110321 14 min Système

Je rêvais d'un autre monde (6)

6. Relier les points

A ce stade nous n'avons fait qu'énumérer les différentes pièces du puzzle qui nous permettra d'aboutir à l'objectif désiré, à savoir cesser la fabrication de CD-ROM en plastique qui se retrouve dans le foie.

Pour aboutir à cela il est certain qu'il faut remodeler la structure sociale dans son ensemble, et tenir compte des nombreuses contraintes, qui sont autant de drapeaux plantés ici et là autour desquels on doit slalomer.

C'est un peu à l'image d'un arbre qui grandit ou même d'une musique qu'un système se conçoit, au départ on connaît dans l'idée à laquelle cela va ressembler, puis, en fait, on trace les branches depuis leurs feuilles jusqu'au tronc, et ensuite seulement on voit le tronc. Souvent en musique aussi, si on se figure graphiquement les notes, on voit des escaliers qui mènent à une colonne vertébrale, parfois même c'est programmé en musique électronique, ce sont des paquets de notes qui sont variées en fonction des notes du paquet (selon un terme fractal).
Ceci pour dire que la conception d'un système n'a rien de linéaire et qu'il ne faut pas s'étonner qu'on ait eu à parler de choses aussi diverses et variées, pour ensuite les raccommoder. (Ça se fait beaucoup !)

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Pour faire cesser la production de support de données en plastique, il faut assurer son transport informatique, donner une raison à sa distribution et justifier sa fabrication, et que les employés du plastique ne soient pas pénalisés par ce choix de société.

Pour que la musique soit distribuée de façon équitable il ne faut pas seulement que son prix soit adapté à l'utilisateur, par un savant calcul qui permettrait de rembourser la fabrication. Cette conception est insuffisante pour rejoindre les contraintes plus éloignées, que le but lucratif, lui, arrive à rejoindre. En plus cela aurait l'inconvénient de faire que la valeur de l'argent étant variable, cela entrerait en rivalité avec le fait que des droits puissent être accordés à certains et pas à d'autre, en fonction de nombreux critères qui sont pourtant l'aboutissement d'une réflexion qui est bonne.
Mais surtout l'ancien paradigme de l'argent qui fonctionne en vase-communicant (on ne peut donner que ce qu'on peut prendre, c'est pourquoi il est « liquide »)) est la base de tous les problèmes. (Les banques qui fabriquent l'argent n'ont plus ce problème, il n'y a qu'à faire comme elles).

Pour cela nous avons remplacé la source de toute rémunération par une source unique d'attribution des droits.
Cette source est l'État, du moins ce par quoi les citoyens sont unifiés en tant que société.
Cet état applique de façon déterministe des lois qui prédisent, en fonction de conditions et de paramètres, quels droits doivent être accordés à qui, de façon individuelle, et informatique.

On sait que certains droits sont inaliénables, et d'autres nécessitent d'être justifiés par des raisons tangibles.

Par exemple, dans la vie sociale dans un monde meilleur, les enfants scolarisés et les étudiants, au lieu de payer leurs études, reçoivent des crédits. Chaque individu sera soumis aux mêmes lois et aux mêmes droits que leur accorde l'état, et non plus aux privilèges que leur permettront les droits (et l'argent) de leur famille. Les enfants auront leurs propres crédits et droits, et d'aucune manière ne pourront bénéficier des crédits et droits de leurs parents.

De cette manière, si chaque individu possède un compte de crédit-droit particulier, on aboli les transactions inter-humaines qui ne sont pas avalisées par un conseil.
Et c'est normal qu'il n'y ait plus de transactions, puisqu'on a intercalé un système qui avalise les activités, puisque chaque activité humaine a un impact sur ses droits, et sur leur disponibilité.
Si une vieille dame a besoin d'une aide à domicile, elle en possède le droit et dès lors la personne qui va venir l'aider dans son quotidien va gagner des crédit-droits.

La nuance est fortement magistrale entre le système de l'argent et du crédit-droit, puisqu'on ne cherche pas à connaître les équivalences, on cherche à formaliser l'activité humaine.
La vieille dame va utiliser son droit spécifique à une aide à domicile, sans renier ses droits à s'alimenter et à se loger, puisqu'il n'y a aucune communication entre ces deux motifs.
Et de l'autre côté l'aide à domicile va gagner des droits, qui peuvent être de nombreuses sortes (qui doivent pouvoir être choisis), mais aussi, des droits en terme de légitimité pour ensuite accéder à d'autres métiers.

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Le fait est que l'évolution promet que la plupart des tâches difficiles et laborieuses seront robotisées, et d'autre part (qui plus est) la plupart du travail rempli par les humains va aller se loger dans les biens numériques, qui profitent à tous et ne sont payés par personne, ce qui appartient au social et non à l'addition d'individus.

Il va donc devenir élémentaire d'associer ce à quoi on a droit à la hauteur de notre participation positive au bien commun, tout en s'autorisant l'abondance qui permet de nourrir et loger tout le monde sans exception, puisque aucune exception n'est valable.

Il faut aussi prévenir que les Droits sont quelque chose qu'on n'est pas forcés d'utiliser entièrement, ils doivent toujours être supérieurs aux besoins, mais cela n'est déterminé que par la masse de biens disponibles.

Il y a donc deux cas de figure, les biens d'abondance et les bien insuffisants pour que l'état puisse se permettre d'octroyer les droits attendus normalement. Dans ce second cas de figure, une mécanique de répartition équitable, fondée sur des coefficients, permet de justifier ce qui est octroyé et à qui, et dans quelles conditions.

En fait on peut imaginer les citoyens munis de leur terminal mobile qui reçoivent un texto qui les informe de la mise à jour de leurs droits, en fonction de la production globale. C'est un peu comme de la publicité sauf que cela ne fait qu'informer de ce dont on a droit.

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Il y a un danger dans notre description de l'autre monde qui nous attend, dont il faut se défendre par avance, et qui est la comparaison avec le communisme.

Je connais des gens qui ont vécu les coupons de rationnement qui s'ajoutaient à l'argent pour autoriser le droit d'acheter des produits. Soit on avait l'un ou l'autre mais rarement les deux.

C'est à dire que les théories communistes ont été mises en fonctionnement en utilisant des méthodes et techniques qui étaient tout autant impensées et frivoles que celles qu'elles voulaient combattre. Si on ne peut pas reprocher aux théoriciens d'origine son échec, c'est comme je l'ai dit auparavant parce qu'on vivait dans une époque pré-informatique, et que l'intelligence était largement insuffisante pour permettre à ces théories de trouver le moindre contact avec la réalité. L'absurdité a donc été de créer des tickets de rationnement, qui ressemblent beaucoup à notre projet de crédit-droit, mais qui eux-mêmes fonctionnaient comme l'argent et venaient s'y ajouter en terme de problèmes que ça pose.

Sans la réflexion pourtant élémentaire qui consiste à associer l'argent et les Droits, et sans une capacité logicielle à affecter des droits adaptatifs issus de raisons tangibles, c'était perdu d'avance.

Or on l'a vu, le Droit et la liberté sont immenses, et en même temps la nécessité logistique et matérielle est exprimée par l'argent tempère furieusement l'accès à ces droits.

L'idée de crédit-droit a donc été de faire fonctionner ensemble le droit et la logistique, en affectant des droits d'accès aux biens matériels qui soient le fruit d'un algorithme qui s'applique individuellement à chaque citoyen et chaque entreprise, en fonction de paramètres qui sont l'objet d'une politique algorithmique.

Les politiciens algorithmiques sont autant des scientifiques que des sociologues, ils ont une maîtrise des mécanique informatiques d'affectation des droits telle que cela leur permet d'ajouter de façon chronique des nouvelles conditions qui rendent « juste » l'affectation des droits.
Par exemple il peut s'agir de mettre en relation l'expérience professionnelle, la valeur de l'apport d'une personne, mesurer les conséquences positives et négatives des actions commises, et exprimer ces facteurs en terme numérique de façon à ce qu'il aient une influence sur l'affectation des droits.

Une fois qu'on a planté ce décors, il devient logique et facile d'ordonner aux industries de cesser la production abusive de plastique, notamment les CD-ROM.

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On peut s'imaginer l'ensemble de la procédure suivie :

D'abord une commission apparaît pour dire « nous allons étudier cette question ».
Le conseil formule ses motivations pour son objectif ainsi que les méthodes qu'il compte suggérer.
Un vote démocratique demande « pensez-vous utile d'étudier cette question, quelle est son niveau de priorité selon vous ? ».
L'état dit « Ok, (puisque le peuple le veut et que les raisons sont réelles) nous vous accordons les droits suffisant pour travailler dans ce sens », et ainsi les membres de cette étude sont rémunérés, et obtiennent, vraisemblablement, des logements et véhicules de fonction.
Ils obtiennent également autorité pour recruter les ingénieurs et toutes sorte de personnel dont ils peuvent avoir besoin, qui à leur tour incrémentent leurs droits.

Ensuite ils remettent la conclusion de leur enquête, et préconisent les restructurations nécessaires pour que cet objectif soit atteint.
Les droits nécessaires pour s'approvisionner auprès des fabricants de plastique vont augmenter drastiquement. Mais ce n'est pas le seul biais par lequel on peut agir, en fait cela se situe à la fin de la chaîne.

D'abord il est question de créer la classe d'affectation de droits des biens numériques.
Il est stipulé les nombreux facteurs qui autorisent moralement à accorder ces droits aux citoyens, comme le facteur d'accès à la culture qui est fondatrice pour une société unifiée, et qui va se trouver grandement améliorée par une distribution numérique. Aussi on tient compte de ce que les fabricants de plastiques vont avoir moins de travail, mais en contrepartie de ce service rendu à la collectivité, ils vont voir leurs droits augmenter d'autant pour un travail moindre. Cela sera ordonné en raison d'un algorithme qui est très utilisé par ailleurs, qui met en relation la production avec l'utilité de cette production. C'est à dire que, en quelque sorte, les usines qui ne produisent plus de plastique pour les fabricants de CD-ROM vont voir leur coefficient d'efficacité et d'utilité publique grandement augmenter, au fur et à mesure qu'ils concentreront leur activité sur ce qui est jugé utile et profitable. Et du coup, l'efficacité de leur nombre d'heures de travail va aller en augmentant.
(voilà la solution).

Les fameuses maisons de disque aussi vont connaître une restructuration. Il est clair qu'il ne faut pas empêcher les industries pourrissantes de se terminer en leur donnant des compensations à chaque fois, car la société se transforme. C'est comme pour les banques et les assurances, tout ce joli monde qui ne sert à rien se retrouverait au chômage sans un système de crédit-droit.
Il finirait de toutes façon au chômage avec l'avènement de la généralisation de la robotique, car c'est certain que ce jour viendra.

Grâce à leurs droits basiques (sur le modèle du « revenu de vie », mais on l'a vu, le système de crédit-droit est nettement plus perfectionné), les employés des industries pourrissantes ne sont pas sanctionnés en raison de ce que leur activité professionnelle se doit de se terminer. En effet ils n'ont rien fait de mal, ils ne sont pas coupables, c'est la société qui se transforme. Leurs droits n'ont aucune raison de se trouver si drastiquement réduits qu'ils se retrouvassent à la rue !
Grâce au socle commun ils peuvent non seulement bénéficier d'une retraite anticipée, mais surtout et c'est ça le plus beau, plus il y a de monde remis sur le « marché du travail » et plus la durée de la journée de travail à l'échelle globale va se voir diminuée.

En effet grâce à l'algorithme qui met en rapport la quantité de choses à produire et la quantité de personnes aptes à les produire, la journée de travail est le fruit d'un calcul sans cesse remis à jour. Ainsi plus il y a de monde dans un domaine professionnel et plus la durée de la journée de travail va diminuer, pour des droits équivalents.

Cependant, c'est là qu'on perçoit une qualité remarquable de la politique algorithmique, si il s'agit de dissuader la concentrations extrêmes dans les domaines inutiles. Le politicien algorithmicien peut tout aussi bien faire observer qu'au-en dessous d'une journée de travail fixée à quatre heures par jour dans un domaine professionnel, autant qu'en fonction des rotations excessives, le rendement va en diminuant. En effet il y a des métiers où il vaut mieux avoir toutes les cartes en mains plutôt que de se répartir la tâche entre plusieurs, pour une simple question de rendement et d'efficacité. Dès lors, le salaire, ou la quantité de droits dégagés par une activité professionnelle non spécialement désirée vont aller en diminuant.

Mais ce n'est pas grave car tous ces calculs ne sont que les avantages et les inconvénients qui affèrent au libre arbitre de chacun. En effet on considère plus utile au niveau psychosocial (pour la bonne santé morale d'un peuple) qu'il ait la possibilité, s'il le désire vraiment, de choisir un métier non spécialement désiré et attendu, sans pour autant qu'il soit gravement sanctionné au niveau de ses droits.

Ainsi, les industries pourrissantes du disque qui appartiennent à une autre époque, tout comme de nombreuses autres, peuvent se faire remodeler sans provoquer de chahut interminable, de lobbying ou de chantages divers, motivés généralement par la conservation des droits individuels, puisqu'ils sont garantis, et même dans une certaine mesure, ils sont calculés en fonction de l'intérêt collectif. Et grâce à la nouvelle décision du conseil qui étudie la question du plastique, cet intérêt collectif s'exprime par une optimisation des droits en circulation, en somme, ils sont plus riches.
Tout cela n'est qu'une question de Système.

Notre comité qui sert d'exemple va remettre un rapport pour donner les conditions et les calculs qui permettent à tous ces travailleurs dont on réduit la masse de travail à faire, comment ne pas se trouver trop sanctionnés par cette mutation dans la mesure où elle est profitable pour le plus grand nombre. La façon dont cette mutation est profitable sera bien sûr documentée, mais bon en gros on est bien contents de se dégager de l'époque des CD-ROM en plastique.

Les données seront donc distribuées par voie informatique, et en récompense au verra les chiffres du rendement global partir en hausse.
Le niveau technologique, peut-être, permettra-t-il d'obtenir une audience micrométrique de l'usage de ces données afin d'avoir un aperçu de ce qu'on est réduit à appeler « l'utilité ».
A son tour cette audience, qui finalement est une forme démocratique de justification des droits accordés à un auteur pour qu'il puisse continuer à exercer son art, va servir à motiver l'attribution de droits supplémentaires, qui sont de l'ordre de la psychologie sociale, comme le droit d'avoir une grande maison et de faire des voyages de façon illimitée par exemple, sans compter le droit d'utiliser des salles de concert immenses.

Pour résumer de façon plus concise l'idée centrale de tout cela, si ce qui a vraiment de la valeur est partie intégrante du fonctionnement du système, alors l'évolution et le progrès deviennent possibles et même souhaitables. On se rend compte rétroactivement que ce n'est pas le cas avec le modèle capitaliste.

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Le plus important dans cette démonstration (fictive, sachant que la fiction n'est que de la réalité qui n'a pas encore eu lieu) c'est d'observer d'un peu plus près l'antre de ce qui fait rêver quand on parle d'un monde meilleur ; Au travers des mécanismes qui sont proposés il faut voir ce qu'ils permettent de faire émerger :

La souplesse.
(la mécanique de la souplesse structurelle)

Nous parlons d'un monde qui n'a rien de statique et de figé.
Le maître mot, la politique algorithmique, et le paradigme dont il découle, le crédit-droit, est le produit d'une conception des systèmes qui se veut capable d'évoluer en fonction des raisons et des motifs.

Ce que nous cherchons à permuter, c'est cette société d'aujourd'hui où la moindre innovation technologique qui serait profitable pour tous finit à coup sûr à servir l'entropie en étant utilisée à mauvais escient, et où les mutations pourtant vitales sont impossibles en raison de la rigidité avec laquelle ces industries ou ces conceptions sont rattachés aux autres pièces du puzzle qu'est le système social.

Mais un système social, c'est un système, un réseau. Il est parfaitement archaïque (et même carrément préhistorique) d'observer une société où tous les noeuds du réseau fonctionnel qui la constitue sont reliés aux autres de façon aussi rigide et inconséquente en raison du reste du système.

Toute l'astuce du paradigme du crédit-droit réside dans le fait que les relationnements entre les composantes d'un système appartiennent à des fonctions qui sont capables de produire des résultats différents selon les conditions ; Et que ces conditions soient rédigées en un langage informatique et logique, lui-même modelé par la morale et le sentiment de justice.