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Le sionisme et l'avenir du monde

Par Manuel de Diéguez

1 - Le prophétisme sioniste
2 - M. Dominique Strauss-Kahn et les cartes de la France de demain
3 - Le sionisme et le monde
4 - A la recherche d'un discours de la méthode
5 - L'inconscient théologique de l'histoire
6 - Une chaire de l'étonnement politique
7 - Les nouveaux goupillons
8 - Le piège théologique du genre humain
9 - L'apocalypse démocratique
10 - De l'avortement mondial du mythe démocratique
11 - Un sioniste à la tête de la République
12 - L'étonnement d'Israël

1 - Le prophétisme sioniste 

En 1936, ils se comptaient sur les doigts de la main, les commentateurs de la politique internationale qui rappelaient sans relâche à un monde assoupi que la démocratie mondiale courait à fond de train vers deux catastrophes planétaires, l'une nationaliste, l'autre onirique, l'une guerrière, l'autre utopique et apostolique, l'une nationaliste, l'autre mythologique, l'une raciste, l'autre bucolique - le nazisme d'un côté, le prophétisme marxiste de l'autre. De nos jours, le monde court les yeux fermés vers la même aporie et la même cécité: la planète a rendez-vous avec un nouveau mur de Berlin, celui qu'Israël bâtit entre son nationalisme sanglant, messianique et faussement apostolique et les principes universels de la démocratie.

Mais les promesses de cette situation résultent de ce que, dans les souterrains de la science historique, une discipline à vocation mondiale, l'anthropologie critique, rencontre des circonstances favorables à l'élaboration d'une méthode d'analyse et d'interprétation plus profondes de l'esprit sotériologique et messianique qui sous-tend l'inconscient politique du genre humain. On a dit de Voltaire qu'il fut le premier à écrire l'histoire en homme d'Etat; on dira, du XXIe siècle, qu'il aura été le premier à écrire l'histoire en homme d'Etat; on dira, du XXIe siècle, qu'il aura été le premier à écrire l'histoire en spectateur du genre humain.

Il est devenu évident que la bobine qu'on dévide dans les écoles met toute sa scolastique au service de la taie qu'on se met sur les yeux. La narration s'entête à ignorer que les négociations entre la Palestine et Israël demeureront vaines, de sorte qu'au terme d'un parcours chaotique et aveugle, la question de l'illégitimité de l'existence même d'Israël s'imposera inexorablement à la conscience universelle, au droit international et à la diplomatie mondiale.

Cette fatalité se dessine déjà dans le discours de la sophistique de M. Barack Obama du 19 mai 2011, qui a rendu orageuse sa rencontre du 20 mai avec M. Benjamin Netanyahou, pour ne rien dire, j'y reviendrai, du ridicule d'un Président qui voit un chef d'Etat étranger venir haranguer les députés de son pays sous son nez et à sa barbe et qui se voit contraint d'adresser un solennel discours d'allégeance à ses compatriotes sionistes. Mais le jour viendra inéluctablement où nos politologues à la vue basse se verront contraints de s'interroger sur le fonctionnement dédoublé de l'encéphale d'une espèce spéculaire de naissance et qui cache sa chair et son sang sous le masque de ses dieux.

Déjà le monde arabe monte de toutes part à l'assaut des phalanges d'Israël, déjà la civilisation occidentale étend sa religion de la Liberté à tout le globe terrestre, déjà l'humanité se voit inéluctablement conduite à changer de rétine. Que ferons-nous quand les armées de Jahvé auront reconquis la Cisjordanie pied à pied, que ferons-nous quand elles s'enfermeront, l'arme au poing dans la ville sainte, que ferons-nous quand l'auréole de l'apocalypse chapeautera les autels du peuple hébreu? La forteresse imprenable des fous bibliques n'est autre que leur tête. C'est cette interrogation anthropologique qui bondira sur la scène internationale comme un fauve enchaîné durant soixante-dix ans et que tous les Etats de la planète tentaient de garder derrière les barreaux de sa cage. Qu'adviendra-t-il quand le sionisme mondial aura fait triompher le lion de Juda?

2 - M. Dominique Strauss-Kahn et les cartes de la France de demain 

M. Dominique Strauss-Kahn aurait accéléré le débarquement de cette tragédie sur notre astéroïde s'il avait été élu à la présidence de la République, parce que personne n'imagine un seul instant qu'il aurait gardé la tête froide à l'heure où la question de la parturition illégitime de l'Etat d'Israël en 1947 aurait imposé à la conscience universelle et à la France la nécessité de clarifier les fondements juridiques de la démocratie mondiale. Comment valider la colonisation d'un Etat par un autre au sein de l'Eglise de la Liberté? Comment entériner devant notaire une conquête guerrière au nom même de la religion des droits de l'homme? Qui peut nier que ce thème a commencé de dresser l'oreille sur la scène internationale et que le gouvernement israélien est consterné de ce que les faits se permettent de prendre la parole?

Bien plus, le grand économiste du Fonds monétaire international disait lui-même qu'on l'attaquerait sur trois fronts: celui de ses relations ardentes avec le sexe dit faible, celui de sa richesse et celui de sa judéité. On voit d'avance comment il se serait barricadé dans une "judéité" abstraite, extraterrestre et qu'il sait intouchable afin de tenter d'imposer à la France et à l'Europe une solution "biblique" à la question du blocage de la politique de la planète par la volonté sacrée des théologiens d'Israël d'occulter le réel. De ce point de vue, il faut regretter la mise hors jeu prématurée de ce candidat à la présidence d'une République laïque, tellement, il aurait hâté, sans le vouloir, le sûr mûrissement d'une aporie insoluble, donc la prise de conscience progressive du caractère religieux par nature de la difficulté à résoudre, puisqu'un Occident devenu acéphale a cessé d'approfondir le sens anthropologique des notions de raison et de déraison.

3 - Le sionisme et le monde

Quand les masses arabes de tout le bassin méditerranéen se seront mises en mouvement, quand la démocratie donnera son élan moderne à l'islam, quand des millions de Palestiniens enserreront l'ilot des fils de David, les écailles tomberont des yeux de la France ; mais la nation aurait compris plus tôt qu'un président de la République juif, sioniste et riche à millions est une hypothèse bien plus absurde et plus ridicule que celle d'un chef d'Etat de gauche véhiculé sur les coussins d'une Porsche somptueuse.

Dans les pages qui suivent, j'ai tenté de débroussailler quelques sentiers de l'anthropologie critique de demain, tellement il était vital, pour l'avenir politique d'Israël dans le monde entier, qu'un Président Nicolas Sarkozy devenu un allié fléchissant du sionisme sous le poids grandissant d'une opinion mondiale informée du danger, plaçât un autre sioniste à la tête de la France. Déjà deux bi-nationaux de cœur, MM. Fabius et Hollande, entrent dans l'arène, prêts à prendre la relève de la mission secrète que M. Dominique Strauss-Kahn aurait accomplie, celle d'interdire à la France et à l'Europe de se donner un destin à la tête du pôle nouveau de la puissance vers lequel les Etats émergents appellent la politique mondiale à basculer.

Dans ce contexte, le devoir évident de la pensée critique est de se placer sous le regard d'une problématique anthropologique et philosophique avertie de l'avenir qui attend la civilisation démocratique mondiale: car si l'Occident ne saisissait pas cette occasion d'élargir à la planète l'échiquier européen du "Connais-toi", nous courrions vers le même échec de l'humanisme mondial qu'à la suite du drame nazi et soviétique et nous n'en saurions pas davantage sur les arcanes des héritiers compliqués d'un primate à fourrure et sur le désastre politique qui nous guette.

4 - A la recherche d'un discours de la méthode

Alors que la presse nationale unanime, les sondages d'opinion téléguidés et les conventions tacites qui régissent les commentaires politiques jugés convenables se coalisaient pour présenter la future candidature de M. Strauss-Kahn à la présidence de la République sous un jour exclusivement hexagonal, j'avais essayé à deux reprises, de situer l' ambition politique de cet économiste dans le contexte moins rapetissé qui seul lui donnait son sens véritable.

- Israël et le destin de la démocratie mondiale, 8 mai 2011

- L'Europe aux yeux crevés, 19 décembre 2010

La mort politique subite de ce grand banquier met en conflit le sentiment de commisération bien naturel que j'éprouve, d'une part, avec la lumière politique nouvelle, d'autre part, dont le naufrage d'un destin illumine subitement la scène internationale tout entière - lumière dont la politologie moderne tirera un grand bénéfice méthodologique. Car il s'agit de rien de moins que d'éclairer à la chandelle du bon sens et du sentiment d'évidence la stratégie cachée d'Israël à l'échelle internationale - stratégie qui entend tenir d'une main ferme les fils du conflit tragique, mais inéluctable vers lequel le monde entier court à fond de train. D'un côté, on voit rangés en bataille les beaux restes des principes universels censés régir la démocratie mondiale, de l'autre le nationalisme messianique et guerrier dont témoigne le "peuple élu" présente les armes sous le soleil de ses saintes évidences.

Il s'agit de reconquérir les terres sacrées qu'une divinité locale est réputée avoir données pour l'éternité aux ancêtres mythiques des Hébreux d'aujourd'hui. Quiconque entend expliciter cette seconde mouture de l'épopée biblique aux flambeaux des paramètres conceptuels et aux cierges des présupposés méthodologiques dont use la politologie semi scientifique de notre temps se trompe de problématique, d'échiquier et de méthode d'analyse, tout simplement parce que le voyageur étranger aux chemins qui sillonnent un territoire ressemble à un alchimiste qui essaierait de promener sa torche sur les terres de Lavoisier, à un théologien qui tenterait d'arpenter le pays de Freud et de Darwin la lanterne les Evangiles à la main, à un astrologue que le ciel de Ptolémée s'efforcerait d'égarer dans l'astronomie de Copernic, à un géomètre qui s'épuiserait à mettre les théorèmes d'Euclide de mèche avec l'univers à quatre dimensions.

Mais c'est toujours l'expérience avortée qui réfute les fausses problématiques: si la politique et la diplomatie du monde entier s'obstinent à ignorer l'histoire réelle du Moyen Orient, ne faut-il pas se demander vers quelle planète de leur inconscient courent à tombeau ouvert les topographes munis d'instruments de vérification qui leur grillent la politesse? C'est un étrange phénomène cérébral, tout de même, que de donner rendez-vous avec le catéchisme des chrétiens aux dieux de Pindare, d'étudier le monothéisme à la lecture d'Homère et le Cantique des cantiques à l'école du marquis de Sade. Qu'en est-il des preuves qui prennent la poudre d'escampette devant les faits censés les "vérifier"?

5 - L'inconscient théologique de l'histoire

Il est temps de prendre pleinement conscience de ce que la politologie mondiale actuelle - et avant tout celle de la France - ne disposent en rien des instruments d'investigation et de réflexion susceptibles de situer Israël sur le terrain de son histoire politique et anthropologique véritable: aujourd'hui encore, on voit l'Egypte proposer le plus sérieusement du monde à la communauté internationale de tenir une conférence planétaire sur le Moyen Orient puis, en cas d'échec de ce concile mondial, de proclamer, au mois de septembre et à une écrasante majorité des membres de l'Assemblée générale des Nations Unies, l'existence d'un Etat palestinien qu'on déclarerait officiellement souverain - hypothèse, rappelle M. Obama, qui rendrait symbolique, donc fantomal le statut de ce prétendu Etat.

Quant au gouvernement français, aurait-il perdu la mémoire ? Voici qu'il réaffirme sans sourciller la ferme position diplomatique qui a fait perdre au président Bush senior, la présidence des Etats-Unis au profit de Bill Clinton en 1992. Certes, Paris n'a pas froid aux yeux de sommer Israël de cesser de conquérir la Cisjordanie au bulldozer, mais la vaillance de Roland le preux nous reconduit à Roncevaux: comme en 778, l'arrière-garde de la communauté internationale sera taillées en pièces, les Etats-Unis en tête, de s'opposer au nationalisme messianique, rédempteur et apostolique du "peuple élu". Le 13 mai 2011, George Mitchell a jeté l'éponge: "Après deux ans et quatre mois à essayer de remplir ce qui était l'un des objectifs majeurs de Barack Obama - la paix au Proche-Orient - l'envoyé spécial du président a annoncé sa démission vendredi 13 mai, dans une lettre qui sonne le glas des espoirs américains de parvenir à un règlement du conflit israélo-palestinien." (Le Monde, 15-16 mai 2011)

Une presse bien domestiquée rappelle sur un ton patelin que le Charlemagne américain avait gentiment abandonné, le 4 décembre 2010, son exigence la plus extrême, celle d'un gel des colonies en prélude à toute négociation, ce qui avait "nui à sa crédibilité auprès des Palestiniens". L'histoire du monde ne présente aucune parabole plus ahurissante que celle d'un Tamerlan que l'Olympe du moment aurait expressément autorisé à poursuivre ses conquêtes au cours des prétendues négociations de paix qu'il imposerait à ses victimes.

Si le peuple palestinien a suffisamment de bon sens pour montrer quelque scepticisme à l'égard d'une religion mondiale de la Liberté dont l'ecclésiocratie est un Tartuffe herculéen, on s'étonne que les diplomates du monde entier ne se demandent pas un seul instant comment et pourquoi ces cartes-là se trouvent entre les mains du seul peuple de la terre demeuré eschatologique de la tête aux pieds.

Comme l'écrit Aristote, la philosophie naquit un jour de l'étonnement. Mais, depuis lors, elle ne cesse de naître et de renaître d'un étonnement au second degré: il est étonnant que le genre humain ne soit pas davantage plongé dans l'étonnement.

6 - Une chaire de l'étonnement politique

Mais n'allez pas vous imaginer qu'il existerait dans nos principale universités des chaires de l'étonnement politique qui étudieraient le sens historique et anthropologique des termes d'apostolat, de rédemption, de messianisme, de sotériologie ou d'eschatologie, tellement ce vocabulaire est censé avoir trépassé avec la loi de séparation de l'Eglise et de l'Etat de 1905 et ne plus mériter qu'un haussement d'épaules de la République, de sorte que si vous essayez de donner à lire l'histoire laïque du monde le nez chaussé des lunettes d'un étonnement armé pour le décryptage du cerveau des théologies, on vous renverra d'une pichenette à l'humanité du Moyen Age.

Mais non seulement Israël façonne l'histoire contemporaine la Bible à la main, mais le monde entier est demeuré viscéralement messianique sans le savoir, parce qu'il s'est seulement revêtu d'autres parures rédemptrices que de celles des cosmologies mythiques. Qu'est-ce que l'Amérique sotériologique, sinon une eschatologie démocratisée? L'apostolat religieux n'a fait que changer de batterie. Le nouveau moteur chargé d'assurer la promotion internationale du salut par la Liberté et la Justice a remplacé l'annonciation ancienne, celle d'un royaume de Dieu dont l'équité retardée vous donnait rendez-vous aux calendes grecques. Non seulement le mythe de la délivrance ne s'est pas éteint dans les têtes, mais son campement s'est transporté du séjour des morts au cœur des principes de 1789, qui substituent allègrement la trinité verbale de la Liberté, de l'Egalité et de la Fraternité sur la terre à la trinité non moins vocalisée, mais posthume, de l'Espérance, de la Foi et de la Charité.

Mais puisque l'annonciation précédente du Père, du Fils et du Saint Esprit véhiculait un plus somptueux apparat théologique que celui des constitutions démocratiques, l'étonnement anthropologique moderne est sommé de conduire la science de l'inconscient et la psychologie expérimentale au décryptage du sens psycho-biologique du mythe stupéfactoire qu'on appelle le monothéisme. Sinon la diplomatie mondiale ne disposerait d'aucune connaissance opérationnelle du terrain ahurissant qu'elle prétend décrypter; et nos chancelleries privées d'abassourdissement se révèleraient aussi platement irrationnelles dans leur déchiffrage d'Israël que les écoles de théologie du XVIIIe siècle face aux premiers théoriciens de la piété révolutionnaire, les Montesquieu, les Rousseau, les Voltaire, les Sieyès.

7 - Les nouveaux goupillons

Pour l'instant, les ministères des Affaires étrangères du monde entier sont victimes d'une panne cérébrale : elles s'imaginent demeurer crédibles à tenir à Israël le langage lénifiant d'un rationalisme privé du carburant d'une anthropologie. Un tel rationalisme n'est qu'un élixir à l'usage des démocraties flasques de notre temps: depuis les origines, non seulement les alliances que la puissance politique conclut avec les mythes sacrés demeurés en état de marche sont à la fois durcis au feu et bancalisées par le poids de la tradition. Après la proclamation de la souveraineté du peuple français par l'Assemblée Constituante, les révolutionnaires étaient convaincus que la monarchie des Capétiens se rendrait bicéphale en un tournemain, donc compatible comme à plaisir avec le nouvel enracinement de l'autorité de l'Etat dans le mythe de la Liberté.

Qui peut aujourd'hui, face à un Etat guerrier tel qu'Israël, se convaincre que l'inspiration populaire se laissera vaguement téléguider par la subite métamorphose de la voix du Saint Esprit en celle des trois totems langagiers de la démocratie messianique, la Liberté, l'Egalité et la Fraternité? Quel serait, se demandait Sieyès, le nouveau gouvernail transcendantal de la nation dont bénéficierait dare dare une monarchie dépouillée de son ciel et dite "constitutionnelle", donc tout soudainement guidée par une vox dei passée entre les mains du peuple? Comment hisser le trône d'un dieu au berceau au ciel encore vacant de la démocratie? Comment donner sans tarder à un suffrage populaire titubant l'infaillibilité des anciennes décisions conciliaires? Comment élever à l'aide de cordes et de poulies la déesse raison dans les nues si l'idole vieillie a pris de l'épaisseur à l'école des siècles?

Aussi les"démocraties royales", si je puis dire, sont-elles tombées bien vite dans le chaos mental que Talleyrand avait prévu avec sa pénétration d'esprit de premier décrypteur politique des théologies. Près de deux siècles après la mort de l'évêque d'Autun en 1838, tout le monde devrait savoir qu'une dynastie républicaine est un marmot enrubanné de dentelles et de fioritures et qu'un Etat roulant carrosse sous le sceptre du Dieu de Londres et de Washington n'est qu'un cérémonial à l'aide duquel la démocratie ridiculise une dynastie fantomale et réduite à des colifichets époustouflants. Mais le naufrage de ses cours célestes laisse l'humanité orpheline de ses trésors mythologiques. La voici appelée à faire son salut sous la tiare, la crosse et la chasuble du suffrage universel. Comment transporter au paradis d'un langage placé d'autorité sous le goupillon de l'abstrait le même capital verbal que celui dont disposait un Eden censé s'incarner dans la royauté?

Israël joue à merveille de la flûte des démocraties sans tête: la knesset donne si bien le change qu'on se croirait dans un parlement de la IIIe ou de la IVe République. Mais le pouvoir exécutif demeure théologique; et c'est à ce titre qu'il tient le glaive des guerriers d'une main ferme - à Washington de trembler devant les dogmes de fer et d'acier des nouveaux doctrinaires de la planète.

8 - Le piège théologique du genre humain 

Telle est la problématique anthropologique dont les rets enserrent la démocratie mondiale depuis plus de deux siècles: alors que l'humanité autrefois messianisée par un monothéisme de croisés a cessé tout récemment de légitimer ses conquêtes terrestres à l'école du mythe casqué du salut et de la délivrance des chrétiens, l'Assemblée générale des Nations Unies de 1947 a revêtu la cuirasse et hissé le heaume de la foi démocratique pour accorder à Israël la même tiare de diamants d'un apostolat du glaive qui avait fondé la civilisation messianique depuis la chute de l'empire romain. Mais à la suite de la décolonisation, une démocratie autrefois eschatologique, sotériologique et rédemptrice les armes à la main ne s'étend et ne se ramifie plus que par le commerce et l'industrie. Du coup, la civilisation dite de la Liberté se trouve en porte-à-faux avec son propre et récent évangélisme: aussi tente-t-elle désespérément de légitimer son propre coup de force de 1947 et de délégitimer les suivants, ceux d'Israël, qui ne cesse d'étendre ses frontières, de sorte que, paradoxalement, le monde entier est tombé dans le piège du pacifisme armé jusqu'aux dents que l'humanité schizoïde est à elle-même depuis les origines.

C'est pourquoi Israël joue du handicap théologique qui alimente le sacré bicéphale d'une démocratie mondiale oscillante entre l'irénisme et la guerre, donc coincée entre son affichage christique et son ostentation atomique. Mais les Hébreux savent fort bien qu'une planète vouée au culte d'une Liberté dichotomisée par ses contradictions internes est condamnée, in fine, à délégitimer leur Etat bipolaire. Comment la civilisation mondiale ne serait-elle pas contrainte de paraître se mettre en accord avec les idéaux biphasés d'une planète démocratique dont le messianisme inné rejette depuis peu les conquêtes guerrières? Mais Israël sait également que la délégitimation radicale de son Etat bifide est devenue irréalisable, puisque tout saine contestation de la légitimité des conquêtes dites sacrées auxquelles se livre le peuple élu est censée ressortir au terrorisme, donc aux formes modernes de l'hérésie et du blasphème anti-démocratiques.

Tel est le contexte que le décès politique de M. Dominique Strauss-Kahn éclaire de la lumière confondue des glaives et des ciboires. Car il est clair, d'un côté, que la diplomatie mondiale ne parviendra jamais à légitimer en droit international la sainte hostie qu'Israël est censé incarner et que, de l'autre, on nepourra reconnaître officiellement la légitimité politique du Hamas sans placer les chancelleries catéchisées par le tartufisme démocratique dont témoignent leurs propres contradictions théologales sous la crue clarté de la logique politique, celle qui fait écrire à Musset le bel alexandrin: "Et comme le bon sens fait parler le génie".

Pendant ce temps, l'expansion territoriale d'Israël se poursuit avec une constance tellement inéluctable qu'elle contraindra le monde entier à reconnaître qu'il a pris une fausse route en 1947. On sait qu'en se fondant sur mille prétextes, Israël vient d'interdire l'accès de la ville de Jérusalem à cent quarante mille musulmans de plus et que rien n'arrête sa progression en Cisjordanie sous la poigne de cinq cent mille colons fanatisés à la voix et à l'appel de Jahvé. Pendant combien de semaines encore le tartufisme démocratique pourra-t-il feindre de tenir la balance égale entre Israël et la Palestine?

9 - L'apocalypse démocratique 

Les contradictions internes dans lesquelles la civilisation mondiale du XXe siècle était tombée et dont l'anthropologie critique commence de dénouer les fils nous apparaîtront dans la même crudité que celle de la grande Révolution à l'heure où les Etats Généraux s'étaient proclamés l'Assemblée des trois ordres réunis afin de se qualifier de représentants légitimes de la souveraineté exclusive du peuple. Dès 1789, la nouvelle aporétique générale se révélait de type anthropologique en ce que l'on se demandait maintenant où était passé le gouvernail transcendantal de l'humanité et comment la démocratie allait s'en emparer. Qu'en était-il d'un suffrage universel qu'il fallait apprendre à téléguider à l'école d'une mystique de la raison? Deux siècles durant, les heurts entre le ciel des Eglises et celui des hommes avait emprunté les formes classiques de l'oscillation entre le trône et l'autel d'un côté et de l'autre, la voie des peuples, certes inexperte, mais ennemie du despotisme.

Et maintenant, Israël se veut un Etat démocratico-religieux, démocratico-biblique, démocratico-rédempteur, démocratico-délivreur. Comment dénouer l'alliance du patriotisme avec le messianisme et du sacré avec l'expansion irrépressible d'Israël en Cisjordanie? La gauche allait porter un nabab sioniste à sa tête, la droite n'a plus de patrie. Entre une gauche qui a perdu la foi et une droite qui assiste au naufrage mondial du capitalisme, on cherche une nouvelle alliance des cœurs avec les intelligences - mais la même asthénie politique des démocraties que face à Hitler et à Staline envahit les deux camps.

Comment armer d'une volonté politique de haut vol une masse de citoyens devenus amorphes? Comment nantir une opinion publique sans grandeur des prérogatives de la majesté et de la sacralité? Comment fonder la transcendance du peuple sur son autonomie auto-proclamée et désarrimée des nues? Pour y parvenir, un seul subterfuge demeurait à la disposition de la volonté des démocraties, celui de sacraliser le hasard, celui d'exiger de la vérité politique qu'elle joue à la balle avec son bon plaisir sans se métamorphoser, pour autant, en un otage pantelant des majorités de passage. Tel est l'obstacle anthropologique qui empêchera une démocratie mondiale désormais privée d'âme et de cervelle d'éradiquer le messianisme pseudo apostolique d'Israël. La terre de cet Etat est demeurée porteuse de son mythe aux yeux du "peuple élu" et de ses dirigeants. C'est dire que si des chimpanzés avaient fondé la civilisation démocratique mondiale d'aujourd'hui, on entendrait sans doute chaque année, le 15 mai, retentir les chants lugubres du "jour de la catastrophe" - la Nakba - et les vainqueurs danseraient dans l'allégresse des démocraties messianiques. Mais comment fêterions-nous à notre tour le rapt des terres et l'expulsion de leurs maisons des habitants du pays? Combien de temps la civilisation mondiale assistera-t-elle à ce spectacle sans frémir ? Peut-être le mythe démocratique s'effondra-t-il sur le même modèle de l'échec de son accouchement que la monarchie de droit divin en 1789.

10 - De l'avortement mondial du mythe démocratique

Quelle préfiguration éloquente de ce naufrage que le discours chaotique et courant dans tous les sens que M. Barack Obama s'est trouvé contraint de prononcer le 20 mai 2011. Sans doute les historiens et les politologues d'un monde désordonné le considèreront-ils comme la clé de voûte des tractations semi secrètes qui auront ponctué le glissement progressif de l'encéphale de la diplomatie mondiale vers une focalisation de l'attention politique de la planète tout entière sur la boîte osseuse que cette région du globe terrestre ballotte depuis 1947, tellement l'axe central de la géopolitique d'une espèce vocalisée par le mythe démocratique est devenu celui du jugement qu'il conviendra de prononcer demain sur l'éthique asphyxiée dont témoigne un régime schizoïde de naissance.

Le Président des Etats-Unis s'imagine qu'Israël est un Etat comme les autres et qu'on lui fera entendre raison à l' aide des arguments d'un Talleyrand au Congrès de Vienne. Il ignore tout de l'assise anthropologique de la politique démocratico-messianique. Sa connaissance du genre humain remonte à celle dont nous disposions à l'heure de notre sortie partielle du Moyen Age, quand la civilisation occidentale, devenue sceptique, a négligé de se demander pourquoi le genre humain loge des idoles dans sa tête - et le trépas de l'Olympe des Anciens nous a seulement précipités dans les bras d'un nouveau Jupiter.

Mais puisque le sionisme jette la démocratie mondiale dans une confusion mentale plus criante et plus spectaculaire que le précédent, saluons la constitution d'un tribunal composé de quatorze lauréats du prix Nobel et que la conscience universelle appellera à faire le procès de l'humanité. Comment ces magistrats pèseront-ils un accusé aussi énigmatique? En vérité, il se pourrait que leur verdict, déjà fort attendu, nous renvoyât à Sophocle et à Shakespeare, à Cervantès et à Molière, à Swift et à Kafka. A mon humble avis, la cour ne pourra que constater la chute de notre espèce dans un désarroi psychique dont les aliénistes ont depuis longtemps diagnostiqué les symptômes. Depuis trois mille ans, la maladie endémique dont souffrent les descendants du primate à fourrure que vous savez, ils l'appellent la schizophrénie; et le premier clinicien de la schizophrénie n'est autre qu'Homère, qui nous montre Ajax en guerre contre des troupeaux de moutons - et l'on sait que le Quichotte n'a pas manqué de tomber dans le même délire.

Quand le chorège des savants aura fait passer l'humanité actuelle en jugement, nous saurons qu'Adam s'est dichotomisé sur la scène internationale et que son encéphale, devenu bipolaire, fait désormais proclamer à M. Barack Obama qu'Israël devra partager Jérusalem avec les moutons de la région et cesser de conquérir la Cisjordanie au détriment des troupeaux de l'endroit, mais que cet Etat sera néanmoins autorisé à les chasser de leurs pâturages. Les brebis du Seigneur devront négocier en apparence et pied à pied avec leurs prédateurs; puis l'accord en bonne et due forme qu'ils seront contraints de signer sera assorti d'une capitulation générale de la gent moutonnière. De plus, si quelque berger virgilien prétendait délivrer ses brebis de la tonte, il serait qualifié de terroriste et poursuivi par la justice internationale. Dans l'état actuel de la procédure et à la lumière des premières dépositions des témoins, nos lauréats du prix Nobel paraissent fort embarrassés par l'exercice clinique auquel leur magistrature se trouve appelée, tellement ils s'attendaient à juger un accusé sain d'esprit alors qu'ils se trouvent au chevet d'un déséquilibré. Quel médecin appeler au secours d'Ajax le fou furieux?

Mais si la démocratie mondiale est une Dulcinée des moutons de Panurge, l'heure n'a-t-elle pas sonné de rappeler aux historiens et aux politologues que la littérature et la philosophie sont les peintres de la démence native de notre espèce et que la question qui tourmente les infirmiers est seulement de savoir entre les murs de quel asile se cache le miroir le plus fidèle de la folie de l'humanité.

Quel exploit, pour Israël, d'appeler les Homère, les Cervantès, les Swift, les Molière au chevet de la démocratie mondiale, quelle leçon biblique pour Israël, de contraindre ses congénères à chercher l'Esculape qui recueillera la confession d'une civilisation sur son lit d'agonie!

11 - Un sioniste à la tête de la République

Demain la cécité joyeuse des diplomaties rationalisées par la sagesse moutonnière des démocraties laïques contraindra la politologie à radiographier à une autre profondeur le tragique et les danses d'une espèce follement onirique. C'est de cela que le sort dramatique de M. Dominique Strauss-Kahn servira de révélateur; car ce sioniste de naissance se demandait chaque matin ce qu'il pourrait bien entreprendre pour servir au mieux les intérêts d'un Etat étranger, et cela, alors même que la barrière de protection de l'antisémitisme qui stigmatisait l'antisionisme commençait de se disloquer et le mettait de moins en moins à l'abri.

Aussi la cruelle exécution médiatique de M. Strauss-Kahn par la presse française vingt-quatre heures seulement avant son suicide politique dans un hôtel de Manhattan fournit-elle un puissant rétroviseur à l'historien, au politologue et surtout à l'anthropologie critique des malheurs de la transcendance démocratique dont j'explore les sentiers sur ce site depuis 2001; car pour la première fois, la mise sur orbite présidentielle en moins de trois semaines d'un sioniste déclaré s'était accomplie sous les yeux ahuris de la nation et par les soins de quatre mousquetaires seulement, MM. Fabius, El Kabbasch, Cohn Bendit et Fottorino.

Mais si les indices du complot démocratico-théologique d'Israël à l'échelle du globe terrestre se multiplient à ciel ouvert, on observe également, ici ou là, les présages d'une vigoureuse contre-offensive des patriotes. On commençait de faire connaître au public les noms, les attributs, le salaire et les employeurs des quatre principaux conseillers, meneurs de jeu et sionistes musclés de M. Dominique Strauss-Kahn - Stéphane Fouks, Ramzi Khiroun, Gilles Finchelstein, Anne Hommel. Déjà des intellectuels binationaux - Bernard Henry Lévy, Glucksmann, Finkielkraut, Pascal Bruckner, Goupil, Taguieff et Weiztmann - expliquaient dans le Monde le déclin subit de leur fascination pour M. Nicolas Sarkozy. Il ne faisait pas de doute qu'ils avaient été pris de court par la chute de M. Dominique Strauss-Kahn - sinon on les aurait vus, dans les prochaines semaines, se rallier à des intervalles calculés au nouveau candidat binational à l'Elysée. Mais, encore une fois, quel sera le noyau dur de la République de demain si une gauche déboussolée s'est convertie à plaider pour le féminisme, à combattre le racisme et à noyer les droits de l'homme dans un pan -culturalisme décérébré et si la droite ne sait à quel saint se vouer, alors que la victoire du capitalisme sur le marxisme a rendu ce système plus incurable encore que précédemment?

12 - L'étonnement d'Israël

Et déjà des dizaines de milliers de Palestiniens éclairés des feux du printemps arabe marchent en direction de leur patrie. Quel spectacle hallucinant que celui d'une armée de ressuscités, quel défi à la mémoire du monde qu'un peuple immortel et spectral. L'armée de Jahvé n'a tué qu'une vingtaine de ces fantômes, parce que les légions bibliques ont reculé d'effroi au spectacle d'une chair et d'un sang jaillis du royaume des morts. La perspective d'un immense massacre d'hallucinés a fait changer de camp à l'épouvante. Certes, le gouvernement de Tel-Aviv a protesté avec vigueur contre la paresse de ses propres gâchettes: "Comment, dit-il, Damas, Beyrouth, le Caire peuvent-ils autoriser un défi aussi criant à la souveraine ossature du peuple élu?" Demain, le squelette cliquetant M. Netanyahou se rendra aux Etats-Unis. Il y dénoncera l'illégitimité de l'alliance conclue entre le Hamas et le Fatah. Soixante-trois ans après la capitulation du IIIe Reich, comment la démocratie mondiale en est-elle venue à qualifier de terrorisme la résistance à une occupation?

Et pourtant, l'histoire a repris son élan. Demain, la flottille de la paix patrouillera dans les eaux territoriales du port de Gaza, demain la planète changera de cap, demain la planète accélèrera sa rotation, demain notre astre sortira du sommeil des morts. Quand nous regarderons les chaînes qu'Israël nous avait mises aux pieds, nous demanderons au "peuple élu": "Qui es-tu? Pourquoi flottes-tu entre le ciel et la terre? Pourquoi, de siècle en siècle, demeures-tu à toi-même un objet d'étonnement? Qui t'éclairera sur ton étonnement?"

Le 22 mai 2011
aline.dedieguez.pagesperso-orange.fr