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Civilisation et raison : L'Europe des dieux morts

Par Manuel de Diéguez

Les déclins politiques sont-ils parallèles aux déclins cérébraux? Cette question n'est apparue en Europe qu'avec la civilisation grecque, parce que les peuples barbares n'ayant pas encore de pensée proprement dite, donc de philosophie, leur décadence n'est jamais que celle dans laquelle leurs défaites militaires les entraînent. Mais sitôt qu'un peuple accède à la réflexion abstraite et qu'il formule les principes universels d'une science vérifiable en tous lieux de la terre, la décadence qui l'éjecte de l'histoire politique se révèle nécessairement parallèle à sa décadence intellectuelle, donc au rétrécissement, au rabougrissement et même au ratatinement de son cerveau. On verra donc les nations mourantes substituer à l' ubiquité pensante que ses savoirs lui avaient donné une universalité onirique, contrefaite et sans cervelle dont elle fera bénéficier ses idoles.

C'est ainsi que la logique interne qui pilote le trépas des civilisations méditatives précipite toujours, et en tous lieux dans le refuge du sacré. La Grèce du VIe siècle s'est jetée tout entière dans un mythe chrétien qui retirait à Athènes le sceptre mondial de la pensée rationnelle qu'elle avait conquis à l'école de Platon. Mais comment compenser la dépossession des intelligences, sinon par la fausse acquisition d'un royaume posthume florissant ? Le plus étrange, dans cette spoliation radicale des têtes, c'est qu'elle s'accompagne quelquefois de la continuation des progrès de la science pratique : la civilisation alexandrine a illustré des exploits prodigieux des techniques et de la mécanique conjointement à la prosternation des masses le front dans la poussière. En revanche, sitôt que les conquêtes guerrières eurent été arrachées des mains de l'empire romain, le triomphe du christianisme et de ses enclos conventuels ont entraîné l'Europe dans un naufrage de quinze siècles des sciences, des Lettres et des arts.

C'est dans cet esprit qu'il faut étudier le renoncement rampant du Vieux Monde d'aujourd'hui aux forages de la pensée, donc au scalpel de la raison critique, parce que cette reddition se produit dans l'ordre essentiel et immense de la dissection de l'homme au bistouri de la logique. A nouveau, les sciences dures progressent, mais la mise en place d'un multiculturalisme acéphale joue le même rôle "dormitif" que la scolastique et les rites de la dévotion au Moyen Age. Comment la sophistique religieuse compénètre-t-elle le continent de Descartes et de Kant et comment cette régression a-t-elle conduit à une forme de la démagogie chez M. Nicolas Sarkozy, la démagogie célestiforme ?

1 - Une infirmité cérébrale inégalement guérissable
2 - Le Dieu des chevaux
3 - La " liberté pédagogique " de l'enseignement démocratique
4 - La langue de Dieu
5 - La grande Mosquée de Paris
6 - Comment la raison chassée par la porte rentre par la fenêtre
7 - Les magiciens chrétiens
8 - Les religions " vraies " et les " fausses "
9 - La scolastique culturaliste
10 - L'Etat acéphale
11 - La Leitkultur allemande (La culture conductrice)
12 - L'humanité des hauteurs et l'humanité de la poussière
13 - M. Nicolas Sarkozy, paradigme d'une civilisation acéphale
14 - Le démagogue du sacré
15 - Un prophète qu'on assassine
16 - Les marchands parfumeurs d'une culture
17- Lazare
Post-scriptum

1 - Une infirmité cérébrale inégalement guérissable

La semaine dernière, j'ai demandé aux mânes de Thucydide de m'éclairer sur ce que le grand historien grec entend enseigner à la boîte osseuse de la France politique d'aujourd'hui. Pour tenter de comprendre la logique interne qui, depuis le XVIIIe siècle, a piloté, d'un côté, la course de la civilisation en direction des fabuleux exploits des sciences et des techniques, de l'autre, vers des sciences de l'homme de plus en plus superficielles et craintives, arrêtons-nous à un exemple de l'hémiplégie cérébrale des démocraties actuelles; car cette maladie interdit encore à l'humanisme du XXIe siècle d'accéder à des spectrographies critiques de l'encéphale d'une espèce demeurée en proie à des délires religieux tour à tour euphorisants et terrifiants. Qu'en est-il de la dichotomie intellectuelle qui, depuis le paléolithique, frappe les rescapés de la zoologie d'une infirmité cérébrale inégalement guérissable?

2 - Le Dieu des chevaux

Si les chevaux se plaçaient sous la protection d'une divinité chevaline, elle aurait une crinière, des sabots et une queue, comme Jahvé avait des bras et des jambes - "Dieu a des cuisses", tonnait encore le Cardinal Daniélou en 1960. Mais si le Dieu des chevaux se vaporisait progressivement, nous en conclurions que ses fidèles seraient de moins en moins satisfaits de dialoguer avec leur carcasse agrandie dans le ciel et que cette difficulté les jetterait dans un grand désarroi - car, d'une part, ils commenceraient de rire d'un Dieu à la queue touffue, d'autre part, ils trembleraient de se trouver seuls dans le vide d'un univers privé d'attelage et de cocher.

3 - La " liberté pédagogique " de l'enseignement démocratique

Le 26 février 2011, on pouvait lire dans Le Monde un article de Béatrice Durand professeure au lycée français de Berlin et à la Freie Universität - l'Université libre - de la capitale du pays des philosophes. La "liberté" pédagogique dont se réclamait cette enseignante était si peu libre de distinguer du moins le vrai du faux à l'école et à l'écoute de la pensée rationnelle de l'Occident qu'elle articulait "l'idée d'une égale dignité des cultures avec le caractère positif de la diversité". Mais comment définir la "dignité" d'une culture et la "positivité" d'une "diversité" si l'on s'est précisément privé de toute balance à peser la "rationalité" de ces concepts, tellement une culture qui ne distingue plus la vérité de l'erreur et qui ne hiérarchise plus les jugements tourne le dos à toute philosophie et à toute culture?

C'est que l'Allemagne catholique, protestante et juive était mal achalandée: une quatrième religion, l' islamique, se présente à l'examen. S'il n'existe aucun tribunal pour en juger les dogmes et la doctrine, une incroyance ou une croyance également aveugles à elles-mêmes conjugueront leurs efforts pour conduire la civilisation occidentale à périr sous le couteau d'une auto- décapitation singulière. Observons le couteau de ce type de guillotine.

Si le respect de la dignité change l'ignorance en moteur de la sainte "diversité culturelle" parmi les descendants de Kant et de Hegel, nous nous trouverons reconduits à la civilisation gréco-romaine, qui ne doutait de l'existence d'aucune divinité établie et qui se demandait seulement si elles étaient toutes culturellement compatibles avec l'esprit de tel peuple et l'âme de telle cité. Voyez l'étau: impossible de distinguer les religions "vraies", des "fausses" - la psychanalyse est passée par là - et impossible de garder la tête sur les épaules si nous renonçons au privilège de penser, donc de placer les religions sur la balance de notre raison.

4 - La langue de Dieu

A cette aporie, la "pensée démocratique" de notre époque commence par répondre qu'il sera désormais interdit à toute religion saine d'esprit de se baptiser elle-même, que ce soit à l'école de sa théologie ou par la voix des sciences dont la vocation est de décrypter les secrets de notre espèce, car ces disciplines se sont trop cérébralisées et conceptualisées pour ne pas se révéler sacrilèges. L'islam ne sera donc plus une religion, ni en tant que cosmologie mythique - horresco referens - ni en tant que vérité révélée, mais seulement une culture dûment autorisée à s'exprimer comme telle au sein de la civilisation multiculturaliste.

On formera donc force imams dans les universités allemandes "afin qu'ils soient éduqués en Allemagne et en allemand, donc rendus parties de la société allemande". Mais du haut de quelle chaire le multiculturalisme parle-t-il? Quel est son Saint Siège, quelle Curie légitime-t-elle l'éloquence de ses cardinaux et de ses évêques, quel Vatican tient-il en main le sceptre de ses sermonnaires, quel cénacle dépose-t-il la tiare du culturalisme sur sa tête? Si ce souverain homérique s'appelle "Personne" et si son prêche se noie dans l'ubiquité de sa propre pastorale, il nous faut apprendre à observer une couronne rendue invisible par un effet de ses propres sortilèges. Car enfin, nous apprend la Béatrice du nord, la culture "éduque" les imams; et toute pédagogie même celle des patenôtres et des oraisons, obéit à des principes qu'elle proclame rationnels.

5 - La grande Mosquée de Paris

Exemple: en France, M. Dalil Boubakeur, recteur de la grande mosquée de Paris, entend faire entendre la voix d'Allah en arabe classique, parce qu'un Dieu d'une telle importance "culturelle" ne peut que parler sa langue à lui, celle qu'il s'est appropriée et qu'il a rendue sacrée à sa propre écoute, celle de son annonciation et de sa révélation. Tout écrivain comprend cela mieux que personne: si l'adage, Traduction, rahison s'applique à Sophocle, à Thucydide, à Cicéron, à Rabelais ou à Proust, à plus forte raison les œuvres complètes des dieux uniques perdent leur suc, leur sève, leur nectar et leur ambroisie si vous leur faites changer de vocabulaire, de grammaire et de syntaxe et si vous les rendez aussi interchangeables que le Dieu polyglotte et indifférent à la littérature des chrétiens. Mais voyez comme la raison, cette pauvresse, qui s'entêtait à frapper à la porte du culturalisme, fait d'ores et déjà irruption dans la pièce : elle va demander à la Leitkultur allemande - la "culture conductrice" - pour quelle raison le ciel de la Croix a reçu, lui, la permission expresse et exclusive de s'exprimer dans toutes les langues et dialectes de la terre.

C'est que Saint Paul a déclaré qu'il n'y aurait plus "ni Juifs, ni Grecs, ni gentils". Et pourquoi les "Actes des apôtres" ont-ils fait du "don des langues" le fruit d'un miracle dont auraient bénéficié les messagers de la parole divine ? Parce que le grec était devenu la langue mondiale de l'époque, et cela au point que l'Ancien Testament lui-même avait été traduit dans cet idiome par les " Septante ", Jésus aura beau s'être exprimé en araméen, les quatre évangélistes écriront un grec facile et simplifié, mais universel, qu'Erasme s'évertuera à corriger à l'école de la langue classique, bien qu'il fût sacrilège de corriger les fautes de grammaire et les solécismes du ciel.

6 - Comment la raison chassée par la porte rentre par la fenêtre

Mais alors, que faire si la "culture" française, allemande, anglaise et tutti quanti, se heurte tout de suite à un obstacle théologique insurmontable, celui d'apprendre à bien séparer la prose éternelle des dieux uniques de celle de leurs premiers fidèles et si la "diversité" et la "dignité" des cultures commencent par éliminer tout étude rationnelle, donc critique du sacré. La compréhension scientifique des mythes religieux par la piété culturaliste sera-t-elle tuée dans l'oeuf? Décidément, nous croyions pouvoir enfin brouter dans les pâturages d'une civilisation privée de cerveau, et nous voici derechef à la recherche d'un super encéphale, qui seul nous éclairerait sur ce qu'il faut entendre par "le divin" et sur la politique célestiforme de M. Nicolas Sarkozy.

Et d'abord, se demande la mécréance réflexive, comment une religion peut-elle changer tout subitement de nature et se trouver rebaptisée une culture? Serait-il révélé, le décret des grands pontifes du multi-culturalisme dont la civilisation culturaliste promulgue souverainement et à sa propre école les dogmes et l'orthodoxie ? Mais ce prodige catéchétique n'est pas suffisamment fascinatoire pour tuer la question de savoir à quel moment un jugement rationnel portera sur la nature véritable de l'évangile culturaliste et sur le contenu informulé de la nouvelle confession de foi. Voyons comment la pensée rationnelle va néanmoins et nécessairement se trouver réintroduite dans la place et sur quelle balance elle sera appelée à peser les documents anthropologiques qu'on appelle des théologies.

7 - Les magiciens chrétiens

Les sorciers africains sont persuadés que les ancêtres de la tribu se métamorphosent en "esprits" à titre posthume et qu'ils se cachent en toute hâte sous l'écorce des arbres afin de se mettre à l'abri des prédateurs et des intempéries. Dans le cas où la civilisation européenne devrait se trouver livrée à un naufrage intellectuel sans remède - et cela par la volonté expresse et clairement exprimée d'un culte nouveau, le pluriculturalisme, lequel lui interdirait la profanation de hiérarchiser les cultures et même les cosmologies mythiques qu'on appelle encore des religions en plusieurs lieux du globe terrestre - qu'adviendra-t-il, dis-je, de l' intelligence d'un genre humain qu'on croyait en route sur le chemin de la connaissance? Les sorciers des trépassés évoqués ci-dessus seront-ils mis à égalité de "dignité" avec la masse des autres types de sorciers des autels dont les mondes oniriques auront été ensorcelés selon d'autres modèles?

Exemple : le trophée central de la moitié des chrétiens est le sortilège selon lequel le vin de la messe se changerait en chair et en sang d'un homme-dieu assassiné sur leurs propitiatoires, tandis que l'autre moitié des sorciers de cette croyance demeure non moins convaincue qu'une divinité créancière s'est fait rembourser sa dette par le moyen l'exécution de son propre fils sur ses offertoires - mais ces magiciens-là s'abstiennent du moins de boire le sang et de manger la chair de la victime, bien qu'il en offrent eux aussi le cadavre à leur Jupiter en échange de leur entrée dans son jardin des délices. Or les adeptes de cette seconde catégorie de tueurs délégués dont le royaume des cieux a mis son couteau entre leurs mains sont devenus infiniment plus nombreux que ceux des sorciers africains. Comment, la "freie Universität" de Berlin et le Lycée français de l'Athènes du Nord vont-ils apprendre à distinguer les dieux des chrétiens des autres dieux des hommes-chevaux? Pour tenter d'étudier de plus près la décapitation tragique dans laquelle le déclin politique de l'Europe entraîne la civilisation du sacré culturel, observons de plus près les étapes du naufrage de la pensée européenne depuis le XVIIIe siècle.

8 - Les religions " vraies " et les " fausses "

On sait que les encyclopédistes étaient trop proches du XVIIe siècle pour ne pas persévérer à distinguer péremptoirement la "vraie religion" des "fausses": ils ont donc catégoriquement qualifié de "vraies" celles qui se trouvaient légitimées à leurs yeux pour avoir bénéficié, disaient-ils, d'une "révélation" unique, mystérieuse et extraordinaire. Mais l'audace de leur espèce d'entendement, si limitée qu'elle fût demeurée en raison de l'étroitesse de la réflexion philosophique de l'époque sur les sacrifices de sang et la pauvreté de leur anthropologie critique, l'audace limitée de leur espèce d'entendement, dis-je, n'en est pas moins allée jusqu'à soutenir en coulisses " l'hérésie ", inouïe pour l'époque, selon laquelle une "fausse religion" pouvait néanmoins se révéler politiquement et même moralement "supérieure" à la "vraie" - et Montesquieu le panoptique nous en propose de nombreux et sages exemples. Et pourtant, depuis la Renaissance, l'appauvrissement cérébral de la science de notre espèce a suivi un chemin continu, celui, précisément, d'une "diversification" respectueuse de la "dignité" d'une "sainte ignorance" ressuscitée. Du coup, l'Europe du Vieux Continent a été livrée à une civilisation appelée à illustrer l'adage de Socrate selon lequel l'ignorance est le pire de tous les maux.

9 - La scolastique culturaliste

Voyez ce qui va se passer si la "pensée" culturaliste se trouve officialisée par des gouvernements démocratiques et si sa cécité intellectuelle est appelée à culminer dans le refus tout net de hiérarchiser intellectuellement les cultures. Le courage des philosophes avortera-t-il sous le sceptre d'un Etat abusivement qualifié de rationnel? La distinction même entre le vrai et le faux sera-t-elle radicalement bouleversée par une nouvelle sophistique? En premier lieu, les scolastiques de l'orthodoxie culturaliste ignoreront les découvertes des grands philosophes du passé; et s'ils ne refuseront pas entièrement de les enseigner dans l'école des sermonnaires de la République, ils déformeront leur pensée au point de la rendre méconnaissable.

Certes, la notion mythologique de "révélation" sera portée en terre; mais elle sera aussitôt "remplacée", si je puis dire, par la suppression pure et simple du concept même de "vérité", auquel la notion d' "héritage culturel" servira d'alibi oratoire, d'oraison funèbre ou de substitut doctrinal. Le confort cérébral passager qui résultera du panégyrique des "héritages" civilisateurs nous ramènera à l'exemple mémorable de la civilisation alexandrine: car on n'a pas besoin de distinguer le vrai du faux pour inventer, hier, la vis sans fin d'Archimède, aujourd'hui, le téléphone portable, la calculette, le stimulateur cardiaque et un logiciel du jeu des échecs devant lequel le champion du monde ne fait plus le poids : il suffira que "ça marche" pour que ce soit "vrai".

10 - L'Etat acéphale

Que va-t-il advenir de la cité politique européenne si les élites dirigeantes du culturalisme persévèrent à se vouloir résolument acéphales et si, par conséquent, toute hiérarchisation intellectuelle des cultures sera jugée offensante et honnie à ce titre? Comment peser les valeurs si le sacrilège de distinguer le vrai du faux sera proclamé blasphématoire et s'il faudra bâillonner les profanateurs qui recourront aux services d'une damnée qu'on aura frappée d'ostracisme et qu'on appelait la raison? Dans un texte antérieur, je soulignais que M. Cameron et Mme Merkel avaient tenté de mettre un terme à la dérive de l'Europe vers un multiculturalisme muselé.

voir : La sous-culture des classes dirigeantes et l'avenir d'Israël, 20 février 2011

Aux yeux du premier ministre britannique, trente ans d'une politique décébralisée avaient conduit à "l'idéologie extrémiste", tandis que dans l'esprit de Mme Merkel, "l'approche multiculturalisme qui dit que nous vivons nos rapports avec autrui côte à côte et dans l'harmonie, a échoué, complètement échoué" (octobre 2010). J'ajoutais le commentaire suivant: "Mais comme ni le Premier Ministre du Royaume Uni, ni la Chancelière d'Allemagne ne sont des théologiens diplômés, des philosophes avertis et des anthropologues iconoclastes, tous deux tombent dans le blasphème de confondre les religions avec les cultures, tous deux défendent l'hérésie d'une laïcité ridiculement privée de cervelle, tous deux ignorent que la raison combat tous les Olympes depuis Périclès. Aussi, ni l'un, ni l'autre de ces dirigeants des démocraties décérébrées d'aujourd'hui ne savent-ils au nom de quel tribunal des sacrilèges et des orthodoxies ils entendent lutter contre un excès devenu subitement dangereux du culte de la diversification des méninges et des cervelles."

11 - La Leitkultur allemande (La culture conductrice)

Mais comment l'Allemagne démocratique a-t-elle tenté de réintroduire un grain de raison dans le débat et comment y a-t-elle fatalement échoué, puisqu'il faudrait savoir au préalable, primo, ce que signifie désormais le terme naufragé de raison au pays de Kant et de Hegel, secundo, de quelle espèce de rationalité on essaiera de glisser la droiture dans le multiculturalisme afin de promouvoir et même de ressusciter le sérieux de la réflexion politique au sein de feu la civilisation européenne?

En Allemagne, l'Etat acéphale a suggéré de soumettre les cultures à une Leitkultur sans tête. En allemand, le Führer désigne le guide au sens de chef, tandis que le Leiter est le conducteur, celui qui tient le volant et qui dirige la voiture. Quel type de commandement exerce-t-il? Quelle route emprunte-t-il? A quelle allure roule-t-il, quelle est la portée de ses décisions concernant l'itinéraire à emprunter, quelle destination choisit-il, quels sont la cylindrée du véhicule et le nombre de ses passagers? Aux yeux du gouvernement allemand, une Leitkultur est un Gauleiter, l'administrateur d'une province. Ce gestionnaire roule à une allure modérée. Son chemin la conduit à traverser de vastes agglomérations de valeurs bureaucratiques, lesquelles exercent le pouvoir de prévenir les conducteurs des autres voiturettes que telle route est barrée, telle autre en impasse, une troisième soumise à une déviation. Il existe de larges boulevards, des resserrements courtelinesques de la chaussée, des raccourcis utiles, des détours profitables, de beaux paysages ou des environnements à éviter.

Quelle sera la tonalité générale des directives ou des recommandations du conducteur et surtout sur quel fondement pastoral la Leitkultur fondera-t-elle l'autorité qu'elle exercera sur les parfums et les malodorances des diverses cultures?

12 - L'humanité des hauteurs et l'humanité de la poussière

Sur le premier point on peut supposer que l'atmosphère générale sera celle de l'objurgation dont Mme Merkel a fait bénéficier M. Benjamin Netanyahou: "Was erlauben Sie sich" (Que vous permettez-vous?) Si l'islam entend contrevenir aux principes bon enfant qui gèrent la démocratie allemande, donc à la philosophie des valeurs de la Leitkultur, selon laquelle les femmes jouissent du même rang et de la même dignité que les mâles, l'expression: "Que vous permettez-vous?" demeurera l'une des rares dont la tonalité et la portée sont exactement les mêmes en français et en allemand - mais en italien et surtout en espagnol, il s'agit d'un plus rude rappel d'une barrière sociale infranchissable et d'une plus sévère relégation de l'interlocuteur dans un rôle de subordonné et même de domestique.

En revanche, si l'on pose sur la balance de l'anthropologie critique la prétention hégémonique que la Leitkultur  entend exercer, il est à craindre que la philosophie de l'égalité des cultures découvre la fragilité de son encéphale. Car si le cerveau allemand actuel ignore que les religions sont des cosmologies mythiques par nature, s'il ignore comment fonctionne la boîte osseuse de l'animal onirique qu'on appelle l'humanité, s'il méconnaît la spécificité des univers imaginaires dans lesquels les évadés de la zoologie se meuvent depuis le paléolithique, ce sera l'infirmité cérébrale de l'Europe du savoir et de l'intelligence, ce sera l'agonie intellectuelle d'une civilisation entière qu'illustrera l'Etat multiculturaliste, puisque ce sera le Leiter lui-même qui se révèlera irrémédiablement acéphale.

C'est dire que le monde se trouve à une croisée des chemins qu'il a connue par deux fois dans le passé. La première, à l'heure où les prodigieux exploits scientifiques et techniques de la civilisation alexandrine rappelés plus haut se sont accompagnés d'un si grand abandon de la connaissance en profondeur du genre humain que la planète s'est subitement prosternée devant un homme divinisé; la seconde fois, à l'heure où la Renaissance a retrouvé une partie du trésor littéraire de l'antiquité grecque et latine, mais n'a pas su féconder son héritage - d'où la tentation avortée de mener de front le double l'attelage de l'humanité pensante et de l'humanité agenouillée. Mais comment la Leitkultur allemande, française, anglaise approfondirait-elle la notion de "valeur" qui leur sert à la fois de borne et de magasinage si le blocage des sciences humaines demeure tributaire du type de superficialité inscrit dans le dialogue impossible entre la raison et le mythe?

13 - M. Nicolas Sarkozy, paradigme d'une civilisation acéphale

Et la politique ? L'aurions-nous laissée en chemin? Nenni : je parie qu'on verra paraître, tout à la suite, une forme nouvelle de la démagogie des fourrages sacrés, celle dont la nouveauté en appellera enfin à une pesée anthropologique de la politique des râteliers culturels.

On sait que la démagogie des Grecs reposait tantôt sur une exploitation éloquente de l'ignorance du peuple athénien sur la scène de la politique internationale, incompétence analysée par Platon dans La République, tantôt sur un plaidoyer préchrétien en faveur des pauvres face à la puissance et à la richesse de la classe des dirigeants, de sorte que la frontière entre la légitimité et l'illégitimité des orateurs était souvent difficile, et même impossible à tracer: Périclès fut-il le premier démagogue de l'agora, celui dont l'autorité s'est établie sur une plèbe "libérée" et qu'il réussit à mettre au service d'Athènes jusqu'au jour où la majorité de ses concitoyens lui imposa la désastreuse expédition de Sicile?

Il n'est pas sorcier de prophétiser que le multiculturalisme décérébré donnera naissance à une démagogie pieuse, larmoyante et faussement pathétique dont M. Nicolas Sarkozy illustrera les premiers exploits électoraux. Comme il se trouve que le peuple français ne sait plus un mot du contenu théologique de la religion catholique, on exaltera seulement le "magnifique héritage" de cette croyance, lequel se réduira au spectacle architectural de ses monuments, et d'abord de ses cathédrales. Naturellement, évoquer "l'héritage" civilisateur d'une religion sans connaître un traître mot de son contenu doctrinal présente autant d'intérêt que de saluer l'héritage civilisateur du droit romain au seul spectacle de l'épaisseur des murs de nos palais de justice.

14 - Le démagogue du sacré

Vous ne trouverez pas un catholique sur cent qui ne tombera pas des nues s'il apprenait les absurdités ou les horreurs d'une confession qui demande à ses fidèles de croire à une "transsubstantiation" de sorciers, qui précise les "connaissances" magiques de Dieu et qui enseigne une doctrine de la guerre et de la peine de mort que le concept même d'orthodoxie interdit à l'Eglise d'abandonner.

Et pourtant, une religion repose tout autant sur sa théologie que les lois civiles sur la science du droit. Si vous la privez de son édifice cérébral, vous vous livrerez à une forme nouvelle et sentimentale de la démagogie, le tourisme religieux - et l'on verra M. Nicolas Sarkozy visiter les lieux sacrés d'une croyance devenue commémorative. Voyez ce pèlerin d'un culte oublié étendre son électorat à quelques voix bourgeoises ou paysannes. La démarche mérite l'attention des anthropologues de la démocratie, tellement elle rappelle le spectacle qu'offraient les fidèles des dieux antiques qui, sous l'empereur Julien, tentaient de ressusciter les sacrifices à Jupiter ou à Proserpine. Mais le petit peuple de l'époque se souvenait bien davantage des aventures des dieux d'Homère que les chrétiens d'aujourd'hui du Génie du christianisme, de L'Imitation de Jésus-Christ, de la théologie de saint Jean de la Croix, des Oraisons funèbres de Bossuet ou de l'œuvre de saint Thomas d'Aquin.

La pauvreté des connaissance théologiques de M. Nicolas Sarkozy est-elle un hommage involontaire à une religion qui a emporté des chefs-d'œuvre de la littérature mondiale dans le naufrage de sa mémoire ? Dans ce cas, le démagogue du sacré se présenterait encore plus crûment comme une insulte ambulante aux élévations des âmes et des intelligences d'autrefois. Pis que cela: la pantalonnade pseudo religieuse d'un démagogue du christianisme tardif illustre le tragique du trépas de la religion de la charité, qui est décédée précisément à la suite du tarissement de ses fontaines spirituelles. Le cimetière du christianisme est à Gaza. Le champ de ruines de la foi chrétienne n'est autre que le gigantesque pourrissement en plein air de l'hostie pour laquelle les chrétiens du monde entier n'ont plus de regard - la démagogie de la dévotion de M. Nicolas Sarkozy n'a d'autre pendant que les bénédictions exténuées d'un saint Pontife agonisant sous sa tiare de diamants.

15 - Un prophète qu'on assassine

Mais peut-être la démagogie religieuse des ilotes du christianisme est-elle également un levain inconnu : car le christianisme était devenu très tôt une religion sacrificielle, donc une immolation de Béotiens. On y présentait à une idole guerrière et vorace la dépouille mortelle d'un prophète afin de la rembourser rubis sur l'ongle d'une créance trop lourde pour qu'Adam en acquittât le montant sur sa propre escarcelle. Longtemps, on avait sacrifié des bœufs et des génisses aux dieux, et maintenant, on sacrifiait Jésus-Christ à un père mythique du cosmos.

Pourquoi cela? Parce que, écrit Chateaubriand, ce n'est pas la religion qui a mis en scène les sacrifices de sang, mais les sacrifices de sang qui avaient besoin de se procurer le soutien d'une religion. Pourquoi cela? Parce que l'homme est le sorcier originel en négociation avec son propriétaire - et M. Nicolas Sarkozy marchande sa réélection sur l'autel de la patrie. Peut-être cette leçon-là, le chef de l'Etat se la donne-t-il sans le savoir, lui qui sacrifie la France sur l'offertoire de sa seconde intronisation électorale, lui qui rappelle sans s'en douter que la France est un prophète qu'on assassine. Décidément, si vous demandez au multiculturalisme d'évacuer de l'héritage d'une civilisation le contenu cérébral et spirituel d'une religion, l'agonisant vous murmurera à l'oreille: "Je suis l'histoire et le politique. Vous vous trompez de cadavre et de propitiatoire."

16 - Les marchands parfumeurs d'une culture

Mais alors, feu la civilisation de la connaissance théologique de l'homme demeurera-t-elle ridiculement empêchée de jamais se livrer à un véritable défrichage anthropologique des sécrétions religieuses auxquelles la boîte osseuse de notre espèce sert encore de théâtre sur toute la surface du globe terrestre? Je rappelle à nouveau que Montesquieu - il n'est l'aîné de Voltaire que de cinq ans, mais il mourra vingt-trois ans avant son cadet - avait vainement tenté de séparer du moins la superstition de la vérité sacrée, donc censée avoir été "révélée". Mais comme il s'était interdit d'avance, avec tout son siècle, de jamais s'armer d'une critique des superstitions dont sa propre religion se trouvait entachée, tout approfondissement sacrilège du "Connais-toi" des modernes s'est trouvé interdit au siècle des lumières. On comprend les raisons pour lesquelles une ethnologie et une sociologie protégées du blasphème par les marchands parfumeurs des "cultures" soient progressivement devenues purement descriptives et ridiculement acéphales ; et l'on découvre que si la pensée débarquait à nouveau dans le mythe chrétien, le malade se dresserait sur son lit de mort et dirait aux saltimbanques d'une foi trépassée: "Je ressusciterai à Gaza."

17- Lazare

L'incohérence qui préside désormais aux méthodes pseudo-rationnelles des deux disciplines ressuscitatives sus-nommées se révèlera plus désastreux encore si l'on a compris que Zeus, Mars, Jahvé, Allah, Zoroastre, Isis ou le dieu crucifié n'existent pas en tant que personnages de chair, mais si l'on se garde bien d'en tirer la conclusion positive et pourtant imposée par la seule logique selon laquelle la "vie spirituelle", comme on disait, ressortit nécessairement à une dimension élévatoire et innée de Lazare. Ah ! qu'il serait désirable d'apprendre à connaître les secrets des vainqueurs de leurs propres ténèbres! Pourquoi ne pas imposer aux sciences dites humaines le devoir d'apprendre à connaître l'humain à l'école des résurrecteurs ? Qu'est-ce qu'une anthropologie "culturaliste" qui refusera d'étudier la vie ressuscitative des Grecs sous prétexte que leurs dieux sont descendus sous la terre ? N'est-il pas providentiel, si je puis dire, que l'heure ait sonné, pour nos Célestes à nous, d'entrer en agonie à leur tour, à l'image des dieux des chevaux évoqués plus haut? Je vous jure que le Dieu qui bondira hors de son tombeau à Gaza n'aura pas de crinière et que sa chair et son sang seront le pain et le vin de son esprit.

Et d'abord, la "vie spirituelle" a-t-elle nécessairement besoin de prendre appui sur des crinières et des sabots ? Une carcasse physique ou vaporisée est-elle indispensable? Car enfin, Socrate est un tard-venu: avant lui le Bouddha enseigne l'"inexistence" de tous les dieux en chair et en os. Décidément la course des chevaux de manège vers l'acéphalie culturaliste ne conduira pas l"Europe sur un lit de roses.

A la semaine prochaine.

Post-scriptum

A titre exceptionnel, et pour des raisons politico-culturelles liées au texte ci-dessus, je ferai trois remarques sur l'annulation de l'année franco-mexicaine.

I - Personne ne croit que Florence Cassez soit blanche comme neige. Du reste, le Quai d'Orsay se contente maintenant de soutenir que le procès "n'a pas été équitable".

II - Si Florence Cassez reproche des entorses à la procédure et une peine excessive à la justice mexicaine, c'est à elle d'expliquer par quel prodige elle n'a rien vu ni compris de ce qui se passait sous ses yeux. Qui nourrissait les otages rendus en échange d'une rançon, délit devenu endémique au Mexique?

III - Qui sont les Cassez pour se trouver reçus neuf fois par le Président de la République?

IV - On a raison de rappeler qu'aucune diplomatie sérieuse ne saurait mettre la situation pénale de Florence Cassez en balance avec les relations de la France avec une nation de quatre-vingt cinq millions d'habitants. Que penser d'un chef d'Etat que sa légèreté d'esprit et son incompétence condamnent à ignorer qu'aucun pays souverain ne saurait accepter l'insulte et le ridicule de participer une année durant à des festivités porteuses d'une clochette appelée à stigmatiser jour et nuit un grand peuple et tout son gouvernement?

Il est visible que M. Nicolas Sarkozy ne sait ce qu'il fait, il est criant qu'il ignore la nature des Etats, des peuples et des nations, il est urgent de prendre acte de ce que c'est cela, le vrai problème. Il vient encore de le démontrer en désavouant son propre Ministre des Affaires étrangères sur la Libye devant les vingt-sept Etats européens réunis à Bruxelles et en se faisant sèchement désavouer en retour par toute l'Europe des nations.

Le 13 mars 2011
aline.dedieguez.pagesperso-orange.fr