu ne vois les hommes dans le miroir de la parole qui leur sert de masque et d'armure."

9 - L'imaginaire humain et le tartuffisme

Mais si l'enseignant patenté et le philosophe ne lisent pas la même histoire de la philosophie et si le pédagogue d'un côté et Socrate de l'autre portent deux regards inconciliables sur le personnage herculéen qu'on appelle la Raison, il faut nous demander pourquoi, dans la littérature comme dans la philosophie, l'un écrit le roman rose de la pensée, l'autre décrit le tragique d'une espèce qui métamorphose sans relâche les fruits de son intelligence naturelle en instrument universel et viscéral d'une langage masqué.

Voici le philosophe face à face avec le personnage mondial qui s'appelle Tartuffe et qui cache sa vanité sous le masque planétaire des piétés d'usage: "L'orgueil que tire Thérèse d'Avila de l'influence qu'elle exerce apparaît tout particulièrement dans le récit qu'elle nous fait de son premier séjour chez Dona Louise de la Cerda, récit qui constitue, comme le dit Leuba, 'un excellent exemple de contentement de soi, aggravé par d'extravagantes protestations d'humilité et de malice.'(...) Dans ce récit, en effet, les continuelles protestations d'humilité, bien loin de dissiper l'impression de contentement de soi, ne cessent de la renforcer singulièrement." (p.95)

Mais tout le Rouge et le Noir de Stendhal n'est-il pas une description de tartuffisme, non seulement religieux et dont les études de Jules Sorel au séminaire de Dijon nous présentent un tableau saisissant, mais du tartuffisme social, qui se divisait alors entre celui de la classe industrielle ascendante et celui du clergé. Mais qu'est-ce que le génie littéraire depuis les origines, sinon la démonstration de l'hypocrisie sociale ? Est-il un seul grand écrivain qui nous peigne un personnage vertueux des pieds à la tête, est-il un seul mauvais écrivain qui ne nous présente des Paul et Virginie et des madones en carton pâte ? Est-il un seul philosophe qui ne sache que la profondeur est tragique et que le bréviaire du tragique est le Candide ou l'optimisme de Voltaire?

René Pommier traque le tartuffisme spirituel en ces termes: "Quand elle prétend que les grandes marques d'affection et d'estime dont on l'entoure sont pour elle un véritable supplice, parce qu'elle s'en juge profondément indigne, on se dit qu'en tout cas, cela lui permet de revenir sur le sujet et de s'assurer que le lecteur, même le plus distrait ne pourra ignorer ce qu'elle tient tant à lui faire savoir. (...) Molière n'avait probablement pas lu Thérèse d'Avila ; mais s'il l'avait lu, il aurait certainement pensé à elle en écrivant son Tartuffe."(p.98)

Quelle est donc l'origine et la nature de l'autre intelligence, celle qui se rend visionnaire des âmes et des cerveaux et dont la haute et fière solitude fait écrire à Musset parlant de Molière?

J'admirais quel amour pour l'âpre vérité
Eut cet homme si fier en sa naïveté
Quel grand et vrai savoir des choses de ce monde
Quelle mâle gaîté si triste et si profonde
Que lorsqu'on vient d'en rire, on devrait en pleurer. 

(Alfred de Musset, Une soirée perdue)

N'est-il pas singulier que le génie littéraire et le génie philosophique saluent ensemble le courage de l'intelligence, la loyauté de l'intelligence, l'éthique supérieure de l'intelligence?

10 - L'avenir de la philosophie

Le grand mérite de René Pommier demeurera d'être monté à l'assaut du mur de séparation qui interdit à nos professeurs de Lettres d'introduire la réflexion philosophique dans la littérature et à nos professeurs d'histoire de la philosophie de donner à lire Cervantès ou Sophocle à nos apprentis philosophes. Cette scission malheureuse est demeurée étrangère à la culture allemande: Goethe et Schiller s'entretenaient de la Critique de la raison pure de Kant, parce que des écrivains qui ne s'occuperaient pas du fonctionnement du cerveau de l'humanité ignoreraient comment leur plume se trouve pilotée. C'est ainsi que les historiens contemporains de la littérature allemande soulignent, par exemple, les carences philosophiques de Thomas Mann, ce qui est impensable en France. Quand l'heure aura sonné où l'enseignant français se verra contraint d'imposer au sein de l'éducation nationale un dialogue constant, vivant et dangereux, donc fécond entre la littérature et la philosophie, quelle révolution de la méthode en résultera-t-elle dans l'enseignement officiel de l'histoire de la pensée française et mondiale?

Premièrement, la définition même de la philosophie que caressent nos lycées et nos universités en sera entièrement bouleversée, parce qu'on redécouvrira que, si Platon et Nietzsche sont de grands écrivains, ce n'est pas seulement parce qu'ils observent le genre humain sur la scène, mais parce qu'ils savent que la philosophie est la science qui fait monter le personnage qu'on appelle l'encéphale du genre humain sur les planches de l'histoire et de la politique à long terme et que notre espèce dispose de deux gigantesques spectrographes du cerveau demeuré embryonnaire et sans cesse à reformer de cet animal: ses théologies et ses chefs-d'œuvre littéraires.

Secondement, on demandera aux philosophes de passer trente ans de leur bref séjour sur la terre pour seulement braquer leur télescope sur les mythes sacrés et sur les littératures en diverses langues, afin d'en acquérir une connaissance anthropologique raisonnée. Pour cela, il faut que les scolastiques et les sophistiques se révèlent des germinations naturelles de la raison collective. Celle d'aujourd'hui enserre la raison scolarisée et banalisée dans un réseau de contradictions tirées non plus des écoles de théologie, mais de l'école de l'expérience elle-même, puisque la"raison expérimentale"ne se demande pas encore comment la notion d'intelligibilité est préconstruite dans la géométrie euclidienne pour qu'elle soit censée constater et vérifier tout ensemble des faits et des significations dites rationnelles, alors que notre bon sens et nos"lumières naturelles"ont fait naufrage en 1904 dans un univers multidimensionnel. La théologie, elle aussi, croit"vérifier"des signifiants théologiques réputés gravés à la fois dans la nature, dans l'encéphale d'une divinité et dans le nôtre.

Faute de psychologie de la"raison"elle-même, nos écoles ne rapportent jamais qu'un récit mythifié de l'aventure cérébrale de l'humanité. La grande leçon que les philosophes de demain recevront en premier lieu des grands écrivains sera de renoncer à lire une sorte de roman rose de l'histoire officielle de leur discipline. De même que Descartes, Hume, Kant, ont expulsé de la philosophie socratique tout ce qui ressortissait au fatras d'une histoire sentimentale de la raison elle-même, les vrais écrivains chassent les livres pour enfants de la République des Lettres.

Troisièmement, comme il est suggéré plus haut, le philosophe rivalisera avec les Cervantès ou les Swift dans la spéléologie des hypocrisies de la raison. Car les deux disciplines explorent la même caverne. Mais si l'homme est un signal énigmatique et dont la vocation spécifique est de faire signe en direction du monde et de lui-même, le philosophe donnera une signification entièrement nouvelle au mythe de l'incarnation des signifiants que la théologie chrétienne s'est si vainement et si maladroitement appliquée à malmener, parce qu'elle ignorait l'enjeu anthropologique de la mise en scène des idoles locales ou telluriques.

11 - Une signalétique de la condition humaine

Souvenons-nous de ce que les cosmologues et les mythologues chrétiens se demandaient ardemment et en tout premier lieu si notre malheureuse espèce serait un porte-signe naturel de son Jupiter et si, par conséquent, le souverain céleste de ce bipède divisé entre la glèbe et les nues se serait incarné sur cette terre au titre d'emblème physique d'un créateur de l'univers. Dans ce cas, Adam serait-il seulement le transporteur passif de son propre symbole ou bien un Zarathoustra confusible des pieds à la tête avec les agissements de son"père céleste"? Mais alors, l'humilité à la fois feinte et divine de Thérèse d'Avila collaborerait modestement à la conduite du cosmos aux côtés du capitaine fabuleux de l'univers que notre espèce s'est donné, tandis que si le Christ n'est pas un simple porte-drapeau, il devient l'égal de son ascenseur astral et nous devons nos demander quel sera le statut de son corps demeuré sur la terre et s'il est devenu confusible avec son signe dans l'éternité.

On voit le sens existentiel de la raison que le philosophe d'aujourd'hui est appelé à mettre en lumière au cœur de la politique mondiale: les semi-évadés actuels de la zoologie font-ils corps avec leur signalétique idéologique ou se trouvent-ils réduits à la condition de bagagistes du signe dont ils brandissent ridiculement les pancartes? Question politique s'il en est ; car, dit Diogène, si je ne suis que le porte-faix de ma lanterne, personne ne dira de moi que je me confondrais à ma signalétique générale. Mais si Socrate, lui, est le testateur à la fois incarné et assermenté de la boîte osseuse dont il a allumé la mèche, la question de la définition plate ou ascensionnelle de la philosophie s'attachera plus que jamais aux basques de l'échec dramatique du christianisme, tellement il n'y a aucune chance que les fonctionnaires patentés de l'histoire de la philosophie dans nos écoles allument jamais dans la tête des enfants, la lanterne des Diogène d'une République initiée à la connaissance des signes vivants et des signes éteints de la France. Par bonheur et par un sûr instinct, les peuples savent fort bien si leurs dirigeants"incarnent"les feux et l'intelligence de la nation ou s'ils n'en sont que les clowns, les fantoches et les colifichets.

Supposons, le temps d'un clignement de paupières de l'éternité, qu'une philosophie de l'éveil conduirait à une spéléologie des signes et des symboles de la République, supposons un instant que cette discipline en viendrait à radiographier le personnage stérile ou fécond qu'on appelle le genre humain, supposons un instant qu'il s'agirait d'observer le pas et l'allure de notre espèce sur le théâtre d'un monde allumé ou mort, supposons un instant que la philosophie spectrographierait un acteur de la politique et de l'histoire dont la gestuelle se confondrait au signe dont la France se serait imprégnée, qu'en serait-il d'un Socrate qui incarnerait la nation? Pour éclairer l'humanité au flambeau de sa signalétique générale, il faudra se placer à l'extérieur de cette étrange espèce et tenter de la regarder de loin; et si la philosophie était à elle-même son signe et sa lumière, elle devra apprendre à construire la balance à peser sa propre illumination. Quelle chance que l'encéphale schizoïde de cette espèce soit devenu l'acteur principal du monde. Car la scission de cet organe en deux portions sera nécessairement un signe à son tour, donc un signal, un emblème, un drapeau; et il faudra bien que nous acquérions un projecteur afin de nous distancier de notre scissiparité psychobiologique, il faudra bien nous placer derrière notre caméra, il faudra bien que nous descendions dans les coulisses de ce théâtre pour tenter de comprendre ce qui se passe sur la scène.

12 - De quoi la France est-elle un signe incarné? 

Qu'en est-il de la faculté dont se vante le simianthrope au miroir de sortir du champ de vision que sécrètent ses cosmologies narcissiques? Cet animal connaîtrait-il un autre théâtre, plus panoramique que le précédent et qui lui permettrait d'observer de loin toute sa signalétique?

Supposons que cette bête serait gravide du signe de la transcendance qui la soulèverait. Alors, la querelle sur le statut des signes qui a traversé toute l'histoire du christianisme serait celle que l'arianisme a soulevée et qui visait à ridiculiser une foi religieuse auto-condamnée à déclarer divins la rate, le foie, l'estomac et les viscères de Jésus-Christ, ce qui la ramenait tout entière au culte des ossatures divinisées des dieux de l'Olympe.

On voit qu'elle est immense, la question de l'identité d'une espèce située entre le réel et le signe: car si le Diogène des chrétiens n'est pas devenu à lui-même sa propre lanterne, alors les adeptes de cette religion ne seront jamais des élus et des respirants de"Dieu", mais seulement de ridicules mâchonneurs de leur éternité manquée ; et ces malheureux achèteront seulement un piteux ticket du salut au guichet d'un trésor public, celui de l'immortalité de leurs ossements. Mais l'homme en est-il réduit au rang d'un laborieux quémandeur, d'un piteux mendiant, d'un grippe-sous du ciel? Faut-il accorder la vie éternelle à la musculature de cet animal s'il dévide des chapelets et se prosterne la face contre terre? Décidément, toute l'histoire raconte la querelle sans fin entre les gagne-petit de leurs dévotions et les aigles de la"grâce".

Aussi longtemps qu'un humanisme d'éclopés n'apprendra pas à lire la biographie transcendantale des peuples et des nations à l'école des documents anthropologiques qu'on appelle des théologies et des littératures de haut vol, nous refuserons tout net, mais à nos dépens, de nous regarder dans les miroirs de notre surréalité boiteuse. Il va donc falloir observer la France dans le miroir du chimpanzé scindé entre la vénération et la profanation, il va falloir psychanalyser la politique et l'histoire du monde à l'école de la folie de Thérèse d'Avila, mais aussi à l'écoute des blasphème des philosophes, il va falloir transporter la politologie sans regard d'aujourd'hui dans une anthropologie de la bête idolâtre et iconoclaste. Quel roman que l'humanité des songes, quel roman que la philosophie de la folie, quel roman que l'histoire de la peur de penser! Le"Connais-toi"socratique a encore un avenir devant lui, et quel avenir!

13 - René Pommier le navigateur 

René Pommier est le premier moissonneur d'une philosophie ambitieuse d'apprendre à observer l'humanité dans le miroir de sa signalétique et de sa séméiologie générale. Qu'est-ce à dire? Seulement ceci : il est des destins que leur époque a placés à des carrefours de l'histoire de la littérature et de la philosophie. Cet auteur moqueur et passionné, cet ironiste que rien n'arrête, ce psychologue impitoyable de la foi et du sacré est arrivé à un moment crucial de l'histoire de la philosophie mondiale, celui où, cent cinquante ans après Darwin et un siècle après L'Avenir d'une illusion de Freud, il est devenu ridicule de réfuter la croyance en l'existence de Zeus et de ses trois successeurs et ridicule de ne pas se demander qui nous sommes d'avoir cru si longtemps en eux ou d'y croire encore.

Mais nous manquons des instruments d'investigation nouveaux dont l'humanisme post religieux a besoin pour radiographier nos dieux morts ; et notre raison triomphatrice des idoles s'avance à tort en terrain conquis. Loin d'avoir enrichi la connaissance des derniers secrets de notre espèce, notre humanisme a régressé depuis la Renaissance, faute que nous ayons appris à envahir le territoire immense que la chute de nos dieux a ouvert à notre défrichage et à notre décodage de nous-mêmes.

René Pommier se situe dans cet interrègne : il ramène la foi à une psychologie déjà approfondie à l'école de Freud et de Molière, mais il frappe encore aux portes d'une psychanalyse qui radiographierait la condition simiohumaine en amont et qui accèderait à une science post-atomique de la politique et de l'histoire. C'est pourquoi cet explorateur côtoie l'imaginaire dans son universalité et y jette un regard de visionnaire, mais sans apercevoir la spécularité de notre espèce en tant qu'otage de ses songes. Aussi ce guerrier occupe-t-il avec vaillance un beffroi où la raison devient panoramique, mais non encore panoptique. D'ores et déjà, sa demeure est celle de l'alliance des rêves sacrés avec les signes où la haute littérature égale la distanciation des grands dramaturges de la condition humaine. Son habitat entre deux civilisations lui fait prendre une grande avance sur son temps - l'heure n'a pas sonné de désacraliser la sainteté - et du retard sur le basculement attendu et inévitable du"Connais-toi"de demain dans l'histoire et la politique.

Mais son rendez-vous avec le tragique est d'un précurseur: ou bien la civilisation mondiale de demain sera fondée sur le péché originel d'un reniement radical de la liberté démocratique, ou bien le réveil planétaire du monde arabe fera découvrir à l'Islam que la pensée critique fait changer de vision du monde et de politique à Allah et que la religion musulmane de demain ne laissera pas passif et fataliste le message du Coran face à l'extermination d'un peuple du prophète. Dans les deux cas, l'avenir intellectuel de René Pommier est assuré : il fallait bien en finir avec les nuées de séraphins, d'anges et de chérubins volant à tire-d'aile et en rangs serrés dans le ciel tardif des chrétiens.

Une note discrète (n°18, p. 162 et dernière), nous dit: "Ce livre a été écrit en 2000. Après quelques tentatives infructueuses pour le faire éditer, je l'ai laissé dormir dans mes tiroirs pendant dix ans, d'où il ressort". Quel signe! On sait que l'heure des libraires prospectifs s'est achevée avec le décès de la "Bibliothèque des Idées" chez Gallimard. Désormais, Paris ne publie plus que pour le marché et dans l'espoir de décrocher la timbale d'un best-seller. Mais les vrais livres continueront d'enfanter leurs lecteurs, les vrais livres s' adresseront toujours à un public encore absent. Demain internet fera de l'édition une fenêtre ouverte sur l'avenir. Alors on dira de René Pommier : "Cet homme-là a fait le point sur l'océan du temps où le destin l'avait placé. C'était au cœur du silence et de la nuit qui a précédé la mutation de la civilisation mondiale que nous connaissons maintenant."

Le 29 mai 2011
aline.dedieguez.pagesperso-orange.fr