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La barbarie commence seulement

Par Manuel de Diéguez

Introduction

1 - La barbarie commence seulement

Il y a soixante trois ans, mon premier livre portait un titre déprimant: La barbarie commence seulement. Mais aujourd'hui, il faut se rendre à l'évidence: le monde entier a soutenu trente ans durant la dictature d'un tortionnaire sanglant sur une population égyptienne de quatre-vingts millions d'habitants. Et pourquoi cela? A seule fin de permettre, depuis six décennies, à un autre tyran de s'étendre par le fer et le feu en Cisjordanie et d'affamer une ville de quinze cent mille âmes. Les prisonniers des goulags soviétiques ont été libérés il y a plus de vingt ans, et maintenant ce sont les démocraties victorieuses de Hitler en 1945 qui fournissent au peuple hébreu les armes dont il a besoin pour conquérir le "grand Israël" dans le sang et les larmes. Et qui le demande à la civilisation mondiale au nom même de la Liberté et de la Justice? Le peuple des rescapés des camps de la mort.

Que diront de nos bras croisés les descendants de l'Europe de notre temps ? Nous "devons les avertir, écrit Montesquieu, que si la postérité osait dire que, dans le siècle où nous vivons, les peuples de l'Europe étaient policés, on vous citera pour prouver qu'ils étaient barbares et l'idée qu'on aura de vous flétrira votre siècle et portera la haine sur tous vos contemporains." De quelle flétrissure et de quelle haine Israël frappera-t-il le XXIe siècle tout entier?

2 - La civilisation des goulags de la " Liberté "

Depuis que l'odeur d'un chancre de quinze cent mille âmes monte de Gaza dans le ciel des séraphins de la démocratie mondiale, depuis que la puanteur de cet ulcère mêle ses effluves aux parfums des sacrifices que notre civilisation offre aux idoles dont elle a truffé le vocabulaire de ses dévotions, depuis que la gangrène de la piété démocratique répand sa pestilence à l'école de nos rhétoriques de la liberté, on attend les guerriers du langage qui fendront l'armure du langage de l'irréflexion et de la lâcheté de nos élites politiques. Qui débâillonnera la vérité, qui brisera la loi du silence, qui mettra un terme au théâtre des simulacres et des dérobades de l'humanité sur la scène de la politique internationale? Les historiens de demain nous peindront-ils en Tartuffes de la Liberté, serons-nous à jamais aux yeux de la postérité les faux-dévôts de la civilisation de la justice?

Si, pour ma modeste part, je parvenais à capturer quelques malodorances des cadavres ambulants qui président à nos immolations et si je réussissais l'exploit de mettre en flacon les vapeurs du funèbre dont la mèche brûle sur les offertoires des morts-vivants qui nous dirigent, si je donnais à respirer à vos narines les arômes que dégage une si grande masse de cadavres, ce serait le cercueil qu'on appelait, hier encore, l'union des peuples riverains de la Méditerranée que j'ouvrirais sous vos yeux et dont je vous ferais humer les senteurs jusqu'à la suffocation. Car l'ambition de ce fantôme était d'élever M. Nicolas Sarkozy au rang de clé de voûte du judéo-centrisme mondial et de rassembler non seulement le monde arabe, mais la planète tout entière contre le peuple des Lettres persanes. C'est que le rêve picrocolin d'Israël gouverne notre astéroïde sans partage. Mais le réveil prometteur de la laïcité musulmane condamnera au naufrage la civilisation des goulags de la "Liberté".

3 - La résurrection de la France et le bourreau des Palestiniens

Puisse la France de M. Nicolas Sarkozy plier l'échine et se repentir devant la dépouille du monstre qui entendait occire la diplomatie de la nation des droits de l'homme sur l'autel de sang que le peuple élu a dressé dans le ciel de la "Liberté", puisse la vraie France renaître en Cisjordanie et à Gaza. Le Général de Gaulle nous avait permis de secouer le joug de la repentance et de la pénitence auxquels le régime de Vichy nous avait soumis. Apprenons maintenant à placer notre politique d'asservissement à Washington sous la lentille de nos microscopes; apprenons à radiographier son bras droit, le bourreau de Judée. Si nous parvenions à observer à la loupe le tissu du linceul de la France de M. Nicolas Sarkozy, peut-être la France de Montaigne et de Montesquieu nous initiera-t-elle aux secrets de la conscience morale dont le genre humain fait l'apprentissage depuis deux millénaires, peut-être le peuple français contraindra-t-il le chef de l'Etat à remettre la nation sur le chemin de son destin de civilisateur de l'humanité.

Trois ans après son discours du 6 juin 2008, le visionnaire du Caire agonise sur les parvis du temple saccagé de la justice du monde. L'Amérique des prophètes est à genoux, l'Amérique ensanglantée glorifie les conquêtes du glaive d'Israël au nom des chromosomes que ce peuple a semés en Judée il y a trois millénaires, l'Amérique, vaincue a jeté à terre les évangiles d'Abraham Lincoln et les a piétinés. Regardez bien: la planète des vaincus de la démocratie s'est agenouillée, le front dans la poussière devant Israël et son idole!

4 - L'agonie ou la résurrection d'un visionnaire

Mais ce serait folie de s'imaginer que les yeux des prophètes sont crevés. Déjà ils se rouvrent dans l'ombre, déjà ils annoncent l'heure de la sortie de la nuit du monde, déjà le ciel du feu mécanique d'Israël se fatigue, déjà la pensée socratique renaît et désarme la foudre nucléaire d'Israël, déjà l'âme et l'intelligence d'Isaïe que notre espèce avait mises en veilleuse sort des ténèbres. Savez-vous que le peuple égyptien est si débonnaire qu'une seule infamie lui est insupportable, l'humiliation, et d'abord celle de ses frères de Palestine? Savez-vous que les peuple syrien ne se révoltera pas, parce que le pays n'est pas abaissé par l'Amérique et par Israël? Savez-vous que tous les prophètes sont des guerriers de la dignité?

Non la civilisation ne pliera pas le genou devant la menace de l'atome que Tel-Aviv brandira demain sur nos têtes afin de conserver son glaive ensanglanté.

- Le réveil du monde arabe enserre Israël dans l'étau de la liberté, 30 janvier 2011

Ecoutez donc la voix d'airain d'Israël, elle nous avertit que la loi du sang règnera à jamais sur ses conquêtes, écoutez la voix qui vous avertit que si la Russie mérite l'absolution en Tchétchénie et l'Amérique en Irak, alors le "peuple élu" demandera l'absolution de ses bourreaux en Cisjordanie et à Gaza.

Il nous faut donc tenter de mettre les rois de la mort à la torture. La simianthropologie critique, qu'on appelle aussi l'anthropologie politique comparée, essaie de peser le cerveau de notre espèce sur la nouvelle balance à peser les civilisations, la balance du nucléaire.

1- Où Montesquieu et Pascal se sont donné le mot
2 - Le nucléaire militaire et l'Eglise de l'atome
3 - La leçon de Tchernobyl
4 - Penser l'homme de l'âge nucléaire
5 - " Was heisst denken ? " (Que signifie penser ?) Heidegger
6 - La nouvelle odeur des rôtissoires
7 - De l'irrationalité de la réflexion politique des chimpanzés
8 - La pensée encerclante de la Chine
9 - Quelques considérations sur le génie de la Chine
10 - La bombe nucléaire de Michel Debré
11 - M. Raymond Aron
12 - Dieu et l'atome
13 - M. Alain Juppé et l'apocalypse bipolaire

1 - Où Montesquieu et Pascal se sont donné le mot

"C'est ici qu'il faut se donner le spectacle des choses humaines" (Montesquieu). La porte du théâtre où se joue cette pièce serait-elle la célèbre distinction de Pascal entre les "grandeurs d'établissement" et les "grandeurs naturelles"? Mais la salle est demeurée vide trois siècles durant. Elle va se remplir d'hommes politiques, de philosophes, d'anthropologues, de psychanalystes, de stratèges, parce que Montesquieu, qui n'est l'aîné de Voltaire que de cinq ans d'un côté et l'auteur des Pensées de l'autre se sont mis de mèche pour nous faire visiter les coulisses du tribunal dont les juges prononcent la séparation de corps entre la capacité de penser dont se réclament tantôt les Etats et les institutions, tantôt les phalanges de l'intelligence, qui se demandent ce que sont la morale, la raison et l'esprit.

Les "grandeurs d'établissement" se font reconnaître à leurs hiérarchies flamboyantes, à leurs ceintures dorées, à leurs sceptres verbaux, à leurs colifichets rutilants et aux écus dont leurs coffres débordent. A ce titre, elles se donnent quelquefois des allures pensives et même méditatives, mais jamais elles ne tentent de découvrir la vérité "en elle-même et pour elle-même", comme disent les philosophes: leur seule ambition réelle est toujours d'enrubanner leur fonctionnement naturel et de couronner de dentelles la finalité pratique qui sous-tend toute leur machinerie.

Prenez le cas de l'immortalité que le ciel des chrétiens accorde à notre rate et à nos viscères: une théologie bien construite ne saurait se poser la question préalable de la pertinence du présupposé selon lequel la divinité cogitante dont elle ratisse les jardins existerait réellement dans le cosmos. La vocation propre à toute religion est de gérer les arpents de l'imagination théologique régnante à telle époque et sur tel champ de ses labours, donc d'étendre l'empire de la foi dont elle salue les oracles, non de vérifier l'hypothèse inaugurale dont dépend pourtant la solidité du temple. La doctrine ne pourra donc que se donner, et toujours seulement en passant, le luxe de s'interroger, par exemple, sur les relations que l'enfer et le paradis entretiennent avec le purgatoire, et, pour cela, de débattre, mais sans trop s'attarder, des raisons supposées rationnelles et charitables, au sens théologique de ces termes, qui auront convaincu la divinité de l'endroit de colloquer entre la géhenne et le paradis un instrument de contrôle de la purification posthume des fidèles. Pourquoi avoir placé ce lieu de décantation à mi-chemin des tortures infernales, qui sont trop tardives pour exercer une vertu pédagogique et les félicités éternelles, mais seulement promises?

Selon la "grandeur d'établissement" qu'on appelle une Eglise, la "justice divine" aura jugé excessif et peu conforme, de surcroît, à la bonté supposée infinie du géniteur du cosmos, de jeter sans recours la plus grande partie du genre humain mijoter à jamais dans les marmites du diable et d'accueillir dans un Eden florissant des masses immenses de fidèles réputés blancs comme neige. La "justice de Dieu" se voudra donc sagement aménagée au lieu de précipitée et tranchante qu'elle était auparavant ; et l'on verra une purification retardée, prudente et étroitement surveillée de la créature succéder à la hâte judiciaire du Jupiter des premiers siècles, qui piaffait d'impatience de faire bouillir le contenu de ses rôtissoires. Quoi de plus adéquat qu'un sas d'un excellent rendement financier, puisque les fidèles se changeront en contributeurs zélés du salut? Car il leur sera vivement conseillé d'accélérer du meilleur cœur du monde le transit malodorant des morts vers les paysages parfumés de leur immortalité. Les dons les plus généreux seront aussi les plus efficaces aux guichets de la grâce.

2 - Le nucléaire militaire et l'Eglise de l'atome

Si l'on applique à l'arme nucléaire le type de logique que requiert la grandeur des portiers de la rédemption, on verra une orthodoxie d'établissement se heurter à des difficultés épistémologiques et méthodologiques fort différentes de celles que révèle l'analyse du fonctionnement raisonné des ressorts cérébraux et moraux dont une mythologie religieuse fait usage tout au long de son chemin; car les théoriciens de la pulvérisation atomique de l'espèce simiohumaine rencontreront des obstacles beaucoup plus invincibles que ceux qui attendent l'entendement des papes et des cardinaux qu'on aura placés en guetteurs de l'éternité hasardeuse des fils d'Adam, parce que l'expérience de nos stratèges est plus dure d'oreille que celle des galonnés de l'immortalité.

Exemple : pendant près de trente ans, la Revue de défense nationale a illustré une sorte de "pensée stratégique" dont les képis de l'époque s'étaient remplis et qui mettait en scène la "grandeur d'établissement" qu'on appelle l'armée française. Comment entretenir la prospérité cérébrale et politique de la bombe d'Hiroshima? En 1960 encore, M. Michel Debré, alors Premier ministre du Général de Gaulle, avait fait éditer un bref "Manuel de survie" à l'usage d'une population française alors réduite à quelque cinquante millions d'hommes, de femmes et d'enfants. Or, les pâtres de ce vaste troupeau le conviaient à s'égailler en bon ordre dans les prés, les champs et les forêts dans le cas où une attaque nucléaire du monstre soviétique aurait illustré le "terrorisme mondial" de l'époque.

Du haut de son génie, le Général de Gaulle examinait l'encéphale microscopique des terriens et de leurs "grandeurs d'établissement". Les Lilliputiens écarquillaient des yeux d'artilleurs sur un canon qu'ils croyaient seulement plus gros que les autres. Mais l'œil de l'homme du 18 juin avait enregistré qu'il s'agissait d'une arme théologique, donc mythologique par nature et qu'il fallait la photographier en psychologue et en anthropologue des apocalypses diversement coloriées qui fondent les trois religions du livre.

3 - La leçon de Tchernobyl

Trente ans plus tard, la catastrophe de Tchernobyl a alerté les neurones de M. Gorbatchev; figurez-vous que cet homme d'Etat et de bonne volonté découvrit avec un soudain effarement que toute la cogitation tactique des spécialistes russes de l'atome était aussi onirique que celle de toutes les autres armées du monde du simple fait que les routes, pistes et sentiers d'accès sur les lieux du crime avaient été rendues impraticables par un effet fort inattendu et imprévisible d'une explosion en miniature - celle d'un simple réacteur mal contrôlé. De plus, les secouristes du bétail étaient condamnés à mort en raison de leur contamination foudroyante et massive par les radiations liées à la volatilisation incontrôlée de la matière: les malheureux qu'on a envoyés respirer l'uranium vaporisé ont péri jusqu'au dernier sur le chemin de croix de la grâce atomique.

Pourquoi l'épouvante politique de M. Gorbatchev est-elle demeurée isolée? Pourquoi n'a-t-elle déclenché aucune réflexion de fond des chefs d'Etat du monde entier, sinon, parce que leur tâche leur donnait d'autres chats à fouetter que de peser sur une balance trans-institutionnelle la stratégie de la dissuasion réciproque entre plusieurs gorilles fort embarrassés qu'on leur ait mis les pattes sur la foudre de Zeus. Quant à l'intelligentsia militaire de la planète de l'époque, la masse grise qu'abrite son os frontal est demeurée aussi endormie dans les bras de Morphée que la raison religieuse dans son catéchisme, parce que le béton n'est pas pensant pour un sou. Comment allons-nous spectrographier les fondements anthropologiques qui pilotent le savoir des stratèges de l'apocalypse si cette cogitation n'est pas à la portée des encéphales soucieux seulement de s'initier au mode d'emploi de l'outillage dont une institution aura mis la perle artificielle à leur disposition?

Et pourtant, dès 1950, l'anthropologie philosophique et critique a commencé dans l'ombre, en secret et dans le silence de peser les méninges du simianthrope catraclysmique et de conquérir un premier regard de l'extérieur sur le cerveau des "grandeurs d'établissement". Que disait cette science ? Que si vous entendez peser l'épais mutisme des sciences humaines depuis leur origine, il faut vous demander pourquoi elles se sont ensommeillées dans l'enceinte de l'axiomatique préétablie qui régentait les institutions publiques de leur temps.

Car il est des conquêtes de la raison qui font tomber l'intelligence dans le superficiel. Cette calamité est particulière aux victoires sur les clergés. Montesquieu lui-même se moque des subtilités des théologiens, mais sa foi en l'existence de Dieu ne sera pas terrassée par le ridicule des législateurs du ciel, parce que le besoin de placer un chef à la tête du cosmos demeure viscéral et indéracinable. De même, si vous constatez l'absurdité militaire de l'arme nucléaire et l'impossibilité absolue d'en théoriser l'usage, vous aurez beau entasser des démonstrations irréfutables de la folie dont souffrent les scolastiques et les sophistes de cette Eglise, vos arguments n'attenteront pas à l'existence du dieu Atome dans l'imagination parareligieuses dont le nucléaire se nourrit.

4 - Penser l'homme de l'âge nucléaire

Voyez ce qui s'est passé avec le géocentrisme. Pourquoi, trois siècles durant l'Eglise des sommeilleux ne voulait-elle pas placer un petit soleil au cœur d'une ronde sans fanfare des planètes, sinon parce que l'espèce simiohumaine est musicalisée depuis la nuit des temps par ses compositeurs et ses chefs d'orchestre et qu'à ce titre, c'est à titre psychobiologique qu'elle entend conserver ses aises et protéger ses intérêts. Aussi les représentations institutionnalisées du monde font-elles partie du capital cérébral enregistré sur disque dur des évadés partiels du règne animal, qui entendent mordicus ranger leurs partitions parcimonieuses parmi les orchestrations les plus précieuses de la horde.

Bien que tous les vrais savoirs illustrent une symphonie des hautes dérélictions, vous ne trouverez aucun physicien des cassures originelles qui vous avouerait que, depuis la "création" de l'univers, l'espace et le temps sont à l'écoute d'une autre musique, celle des hautes fidélités de l'incompréhensible et que la durée et l'étendue sont des personnages sourds et muets de naissance; et tous la mathématiciens du cosmos prétendent encore que leurs calculs font comprendre une matière qu'ils se contentent pourtant de décomposer à l'école des nombres et de déposer ensuite sur la balance de leurs chiffres. Pourquoi prétendent-ils que la musicologie des équations rendrait intelligible l'espace-temps einsteinien, pourquoi veulent-ils sonoriser l'univers à quatre dimensions? La physique mathématique d'aujourd'hui entonne un cantique qui a pris sottement le relais des psaumes d'hier; et cette liturgie à quatre voix remplit désormais dans les encéphales la même fonction "explicative" que les mélodies de la théologie d'autrefois. C'est que le verbe comprendre dont usent les descendants d'un quadrumane à fourrure refuse encore de se soumettre à des analyses simianthropologiques des arpèges qui entrent dans sa texture psychique.

Mais le nucléaire est aussi un élixir socratique. Alors, il enseigne que jamais les sciences dites humaines n'entreront dans les monastères où les ascètes nouveaux de la pensée critique soutiennent que les évadés actuels de la zoologie ne sont nullement devenus pensants au sens pascalien du terme, de sorte que l'auteur des Pensées lui-même entonne encore aussi prématurément qu'imprudemment la chorale des "grandeurs naturelles", comme si les fuyards du règne animal du XVIIe siècle et du nôtre n'étaient pas demeurés rarissimes et si irrémédiablement isolés que leur solfège n'exerce aucun pouvoir réel sur le plain chant des savants.

5 - " Was heisst denken ? " (Que signifie penser ?) Heidegger

On appelle "penser" un petit exercice collectif, un jeu de combinaisons relativement astucieuses et de gesticulations "intra muros", un maniement de mots et de concepts enchaînés les uns aux autres avec des ficelles et soumis à la logique parcellisée et embryonnaire de la tribu. On l'a bien vu à lire les analyses semi logiques auxquelles MM. Chevènement et Juppé se sont livrés publiquement il y a un mois seulement et qui soumettaient à une rationalité spectaculairement partielle la problématique de la défense nucléaire française.

Dans le Monde du 19 janvier 2011, M. Juppé écrivait: "Le sommet de Lisbonne en novembre a été un succès pour la France. Les alliés ont clairement dit que l'Alliance serait nucléaire tant qu'il y aurait des armes nucléaires sur la surface de la planète et que la défense anti-missiles ne serait pas un substitut de la dissuasion."A la question: "Un débat sur la dissuasion ne serait-il pas nécessaire en France?", le ministre de la défense répondait: "Je n'en vois pas l'actualité. Nous avons considérablement adapté notre dissuasion aux conditions actuelles. Nous n'avons pas de leçons à recevoir en matière de désarmement: nous avons démantelé notre filière de production de matières fissiles, nous avons supprimé l'une des composantes de notre force de dissuasion, le plateau d'Albion, signé le traité d'interdiction complète des essais nucléaires, développé une capacité de simulation, et nous maintenons notre dissuasion à un niveau de stricte suffisance."

On voit que l'analyse anthropologique des notions étriquées de "suffisance" et de "simulation stratégique", donc la question de l'utilisation proprement militaire de cette artillerie mythique "dans les conditions actuelles" n'est pas davantage envisagée et pesée de sang-froid que celle de la réalité corporelle et de l'efficacité charnelle de la légende du paradis, de l'enfer et du purgatoire sur le champ de bataille de notre survie post-osseuse. Mais la difficulté politique de déraisonner sur la terre se révèle bien plus grande - et aussi plus dangereuse - qu'au ciel. Si l'on réduit le nombre des armes martiales qualifiées de "nucléaires", donc de physiques, quelle proportion de la " dissuasion " matérielle d'autrefois s'avouera-t-elle donc onirique? A partir de quel endroit du "passage à l'acte", notre auto-pulvérisation réelle est-elle subitement censée redevenir pleinement utilisable, donc fiable? Et s'il s'agit seulement d'une gesticulation para-théologique des violonistes de l'atome, sommes-nous encore au siècle de la crédibilité des songes sacrés, quand l'excommunication majeure de tous nos organes à laquelle Grégoire VII avait recouru pour affoler l'encéphale d'Henry IV d'Allemagne avait si efficacement terrorisé non seulement les neurones des généraux de l'époque, mais jusqu'à la contrebasse désaccordée des colonels de l'armée ennemie et conduit à Canossa le cerveau un peu moins embryonnaire de l'empereur des Germains?

On sait que le rescapé de l'enfer avait ensuite résolu de pendre haut et court une proportion suffisante de faibles d'esprit pour rétablir la discipline dans son armée, qu'il a battu Grégoire VII à plate couture et que le ciel a aussitôt fait prévaloir les droits de la corde sur ceux de la croix. Que se serait-il passé si un Grégoire VII obstiné avait lancé derechef les foudres du Dieu de la mort à la tête de Henri IV? Rien, parce que les victoires sur les champs de bataille du temporel demeurent indifférentes au tremblement tardif et devenu inutile des carcasses. Quand le glaive a tranché, il est inutile de faire tomber les troupes victorieuses au pied d'une potence.

Certes, le Saint Siège conservait le monopole de la foudre exterminatrice. Mais quid si huit singes vociférants se "dissuadent" frénétiquement les uns les autres et feignent de se menacer en chœur, quid si un neuvième apôtre de l'éternité de ses ossements ajoute son quotient d'auto-pulvérisation tonitruante et d'auto-vaporisation salvifique aux pétards sommitaux précédents? Si, la "France et son armée", comme disait le Général, sont nécessairement des "grandeurs d'établissement", donc des institutions simiohumaines par définition et si, à ce titre, elles se révèlent acéphales par nature, qu'attendons-nous pour placer notre fameuse "grandeur naturelle" sur les chemins du regard qu'une boîte osseuse devenue plus cogitante que celle d'aujourd'hui portera sur ses congénères demeurés infra réflexifs?

6 - La nouvelle odeur des rôtissoires

Nous assistons d'ores et déjà à un spectacle théologique: voici que le vieil art de penser dont usaient les mythes sacrés du primate prosterné depuis des millénaires fait débarquer sous nos yeux le même délire apocalyptique que nos ancêtres agenouillés réservaient à leurs potagers dans le ciel. Du coup, serions-nous condamnés par la nature à devenir tout subitement un peu plus pensants qu'à l'âge de la pierre taillée? Mais est-ce un privilège estimable de nous trouver pris à la gorge par la nécessité de notre prétendue "grandeur naturelle" de réfléchir un peu plus sérieusement que les chimpanzés, est-ce une grâce dont bénéficieraient nos chromosomes s'il leur était permis d'introduire quelques gouttes d'une raison hautement dérélictionnelle dans la souveraineté psychobiologique que l'auteur des Pensées nous a fort prématurément attribuée?

Car le plus ahurissant chez le singe que ses gènes tour à tour furieux et plaintifs ont mis sur le chemin de son évolution caillouteuse, c'est qu'à peine a-t-il refusé de penser clopin-clopant, que son histoire s'en repent et remédie dare-dare à la panne. Et comment Clio se met-elle en catimini à penser à la place de son maître? Pourquoi nous plaçons-nous depuis soixante-cinq ans et avec tant de forfanterie sous le parapluie d'une apocalypse de substitution, alors que, dans le même temps, comme il est dit plus haut, la muse de la mémoire ratatine nos armes théologales au point de les réduire au rang de quantités aussi murmurantes que feu le ridicule arsenal de nos psaumes et de nos prières? De surcroît, nos cantiques de matamores se rabougrissent à notre taille jusqu'à nous équiper à nouveaux frais de heaumes étincelants, de cuirasses tambourinantes et de panoplies tonnantes.

Décidément, nous ne sommes plus aussi décérébrés que nous tenons encore à le paraître. Mais alors, pourquoi sommes-nous devenus des mimes de nos théologies gesticulatoires, pourquoi avons-nous pris le relais de leurs psalmodies, pourquoi nous couvrons-nous à nouveaux frais de fer et d'acier de la tête aux pieds, alors que, dans le même temps, nous nous lamentons jour et nuit, à l'exemple des croisés trompettants du Moyen Age, de ce que nos montures seraient poussives de la clochette, de sorte que nous nous roulons dans la poussière face au Zeus qui nous tend une odeur nouvelle à humer, celle de nos rôtissoires nucléaires ? Serait-ce à titre psychogénétique que le singe pseudo pensant aurait besoin de s'auto-terroriser sous le regard des géants de l'éternité dont il peuple sa tête ? Aurait-il besoin de ses dieux afin de mettre plus sûrement le pied aux étriers d'ici-bas et de combattre de pied ferme des ennemis proportionnés à sa charpente?

Mais alors, comment enseignerons-nous aux "grandeurs d'établissement" à observer à la loupe les sautillements réels et les gambades mentales des descendants du quadrumane à fourrure que vous savez? Décidément, nos rêves sacrés sont devenus ruineux en diable de s'être mécanisés à outrance. Observons donc la loupe à l'œil ce qu'il est advenu de nos foudres cérébralisées d'autrefois. Vous achetiez au marché une idole point trop sotte, vous l'emmaillotiez de ruses et d'astuces rudimentaires, vous lui appreniez à gérer vos épouvantes sans trop pousser les enchères et vous en étiez quittes pour quelques sucreries que vous déposiez sur ses autels. En revanche, si vous calculez le coût, pour vos escarcelles, des machineries que vous entretenez à grands frais depuis un demi-siècle et si vous vous vantez maintenant de seulement en réduire le nombre de deux mille deux cent cents à mille cinq cent cinquante, et pas une de plus ou de moins, n'allez-vous pas apprendre à respirer l'odeur du chimpanzé qu'affolaient ses idoles, n'allez-vous pas goûter le parfum de l'encéphale des "grandeurs d'établissement"? Les Pascal modernes nous disent: "Qu'allez-vous faire de votre capacité de feindre de vous précipiter dans les ténèbres, alors que vous tenez à votre cliquetis comme à la prunelle de vos yeux?"

7 - De l'irrationalité de la réflexion politique des chimpanzés

Au début du siècle dernier, nous pensions que nos savants exerçaient leurs responsabilités devant le tribunal de la vérité, tandis que nos hommes d'action se soumettaient aussi aveuglément qu'exclusivement au vœu que leurs intérêts politiques fussent exaucés. Mais non seulement l'homme des "grandeurs d'établissement" substitue sciemment l'erreur profitable à la vérité, mais c'est délibérément qu'il proclame conformes à la vérité toute nue les verdicts que le tribunal de l'utile aura prononcées dans ses prétoires. Ce serait donc, à l'entendre, la rentabilité d'une proposition qui cernerait la vérité dans la conque osseuse de tous les primates connus.

Cette profanation des droits attachés à la logique s'était étendue aux batteries cérébrales des philosophes eux-mêmes, puisque Kant ne se contentait pas de soutenir que l'existence réelle de Dieu devait se trouver affirmée, puisqu'il était indispensable que les peuples se sentissent surveillés, guidés et corrigés par une autorité morale dotée de moyens de dissuasion efficaces, mais que cette nécessité politique absolue aux yeux de tout gouvernement raisonnable prouverait non moins absolument l'existence effective de la divinité invoquée, tellement l'armure dont il sera inévitable de doter l'idole sur ette terre exercera également le pouvoir causatif de l'enfanter dans le ciel.

Mais la pesée anthropologique de la nature psychobiologique de l'arme thermonucléaire ne ressortit nullement à la seule axiomatique qui préside au fantastique théologique et qui est censée en légitimer les dogmes dans l'inconscient religieux de l'humanité, parce que l'homme d'action se leurre deux fois de suite, la première au chapitre de son analyse de la notion même de réalité, la seconde au chapitre de son examen de la responsabilité politique dont il se réclame avec tant de candeur ou de vanité; car si l'arme nucléaire est inutilisable pour cause de volatilisation du champ de bataille, on ne saurait persévérer à soutenir qu'elle occuperait le territoire d'une réflexion militaire effective. Là où il n'y a plus de place pour des armées réelles, il n'y a plus de réflexion stratégique proprement dite et il faut bien lui substituer une réflexion anthropologique.

8 - La pensée encerclante de la Chine

Cette dialectique ficelée à la grammaire elle-même est démontrée par le fait, comme il est dit plus haut que, depuis plus d'un demi- siècle, la guerre retourne à toute allure vers l'usage ancestral des armes localisables et qui, de ce fait, n'ont nullement changé de nature d'être devenues de plus en plus efficaces. On vient de le vérifier avec le dernier exploit militaire de la Chine. Savez-vous que l'encéphale de cette nation a mis au point un lanceur de missiles terre-mer dont la vitesse de dix machs et la précision du tir permettent de détecter et de couler par le fond les majestueux porte-avions américains, qui, hier encore, jouaient en toute sécurité aux forteresses flottantes sur les immensités liquides. Certes, il faudra encore quelques semaines à la Chine méta-nucléaire pour mettre au point un système de repérage et de téléguidage infaillible des cibles d'acier hérissées de vieux canons; mais, dans l'attente de cette ultime mise au point du système de pilotage de la foudre trans-atomique, il suffit de recourir au lancement simultané de plusieurs missiles de ce type, tellement les interconnections entre leurs logiciels transportés dans les airs à la vitesse de trois kilomètres à la seconde les fait d'ores et déjà infailliblement converger vers leurs objectifs transformés en escargots inutilement cuirassés.

Dans tous les ordres de la connaissance, la race des techniciens aptères n'est jamais composée que d'éponges cérébrales nées pour ingérer et digérer avec une spontanéité et une rapidité enviables dans leur ordre une problématique d'artilleurs inchangée depuis la bataille de Marignan. Mais Einstein était un si faible physicien-mathématicien qu'il recourait sans cesse aux coquilles osseuses des calculateurs d'école, dont il disait qu'ils étaient d'excellents intermédiaires préprogrammés, mais qu'ils ne comprenaient goutte au génie.

C'est que la boîte crânienne des spécialistes d'une technique ne saurait quitter le réseau des postulats et des référents performants dont la texture impeccable les guide sans encombres d'une génération à la suivante. Aussi ses neurones greffés sur l'immédiat se trompent-ils toujours et nécessairement du seul fait que la logique interne qui les commande fait courir leur mécanique sur des chemins préappris.

9 - Quelques considérations sur le génie de la Chine

C'est sur ce modèle que les semi- intellectuels qui peuplent les "grandeurs d'établissement" sont fiers des performances de leur outillage, mais qu'ils se trouvent réfutés d'avance par les stratèges de l'empire du Milieu, qui ont résolument changé d'échiquier, donc d'enclos et quitté l'axiomatique partielle et fermée de leurs congénères. Ceux-là ont compris depuis belle lurette que si leurs missiles terre-mer peuvent couler en quelques secondes n'importe quel navire de guerre ennemi qui promènerait paresseusement son artillerie sur les eaux, alors le principe même qui régnait sans partage sur les relations guerrières que la terre entretenait avec la mer depuis Périclès et qui enseignait que la domination des océans demeurerait à jamais la clé de la puissance des empires, ce principe aura fait son temps; et nous assisterons à une longue revanche des continents sur les mers où se prélasseraient des monstres devenus tout subitement inutiles. Comment la lenteur de milliers de tonnes d'acier feraient-elles le poids face à des batteries de missiles secrètement disséminées sur un vaste territoire et qui demeureront non seulement indétectables, mais "insubmersibles" en raison de leur enfouissement à une grande profondeur sous la terre?

Mais pour élever cette question au type d'intelligibilité réservée à l'anthropologie critique, il faut avoir précompris que le cerveau simiohumain doit être observé du dehors, à la manière dont les zoologues observent de l'extérieur le fonctionnement cérébral des animaux, lequel varie fort selon leur taille, leur espèce et le climat du territoire qu'ils occupent. Qu'a fait d'autre Montesquieu dans les trente et un livres de L'esprit des lois? Mais en ce temps-là, l'intelligence explicatrice se cachait encore dans les postulats de la géométrie d'Euclide et dans les axiomes de la logique d'Aristote.

En raison de son élan à la fois puissant et juvénile, la Chine ne se trouve que fort peu retardée par le poids collectif des cerveaux du second ou du troisième rang, ce qui a permis à une élite de stratèges trans-institutionnels de bondir hors de la problématique militaire actuelle de l'humanité. Une vision encerclante de la guerre sera-t-elle imposée aux têtes dirigeantes de ce pays? Ce qui est sûr, c'est qu'en Occident, les encéphales de ce type sont condamnés à demeurer tellement minoritaires et inaudibles pendant une génération entière au sein des "grandeurs d'établissement" du moment qu'ils n'ont aucune chance raisonnable de jamais se faire entendre ni du sommet de l'Etat, ni des hauts gradés de l'armée - ce qui a interdit à la IIIe République de se doter des chars d'assaut que le Général de Gaulle avait tenté en vain de faire connaître à un trio de généraux et de maréchaux - Pétain, Weygand, Gamelin.

Le quotient intellectuel moyen des Chinois n'est supérieur que de quelque dix à douze points à celui de l'Occident. Mais pour qu'une poignée de cerveaux ait pu bouleverser les relations entre la responsabilité dite politique et la responsabilité savante dans l'empire du Milieu, il faut que cette phalange de guerriers dispose de quelques atouts environnementaux.

10 - La bombe nucléaire de Michel Debré

Ma très modeste relevance d'une discipline située à mille lieues des combats et qui ne m'a laissé que le premier anthropologue de la guerre sur les bras - le Platon du Lachès - m'a pourtant donné l'occasion d'observer à plusieurs reprises les relations que la responsabilité politique entretient avec la responsabilité scientifique, parce que M. Michel Debré, ancien Premier Ministre du Général de Gaulle, m'avait adressé une lettre admonestative à la suite de la démonstration que j'avais risquée dans la revue Esprit, de ce que la bombe atomique d'Hiroshima, dont la France s'était procuré une copie, n'était plus qu'une ligne Maginot cérébrale et qu'un aveuglement général l'avait rendue tellement théologique que sa pesée attendait la balance d'une anthropologie critique.

- Le dissuadeur dissuadé, Esprit, novembre-décembre 1980
- Critique de la dissuasion, Esprit, juin 1979
- La crédibilité de la dissuasion nucléaire, Esprit, novembre 1977

En tant qu'intellectuel, m'écrivait Michel Debré, mon devoir m'appelait à me souvenir de la responsabilité politique des patriotes à l'égard de leur pays.

Mais à quel moment l'irresponsabilité intellectuelle tue-t-elle la responsabilité politique? Je lui ai répondu qu'il lui fallait observer ce genre de collisions cérébrales, parce que sa pesée à lui du contenu intellectuel de la responsabilité politique n'était précisément pas suffisamment politique. Jugeait-il politiquement responsable de tenter de faire croire au gentil peuple français qu'en cas d'attaque nucléaire de l'Union soviétique, il serait sauvé de s'égailler docilement et en bon ordre dans la nature avec, sous le bras, le petit manuel pratique de survie que j'ai cité plus haut et qu'il avait fait imprimer sur les presses de l'imprimerie nationale à des centaines de milliers d'exemplaires?

11 - M. Raymond Aron

Ayant poursuivi mes raisonnements sacrilèges dans Esprit, M. Raymond Aron m'a demandé de le rencontrer dans un restaurant de la rue du Dragon. Il a bien voulu m'expliquer qu'il croyait, à sa manière, en l'existence stratégique de l'arme atomique, mais qu'il réfutait la doctrine de la dissuasion du faible au fort alors régnante, parce que, disait-il, un Etat nucléaire au territoire immense et sous-peuplé court moins sûrement vers l'anéantissement qu'une nation dont l'étendue de quelques kilomètres carrés en fait une cible aisément pulvérisable, de sorte que si les troupes soviétiques faisaient seulement mine de se présenter aux frontières de la France, nous capitulions immédiatement.

L'essentiel m'a paru que mon illustre interlocuteur excluait, lui aussi, toute possibilité de recourir à l'arme apocalyptique sur le terrain, bien qu'il en attribuât la cause à la disparité du poids des adversaires. Mais si Goliath usait d'armes conventionnelles et si, de son côté, David se sentait tellement un nain que sa peur de disparaître instantanément de la surface du globe lui ferait jeter d'avance sa fronde inutile à la rivière, était-il sûr que la lâcheté attachée à la seule minusculité l'emporterait sur la frousse du géant et qu'il ne craindrait pas de voir le Pygmée volatiliser quelques-unes de ses mégapoles? Et puis, de petits animaux en font reculer de plus grands à seulement montrer leurs crocs et à sortir leurs griffes. C'est ainsi qu'un Saint Siège de l'apocalypse, fût-il microscopique, exercera provisoirement un pouvoir de dissuasion strictement proportionnel au degré de crédulité et de stupidité du pachyderme d'en face. C'est ainsi qu'un David idiot, mais déterminé aura moins à perdre à feindre la folie qu'un Goliath que sa candeur aura amolli. La naïveté aussi rend craintif.

Mais l'hypothèse que ce petit Etat poursuivra impunément sa conquête de la Cisjordanie et le siège d'une ville d'un million et demi d'habitants sous le regard ahuri de la planète de la vertu est aussi absurde que la croyance de Hitler qu'il vaincrait la Russie, l'Angleterre et l'Amérique réunies ou que la foi de Staline, qui voyait la civilisation du goulag ne faire qu'une bouchée du globe terrestre. La rencontre entre le nain et le géant a donc débarqué dans la géopolitique sur un modèle seulement différent de celui dont Raymond Aron avait esquissé les contours.

- Le réveil du monde arabe enserre Israël dans l'étau de la libertéaline.dedieguez.pagesperso-orange.fr, 30 janvier 2011

12 - Dieu et l'atome

Tout le monde peut constater qu'Israël l'a fort bien et tout de suite compris, puisque cet Etat demande maintenant à la communauté internationale de persévérer dans ses pieuses génuflexions devant les principes universels de la démocratie et, dans le même temps, de légitimer la conquête de la Cisjordanie, le blocus de Gaza et le génocide de la guerre baptisée Plomb durci.

Mais puisque la seconde guerre mondiale n'a vu reparaître ni les gaz dévastateurs de la précédente, ni les armes chimiques, n'est-il pas temps de découvrir les relations que la "morale de survie" de l'humanité entretient avec une arme nucléaire dont la pesée se situe désormais au cœur de la politique mondiale? Car si l'homme n'est pas un animal "héroïquement" suicidaire et si le mythe de l'apocalypse volontaire permettra précisément de démythifier la gloriole militaire des ancêtres, n'est-il pas grand temps d'approfondir le "Connais-toi" rudimentaire qui rend encore notre anthropologie dite scientifique si enveloppée des bandelettes de la peur?

J'ai donc demandé au célèbre éditorialiste du Figaro, dont la solidité d'esprit avait redonné leur assiette à une foule d'esprits ennuagés par les Sartre et les Althusser, pour quelles raisons il n'abordait jamais la question nucléaire dans le quotidien alors le plus lu de la bourgeoisie française. "Vous appartenez, lui dis-je, à la génération des grands intellectuels français que la défaite de 1970 a conduits à apprendre l'allemand et à s'initier à la philosophie, à la philologie et à la science historique dans la langue de Kant et de Goethe. Votre introduction panoramique à la pesée philosophique de l'histoire est un livre-clé à mes yeux. Pourquoi laissez-vous l'illusion nucléaire égarer l'intelligentsia politique et militaire de la France? "Réfuter l'arme atomique, me dit-il, ne sert à rien".

Comment fallait-il interpréter cette réponse ? La connaissance de la vérité devait-elle attendre que le climat intellectuel du pays la rendît audible? Dans ce cas, l'intellectuel serait un fournisseur en attente des commandes de sa clientèle. Fallait-il écouter Montesquieu, qui disait que c'est "une grand folie de vouloir être sage tout seul", ou Voltaire qui savait que " les imbéciles n'apprennent que par l'expérience", ou Socrate, qui voulait qu'on pensât tout seul et au prix de sa vie, ou Swift, qui observait que la "lueur de raison" des Yahous demeurait insuffisante pour les éclairer, ou Anatole France, qui soutenait, à sa manière, que la vérité est une Dulcinée qui ne triomphe jamais que sous les traits d'une Maritorne? Et puis, si la réfutation de l'arme nucléaire se rattachait à la réfutation de l'existence de Dieu au plus secret de l'inconscient politique de l'humanité et si l'enfer était construit sur le modèle de la dissuasion atomique, quid de l'avenir philosophique de l'humanité?

13 - M. Alain Juppé et l'apocalypse bipolaire

Cette question a pris de nos jours un tour moins désinvolte. Dans le Monde du 19 janvier 2011 M. Juppé expliquait - voir plus haut - qu'au sommet de Lisbonne, les Etats-Unis avaient tenté avec une effronterie affichée de reléguer la bombe française aux oubliettes et de lui substituer avec leur sans-gêne habituel un bouclier américain plus panoptique que le nôtre, ce qui appesantissait encore davantage leur protectorat face aux menaces de Personne. On se souvient que Mme Merkel s'était empressée d'approuver un projet vassalisateur qu'elle qualifiait d'"enthousiasmant", parce qu'une Allemagne privée de l'atome pseudo guerrier peut se permettre de saluer une disqualification si radicale de l'arme onirique des Gaulois qu'on la jetterait définitivement aux oubliettes. Or, dit M. Juppé, nous sommes parvenus à convaincre l'Allemagne, non seulement de ce que notre arme nucléaire n'est pas devenue quantité négligeable, mais qu'elle doit demeurer primordiale, l'arme du maître américain méritant en revanche de se trouver reléguée dans le magasin des accessoires.

Cette énergique redistribution des cartes et ce recadrage des songes déplace quelques pièces sur l'échiquier d'une humanité appesantie par sa volonté de s'asservir à un souverain étranger. Car le bouclier américain n'a évidemment pas davantage de sens militaire que l'atome pseudo stratégique - il s'agit seulement, pour la Maison Blanche, primo, d'occuper le terrain du mythe de la Liberté verbifique des modernes, secundo, de planétariser l'hégémonie politique qu'exprime le fantastique nucléaire, donc l'excommunication majeure dont l'Eglise de la Liberté est censée disposer, tertio, de bien souligner, comme disait Necker, que le vrai propriétaire du monde est toujours celui qui règne sur les imaginations et qu'à ce titre, le délire pseudo démocratique qui a succédé aux délires théologiques d'autrefois ne fait plus le poids. De quelle balance du fabuleux allons-nous armer le faux ciel de la justice d'aujourd'hui? Car, pour la première fois dans l'histoire, l'humanité laboure les hectares de deux mythes rivaux, pour la première fois, nous avons deux théologies mécanisées à faire reluire, deux canons de l'apocalypse à couvrir de fleurs, deux sottises à enrubanner. Comment une telle position stratégique ne nous ferait-elle pas changer de problématique de l'imbécillité, comment ne sortirions-nous pas de ce pacage de l'idiotie, comment n'apprendrions-nous pas à observer de l'extérieur les configurations mentales actuelles du chimpanzé hurleur?

C'est ici que la dialectique latente de M. Raymond Aron retrouve toute son actualité. Car c'est désormais le fantasme du plus musclé qui emporte l'adhésion de ses comparses et de ses vassaux à Lilliput, c'est désormais le délire le plus stupide et le plus fantasmagorique qui impose sa loi à l'imagination politique des Yahous. Il nous faut donc trouver une foudre plus terrifiante que l'atome et le bouclier mythologique réunis. Laquelle?

Comme Napoléon avait raison de dire que le génie n'est jamais qu'un "formidable bon sens"! Quel bon sens hypercartésien nous fera-t-il retomber sur nos pattes, quel grain de sénevé du bon sens, quel antagruélion de Rabelais nous ouvrira-t-il les yeux? Deux cents places fortes de Gulliver occupent l'Allemagne, cent trente sept forteresses du même géant hérissent l'Italie. Si nos cerveaux mythologisés retrouvaient le sens rassis des ancêtres, nous déclencherions une explosion politique plus puissante que celle de mille bombes d'Hiroshima à seulement demander gentiment à l'occupant de plier bagage.

Pourquoi un demi-siècle plus tard, aucune réflexion anthropologique sur les relations que le mythe atomique entretient avec notre politique n'a-t-elle vu le jour? Pourquoi le séisme cérébral de la Chine a-t-il pris une génération d'avance sur la confusion mentale dont la masse grise de l'Occident demeure la proie? Comme j'avais été invité à sourire un instant à la table des grands, j'ai tenté d'engager une "grandeur d'établissement" si généreuse à débattre de la levée du siège de l'Europe, mais un carrosse de grand luxe s'est arrêté devant la porte du restaurant. Un chauffeur bien stylé en jaillit. Le grand penseur de la bourgeoisie de l'époque avait informé son domestique de l'heure exacte qui mettrait un terme à notre entretien philosophique.

Le 6 février 2011
aline.dedieguez.pagesperso-orange.fr