20 - David Grün, alias Ben Gourion, et la naissance de l' « Etat juif »

15 min

Par Aline de Diéguez

"Vous qui passez parmi les paroles passagères,
Portez vos noms et partez.
Retirez vos heures de notre temps, partez.

Extorquez ce que vous voulez du bleu du ciel et du sable de la mémoire.
Prenez les photos que vous voulez afin de savoir que vous ne saurez jamais comment les pierres de notre terre bâtissent le toit du ciel.
"

Mahmoud Darwich, Passants parmi les paroles passagères

*

- 1 - La chute de l'histoire dans le mythe
- 2 - Droit naturel, droit historique, droit spirituel et tutti quanti
- 3 - Pourquoi David Grün a-t-il choisi de se baptiser fils de Gourion ?

David Ben Gourion (1886-1973)

De même qu'Esdras revenant de Babylone, les quatre premiers rouleaux de la Thora rédigés durant l'exil sous le bras, renouvelait, devant l'ensemble des Judéens rassemblés au pied du temple et au cours d'une scène pathétique, l'alliance du peuple avec son dieu et se présentait en nouveau Moïse, de même David Ben Gourion, prononçant face à un peuple juif tout entier rassemblé par la magie des ondes hertziennes, une Déclaration d'indépendance dont la tonalité prophétique perçait sous chaque phrase, renouvelait l'alliance du dieu local et du peuple revenu sur la terre qu'il aurait reçue en héritage après avoir erré ici et là dans les déserts de l'histoire durant deux mille ans et avoir décidé de faire demi tour, un beau jour de la fin du XIXe siècle. Réincarnation des patriarches du Pentateuque, le dirigeant sioniste fêtait le jour de gloire d'un "peuple élu" retrouvant sa "terre promise"?

En ce premier jour de célébration du départ de "l'Amalek britannique", le nouveau prophète adressait urbi et orbi un message dépourvu d'ambiguïté. Il signifiait à la ville et au monde que la fiction historique portée par la communauté religieuse juive était devenue une réalité politique et qu'à dater de cet instant, l'histoire universelle des hommes devrait se plier à l'histoire singulière des adorateurs de Jahvé.

Le 5 iyar 5708 le mythe devenait réalité. Ce jour marque la chute de l'histoire rationnelle dans la fiction religieuse imposée par les porte-parole et les porte-sabre de la théocratie biblique. Cette torsion du réel constituait un tremblement de terre géopolitique d'une intensité telle que ses répliques n'ont jamais cessé depuis lors de ravager la région et de se faire sentir jusqu'aux confins de la planète, en des zones situées aux antipodes de l'épicentre volcanique du séisme politique, philosophique et religieux qui mit le Moyen-Orient cul par-dessus tête. Tel un gigantesque tourbillon, il aspire depuis lors l'ensemble de la politique mondiale.

2 - Droit naturel, droit historique, droit spirituel et tutti quanti

La Déclaration d'indépendance est un modèle d'habileté. Dans un texte court et dense, l'orateur a réussi le prodige d'évoquer à la fois les mythes bibliques classiques, notamment le mythe d'un peuple homogène consubstantiellement lié à une terre - "La terre d'Israël est le lieu où naquit le peuple juif" - et de décrire les principes étapes du mouvement sioniste: le premier congrès sioniste de 1897 et la contribution de Théodore Herzl, la lettre privée de Lord Arthur James Balfour à Lord Lionel Walter Rothschild, représentant de la puissante Maison bancaire Rothschild de Londres, par ailleurs sioniste militant, et "addressed to his London home at 148 Piccadilly", du 2 novembre 1917 qualifiée abusivement de "déclaration", puis le mandat de la Société des Nations qui s'ensuivit, autorisant les juifs à immigrer en Palestine et à y créer un "foyer national" et enfin la recommandation de l'Assemblée générale des nations unies du 29 novembre 1947, rebaptisée pompeusement "résolution".

voir Du Système de la Réserve fédérale au camp de concentration de Gaza - Le rôle d'une éminence grise: le Colonel House #10

Afin de tenter de fournir une argumentation juridique censée légitimer l'installation des émigrés en Palestine, le nouveau prophète a évoqué le "droit naturel" et le "droit historique", comme si ces notions allaient de soi et étaient superposables; mais il s'est prudemment abstenu d'avancer ouvertement et officiellement l'argument religieux qui se trouve pourtant à la source de toute l'entreprise. Cependant cette motivation principale est bien là, omniprésente, tapie dans l'invocation à une "identité spirituelle, religieuse et nationale". Il faut parvenir à la conclusion du texte pour que le projet sioniste rejoigne son cadre religieux: "Confiant en l'Éternel tout-puissant, nous signons cette déclaration sur le sol de la patrie".

Il est intéressant de confronter chaque fois que c'est possible l'idéologie officielle du prophète d'Eretz Israël telle que la renvoie le miroir du conte de Grimm, La Belle au bois dormant, avec les déclarations ou les confidences du même Ben Gourion lorsqu'il s'exprime un peu plus sincèrement.

"Si j'étais un leader Arabe, je ne signerais jamais un accord avec Israël. C'est normal ; nous avons pris leur pays. Il est vrai que Dieu nous l'a promise, mais comment cela pourrait-il les concerner ? Notre dieu n'est pas le leur. David Ben-Gourion, Cité par Nahum Goldmann dans Le Paradoxe Juif, page 121
Voir : Le sionisme, une chutzpah cosmique

Aucun historien scientifique non-sioniste n'admet depuis longtemps, comme vérité, qu'il existerait un "peuple juif" ethniquement homogène, surgi in illo tempore de la "terre d'Israël" avec sa "judéité" en bandoulière, comme le zèbre naît avec ses rayures et le rhinocéros avec sa corne. L'ouvrage de Shlomo Sand, Comment le peuple juif fut inventé, a donné le coup de grâce à cette idéologie, réfutée par des milliers de documents historiques qui révèlent le patchwork de nationalités et d'ethnies qui, au fil des siècles et des conversions, se sont ralliées au judaïsme.

M. Ben Gourion évoqua également l'argument émotionnel de la "Shoah qui anéantit des millions de juifs en Europe", alors que le projet sioniste est antérieur d'un demi siècle à ce drame et il revint plusieurs fois avec insistance sur le fait que la naissance de l'Etat n'était qu'un simple et légitime "retour" des juifs "au pays de leurs ancêtres", assimilant la colonisation massive de la Palestine à l'exercice d'un droit "naturel" et "historique".

L'argument émotionnel de la Shoah largement utilisé en 1948 afin de légitimer une colonisation de peuplement commencée plus d'un demi-siècle auparavant, n'est pas exempt de cynisme puisque l'éloquent orateur de la Déclaration d'indépendance n'avait pas hésité à écrire longtemps avant cet événement :

"Il y a eu l'antisémitisme, les Nazis, Hitler, Auschwitz, mais était ce leur faute ? Ils [les Palestiniens] ne voient qu'une seule chose : nous sommes venus et nous avons volé leurs terres. Pourquoi devraient t-ils accepter cela ?" (Ibib. Réf. ci-dessus)

M. Ben Gourion sait parfaitement que le droit naturel qu'il invoque n'est pas si naturel qu'il le dit, puisqu'il avait reconnu, dès 1938, que les juifs étaient des agresseurs et des spoliateurs :

"Ne nous cachons pas la vérité.... Politiquement nous sommes les agresseurs et ils se défendent. Ce pays est le leur, parce qu'ils y habitent, alors que nous venons nous y installer et de leur point de vue nous voulons les chasser de leur propre pays. " David Ben-Gourion : Cité page 91 du Triangle Fatidique de Chomsky qui est paru le livre de Simha Flapan Le Sionisme et les Palestiniens - page 141-2, citant un discours de 1938.

Pour qu'il y ait "retour", il faut qu'il y ait eu départ. C'est pourquoi le nouveau Josué qui venait d'ouvrir au "peuple juif" les portes de la "terre promise" justifiait l'absence de ce dernier dans ce territoire pendant deux mille ans par le fait qu'il aurait été "contraint à l'exil".

On comprend que M. David Grün, alias Ben Gourion depuis 1910, originaire de Plonsk, en Pologne, ait voulu rattacher sa lignée et celle des centaines de milliers de ses co-religionnaires, à la terre mythique dont ils avaient fait leur patrie intérieure, mais dans laquelle jamais aucun de leurs ancêtres asiatiques ou est-européens n'avait mis les pieds.

3 - Pourquoi David Grün a-t-il choisi de se baptiser "fils de Gourion" ?

Le choix d'un nom de remplacement correspond à un engagement profond de la personnalité et n'est jamais le fruit du hasard. Ainsi, de nombreux immigrants ont judaïsé leur patronyme, soit en le raccourcissant comme Golda Meirson, devenue Golda Meir, soit en adoptant le nom d'un guerrier figurant le Livre des Juges, comme Ehud Brog, devenu Barak (le béni), soit en prenant le nom de sa région de naissance comme Ariel Scheinerman (le bel homme en Yiddish), devenu Sharon (du nom de la plaine de Sharon dans laquelle se trouvait le Kibboutz de ses parents, originaires de Lituanie)

- voir le tableau : V - La théocratie ethnique dans le chaudron de l'histoire, n°5

Or David Grün a choisi une autre voie: il a abandonné le patronyme de son père selon la chair et s'est choisi un père spirituel. Pour ce faire, il est allé jusqu'à adopter un nom à consonnance arabe et à se baptiser Ben (fils de) Gourion. Pourquoi un jeune adulte né en Pologne s'est-il reconnu une filiation avec ce père-là?

Pour comprendre le sens de ce choix, il faut remonter au Xe siècle et rapprocher le destin du jeune David Grün de celui d'un éminent prédécesseur, Yossef Ben Gourion, son père spirituel. En effet, ce dernier, célèbre dans les milieux yiddish d'Europe de l'Est, est l'auteur du Yossifon, une compilation hybride d'éléments de la Guerre des Juifs et surtout de l'histoire mythologique racontée par Flavius Josèphe dans ses Antiquités judaïques. Paraphrasant l'auteur judéo-romain du temps de l'empereur Titus, le Ben Gourion du haut Moyen Age raconte l'histoire des juifs en faisant, comme son modèle Flavius Josèphe, remonter son origine à la création du monde et à l'apparition du premier homme, Adam, subrepticement amputé d'une côte dont le Créateur eut besoin pour modeler la personne de sa douce moitié. A côté des péripéties relatant les tribulations d'ancêtres mythiques, on trouve également évoqués, chez Yossef Ben Gourion, comme c'était déjà le cas dans l'histoire fictive des Antiquités judaïques de Flavius Josèphe, tous les évènements marquants de l'antiquité. Ainsi les grands héros de l'histoire mondiale, tels l'empereur perse Cyrus ou le conquérant grec Alexandre voisinent avec Adam, Noé, Josué, Abraham, Moïse, tous censés dotés du même degré de réalité historique que les rois et les empereurs de l'antiquité grecque ou perse.

L'immense avantage du texte de Jossef Ben Gourion par rapport à celui de son modèle, Flavius Josèphe, vient de ce qu'il était rédigé dans un hébreu qui reproduisait les archaïsmes de la langue biblique. Yossef Ben Gourion a parfaitement su adapter les Antiquités judaïques au public juif de la diaspora et l'a en même temps enrichi de passages poétiques et de maximes philosophiques. Son succès ne s'est jamais démenti durant tout le Moyen-Age et au-delà, comme en témoignent les nombreuses rééditions dont il bénéficia dans toute l'Europe à partir de la Renaissance - donc à partir de la création des imprimeries - et notamment à Mantoue (1476), à Constantinople (1510), à Bale (1541), à Venise (1544), à Cracovie (1588 et 1599), à Frankfort (1689), à Amsterdam (1723), à Prague (1784), à Warsovie(1845 et 1871), à Zhitomir (1851), à Lvov (1855). On remarque qu'il y eut quatre rééditions dans la seule Pologne entre 1845 et 1871, c'est-à-dire dans le pays de naissance de David Grün né en 1886 et mort en 1973.

Mais ce texte a également joui d'innombrables traductions en yiddish, la langue des ghettos juifs d'Europe centrale. Il se trouvait infiniment plus répandu que celui, originel, de Flavius Josèphe, un auteur longtemps considéré par les siens comme un traître et dont l'œuvre fut rédigée à Rome - c'est-à-dire chez l'ennemi - et en grec, langue profane que les juifs de la diaspora ne connaissaient pas.

Shlomo Sand baptise du néologisme heureux de "mythistoire" biblique l'entreprise de nier l'histoire réelle, telle qu'elle s'était déroulée dans le monde durant vingt siècles, et de métamorphoser le mythe en histoire: "Ben Gourion déclarait en toute occasion que le Livre des livres [la Thora] était la carte d'identité du peuple juif et la preuve de son mandat sur la terre d'Israël." (Shlomo Sand, p.213)

Le jeune David Grün avait évidemment non seulement lu, dans sa ville polonaise de Plonsk la mythe-histoire de Joseph Ben Gourion, mais il en avait été si bien pénétré que c'est ce récit mythologique-là qu'il a réussi à imposer comme histoire et qui est aujourd'hui encore officiellement enseignée dans les écoles israéliennes. La science historique n'existe pas dans cet Etat, sauf chez quelques dissidents, dont Shlomo Sand est aujourd'hui le plus connu. Mais ils sont marginalisés et violemment combattus - quand ce n'est pas traités d'antisémites - par les thuriféraires de la mythe-histoire héritée de Flavius Josèphe, via Joseph Ben Gourion et David Grün-Ben Gourion.

On comprend mieux pourquoi David Grün a choisi comme pseudonyme le nom d'un homme dont l'œuvre mythologique correspondait à sa propre vision du destin du pays qu'il rêvait de construire et d'imposer au monde, et pourquoi sa déclaration d'indépendance est datée du 5 iyar 5708, c'est-à-dire du jour attribué à la création d'Adam, le premier homme apparu sur terre selon le calendrier mythologique hébreu, lequel ne pouvait être que l'ancêtre des seuls juifs.

Le jeune David Ben Gourion durant ses études de droit à Istamboul

La Déclaration d'indépendance confirme, de plus, la montée en puissance d'un nouveau mythe, celui d'un exil imposé durant lequel "le peuple juif est resté fidèle à la terre d'Israël dans tous les pays où il s'est trouvé dispersé".

Je me propose de montrer dans la suite des textes de la section intitulée Aux sources du chaos mondial actuel, que l'immense majorité des Judéens de la diaspora ne sont pas les victimes d'un exil imposé. Les ancêtres de juifs invités à venir repeupler et coloniser la Palestine n'ont nullement été "contraints à l'exil". Ceux qui ont quitté la Judée bien avant la destruction du temple d'Hérode par les troupes de Titus, l'ont fait volontairement, parce qu'ils trouvaient que l'herbe était plus verte ailleurs. Les conversions de royaumes entiers, notamment de celui, immense et puissant à l'époque, des Kazars, mais aujourd'hui totalement disparu du champ historique, notamment de la mémoire occidentale, ont constitué le principal apport démographique de la judéité, comme on le retrouve aujourd'hui dans la répartition des populations de l'actuel Etat sioniste ou de celle de tous les dirigeants qui se sont succédé depuis la création officielle de l'Etat israélien, à commencer par M. Ben Gourion lui-même.

Voir: La théocratie ethnique dans le chaudron de l'histoire#5

"Vous qui passez parmi les paroles passagères,

Vous fournissez l'épée, nous fournissons le sang,
Vous fournissez l'acier et le feu, nous fournissons la chair,
Vous fournissez un autre char, nous fournissons les pierres,
Vous fournissez la bombe lacrymogène, nous fournissons la pluie.

Mais le ciel et l'air sont les mêmes pour vous et pour nous.
Alors prenez votre lot de notre sang, et partez,
Allez dîner, festoyer et danser, puis partez. 

A nous de garder les roses des martyrs,
A nous de vivre comme nous le voulons
. " 

Mahmoud Darwich, Passants parmi les paroles passagères

Bibliographie

Professor Abdel-Wahab Elmessiri:
The function of outsiders : weekly.ahram.org.eg
The kindness of strangers: weekly.ahram.org.eg
A chosen community, an exceptional burden : weekly.ahram.org.eg
A people like any other : weekly.ahram.org.eg
Learning about Zionism: weekly.ahram.org.eg

Mario Liverani, La Bible et l'invention de l'histoire, 2003, trad. Ed. Bayard 2008

Israël Finkelstein et Neil Asher Silberman,La Bible dévoilée. Les nouvelles révélations de l'archéologie, 2001,trad. Ed. Bayard 2002

Israël Finkelstein et Neil Asher Silberman, Les rois sacrés de la Bible, trad.Ed.Bayard 2006

Ernest Renan, Histoire du peuple d'Israël, 5 tomes, Calmann-Lévy 1887

Douglas Reed, La Controverse de Sion

Shlomo Sand, Comment le peuple juif fut inventé, Fayard 2008, coll. Champs Flammarion 2010

Avraham Burg, Vaincre Hitler : Pour un judaïsme plus humaniste et universaliste, Fayard 2008

Israël Shahak, Le Racisme de l'Etat d'Israël, Guy Authier, 1975

Karl Marx, Sur la question juive

SUN TZU, L'art de la guerre

Jacques Attali: Les Juifs, le monde et l'argent, Histoire économique du peuple juif. Fayard, 2002

22 mars 2011

aline.dedieguez.pagesperso-orange.fr