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Le printemps arabe et l'avenir de la pensée mondiale

Par Manuel de Diéguez

La planète civilisée a changé de paramètres depuis que la réflexion sur l'avenir de l'alliance des démocraties modernes avec la raison scientifique mondiale se situe au cœur du dialogue à venir entre la religion musulmane et l'Europe de la pensée critique. Une première fois, au XIIIe siècle, une rencontre prometteuse entre la philosophie arabe et le christianisme a fait naufrage dans le dogmatisme théologique d'un côté et dans l'essoufflement de l'averroïsme de l'autre. Si l'Occident ne saisissait pas l'occasion nouvelle et unique que lui offre le " printemps arabe " pour approfondir sa connaissance de l'homme et de l'histoire, la rencontre entre les deux géants qu'attend le XXIe siècle serait ruinée pour longtemps.

Mais avant d'explorer cette voie, il convient de s'exercer à un premier recensement des erreurs de parcours à éviter. L'islam est en attente de son destin intellectuel, l'Europe est proche du naufrage cérébral.

Evitons les départs manqués : si nous nous précipitons avant d'avoir exploré le terrain et identifié les obstacles à surmonter, nous perdrons la partie, parce qu'on ne repart jamais du bon pied pour avoir dû rebrousser chemin.

1- Le concept de totalitarisme
2 - Les calculs de la fatalité
3 - Du parallélisme de la démocratie et des Eglises
4 - Les embarras philosophiques de la démocratie
5 - Comment mettre en scène le peuple souverain ?
6 - La démocratie et le surréel
7 - Le sacre démocratique
8 - Une aporie existentielle
9 - Le laboratoire de la condition simiohumaine qu'on appelle l'Histoire

1 - Le concept de totalitarisme 

A partir de Montesquieu, la pensée politique mondiale a cessé de peser la nature, les mérites et les vices respectifs des divers systèmes de gouvernement, tellement la condamnation unanime du despotisme a fait porter le débat politique sur l'examen des formes multiples et subtiles de la tyrannie qui s'insinuent dans le régime démocratique depuis Périclès. Du coup, le néologisme récent de totalitarisme, né en 1946 et théorisé par Hanna Arendt, élève de Heidegger, est devenu tellement hégémonique au sein de la politologie moderne que tout pouvoir d'Etat se trouve soupçonné de glisser hors d'un Eden introuvable - celui où trônent les idéaux de l'autorité populaire - et de se laisser contaminer en catimini par les infiltrations polymorphes d'une dictature aussi insidieuse que difficile à détecter.

Dans le même temps, une anthropologie politique encore fœtale, mais ambitieuse de rendre compte des impasses qui paralysent la condition simiohumaine en tant que telle, tente de conquérir un regard surplombant et critique sur le degré d'aptitude inné ou virtuel du genre humain de s'auto-piloter sur notre astéroïde. Aussi l'évidence première s'est-elle imposée qu'aucune gouvernance n'est solitaire. Montesquieu soulignait déjà que le tyran est entouré d'une garde d'affidés qui soutiennent son autorité et lui assurent l'impunité. Mais tout chef d'Etat élu au suffrage universel s'élève à son tour au rang d'une puissance diversement et inégalement sacralisée au gré des époques et des lieux.

2 - Les calculs de la fatalité 

C'est pourquoi le réveil subit des masses arabes présente à une anthropologie critique encore embryonnaire une occasion unique et inespérée de détecter au compteur Geiger les premières radiations de la démocratie musulmane, et cela dans une optique à la fois universelle et expérimentale, parce que ce sera sur le vif et au jour le jour que l'histoire du XXIe siècle illustrera les apories dont les évadés du règne animal souffrent à titre congénital; car, depuis des millénaires, les descendants du primate à fourrure que vous savez demeurent écartelés entre un pouvoir d'Etat dangereusement centralisé et la dilution non moins périlleuse d'une autorité guettée par la médiocrité notabiliaire et provinciale, tellement l'étendue locale ou planétaire du regard divise les classes dirigeantes en deux castes aux compétences incompatibles entre elles.

Mais pour que la banalité du politique au quotidien puisse s'éclairer et se rendre panoramique, il faut revenir un instant au paysage initial; car, depuis Périclès, la difficulté n'est plus de choisir entre le pouvoir de tous et celui de quelques-uns, comme le croyait Montesquieu, mais d'observer à la loupe les embarras mortels qui s'inscrivent nécessairement dans la psychobiologie des démocraties, lesquelles reposent toutes sur un partage irréalisable par définition entre un sceptre centripète et un sceptre centrifuge.

Le premier échec du régime populaire fut celui d'Athènes, où des citoyens fraîchement couronnés de la tiare d'une cité souveraine décidèrent que la déesse née du cerveau de Zeus courrait à la conquête de la Sicile. L'argumentation rationnelle du guide qui avait terrassé l'aristocratie terrienne et maritime et remis le destin des savants et des ignorants confondus entre les mains d'une majorité inculte ne put rien changer aux lois de l'arithmétique. Depuis lors, les démocraties ne savent ni comment initier les foules aux arcanes de la politique étrangère des nations, ni comment convaincre les riches de se ruiner afin d'assurer le bien-être et le repos des masses.

Mais, dans le même temps, la partition sans remède des jugements politiques imposée par l'inégalité cérébrale entre les spécimens de notre espèce s'est révélée si indissolublement liée au capital psychogénétique diversifié des individus que vingt siècles de la théologie chrétienne ont permis d'illustrer l'universalité de ce mécanisme ; car une prétendue science des prérogatives et des apanages de plusieurs divinités inégalement cérébralisées, puis d'une seule censée omnisciente, a reproduit le modèle démocratique de la dichotomie viscérale du politique au sein d'un corps ecclésial hiérarchisé. D'un côté, une classe de gestionnaires ignorants a administré la foi des innocents, de l'autre, les théoriciens d'un délire théologique hautement intellectualisé a paru scruter les secrets politiques d'un créateur omnipotent du cosmos, et cette scission entre deux castes inégalement armées a présenté le spectacle d'une collaboration apparente entre un chef suprême des mystères de l'univers et une pastorale administrative de la foi.

3 - Du parallélisme de la démocratie et des Eglises 

Comment déposer les jugements politiques du genre humain sur les plateaux d'une balance si l'on sait que, par nature, l'ignorance est toujours arithmétiquement majoritaire dans les démocraties, de sorte que ce sera fatalement l'erreur qu'on verra remporter le trophée de la vérité populaire? Le tribunal du suffrage universel est une étrange magistrature: sa majesté, le calcul, y trône en monarque absolu. Les verdicts prononcés ne résultent nullement du jugement de ceux qui auront raisonné, mais de ceux qui se seront montrés les plus forts, donc les plus nombreux. Il vous suffira donc de vous trouver en minorité pour savoir que vous avez tort.

Or, ce principe n'est pas seulement religieux, il exprime l'âme même de toute théologie, parce qu'on n'imagine pas un Dieu tellement désarmé, le pauvre, qu'il ne parviendrait pas à contrôler sa majorité et se trouverait sans cesse à la merci des minorités opiniâtres qui prétendraient avoir raison toutes seules. C'est pourquoi les décisions des conciles ne se contentait pas de se fonder sur l'universalité des élites de la foi, elles excommuniaient de surcroît les entêtés. Nestorius a été mis à mort pour avoir divisé, disait-on la personnalité du Christ au concile de Nicée en 325. Mais en 450, le concile de Chalcédoine réaffirmait la double personnalité du Christ, la divine et l'humaine, parce qu'il n'était Dieu qu'à faire des miracles, ce qui renvoyait toute l'Eglise dans l'arianisme qu'elle avait réfuté cent vingt cinq ans plus tôt. Il en est de même des démocraties, qui sont unifiées, disent-elles, parce que la majorité et la vérité sont proclamées inséparables, alors qu'en fait, les ariens de la démocratie soutiennent obstinément le contraire.

4 - Les embarras philosophiques de la démocratie

On voit qu'il n'y a pas d'anthropologie des démocraties sans spectrographie de leur inconscient religieux, donc sans radiographie du non-dit théologique qui préside à l'auto-sacralisation des identités collectives. L'absurdité originelle d'un système d'écrasement de la vérité sous le poids des majorités de l'ignorance et de la sottise ne se révèle contournable qu'à la condition de parier que la minorité pensante sera en mesure de réfuter les majorités égarées par leur masse même. C'est ce pari originel que Périclès a perdu; et depuis lors, toute histoire intelligente des démocraties réclame un examen rétrospectif des chances dont dispose ce type de gouvernement de substituer l'autorité du savoir réfléchi à celle de l'erreur immotivée. Mais, il se trouve, de surcroît, que les minorités de la connaissance rationnelle que sécrète chaque époque ne bénéficient pas davantage d'une science véritable des questions qui leur sont posées que les majorités illettrées, comme l'histoire des religions ne cesse de le démontrer, puisque les élites théologiques ne sont pas moins faussement sûres d'elles-mêmes que les masses ignorantes.

Comment écouter les directives du ciel de tel endroit et de telle époque à l'école des dogmes et de la doctrine que profère une Eglise? Comment décider de l'avenir du nucléaire par un referendum, par exemple, si le peuple ignore les secrets de l'atome et si les connaisseurs font un corps sacerdotalisé par ses intérêts industriels et commerciaux? L'issue du vote dépendra de l'orientation psychologique de celui qui posera la question au peuple souverain et qui dirigera globalement le suffrage du corps électoral: si Jésus est tantôt Dieu, tantôt un homme inspiré, disaient les nestoriens et les ariens, le voilà scissipare;mais s'il est toujours Dieu en promenade sur la terre, il l'était déjà quand il braillait dans son berceau, sinon à quel âge aurait-il changé de nature? C'est sur ce modèle que la République est tantôt proclamée indivisible, ce qui rend impossible la délégitimation de la Terreur, tantôt scindée entre le ciel de ses idéalités et ses labeurs, ce qui exclut que la Liberté soit jamais une divinité cohérente et qui inspirerait à coup sûr les jugements des majorités. Mais alors, la République ne sera jamais infaillible. Comment fonder la démocratie sur un suffrage universel disqualifié d'avance et privé de toute crédibilité? L'universalité du vrai basculera d'un côté ou de l'autre au hasard et à une voix près.

5 - Comment mettre en scène le peuple souverain ? 

Depuis 1789, le théâtre de la politique mondiale est progressivement devenu aussi chaotique qu'une théologie. Qui peut croire que la pièce aurait été rendue plus cohérente que du temps où, sur toute la terre habitée, la crédulité du genre humain prêtait foi aux messages doctrinaux du ciel de l'endroit? On observera que la loi du plus fort n'a jamais cessé de régner sans partage et que la fiabilité empruntée de ce souverain a seulement pris, de nos jours des formes différentes de celles des époques où le Dieu de l'empire militairement le plus puissant et le plus peuplé du moment régnait sans partage sur des Etats durablement ou momentanément affaiblis - ce qui les mettait tous en minorité, donc dans leur tort par définition. Il faut donc nous résoudre à construire la balance internationale dont les plateaux pèseront les théologies de la grâce démocratique à l'école de leur stratégie et leur stratégie à l'école de leur théologie, et cela d'autant plus que le vrai et le faux déposent maintenant les verdicts unanimes de la foi et ceux, non moins unanimes, de la force sur les plateaux de la zone d'influence respective des nations majoritaires et minoritaires.

C'est pourquoi l'Europe actuelle honore autant de cultes de la liberté démocratique que de peuples et de nations fièrement auto- proclamés souverains, alors que les uns le sont par leur maître américain, les autres par eux-mêmes, mais seulement à demi et que les uns et les autres se rendent tous reconnaissables à la transparence ou à l'épaisseur de leur masque. De plus, toute nation est dépendante de sa géographie, de son climat, de sa religion, de la richesse de ses dirigeants, du nombre de ses habitants, de l'étendue de son territoire, des inclinations de l'ethnie à laquelle elle appartient, de son tour d'esprit, de ses mœurs, de sa langue, de son passé insignifiant ou glorieux. Il faudra donc que notre balance de la servitude et de la "Liberté" nous fasse découvrir les traits communs à tous les peuples et à toutes les nations dites démocratiques. Comment l'apprendre, sinon par l'observation des copies que les monothéismes en fournissent depuis vingt siècles? Car les trois religions dites révélées sont réputées démocratiques dans l'œuf, puisque par nature et par définition leur foi est censée accorder la liberté la plus essentielle aux yeux du "peuple de Dieu", celle de vaincre le péché et la mort. Aussi Calvin a-t-il fondé la bonté divine sur les lois de la République de Genève et la République de Genève sur les lois de la bonté divine, ce que Descartes appelait un cercle, puisque, disait-il, l'existence de Dieu est réputée démontrée par ses Saintes Ecritures et ses Saintes Ecritures par l'existence de leur rédacteur. Dans quelle mesure les lois de la démocratie prouvent-elles leur "existence" et vice-versa?

6 - La démocratie et le surréel 

A partir du concile de Chalcédoine, rappelé plus haut, jusqu'à celui de Vatican II en 1962, un Saint Siège méfiant, donc fin politique, a constamment affecté de se mettre à l'écoute des commissions épiscopales réputées à la fois souveraines et inspirées par le ciel, mais dont la Curie présélectionnait les membres les plus obéissants, afin de s'assurer que leur jugement se laisserait étroitement téléguider par l'Etat pontifical, c'est-à-dire par le pouvoir exécutif de Dieu sur la terre. Or, l'immense majorité des fidèles de la foi démocratique ignore que le mode de gouvernement branché sur l'absolu que l'Eglise avait imaginé s'est trouvé si bien naturalisé par les Républiques qu'on le retrouve intégralement au cœur de toutes les administrations censées représenter le "peuple souverain".

Avez-vous jamais vu un ministre prendre des décisions écrites autrement qu'en porte-parole de la vox populi de convention dont les commissions ad hoc sont réputées les messagères? C'est qu'il s'agit de transcender la platitude de pouvoir bureaucratique. Aussi les porte-lettres du ciel de la Liberté qu'on appelle les Commissions sont-ils proclamés libres et responsables tant par nature que par définition. S'ils n'étaient pas tenus pour les représentants qualifiés de l'autorité, infaillible par nature, des peuples sacralisés en sous-main par la transcendance du mythe démocratique, elles n'obéiraient pas au modèle des phalanges épiscopales chargées de recevoir l'afflatus divinus du Créateur dans les conciles, alors qu'elles ont mission, elles aussi, de dicter leurs lois au ciel nouveau, celui de la démocratie. Pour prononcer les jugements sans appel d'un peuple français présent seulement en effigie dans l'Etat, il faut une fiction appelée à véhiculer les messages d'en-haut à destination de la terre.

7 - Le sacre démocratique 

Mais voici une nouvelle difficulté de la mise en scène de la "vérité": comment ferons-nous monter effectivement le souverain nominal de la nation, celui qu'on appelle également le peuple-roi sur les planches du théâtre où le suffrage universel se rend surréel? Les commissions sont les consistoires de la Liberté. Elles sont réputées porteuses du pouvoir décisionnaire qu'exerce le ciel de la démocratie. Mais voici que le malheureux Pontife d'occasion qu'on avait hissé au rang de chef de l'Etat en titre quitte subrepticement la scène semi-céleste et fait le clown dans les coulisses de l'histoire.

On sait que M. Nicolas Sarkozy a quitté la toge papale et les insignes de la noblesse transcendantale de la France pour emprunter le langage du petit clergé et des boutiquiers de la démocratie; mais les paroissiens de la nation ne sont pas disposés à se rabaisser eux-mêmes et à se placer sous le sceptre des patenôtres dévalorisées des démagogues. Ils entendent élever la sacralité de leur effigie et de leurs dévotions démocratiques à celle du vrai souverain de la Liberté qu'ils voudraient incarner à leurs propres yeux. Il ne faut pas retirer à un peuple ses attributs aristocratiques; il ne faut pas ternir son écusson. Périclès lui-même a péri sous la bannière de la démagogie qu'il avait cru pouvoir brandir sur une agora amputée de son Olympe de blasonnés du ciel, alors que les successeurs de Pierre, eux, disposent encore de l'avantage princier de se cacher sous les ors de la monarchie vaticane. Les démocraties ne seraient-elles que des dynasties autrement habillées et privées des moyens de se dissimuler derrière leur propre trône, comme Montesquieu l'a fort bien compris: la vertu, écrit-il, est la tiare qui couronne la démocratie, parce que le peuple est un roi chargé à la fois de faire respecter les lois qui le couronnent et de plier l'échine sous le poids de leur sacre.

8 - Une aporie existentielle 

En 1962, une question pressante de théologie et de politique associées était devenue tellement cruciale que l'équilibre, tout de façade, qui régnait depuis tant de siècles entre la caste des clercs de la doctrine vêtus de noir et réputés lire le latin d'un côté, et le "peuple chrétien" des innocents aux mains pleines de l'autre, cet équilibre, dis-je, était menacé d'effondrements. Comment perpétuer l'autorité et le prestige de la hiérarchie des dignités et des rangs - celles des gardiens de l'orthodoxie - alors que le monde entier se trouvait livré aux offensives du profane? Le risque de dessication de l'Eglise devenait aussi grand qu'au Moyen Age, parce qu'une religion banalisée par les travaux et les jours d'un psittacisme sacré vaporisait la doctrine et menaçait de conduire l'édifice tout entier à la ruine.

J'ai déjà dit que ces périls opposés se sont reproduits au sein des dévotions de type républicain. Prenez l'exemple de l'hérésie politique qui menace les monarchies constitutionnelles: le pouvoir royal s'y fossilise à l'école d'une bureaucratie démocratique qui n'est jamais que la sophistique administrative des Etats modernes. Le vain apparat de la cour d'Angleterre ne fascine plus le petit peuple, tandis que le parlement et la chambre des Lords deviennent de plus en plus étrangers aux intérêts supérieurs de l'Etat et de la nation.

En France, la démocratie inaugurale, celle qui s'est construite sur le modèle monarchique et que Périclès a illustrée, ce modèle, dis-je, est ressuscité avec "l'empire libéral" de 1856. Mais le coup d'Etat de 1852 n'avait mis en selle qu'un souverain nostalgique de l'épopée napoléonienne. On l'a vu entreprendre des expéditions militaires hasardeuses et qui n'incarnaient pas la nation, tandis que les Balzac, les Zola, les Anatole France peignaient la société civile des couleurs de la misère et des affaires de leur temps. Il aura fallu attendre 1958 pour que la République semi monarchique des origines se redonnât un chef populaire et charismatique - mais ce retour au parallélisme à la fois athénien et olympien entre une sacralité congénitale à tout pouvoir politique simiohumain et la démocratie de masse a conduit à l'explosion de 1968, tellement l'alliance multimillénaire entre le divin - incarné par une statue du commandeur - et le petit rationalisme laïc était devenu une caricature de démocratie.

Puis, M. Giscard d'Estaing a retrouvé la tradition du déséquilibre républicain, celui des économistes qui se prennent pour des chefs d'Etat. Jamais le Général de Gaulle n'aurait accepté la mise en scène d'une humiliation assortie d'un ridicule politique mémorable, celle de marcher à petits pas, accompagné de tous ses Ministres, à la rencontre théâtrale d'un Président des Etats-Unis débarqué pour l'occasion et à titre d'emblème commémoratif sur les plages de Normandie en 1974.

Quant à François Mitterrand, il a cru remplir une dernière fois l'outre à vin de l'utopie des évangélistes et des eschatologues de l'Histoire et de la politique, tandis que Jacques Chirac, le saint-cyrien bien sanglé, redonnait partiellement à l'Etat la vocation militaro-apostolique inscrite dans les principes messianiques de la révolution de 1789. Enfin, en 2007, le nouvel empire libéral s'est donné un roitelet tellement étranger à l'universalisme para-religieux du mythe politique du salut et de la délivrance qu'on appelle la démocratie qu'il a réussi à changer le royaume semi théologique dit des "droits de l'homme" en un spectacle de rieurs et de facétieux. Une fois de plus, un équilibre inaccessible entre les intérêts planétaires de l'Etat "rédempteur" et ceux du peuple au jour le jour s'est trouvé rompu au prix d'une chute du sceptre central de la foi dans un vaudeville angoissé.

9 - Le laboratoire de la condition simiohumaine qu'on appelle l'Histoire 

Le débarquement torrentiel de la planète arabe dans le royaume des cieux qu'on appelle la démocratie mondiale introduira une discipline scientifique entièrement nouvelle dans la politologie, celle d'une anthropologie critique dont la problématique et la méthodologie calibreront les apories universelles dont souffre l'animal onirique. Cet observatoire devra rendre un siècle entier observable du dehors, alors que la définition de la notion d'extériorité fait toute la difficulté. Il s'agira de préciser les contradictions d'origine psychobiologique qui rendent bancale une espèce racontable à l'école de l'écriture. L'humanité se mettra-t-elle un jour en mesure de se gouverner sans se doter des roues de secours qu'on appelle des théologies? La représentation se déroulera dans un laboratoire installé à mi-chemin des leviers du ciel et de ceux de la terre. Son champ de vision devra embrasser une histoire nouvelle de la démocratie, celle qu'illustrera la rencontre entre le monde arabe et l'Occident de Marrakech au Caire, de Tunis à Tripoli, d'Alger à la Mecque.

Adam avait tout essayé, mais en vain. Il lui restait à tenter de sortir du carcan de la raison candide du XVIIIe siècle. En ces temps reculés, l'Europe croyait encore rendre un jour gouvernable une espèce née ennemie de sa propre nature et oscillante entre la domesticité et l'anarchie: "L'homme comme être physique est, ainsi que les autres corps, gouverné par des lois invariables. Comme être intelligent, il viole sans cesse les lois que Dieu a établies et change celles qu'il établit lui-même. Il faut qu'il se conduise ; et cependant il est un être borné ; il est sujet à l'ignorance et à l'erreur, comme toutes les intelligences finies ; les faibles connaissances qu'il a, il les perd encore : comme créature sensible, il devient sujet à mille passions." Montesquieu, L'Esprit des lois, La Pléiade, p. 234) La semaine prochaine, nous verrons comment la démocratie mondiale a erré et s'est cherchée de 1945 à nos jours et dans quel état il lui appartient de trouver sa place aux côtés du monde arabe à venir.

Le 3 avril 2011
aline.dedieguez.pagesperso-orange.fr


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