Il était une fois... Un examen de conscience de la civilisation européenne

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Par Manuel de Diéguez

Le réveil des peuples arabes du Maroc au Yémen n'est pas à ranger dans la foulée ou la coulée des évènements à ajouter les uns aux autres et à mettre au programme de notre enseignement scolaire, mais un tournant aussi décisif du destin politique de l'humanité que la découverte de l'Amérique en 1492 ou de l'héliocentrisme en 1546. Depuis que le génie mystique de l'islam s'était éteint sous le poids d'une dictature intellectuelle et culturelle de la théologie, la planète avait perdu son "équilibre spirituel", parce qu'une civilisation mondiale devenue exclusivement scientifique avait fait le vide devant son bulldozer, tandis que la Chine, le Japon, l'Inde, l'Amérique du Sud et même l'Afrique entraient à leur tour dans une course au savoir rationnel calquée sur celle que le XVIIIe siècle avait déclenchée en Europe.
Mais le subit réveil politique de l'Islam pose à l'Occident deux questions ressuscitatives, celle de l' avenir "spirituel" de notre civilisation et celle de son destin politique d'acteur régénéré de l'histoire du monde.

Quel double électrochoc! Pour la première fois depuis 1945, le Vieux Continent songe à secouer un joug dont il n'avait pas pris pleinement conscience, pour la première fois depuis la chute du IIIe Reich, le Vieux Continent voit à nouveau le monde tel qu'il est. Et il commence de se dire: "Serions-nous devenus des vassaux, nous aussi? Pourquoi demeurons-nous placés sous le commandement d'un général américain? Pourquoi le nouveau maître du monde fait-il de nous son bras armé sous le sceptre de l'OTAN? Aurions-nous, nous aussi, à réapprendre la liberté aux côtés des peuples arabes? Dans ce cas, quelles sont les conditions d'apprentissage qui permettent aux esclaves de redevenir des citoyens?"

Il y faut un recul d'un genre nouveau à l'égard de l' histoire de leur servitude, il y faut une pédagogie qui leur permettra de camper hors de leur tête.

Dans le texte ci-dessous, je tente d'esquisser les premières trajectoires d'un destin qui nous contraindra à porter sur notre tête d'hier un regard de l'extérieur.

Le 3 avril, je traiterai de l'examen de conscience auquel le réveil arabe contraindra la démocratie mondiale.

1- L'apprentissage du recul
2 - Les anthropologues de la géopolitique
3 - Les désarrois de la raison classique
4 - Les sorciers du sens
5 - Ce fichu verbe "comprendre"
6 - Les nouveaux augures du cosmos
7 - L' encens de la démocratie mondiale
8 - Les idéalités auto-sanctifiantes
9 - La balance à peser le suicide
10 - Les suicides ascensionnels
11 - Brève histoire du suicide intellectuel chez les modernes
12- La science politique dite " en tant que telle "
13 - La planétarisation de l'Essai sur la servitude volontaire de La Boétie
14 - Les saints athées
15 - Du bon usage anthropologique des idoles
16 - "Prendre la mesure de l'homme"
17 - Le regard de "Dieu"
18 - Les zoologues de "Dieu"

1 - L'apprentissage du recul 

Il était une fois un animal qui rêvait d'apprendre à se regarder, mais qui ne parvenait pas à se reconnaître aux traits que lui renvoyaient ses miroirs. Pour s'observer, se disait-il, il lui fallait se transporter quelque part hors de lui-même. Mais s'il se situait au-dessous de son apparence, il ne voyait plus sa véritable taille, s'il se plaçait sous le regard de ses congénères, il n'avait plus besoin de réflecteur qui le distinguât du troupeau de ses semblables et s'il se plaçait au-dessus de son espèce, quel monticule, quelle éminence, quel pic lui fallait-il escalader afin de s'assurer de l'altitude de son habitat?

C'est à l'école de ses dieux que cet étrange mammifère avait commencé de porter un regard étonné, inquiet et plein d'espérance sur sa carcasse. Mais ses premières idoles l'avaient laissé sur sa faim. A quoi bon se reconnaître en Zeus, Mars ou Mercure si l'Olympe était une copie trop fidèle de l'original? Avec Jahvé, les déserteurs de leur charpente ont appris à se regarder avec les yeux du guerrier invincible dont le glaive leur avait donné un territoire et un destin de conquérant, avec le Dieu né d'une vierge, les fuyards de leur chair ont tenté de conserver leur défroque corporelle et de se domicilier à mi-chemin du ciel de leur géniteur, avec Allah, ils ont rêvé de se placer sous le regard qu'un souverain tout puissant et plein de miséricorde portait sur des insectes. Puis les sciences dures ont pris la relève du sacré; mais à quoi bon se regarder avec les yeux du géographe, qui vous dissémine parcimonieusement sur quelques rochers épars parmi les océans, avec les yeux du médecin, qui surveille seulement le fonctionnement de vos organes, avec les yeux du physicien, qui vous change en une mécanique, avec les yeux du géomètre, qui vous découpe, en rectangles, en carrés, en ellipses! Mieux vaut gravir quelque Mont Sinaï: voici Michel Ange et son pinceau, voici le sculpteur et son airain, voici le chorégraphe et ses pas de danse. Que de miroirs flatteurs ! Mais à quel chant privilégié parmi tant de Sirènes, à quel Orphée demander de vous tirer hors d'un repaire de fauves désireux de se quitter et de retrouver leur pauvre enveloppe devenue immensément agrandie?

2 - Les anthropologues de la géopolitique

C'est dans l'orchestration de sa géopolitique que l'Europe d'aujourd'hui se cherche son recul et sa musique. N'est-il pas profitable de se distancier de son ossature à l'école des Etats, des peuples, des nations, des cités, n'est-il pas avantageux de se donner la terre entière pour globe oculaire, n'est-il pas digne des évadés de la zoologie de choisir leur astéroïde pour théâtre, n'est-il pas glorieux de changer la planète en rétine de l'histoire et de la politique?

Mais de même qu'un astre errant se détache sur la trame d'un système solaire en suspension dans l'infini et que le vaste univers des astronomes du vide s'embusque dans les coulisses de cette machinerie, sachez que l'œil de l'anthropologue de la géopolitique vous regarde de plus loin encore. Celui-là vous demande où installer sa caméra, celui-là observe votre discipline au téléobjectif. La lentille de son télescope capte les effigies des distanciateurs qui ont forgé la science des peuples et des nations sur l'enclume de l'Histoire du monde. Car enfin, la géopolitique nous offre le spectacle des collisions entre les empires, des empoignades entre les Etats, des bombes et des canons, mais elle nous fait également monter sur les planches d'un théâtre où de grands acteurs nous présentent le spectacle de la guerre entre les encéphales, les âmes et les dieux. Si vous ne vous placez pas au-delà de cette arène, comment observerez-vous les metteurs en scène de toute la représentation, comment répondrez-vous à la vocation panoptique de la seule bête de l'univers que son encéphale appelle à se forger des miroirs?

3 - Les désarrois de la raison classique

A quelle station de son chemin de croix l'Europe de la mort de la pensée critique s'est-elle arrêtée, quel est l'habitat des radiographes de la raison des ancêtres, quel est le recul de la connaissance des secrets psychiques de l'intelligence simiohumaine?

Voir - Civilisation et raison, L'Europe des dieux morts, 13 mars 2011 

Nous n'avons rien appris de nos deux derniers Copernic de l'entendement du singe parlant, Darwin et Freud. Le Vieux Continent ne dispose pas encore d'un scannage des signifiants simiohumains que charriait le vieux verbe comprendre des humanistes de la Renaissance. Un demi-millénaire a passé et notre civilisation s'imagine encore maîtriser une intelligibilité en soi du monde; et elle s'autorise à qualifier le compréhensible de scientifique, alors que toute signification rationnelle demeure un îlot sur l'océan de l'anthropomorphisme. Pour tenter de comprendre des croyances aussi tenaces que celles dont s'inspire le verbe expliquer, revenons un instant à la pesée généalogique du chemin que notre encéphale poussif a parcouru en trois siècles seulement.

Lorsque les voyageurs et les explorateurs naïfs des XVIe et XVIIe siècle eurent découvert que la diversité des mœurs, des climats et des langues mettait en grande difficulté les prérogatives candides et les apanages innocents de leur entendement "naturel", ils commencèrent de se demander comment un sens commun universel était devenu le forgeron de tout ce qui existe. Du coup ils se sont appliqué à eux-mêmes les ressources du jugement éclairé qu'ils portaient sur les mammifères: "Les femelles des animaux, se dirent-ils, ont à peu près une fécondité constante. Mais, dans l'espèce humaine, la manière de penser, le caractère, les passions, les fantaisies, les caprices, l'idée de conserver sa beauté, l'embarras de la grossesse, celui d'une famille trop nombreuse, trouble la propagation de mille manières. " (Montesquieu, De l'esprit des lois, L. XIII, chap.II)

Mais, c'était encore un moyen détourné, pour les encyclopédistes, de s'assurer de la supériorité intrinsèque de l'encéphale rigoureusement logicien que la Grèce leur avait légué. Du coup, la classe dirigeante du XIXe siècle allait demeurer platonicienne à son tour ; et c'est à ce titre qu'elle s'est convertie, tantôt en toute hâte et massivement, tantôt avec lenteur à la fiabilité qu'elle attribuait maintenant à la nouvelle confession de foi du platonisme, celle dont la spécificité changeait en icônes les nouveaux mots-pilotes - les concepts abstraits de 1789.

4 - Les sorciers du sens

Et pourtant, aucun siècle n'a davantage bousculé les aises de la raison occidentale que le XVIIIe. L'œuvre sans doute la plus surplombante de Voltaire est une moquerie en règle de l'optimisme de Leibniz, le philosophe du "meilleur des mondes possibles". Même Rousseau a mis à mal "l'ordre naturel" à s'imaginer que l'inégalité entre les humains serait guérissable. Et que dire de Hume, qui observe le "lien de causalité" comme une sécrétion de l'imagination, que dire de Kant, qui observe les catégories innées qui président au fonctionnement "explicatif" de l'encéphale humain, que dire de Marx, qui substitue à la planification divine du partage des rôles entre les industriels et les travailleurs une guerre à mort entre les exploitants et les exploités? Les riches cachent le trophée de la plus-value dans le coffre du profit - c'est d'un spectacle animal que Candide et le Capital se rendent spectateurs.

Et pourtant, la classe chargée de piloter la boîte osseuse de l'Europe a continué de se persuader qu'elle fortifierait les conquêtes conceptuelles de notre espèce si elle renonçait à approfondir davantage les secrets psychiques et cérébraux de tous les autres peuples et de toutes les autres nations de la terre; car, pensait-elle, si le monde entier avait pris un si grand retard sur les catéchètes des idéalités révolutionnaires qui pilotaient désormais la raison universelle, jamais ces malheureux retardataires de l'histoire n'allaient s'initier à nos enchaînements rigoureux de causes et de conséquences, jamais, ils ne rattraperaient nos savants euclidiens et archimédiens. Mais, à s'endormir sur les lauriers d'une démocratie idéalisée par ses amulettes mentales, un continent pourtant héritier du siècle prospectif des Lumières a négligé de s'instruire des ressorts psychobiologiques qui commandent la génitrice inlassable du sens du monde qu'on appelle la magie. La notion d'intelligibilité projetée sur la matière ressortissait décidément à une psychanalyse anthropologique des sorciers de la théorie scientifique classique; et il fallait débusquer ces sorciers-là sous Hume, Kant, Locke, Hobbes et Voltaire.

5 - Ce fichu verbe "comprendre"

La scission progressive entre les apanages dont se targuent les connaissances dites rationnelles et dont une intelligentsia d'avant-garde se vantait depuis Périclès d'un côté et, de l'autre, les prérogatives dont se réclamait une politique de plus en plus réduite à un ajustage fragile de l'action publique aux mœurs et aux coutumes des époques et des lieux, cette scission, dis-je, remonte à l'apparition, un demi-millénaire avant l'ère chrétienne, d'une pensée et d'une science armées d'une super logique, qu'on appelle la dialectique. Seules les intelligences philosophiques, disait Platon, possèdent la faculté rarissime de tisser la nasse de la raison et de tout embrasser à l'école des enchaînements souverains de la dialectique, seules ces têtes-là méritent de régner sur la trame du monde et de diriger la cité idéale. Mais précisément, c'est à l'autopsie du cerveau des magiciens que conduisait la dialectique de Platon.

Quel était l'enjeu anthropologique, politique et historique véritable de la guerre entre les guerriers du savoir, sinon un enjeu de sorciers? D'un côté, voici l'encéphale infirme de la Grèce des devins, de l'autre, voici la boîte osseuse de la Grèce des aigles de la dialectique. Pourquoi un certain Socrate a-t-il payé de sa vie le prix de la première guerre des encéphales? Quinze siècles de règne de la théologie chrétienne ont creusé un fossé devenu impossible à combler entre une masse aveugle de sorciers égarés dans les nues et une minorité de savants rampants sur la terre. Le nouveau tribunal de l'Inquisition sera celui d'un pan-culturalisme de plus en plus anémié et qui divisera le monde entre une humanité à jamais indéchiffrable à elle-même et des techniques qui enseigneront seulement que le vrai légitime ce qui marche à tous coups et qu'il n'y a pas lieu de se casser la tête avec le fichu verbe comprendre, puisqu'il n'y a rien à comprendre et tout à construire à l'école des fameuses "lumières naturelles" qui nous greffent sur les routines muettes de la matière.

6 - Les nouveaux augures du cosmos

J'ai déjà dit que, jusqu'au XVIIIe siècle, les philosophes eux-mêmes étaient demeurés installés dans le nid d'aigle des déistes, c'est-à-dire réduits au rôle de vigies nichées au sommet des rochers d'un cosmos réputé "parlant", donc signifiant, soit par la voix d'une idole omnisciente et omnipotente, soit par celle de la matière elle-même, qui se rendait éloquente par la seule magie de ses redites. Mais, à ce titre, les aèdes de l'intelligible qu'enfanterait le prévisible s'étaient tellement convaincus, in petto, de ce que toutes les religions seraient nécessairement profitables qu'ils ont réduit à une caricature leur connaissance dite "révélée" des ultimes ressorts payants de notre espèce: nous serions une masse d'animaux non seulement stupides, mais féroces. Du coup, voyez comme ces bêtes seraient vouées à s'égorger sans fin entre elles si le ciel ne leur avait fait la grâce de les enchaîner à la foi! "Un prince qui aime la religion et qui la craint, écrivait Montesquieu, est un lion qui cède à la main qui le flatte ou à la voix qui l'apaise: 'celui qui craint la religion et qui la hait est comme les bêtes sauvages qui mordent la chaîne qui les empêche de se jeter sur ceux qui passent. Celui qui n'a point du tout de religion est cet animal terrible qui ne sent sa liberté que lorsqu'il déchire et qu'il dévore." Bref, les religions et la raison se donnaient la main pour nous rentabiliser sous l'écusson de la civilisation.

7 - L' encens de la démocratie mondiale

Le monde moderne est à la fois moins damné et moins miraculé que ne le pensaient les encyclopédistes: selon les dires de La Fontaine, le "roi des animaux" n'a jamais été la bête déchaînée de Montesquieu, mais bien davantage un Hercule de sa propre sottise. Du coup, les règles de fonctionnement de notre boîte osseuse reposent sur la sorte de mythologie de la parole que profèrent nos sorciers du sens. C'est dire qu'une anthropologie critique qui ne remonterait pas résolument aux documents cérébraux éloquents qu'on appelle des théologies, c'est-à-dire des cosmologies mythiques, ne saurait découvrir les secrets psychiques qui ont enfanté le vocabulaire de la politique et de l'histoire du genre simiohumain depuis les Pharaons. Aussi a-t-on vu paraître une planète si heureusement mondialisée par la piété démocratique qu'elle lève partout les yeux au ciel de ses vocables et qu'elle joint en tous lieux les mains pour les prières fleuries qu'elle jette par brassées à ses idéalités bien habillées - mais cet étalage de dévotions seulement verbales n'a d'autre fin que de détourner le regard de la masse des dévots du pourrissement d'une ville d'un million et demi d'habitants, dont le nom symbolique, Gaza, signifie Trésor. Laisserons-nous indéchiffrable la putréfaction d'un messianisme devenu tout vocal ou bien courrons-nous à bride abattue vers la religion d'une liberté sans tête? Sinon, comment mettrions-nous en lumière la mécanique théologique qui commande l'alliance de la sainteté des mots de la piété démocratique avec la sauvagerie de nos actes? Elle est bifide, la parole pseudo évangélique chargée de cacher l'atrocité du spectacle à tous les regards. A ce titre, le XXIe siècle nous ramène au XI siècle, en ce que ses reptations langagières illustrent la solidité des liens qui se tissent entre la faiblesse cérébrale du singe vocalisé et sa théologie verbifique.

8 - Les idéalités auto-sanctifiantes

La religion panculturaliste est construite afin de nous rendre aveugles au spectacle que présente l'histoire sanglante du monde. Cette pieuvre nous appelle à fixer un regard mort sur les affamés de Gaza. C'est dire que si notre globe oculaire ne bénéficiait pas d'un recul d'anthropologues sur cette masse affamée, jamais nous n'offrirons à Zeus le spectacle d'une planète en représentation devant ses idéalités auto-sanctifiantes. Décidément, une civilisation agenouillée devant ses dieux morts ne s'entretient qu'avec son propre cadavre.

Mais si notre œil cérébral s'ouvrait, nous nous demanderions comment notre espèce est devenue inévitablement tartuffique et quelle est la généalogie de l'animal schizoïde qui s'appelle Tartuffe. Cette bête étrange serait-elle une gigantesque dépouille mortelle du genre humain, un acteur symbolique de son propre trépas, l'effigie herculéenne d'un Adam dichotomisé à l'école de ses patenôtres et de ses potences? Le XXIe siècle se rendra pensant à la seule condition qu'il apprenne à se colleter avec la question anthropologique de Pascal: qu'est-ce que "faire l'ange", autrement dit, quel est l'animal dont la sauvagerie spécifique porte le masque tartuffique du séraphisme politique?

Mais alors, le multiculturalisme dévot sera l'encens qui montera des autels d'une espèce née immolatrice. Analysons en laboratoire l'arôme d'une religion sacrificielle. Quelles sont les composantes chimiques du parfum de tous les Tartuffe du monde ? On attend qu'un Hegel des senteurs de la démocratie moderne monte en chaire à l'"Université libre de Berlin".

9 - La balance à peser le suicide

Je me demande bien sur quelle balance la Leitkultur - la culture conductrice - qu'évoque l'Allemagne - pèse et soupèse la politique et l'histoire ;

Voir - Civilisation et raison, L'Europe des dieux morts, 13 mars 2011 

car si les encyclopédistes français ont tenté d'assainir ou de purifier l'éthique pseudo angélique et la dogmatique aux dents longues de la religion trucidatoire qu'on appelle le catholicisme, aucun d'entre eux n'est parvenu, pour autant, à faire progresser d'un pouce la connaissance anthropologique du meurtre rémunéré des sorciers de type simiohumain. La cause en est sans doute qu'il est bien impossible, comme il est dit plus haut, d'examiner la véritable nature de la dichotomie cérébrale qui régit les masques sacrés qu'arbore cet animal si l'on néglige de se visser à l'œil une loupe capable de déjouer les pièges d'une distinction d'appariteurs entre les religions censées "vraies", parce que supposées à la fois vertueuses et politiquement utiles et celles qu'on proclamera culturellement acceptables au regard des "valeurs de la civilisation démocratique".

Comment les religions dites "fausses" seraient-elles les seules qu'il faille qualifier de superstitieuses si aucune religion ne saurait se proclamer intellectuellement légitimée de se placer sous le sceptre d'une culture dite "conductrice" ! C'est dire que les louanges seulement culturelles portent nécessairement et exclusivement sur la faculté inégale qu'exercent telles ou telles formes du sacré de coller aux mœurs et usages de la civilisation européenne actuelle. Mais si la critique de la Leitkultur ne peut porter que sur l'incapacité, jugée répréhensible, de telle mythologie de se plier aux règles du ciel de tel endroit ou de tel autre, nous retrouvons la politique acéphale des Romains sous Claude ou Tibère, qui condamnaient les "dieux étrangers" qu'ils jugeaient culturellement inassimilables au peuple des Quirites. Où commencera donc et où s'arrêtera la "superstition" en général si, faute de spectrographies du fonctionnement de notre boîte osseuse scindée entre le routinier et le fantastique, nous recourons aux services d'une anthropologie baptisée de scientifique, avant l'heure alors que sa méthodologie se trouve encore réduite à ignorer la nature même de la bipolarité cérébrale des religions et des superstitions à la fois magiques et semi animales, donc dichotomisées d'avance entre leurs meurtres cultuels et leurs parfums?

10 - Les suicides ascensionnels

Mais, encore une fois, si le culturalisme européen est le masque odoriférant de la volonté tartuffique d'une civilisation de se décérébrer, serait-il également l'expression inconsciente des faux dévots, qui voudraient remplacer leurs patenôtres refoulées par les arômes de leur cécité semi volontaire, afin de sauver le meurtre magique des origines, mais sans le dire et en le cachant craintivement sous le tabernacle du supra nationalisme et du fédéralisme européen? Car la timidité intellectuelle qui frappe la semi-raison du nouvel humanisme a si bien étouffé l'ambition scrutatrice des anthropologues de la trucidation sacrée que le XXe siècle s'est trouvé aussi empêché d'entrer dans la postérité iconoclaste des Darwin et des Freud que le XVIe siècle dans celle des blasphèmes géographiques des Christophe Colomb et astronomiques des Copernic.

Question: c'est pourquoi l'ethnologie et la sociologie lénifiantes des XIXe et XXe siècles ont-elles capitulé devant un panculturalisme frileux et effarouché, qui a rendu ces disciplines strictement descriptives, donc aveugles, sourdes et muettes, comme dirait un Al Ghazali d'aujourd'hui ? Réponse: en raison de l'oubli, au sein d'un rationalisme superficiel, de ce que, chez Platon déjà, une philosophie enfin digne de ce nom était devenue tout entière une anthropologie critique, mais non encore une pesée psychogénétique de l'encéphale d'une espèce livrée à des tractations sacrificielles avec ses idoles, donc mise à l'écoute de ses magiciens du verbe comprendre.

Exemple : Durkheim croira "expliquer" le suicide à l'école d'une quantification des morts dont l'utilité sociologique se réduira à mesurer la trame - serrée ou relâchée - des liens sociaux dans lesquels se place le suicidaire; et il en conclura avec intrépidité que la corrélation constatée entre le relâchement de ces liens et le suicide serait "explicative". Mais la sociologie construit le verbe expliquer à l' usage et convenance de ses graphiques. Quelle platitude l'entraîne-t-elle à mettre indistinctement les suicides à l'école d'une "cause" généralissime et de choisir la plus évidente de toutes? Bien sûr, le degré d'intégration du sujet à la société de son temps est "causatif", au sens où les scolastiques qualifiaient en résumé l'opium de "dormitif". A ce compte, Werther n'aura rien à nous apprendre sur les ingrédients du suicide amoureux, non plus que sur les immolations par le feu, ou sur le suicide auto-sacrificiel, ou sur le suicide de Socrate - donc sur la vocation oblative de la philosophie - ou sur le suicide des martyrs, ou sur l'auto-immolation spirituelle. Car si l'énumération des "causes" dites déclenchantes conduit à des ingrédients observables dans les éprouvettes des théologies et des cultures collectives, c'est qu'elles sont du ressort des chimistes au petit pied du suicide, qui savent déjà ce qui est "réel" et ce qui ne l'est pas, comme si les mystiques n'embrassaient pas la seule "vie réelle" à leurs yeux!

Le vrai suicide, lui, est un moteur de la vie ascensionnelle, donc réelle. C'est pourquoi les laborantins de la condition simiohumaine n'ayant pas de balance du qualitatif entre les mains, ne nous expliqueront jamais qu'il soit autrement plus vivant de se donner à tuer que de se tuer de ses propres mains. Comment une civilisation fondée sur le refus de se regarder dans le miroir de ses suicidaires en altitude féconderait-elle une raison "spirituelle", au sens de "respirante", comment un humanisme privé d'accès au souffle nietzschéen, ou christique, ou socratique, ou isaïaque du suicide des grands donateurs connaîtrait-il une humanité des sommets et comment comparerait-elle non les plaines, mais les pics? Mais si une raison superficielle, étriquée et craintive nous interdit tout accès à l'intelligence des éveilleurs, le pluriculturalisme démocratique devient le principal instrument de notre rapetissement.

11 - Brève histoire du suicide intellectuel chez les modernes

Sous Léon X, qui fera éditer un Tacite partiellement retrouvé dans les décombres de la civilisation gréco-romaine, la conversion d'une infime minorité du haut clergé à la philologie et à la science historique de l'humanisme des déistes de l'époque ne suffira pas à réconcilier avec les géants de la mort une hiérarchie ecclésiale appelée à demeurer enfermée dans ses rites et ses liturgies. Aussi, les schismes luthérien et calviniste dont Erasme avait, disait-on "couvé les œufs" s'en sont-ils trouvé accélérés non point sur les pistes des suicidaires de haut vol, mais sur de médiocres chemins.

"Quand, écrit Montesquieu, la religion chrétienne souffrit, il y a deux siècles, ce malheureux partage qui la divisa en catholique et en protestante, les peuples du nord embrassèrent la protestante et ceux du midi gardèrent la catholique. C'est que les peuples du nord ont et auront toujours un esprit d'indépendance et de liberté que n'ont pas les peuples du midi et qu'une religion qui n'a point de chef visible convient mieux à l'indépendance du climat que celle qui en a un."(L'esprit des lois, L. 24, chap.5) Mais qu'en est-il de l'autre "indépendance", celle des illuminateurs de la "nuit du monde", comme disent les mystiques?

Nous approchons de la question hautement suicidaire de savoir comment le panculturalisme plat que gère la Leitkultur européenne va s'y prendre pour "penser", ne serait-ce qu'à mi pente, la politique et l'histoire de la civilisation mondiale des vainqueurs de la mort dont on trouve encore le souvenir dans nos dictionnaires. Il est décisif de savoir si la rencontre de l'Occident avec l'islam se fera dans les marécages des deux civilisations ou sur leurs "Mont Carmel" respectifs. Car les vraies victoires sont celles que les révolutions religieuses remportent sur des dogmes obtus et que tout le monde avale en leur temps; et ces révolutions sur les hauteurs débarquent également dans les plaines de la politique et du statut des Etats.

Mais à quel niveau de profondeur le protestantisme aurait-il pu ouvrir avec cinq siècles d'avance les yeux de la raison occidentale sur le génie des voyageurs des ténèbres et sur les esprits médiocres qui ont fondé la philosophie récitative de l'Occident moyen ? Ni Luther, ni Calvin ne furent des voyageurs abyssaux. Comment auraient-ils fondé la philosophie occidentale sur le sacrifice du grand suicidaire athénien? Si la Réforme avait été de taille à abandonner le mythe stupéfactoire de la "révélation de la vérité", qui ne se dessèchera qu'à l'heure de l'évolutionnisme darwinien, l'héliocentrisme de Copernic aurait fourni aux deux réformateurs un terreau cosmologique grand ouvert sur le vide. Au lieu de cela, une Réforme embryonnairement dérélictionnelle a seulement préparé la séparation rudimentaire et demeurée stérile de 1905 entre deux politiques du tempoel aussi reptatives l'une que l'autre, celle de la pastorale des Etats et celle de la catéchèse des Eglises.

12 - La science politique dite "en tant que telle"

Mais que vont entreprendre l'Allemagne et la Grande Bretagne dans l'ordre philosophique, donc "suicidaire"? Les Germains de la Leitkultur ne sont plus des philosophes. Kant et Schiller lisaient la Critique de la raison pure et ils en discutaient passionnément entre eux. Ceux-là savaient encore qu'il n'y a pas de connaissance en profondeur des grands écrivains si l'on n'est pas un peseur de leur vision du monde et de leur univers mental. L'université française ne comprend goutte à Rabelais ou à Kafka - comment lire La colonie pénitentiaire si l'on ne connaît pas l'anthropologue pragois en son analyse de l'oscillation perpétuelle des sociétés entre le couteau de l'autel et la putréfaction! Quant à l'Université anglaise, elle a oublié de féconder les Locke et les Hume, qui sont demeurés des apologistes des platitudes de la raison pratique.

Et la France? Je ne vois que Pierre-Emmanuel Dauzat qui ait compris en Jésus l'allumeur de génie de son propre suicide sur les hauteurs et l'accusateur de son père, le grand tueur du ciel qu'adorent les fanatiques d'une potence. Et pourtant, ce titanesque défi à la médiocrité chrétienne se lit en filigrane dans le petit dialogue de 1499 d'Erasme sur "la terreur et le dégoût du Christ à l'heure de son immolation". Mais à peine un divorce demeuré microscopique et superficiel entre un Etat bovaryque et une scolastique ecclésiale qui ne l'est pas moins avait-il été prononcé par les descendants abêtis de Voltaire qu'une laïcité française décérébralisée a illustré une panne philosophique et spirituelle dont la gigantesque médiocrité domine encore le paysage intellectuel du XXIe siècle, puisque, depuis 1904, le trépas du juridisme et du civisme évidentiels dont la physique tridimensionnelle des sorciers de la matière se trouvait naïvement compénétrée n'a affaibli en rien la mise en scène du règne des lumières dites "naturelles" héritées du Moyen Age. Qu' en est-il aujourd'hui de sa majesté, le "sens commun" et de sa coction magique des routines du cosmos?

La scission de faible calibre qui est apparue entre l'infantilisme de la culture officielle d'une part - celle de la classe dirigeante mondiale - et l'infantilisme de la science politique des petits Tartuffe de l'idéalisme démocratique, d'autre part, cette scission se réclame elle-même d'un hiatus planétaire et encore indéchiffré entre une "raison" et une "déraison" toutes deux demeurées démagogiques. L'une et l'autre scolastique interdisent aux mages de la Leitkultur européenne de seulement préciser ce qu'il faut entendre par la science politique "en tant que telle", celle dont la sophistique banalisée n'est précisément pas "suicidaire" pour un sou! Mais alors, qu'en est-il des grands suicidaires d'une politique de l'éthique, ceux qui ont mené de front le combat de la pensée critique et de la cité administrative, ceux qui, à l'image d'Isaïe, sont morts dans l'arène conjointe de leur raison d'incendiaires et de leur biographie selon l'état-civil?

13 - La planétarisation de l'Essai sur la servitude volontaire de La Boétie

Quel suc ou quel venin des prophètes faut-il introduire dans l'intelligence humaine pour la rendre hautement suicidaire, qu'est-ce qui élève l'intelligence visionnaire de Socrate au génie du "suicide spirituel", quel recul nouveau de la raison élève-t-il le globe oculaire à un autre regard sur la nuit et la mort, quelle distanciation mortelle des encéphales féconde-t-elle les voyants de la condition simiohumaine? Je ne vois que Jaspers qui se soit colleté à bras le corps avec cette haute question. Qu'on relise son célèbre essai sur le Bouddha, Socrate, Jésus. Pourquoi ces trois-là n'ont-ils rien écrit, se demande-t-il, alors que, sans eux, la philosophie occidentale serait bureaucratique de la tête aux pieds? Comme par hasard, ce regardant-là fut un médecin, un observateur médical de l'enseignement professoral, un anthropologue-né, un successeur de Nietzsche à l'Université de Bâle la protestante. C'est que les anthropologues de la condition simio-humaine observent les intelligences suicidaires à une autre échelle du tragique que celle dont la Leitkultur aménage les parcours. Socrate est une île, le Bouddha est une île, Jésus est une île. Les grands philosophes du "spirituel" ont calqué leur raison sacrificielle sur l'autonomie grandiose et mortelle des insulaires et des suicidaires de génie. Kant est seul à regarder sa propre boîte osseuse du dehors, ce qui stupéfiait Auguste Comte, Descartes est seul à faire le ménage dans le fatras qui ballotte la boîte osseuse de ses congénères depuis le Moyen Age, Platon est seul à tenter d'introduire un outil nouveau, le concept, dans la conque cérébrale d'Hippias mineur - mais le Bouddha ou Socrate, ou Jésus sont seuls, eux aussi, à observer de l'extérieur l'animal des rites et des sabbats. Comment ceux-là ne sauraient-ils pas que si Dieu existait, il serait calqué sur leur propre solitude cérébrale?

14 - Les saints athées

Il est un partage des rôles en germe chez E. M. Cioran, celui d'une civilisation mondiale placée entre la philosophie et feu la théologie. Pendant des siècles, il est allé de soi que la "spiritualité", comme on disait, avait partie liée avec le surnaturel, donc avec la croyance magique en l'existence de plusieurs dieux ou d'un seul. C'est pourquoi, du XVIIIe siècle à nos jours, la raison a montré les dents aux dogmes et aux doctrines censés révélés par une autorité chue des étoiles. Mais si "Dieu" n'existe que dans les têtes capables d'enfanter un personnage imaginaire de ce type, qu'en est-il de ces têtes-là? Quel est le cerveau capable d'enfanter un Allah sur un tout autre modèle qu'Ulysse, don Quichotte ou Hamlet? Si "Dieu" est l'insulaire suprême, comment promulgue-t-il ses décrets et comment les dieux uniques se suicident-ils?

La philosophie occidentale commence d'observer l'encéphale et le psychisme des trois dieux uniques, parce que si l'on ampute l'humanité de la capacité de quelques spécimens de cette espèce d'enfanter des Célestes et de les faire parler, on se prive de connaître l'histoire et la politique réelles du genre humain. Certes, depuis les encyclopédistes, il s'est voulu considérable, l'effort de la raison commune d'éclairer le paysage des nations des feux de la pensée communautaire. Mais, dans le même temps, l'étude anthropologique de la "vie spirituelle" des saints a été soustraite aux lumières de la connaissance rationnelle, et cela à l'écoute du présupposé absurde, mais et qui régnait alors sans partage, selon lequel la croyance en l'existence d'un "Dieu" situé dans l'espace et séparé de la matière conditionnerait la vie transcendantale de l'humanité. Et maintenant, voyons combien la focalisation primaire du sacré sur un support physico-mythologique collectif conduit à la cécité face aux grands insulaires de la raison.

Car, de même que vous n'entrerez pas dans la physique à quatre dimensions avec les instruments des mathématiques tridimensionnelles à la main, vous ne percerez pas les secrets des suicidaires du ciel avec le fardeau d' une idole sur les épaules. Pourquoi saint Jean de la Croix, Me Eckhart et même saint Thomas d'Aquin sont-ils morts en "athées", si je puis dire, et pourquoi l'Eglise cache-t-elle soigneusement ce "scandale -là aux fidèles, sinon parce que les saints transcendent la divinité des théologiens de la politique et qu'à ce titre, ils observent de loin et de haut les embarras proprement politiques dans lesquels les Célestes se trouvent empêtrés. Prenez le Dieu sauvage des chrétiens: les saints savent que tous les dirigeants du monde doivent se faire aimer afin de régner et se faire craindre afin de durer. D'où le déchirement de l'humanité politique et de ses idoles entre des récompenses célestes et des tortures atroces. Les grands saints sont des anthropologues capables de radiographier les idoles qui se cachent, les pauvresses, sous la cruauté de leur sainteté. Mais alors quelle est la "vie spirituelle" des assassins des idoles?

Décidément, c'est un champ nouveau et immense qui s'ouvre aux explorateurs du "Connais-toi" méta-socratique si "Dieu" se révèle un témoin tour à tour grotesque et pathétique de l'assassinat politique qu'il lui faut mettre en place - et cela, précisément, à la même école de la solitude et du tragique que sa créature. Mettons ce personnage en garde à vue, observons-le un instant dans ce miroir-là.

15 - Du bon usage anthropologique des idoles

Dès ses premiers pas, "Dieu" se révèlera un handicapé politique plus tragiquement ligoté à des apories insurmontables et immanentes à l'administration de la justice du ciel que la créature n'est ficelée aux embarras de la justice terrestre. Exemple : les humains ont réussi à séparer l'équité de la vengeance au point d'avoir aboli la peine de mort. Mais cet exploit a été grandement facilité et même conditionné par la bienveillance de la nature, qui se substitue immanquablement au bourreau ou à la guillotine et ne retarde que de quelques années le châtiment des coupables. "Dieu", en revanche, est ce malheureux qui ne dispose pas du couperet du trépas, ce despote dont les bras s'alourdissent d'une nuée d'immortels, puisque la vie éternelle, il l'a accordée à toutes les âmes, qu'elles soient damnées ou élues. Que faire des meurtriers piétinants aux portes du paradis si vous leur fermez les portes de l'enfer? Allez-vous accueillir par millions les Caïns qui trépignent sur le seuil du royaume des cieux? Et pourtant, comment renoncer à les loger quelque part?

De plus, le châtiment des humains, vous pouvez en confier la gestion à de bons citoyens, tandis que "Dieu", lui, n'a pas de patriotes à poster en gardiens à la tête de sa géhenne: ce sera au Diable, donc au "prince du mal et du péché", qu'il lui appartiendra de confier l'administration de son gigantesque empire carcéral. Mais alors, quelle contradiction insoutenable que de punir au nom de la sainteté de la justice et de remettre la cruauté des châtiments entre les mains d'un tortionnaire en chef du cosmos ! Et puis, comment exorciser le tartuffisme divin si le père de toute bonté et de toute charité se défausse sur un exécutant qu'il cautionne expressément, mais sans réussir à se décharger entièrement de sa responsabilité sur les épaules de son fondé de pouvoir?

On voit combien la connaissance des ultimes secrets politiques du genre simiohumain se trouvera fécondée par la sainteté des recherches de l'anthropologie athée de demain, puisque l'idole soulignera en retour et comme à plaisir les traits de la condition simiohumaine. Bien plus, le mythe même de l'immortalité d'un "Dieu" immoral se changera en révélateur des pièges que lui tend son éternité: le ciel se révèlera tellement damné qu'il aidera ses saints anthropologues à clouer l'idole au pilori de sa sauvagerie et de sa sottise. Jusqu'alors, l'homme plaçait sa finitude sous le regard d'un "Dieu" supposé parfait; et voici que, par un basculement de la sainteté de l'intelligence du côté des grands profanateurs, l'homme pensant apprend l'éthique véritable en observateur de l'immoralité de Dieu.

16 - "Prendre la mesure de l'homme"

C'est dire que les saints athées ne sont pas des mécréants: c'est à bien observer leurs propres traits tels que l'idole les grossit dans les nues qu'ils apprennent à connaître l'étendue de leur infirmité; et plus ils s'abaissent au spectacle des hideurs de "Dieu", plus ils aperçoivent leur minusculité de haut et de loin, tellement leur lucidité se change en pain de leur élévation et en vin de leur solitude. L'idole est le creuset d'une espèce en devenir et le moule des métamorphoses promises à des créatures contrefaites.

Un autre bénéfice encore découle de l'extension du regard du singe parlant sur les ébauches de l'homme qu'on appelle des idoles. Car la planète s'est rapetissée au point qu'elle est devenue une école d'apprentissage des radiographes des idoles. A quel moment, se demandent les anthropologues du ciel, l'animal tueur se rend-il spectaculaire dans le miroir de ses autels, à quel moment la planète monte-t-elle tout entière sur les planches du théâtre de "Satan"?A l'heure précise où notre astéroïde se présente en réflecteur fidèle du monstre qui a enfanté un cosmos à l'usage des infirmes. Mais pour cela, il fallait que l'effigie d'un créateur difforme apparût en tous lieux comme le portrait agrandi de la bancalité de sa créature.

Pour la première fois dans l'histoire du monde et de la théologie, sa compagne, la concentration et la focalisation de la silhouette du singe agenouillé fait de nous des meurtriers panoptiques; et notre ubiquité même ferme toutes les sorties de secours aux anciens théologiens du crime politique. Mais qu'en est-il d'un "Dieu" des tueurs sacrés auquel sa créature interdit maintenant d'exercer sa "sainte justice" sur les autels du sacrifice à la mort? Qu'en est-il des exterminateurs du ciel et de sa fausse justice? Nous voici au cœur du pourrissoir de la piété. Nous étions livrés à l'idole que nous chargions de détourner "saintement" nos regards du meurtre qui rassemblait nos couteaux et devant lequel nous nous prosternons en prières. Et voici que l'"enfer" de l'idole est devenu le furoncle, l'abcès ou le cancer devant lequel nous brandissions l'inutile exorcisme d'une potence salvatrice. C'est pourquoi Jaspers voit dans le Bouddha, Socrate ou Jésus "ceux qui ont pris la mesure de l'homme", ce fieffé acheteur de son éternité à l'école de son sang.

17 - Le regard de "Dieu"

L'inculture anthropologique et philosophique dont souffre la classe dirigeante de la démocratie mondiale d'aujourd'hui a cessé depuis belle lurette de concerner l'endroit de la voûte céleste où la théologie du Moyen Age plaçait un soleil voyageur: il s'agit maintenant, pour les sciences humaines à venir, de conquérir un regard de l'extérieur sur la promenade inconsciemment "théologique" de la science politique des négociateurs de leur mort. Les malheureux se croyaient autonomes, alors qu'ils avaient seulement sacralisé leurs idéalités et idolâtré leurs abstractions. Mais, grâce à la faculté rarissime dont jouissent quelques spécimens seulement de notre espèce - leur encéphale les contraint de placer les idoles des singes sous la lentille des microscopes du ciel - il n'y a plus d'intelligibilité du politique simiohumain en profondeur si vous ne vous procurez le globe oculaire qui verra les autels et les dieux du dehors. Aussi le trépas des idoles simiohumaines permet-il précisément d'observer à la loupe le cerveau collectif de l'animal "saintement" meurtrier.

Observez au télescope la lente marche de l'humanité vers sa solitude, observez au microscope les nouveaux habitants de l'univers. L'effigie de leur divinité vermoulue les frappe de stupeur: la voici éjectée de la géométrie d'Euclide, la voici embaumée dans le sarcophage du cosmos tridimensionnel.

18 - Les zoologues de "Dieu"

Autre conquête du regard sur la grandeur et la minusculité de "Dieu": c'était encore bien naïvement que Montesquieu écrivait: "Je ne suis pas théologien, je suis un écrivain politique", comme si la théologie d'autrefois n'avait pas illustré le discours politique originel des idoles, celui dont la candeur servait de masque à toutes les sociétés simiohumaines, celui que les Etats primitifs hissaient au rang de sceptre de la gouvernance du monde, celui dont les civilisations et les nations du temps jadis circonscrivaient et diffusaient l'autorité, celui qui prédéfinissait et qui légitimait l'éthique tartuffique sous-jacente à tous les "ordres publics" de type semi-zoologique. Et le "spirituel", où va-t-il loger le regard qu'il portera sur l'idole que vous savez? A quelle logique de l'intelligence des grands suicidaires va-t-il obéir ? Il était illogique, dit la logique spirituelle, de réfuter la sotte croyance en l'existence de Zeus et de tous les dieux, puis de s'arrêter pile et tout saisi d'effroi devant la porte qu'on avait pourtant ouverte à deux battants. Qu'en est-il de la crainte de s'engouffrer dans la brèche du silence et de la nuit?

Puisque nous savons maintenant que nos idoles étaient des personnages politiques par nature et par définition et puisque la connaissance anthropologique de leur statut ressortit désormais et nécessairement à une science zoologues des trois "Dieu" uniques et de leur ciel, il est urgent de nous demander pourquoi, depuis le paléolithique, les descendants erratiques d'un primate à fourrure invitaient obstinément des personnages mentaux à leur servir de fixatifs cérébraux et surtout pourquoi ils croyaient dur comme fer à leurs inventions collectives, et cela au point de se prosterner, un couteau à la main, devant elles. Cette question à la fois béante et sans cesse refermée remonte à un assassiné fort aromatique, un certain Isaïe. Ce spectre-là nous encourage à découvrir l'arrière-pays des anthropologues du sacré, ce spectre-là conduit l'humanisme mondial sur les chemins insulaires et suicidaires qui attendent les psychanalystes politiques des idoles. Montesquieu, encore lui, écrit qu'il est plus important de savoir si une religion adoucit les mœurs que de se demander si elle est "vraie" - c'est-à-dire "révélée". Hélas, une gouvernance de la mort qui s'interroge aussi peu sur le sens des verbes exister, expliquer et comprendre que les théologiens du Moyen Age ne saurait nous enseigner les ultimes secrets de notre espèce.

Et pourtant, l'Europe politique conserve une chance de se donner un destin dans le royaume de l'intelligence, une chance de se poser à nouveaux frais, non point la question de Descartes, qui croyait "exister" parce qu'il "pensait", mais celle que Socrate donnait à respirer à Théétète: "Qui serais-tu, si tu pensais?"

*

Post-scriptum

Mes réflexions de la semaine dernière sur les centrales à vapeur m'ont valu des observations dont il ressort que le progrès technique n'est pas moins tributaire de l'état d'esprit d'une époque que la réflexion philosophique sur les mythes religieux. Si un Athénien s'était avisé de démontrer l'inexistence des dieux de l'Olympe au peuple rassemblé sur l'agora, il aurait été menacé de mort, parce qu'un sûr instinct politique aurait motivé la fureur populaire: il était absurde aux yeux des citoyens, de s'imaginer que le cosmos ne serait dirigé par personne. C'est pourquoi les Célestes antiques n'ont péri qu'au profit d'un nouveau commandant en chef et administrateur général de l'univers.

De nos jours, l'instinct de conservation a seulement changé de tournure: il serait traumatisant de découvrir que le progrès scientifique dont nous sommes si fiers se fonde sur un accord politico-économique caché sous le tabernacle de la démocratie et qu'il s'agit, en tout premier lieu, de s'assurer de gigantesques profits: les centrales à vapeur ne sont pas encore intronisées comme des sources de titanesques bénéfices à venir, mais comme une régression future du marché financier et même comme une catastrophe boursière.

C'est pourquoi le drame de Fukushima au Japon a aussitôt provoqué l'annonce d'une hausse prochaine de 30% du prix de l'électricité à la charge des ménages, parce que le retour aux moulins à vent est hors de prix et l'énergie solaire aléatoire, tandis que les centrales à vapeur ont le tort de produire du courant quasi gratuitement.

Et pourtant, les ingénieurs auraient du pain sur la planche pour longtemps, parce que la production de l'électricité par la vapeur mise sous pression par l'eau chauffée au fer rouge - si je puis dire - n'obéirait pas au modèle des turbines des barrages. Une usine hydro-électrique qui utiliserait la pression de l'eau de mer à quatre mille mètres de profondeur ne disposerait que de 400 kgs au centimètre carré, tandis qu'une résistance à l'éclatement bien plus grande des cuves des usines à vapeur ouvrirait un horizon entièrement nouveau à la production de l'énergie bon marché.

J'exposerai de temps à autre des arguments anthropologiques qui n'auront pas à consolider une vérité scientifique évidente et irréfutable, mais seulement à vaincre des obstacles psychobiologiques, tellement la résistance subjective de l'industrie mondiale actuelle au progrès économique a pris la place des indignations théologiques en armes d'autrefois face à l'impertinence de la critique rationnelle des mythes religieux. !

Le 27 mars 2011
aline.dedieguez.pagesperso-orange.fr