Chronique d'un asile d'aliénés : Dialogue aussi matinal qu'imaginaire entre un fou et son psychiatre

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Par Manuel de Diéguez

Préambule

1 - Comment me lire?

La diffusion de mes textes sur internet pose à l'afflux croissant des visiteurs un sérieux problème de lecture. Il n'est pas coutumier qu'une science fasse ses premiers pas sur le net - en l'espèce, une anthropologie descriptive et interprétative de la condition simiohumaine. Aussi les derniers voyageurs ne sauraient-ils se trouver informés du contenu des "volumes" parus avant leur arrivée sur les lieux; mais comment leur demander d'attendre la publication en librairie de textes qui échappent nécessairement au monde de l'édition? Depuis le XVIIIe siècle, le monde a commencé de subir une collision entre la pensée philosophique, qui se veut approfondissante, et l'actualité politique, qui demeurait superficielle; car le savoir scientifique mise sur la durée, tandis que la communication instantanée des évènements présente un tissu de plus en plus inassimilable par la planète de Gutenberg, qui en est devenue poussive et demeure au milieu du gué. Mais l'histoire au jour le jour se situe désormais sur un échiquier philosophique et anthropologique capable d'approfondir l'anecdotique.

Il me faut donc présenter à mes lecteurs les conditions de lisibilité d'un texte dont le train rapide jure à la fois avec l'allure de sénateur de l'édition et avec la précipitation des médias. Il s'agit que le public dispose du mode d'emploi, de l'orientation et de la problématique de l'immédiat que je tente de mettre sur pied depuis mars 2001. Mais mes travaux antérieurs remontent à l'âge des traînards, où ils demeurent consultables; on les trouve chez Gallimard, le Seuil, Plon, P.U.F. Albin Michel, Fayard et dans les articles que j'ai rédigés pour l'Encyclopedia Universalis, dans lesquels j'expliquais que les théories scientifiques légalistes sont oniriques par définition et notamment que la physique mathématique classique ressortissait à l'anthropologie critique depuis Platon. Il fallait apprendre à radiographier le fonctionnement finaliste, donc magique du verbe expliquer dans le cerveau d'un simianthrope né pour rendre l'expérience abusivement loquace.

Exemple: Le psychiatre mis en scène ci-dessous est sur le point de prendre sa retraite. Si j'en crois le recul anthropologique dont témoigne son axiomatique générale, il semble qu'une longue pratique médicale lui ait permis d'acquérir une perception fiable du sens psychologique des pathologies cérébrales. Le fou me paraît âgé d'une trentaine d'années. Il se pourrait qu'il fût professeur de lycée, parce que sa culture me semble plus littéraire que celle du psychiatre - il cite Rabelais, mais j'ai le sentiment qu'il a lu Cervantès, Swift, Kafka, Dostoïevski, Shakespeare, si j'en crois la symbolique qui sous-tend sa démence.

2 - Une psychanalyse de la physique classique

Je convie donc mes lecteurs nouveaux à une réflexion sur le statut anthropologique de la raison et de la folie. Quels sont leurs rapports avec la morale si les mises en scène du signifiant font toujours appel au symbolique? Car dès lors que les dialectiques les plus rigoureuses censées régir la nature enchaînent fatalement leurs raisonnements sur des récits fantastiques cachés, il faut se demander où passe la frontière entre la pensée logique et les rêves pathologiques qui étoffent la "raison". La théologie, par exemple, construit des syllogismes irréfutables à partir du postulat fabuleux selon lequel un Dieu vaporisé répandrait ses effluves dans le cosmos.

Comme il se trouve que, depuis la plus haute antiquité, les Célestes se présentent dans le cosmos sous les traits de personnages habillés par l'imagination dite religieuse d'une espèce que sa solitude rend bavarde dans l'immensité, le simianthrope se procure des chefs du cosmos qui rassurent son encéphale épouvanté - mais il n'y a que deux millénaires à peine que ce couturier-né tente désespérément de réduire le luxueux apparat de ses démiurges et d'en limiter le nombre. Il n'est pas près d'unifier ses théologies éclatées, tellement les tronçons en décousent âprement entre eux. Comment se fait-il que si les convictions doctorales d'une divinité répondent à des vœux tout humains, les sciences résolument expérimentales peuvent, de leur côté, se révéler aussi oniriques que les théologies et conjurer les mêmes craintes devant le silence de l'univers que la foi? La physique classique, par exemple, croyait rendre intelligibles, donc expliquantes les routines aveugles de la matière cosmique.

Et puis, sous quel prétexte leur constance, qui les rend tout bêtement prévisibles, donc seulement profitables et volubiles à ce titre, serait-elle l'oracle écouté d'une signification transanimale et sacrée? Certes, tout raisonnement bâti sur ce matériau se rendra invincible, mais à la condition expresse que le postulat qui le téléguidera, donc le présupposé qui le pilotera sur le chemin de la vérification expérimentale soit tenu d'avance pour convaincant. De quoi suis-je convaincu, donc de quoi suis-je l'approbateur quand l'évènement payant a bien voulu venir au rendez-vous censé persuasif que la nature lui a fixé?

On voit que la "raison" dite scientifique du demandeur se définit sur le mode d'un acquittement mythologique des créances que le prêteur présente aux guichets de la banque qu'on appelle la nature, puisque la démonstration dite probante répond aux motivations qui sous-tendent la requête. Mais pourquoi croit-on que la répétition finalisée tiendrait un langage de la "raison"? Pourquoi le singe parlant rend-il bavardes les ritournelles et les redites de la matière dont il enregistre les profits? Si nous ne plaçons pas les phénomènes rituels, donc calculables sous la lentille d'un microscope électronique - celui d'une anthropologie critique - les composantes psychiques de l'alliance, irraisonnée par nature, de la notion d'intelligibilité dont la matière serait porteuse avec celles de rentabilité et de ponctualité échapperont au décryptage de la nosologie cérébrale dont souffre une espèce réduite à bâtir des "explications" de l'inerte sur des preuves seulement utilitaires et jugées désirables précisément à ce titre.

3 - L'économie mondiale et le symbole de la boue

Dans le dialogue ci-dessous sur l'économie mondiale et sur la crise mondiale, l'examen du dosage tout subjectif entre le réel et le symbolique que concocte l'encéphale simiohumain aboutit à un décorticage des conséquences logiques d'un rêve universel: la boue censée avoir submergé l'univers est celle qui fait suffoquer le monde depuis les origines. Le fou se veut lucide en ce qu'il aperçoit clairement la démence qui compénètre la logique financière et politique du monde contemporain, mais il ne s'est pas encore initié à la spectrographie d'une raison toute pratique et d'une intelligence de trésoriers réputée donner leur sens aux liturgies du cosmos enregistrées par la logique d'Aristote à Einstein.

De son côté, le psychiatre est un allumeur du cerveau embrumé de ses clients. Sa méthode est une maïeutique en ce qu'il feint d'entrer pleinement dans le domicile cérébral du fou qui vient le consulter; mais il conduit peu à peu son malade à accoucher de la fausse éthique qui pilote la pseudo conscience du singe semi pensant. A ce titre, il donne une signification évolutionniste à l'adage de Rabelais: "Science sans conscience n'est que ruine de l'âme".

Mais qu'en est-il de la notion de "ruine" psychique appliquée au malade qu'on appelle l'humanité et qui se proclame en bonne santé dans sa demeure? Depuis vingt-cinq siècles, c'est la pathologie dont souffrent inconsciemment les bien-portants qui intéresse la philosophie socratique.

Mais, pour répondre à cette question, il ne suffit pas de démontrer que la démence raisonne avec une rigueur logique sans égale, encore faut-il que la logique délirante apparaisse fondée sur la cohérence interne de la symbolique qu'elle évoque; et ce sera une symbolique de la boue qui servira de support à toute la construction pseudo rationnelle. Comment la morale va-t-elle s'introduire à la fois dans cette logique et dans cette symbolique, sinon par le relais d'une anthropologie critique qui articulera toute la dialectique interrogative sur le courage et la peur de l'humanité et qui révèlera que toutes les théologies semi animales sont construites sur le modèle politique de la prédéfinition de la notion de vérité illustrée par le récit?

De plus, cette dialectique est celle qui sous-tend les chefs-d'œuvre de la littérature mondiale. Cervantès, Swift, Kafka, Gogol ou Dostoïevski ont mis en scène des logiciens d'une symbolique de la folie du monde; et cette symbolique repose sur des radiographies du courage et de la peur. On appelle ces héros universels don Quichotte, Gulliver ou le Raskolnikov des Possédés. C'est dire que la réflexion sur les prisonniers de la boue est l'échelle de Jacob d'une science anthropologique des geôles cérébrales. Cette discipline rendrait compte du fonctionnement schizoïde de la boîte osseuse des évadés chancelants de la zoologie. Mais quelle est la généalogie de la raison qu'ils se sont construite dans leur cage au cours des âges?

Le fou : Peut-être savez-vous déjà, docteur, qu'au cours de la nuit dernière un torrent de boue a envahi la planète tout entière. Il n'est plus ni ville, ni village qui ne se trouvent asphyxiés et à demi noyés sous une masse immense et immonde de détritus.

Le psychiatre: Oui, j'ai appris ce matin qu'il n'est plus ni de rue, ni de ruelle qui ne charrient ce déluge, oui, je sais que vous ne trouverez pas un arpent du globe terrestre où ne coule ou ne stagne ce Niagara noir et fétide.

Le fou : Qu'allons-nous entreprendre, docteur, pour remédier à un désastre que je qualifierais de cosmique, tellement l'enfouissement de notre astéroïde sous la boue me semble un engloutissement de la "capitale du soleil" ou de l' "asile de nos murs " comme disait saint Eluard.

Le psychiatre: A mon avis, la solution la meilleure et la plus rapide serait de laisser sécher ces milliards de milliards de tonnes de glaise. Aussi, ai-je immédiatement alerté notre laboratoire, qui en a analysé quelques fragments. Malheureusement, on me dit que le temps de séchage varie selon les échantillons et que seule une connaissance précise de leur provenance nous informera éventuellement sur le temps de dessication que réclame cette matière. Les lieux et les climats de toutes les nations de la terre nous feront connaître les détails indispensables à la mise en place de nos moyens de lutte contre ce fléau.

Le fou : Je reconnais bien là le type de délire dont souffre le corps médical. Alors qu'il conviendrait d'agir avec énergie, efficacité et sans perdre une seconde sur les cinq continents, alors qu'il importe de sauver sur l'heure le genre humain d'un désastre imminent, vous faites procéder à de patientes analyses chimiques d'une seule goutte de boue afin de nous informer de la lenteur et de la rapidité qu'elle mettra à durcir. Mais c'est bien à ce trait, voyez-vous, que la folie se fait reconnaître : vous ne poussez pas le troupeau de vos raisonnements sous les coups de fouet d'une logique suffisamment claquante pour le conduire tout entier au pâturage de la vérité, vous ne vous demandez même pas comment le durcissement de ce Niagara remédierait instantanément au malheur sans nom qui frappe l'astéroïde sur lequel nous tressautons. Le voulez-vous en acier trempé ? Croyez-vous qu'à le frapper sur l'enclume de sa pétrification, il sera plus aisé de laver et de rincer la mappemonde? Qu'elle se change en rocher ou qu'elle demeure couverte d'un liquide saumâtre, je ne vois pas comment la forge de l'oisiveté dans laquelle vous la porterez à son degré de fusion remédiera à la confusion, comme dirait Lacan.

Le psychiatre: J'entends la voix de la sagesse qui inspire votre sens rassis ; mais si vous ne voulez pas de mon séchage, quelle médication proposez-vous ?

Le fou : La thérapeutique qu'appelle la situation est pourtant claire et simple à souhait. Quelle est la mécanique qui régit la démence centrale de l'univers ? Quel est le poumon de fer des Etats, des peuples et des nations, sinon leur artillerie bancaire ? Si vous vous assurez de la solidité des institutions mondiales du crédit, les torrents de boue demeureront impuissants à escalader les fortifications naturelles sur lesquelles repose la santé du monde et la solidité même des Etats. Mais pour qu'un système de prêts et de remboursements bien échelonnés se rende fiable, il faut dissoudre davantage la masse de boue qui escalade nos murailles, afin que la matière liquide rende plus fluante la confiance des populations. Si vous la durcissez, docteur, elle cessera de couler en ruisselets, de s'infiltrer en tous lieux de la terre et de s'introduire dans tous les pores du cosmos, de sorte que votre séchage me paraît une méthode délirante et, pour vous le dire tout net, tellement folle à lier que votre science médicale est à enfermer à l'asile de ce pas.

Le psychiatre: Fort bien, Monsieur ; mais si le durcissement de la boue vous paraît indigne d'Hippocrate et de Galien, dites-moi donc quelle thérapeutique vous permettra de la liquéfier davantage.

Le fou : Rien de plus simple, docteur, il faut soumettre dare dare le système bancaire tout entier au test le plus stressant possible, afin de vérifier sa capacité de résistance à la boue. Les établissements de crédit usuraires qui auront résisté à cette épreuve recevront un certificat de vertu, donc de bonne santé; et la vaste population des naufragés de l'argent cher saura que ses châteaux-forts sont munis de pont-levis et de meurtrières dont la boue ne saurait franchir les créneaux.

Le psychiatre: Vous soutenez mordicus que la confiance est la matière fluide par excellence de la viabilité des Etats et qu'elle doit s'insinuer en virtuose dans la place ; mais quelles sont les vérifications vertueuses de sa liquidité qui vous permettront de conclure que vos mille canaux et vos mille robinets résisteront aux fuites d'une boue à laquelle vous demandez, dans le même temps, de se rendre liquoreuse? Voyez-vous, Monsieur, nous disposons d'un remède efficace contre la boue, la logique, dont la magistrature nous interdit depuis Aristote de soutenir une thèse et son contraire au même instant et sous le même rapport.

Le fou : Docteur, je crois qu'il me faut vous apprendre les secrets et les chausses-trapes de votre logique ; et, pour cela, voici la première leçon de cohérence qu' enseigne cette discipline. Sachez qu'elle se divise entre deux territoires, deux royaumes et sans doute deux empires de la science économique. Le premier embrasse le commerce et l'industrie des nations, lequel obéit à la loi dite de l'offre et de la demande, dont la sainteté subit des outrages répétés à sa pudeur ; car tantôt les banques jettent par les fenêtres l'argent qui leur est confié par leurs clients, qu'on appelle également des déposants, tantôt elles vendent leurs charmes à crédit et se prostituent à un prix exorbitant. De leur côté, les entreprises converties à la chasteté font fabriquer leurs produits de consommation dans des pays où la main d'œuvre est demeurée monacale, ce qui rend conventuel dans le monde entier le marché de la consommation des produits frais. Afin de porter remède à la lascivité généralisée qu'engendre la fraction de l'économie consacrée à la parturition des marchandises périssables, les banques prêtent aux fabricants des sommes tellement fantastiques qu'elles se voient contraintes de les tirer des mamelles des Etats, qui, de leur côté se les procurent à bas prix par l'impôt.

Le psychiatre : Et pourquoi une si saine nativité et de si bonnes mœurs entraînent-elles tant d'effets malheureux?

Le fou : Hélas, docteur, un chômage massif résulte logiquement de l'impuissance dont souffrent les citoyens de consommer des biens trop dispendieux pour leur bourse. Certes, les marchandises sont confectionnées quasi gratuitement à l'étranger, ce qui devrait conduire vers leurs pâturages naturels le troupeau des brebis de votre logique. Mais la procréation des produits ne rencontre que goussets et cassettes vides. Du coup, en bonne et saine logique d'Aristote, les banques injectent de plus en plus gratuitement des capitaux sauve-qui-peut dans une économie rendue exsangue d'avance, ce qui ne tarde pas à soustraire à la vue la hauteur vertigineuse d'une masse monétaire impossible à rembourser. Quelle est la logique de l'insolvabilité programmée qui sert de poumon à cette folie ? Un miracle, docteur, celui de faire consommer de force et à tout vat des foules désœuvrées et privées de pécune. Puis une seconde logique non moins asphyxiante fait alors semblant de courir au secours de la première et de tenter de la guérir de la suffocation.

Le psychiatre : J'ai hâte, Monsieur, de connaître la suite de votre histoire des déconfitures de la logique. Car si la raison elle-même raconte une histoire de fou, la pathologie dont elle souffre ne peut qu'aggraver l'état du malade. Comment défiez-vous les verdicts de la logique dont je vous ai rappelé la thérapeutique infaillible?

Le fou : Sachez, docteur, que si désemparée qu'elle soit, l'espèce de raison qui régit la moitié de l'encéphale du patient ne peut que se trouver remise d'aplomb par les bons soins d'une humanité enfin rendue super logicienne et qu'incarne un empire riche, lui, d'une masse infinie et inépuisable d'écus imaginaires, mais néanmoins de nature à remettre notre planète sur pied en un tournemain. Car nous jouissons de la protection gratuite d'une nation qui veut bien entretenir plus de mille garnisons, forteresses et châteaux-forts sur les cinq continents. Oui, docteur, nous bénéficions des grâces d'un empire bucolique, lequel produit chaque année une quantité illimitée de papier monnaie à notre bénéfice, ce qui n'est rendu possible qu'à l'école et à l'écoute de la logique séraphique qui inspire sa bonté. Savez-vous, docteur, que par l'effet de la logique des anges qui liquéfient la boue du monde, nous sommes dispensés de jamais rembourser les sommes que notre bienfaiteur rend vaporeuses dans les plus hautes régions de l'atmosphère? Qu'il est noble, qu'il est pur, le sceptre sous lequel nous nous épanouissons ! Savez-vous que cette manne s'élève déjà à plus de cinquante mille milliards de dollars? Vous voyez, docteur, que notre ciel de la logique protège tous les peuples et toutes les nations de la terre d'un désastre sans remède, et cela quand bien même cet empire des cieux se trouve réfuté depuis belle lurette sur la terre. Qu'allons-nous faire de l'entassement des félicités que cette dette immense nous octroie? Car la raison véritable, docteur, obéit au double attelage du monde et du ciel, de sorte qu'il ne sert de rien d'invoquer la logique périmée d'Aristote, d'Archimède ou de Descartes. Ah ! Docteur, la santé économique et mentale du monde entier repose désormais sur l'art du cocher suprême qui tient d'une main ferme les rênes du cosmos - j'ai nommé le paradis militaire et bancaire du Nouveau Monde !

Le psychiatre : Il faudra que vous vous demandiez si nous ne pourrions prononcer le panégyrique d'une raison américaine tellement surhumaine que sa logique étranglerait dans ses serres celle des évadés actuels de la zoologie. Car enfin, Monsieur, il existe une cour de cassation des jugements déments du singe semi pensant et l'esprit de logique de cette cour se hisse à contempler de haut la contradiction interne que vous mettez sans vous en douter super-logiquement en scène. Dites-moi donc comment, en bonne et saine logique d'une humanité véritable, vous remettrez le monde sur ses pieds. Sera-ce à fabriquer force écus de papier, sera-ce à les colloquer dans un monde stellaire? Vos parchemins volants, comment les suspendez-vous dans le vide de l'univers, comment les faites-vous retomber en pluie sur la terre, comment fécondent-ils arpents et lopins, comment emportent-ils subitement dans les nues la boue liquoreuse dont vous refusez la solidification?

Le fou : Et vous, docteur des mitres et des tiares, si vous consolidez votre boue providentielle sur toute la terre habitée, si vous en faites de l'or en barre, si vous la changez en une pluie de grâces, ne pensez-vous que ce sera l'encéphale même du genre humain que vous allez ramener à l'âge de la pierre taillée? Car enfin, Monsieur le philosophe, la logique a besoin d'un pilote, le pilote a besoin d'un système de navigation, le système de navigation a besoin d'un capitaine et le capitaine a besoin du guidage d'une étoile. Cette étoile, docteur, appelons-là l'intelligence, cette étoile, faisons-en le souverain de la raison du monde.

Le psychiatre: Monsieur, je crains que votre espèce de raison ne refuse d'acquitter le tribut que le vrai souverain de l'intelligence lui réclame. Votre logique vous enseigne seulement, primo, que la force fait le droit, secundo,qu'un empire de la guerre serait justifié à se présenter en législateur de la planète, tertio, que l'illusion de la richesse serait une victoire de l'esprit et que la terre entière serait conviée par le ciel de la démocratie à frapper de la fausse monnaie sur l'enclume de la logique du monde. Mais voyez-vous, Monsieur, c'est sur la balance de la morale qu'une raison saine dépose l'or de l'intelligence et c'est l'humanité dans sa folie que les plateaux de cette balance-là enseignent à peser.

Le fou : Qu'allez-vous faire, docteur, de la boue qui recouvre la terre ? La couperez-vous en morceaux ? La placerez-vous sur des chariots ? La transporterez-vous je ne sais où ? Ferez-vous du vide de l'immensité la poubelle de la folie du monde?

Le psychiatre: Je crois, Monsieur, que vous commencez de porter un vrai regard sur la folie, et que ce regard est celui d'une morale de l'intelligence. Mais savez-vous d'où vous regardez l'alliance de la raison avec la morale? Voyez-vous, Monsieur, il existe une psychanalyse des dérobades de l'intelligence quand une haute morale apostrophe sa droiture. Pourquoi avez-vous dit pis que pendre de la logique économique dont l'immoralité fait, de la planète du capitalisme bancaire un asile d'aliénés? Pourquoi avez-vous raisonné si juste sur la folie et l'absurdité des marchands de boue du Déluge et pourquoi avez-vous prononcé ensuite une apologie vibrante du grand orchestrateur de ce désastre, l'empire américain? Comment accordez-vous ces deux logiques, Monsieur le logicien ? Ne pensez-vous pas que les croyants qui, d'un côté, se prosternent devant une divinité qui les comble de bienfaits mirifiques dans l'au-delà et qui, de l'autre, les voient se précipiter en masse dans une géhenne brûlante s'ils ne lui prêtent pas humblement allégeance, ne pensez-vous pas, Monsieur, que ces gens raisonnent comme vous, eux qui adorent la justice immorale d'un tortionnaire éternel et qui le saluent dans leurs prières?

Pourquoi cette oscillation de votre logique entre une lucidité luciférienne et de si pieuses louanges à la gloire d'une idole cruelle et aveugle ? Quelle est l'immoralité qui vous permet de condamner l'immoralité du monde, puis de la sanctifier à toute allure? Quelle est la morale de la science de l'humain qui vous permettrait de juger de l'immoralité de Dieu, sinon une intelligence qui vous éclairerait sur le balancement perpétuel d'une humanité errante entre les sacrilèges de la lucidité et la piété apprise des génuflexions ? Et si le courage et la peur étaient le moteur à deux temps de l'histoire de la folie et si le besoin de se soumettre à un maître et celui de se mettre debout se faisaient la guerre sous les crânes, ne pensez-vous que nous disposerions d'une balance à peser ensemble la démence et l'intelligence et que nous saurions alors de quelle fontaine de la logique la vraie morale s'alimente?

Car si vous observez la boue de cette nuit avec les yeux d'une éthique, voyez comme elle a d'ores et déjà changé de substance, la folie, voyez comme sa matière se laisse apercevoir avec les yeux d'une autorité que vous appellerez demain la reine de l'intelligence. De quel télescope allez-vous vous armer afin de reconnaître la folie en tant que telle?

Le fou : Docteur, la folie dont vous parlez me donne le vertige : ne remonte-t-elle pas aux origines du monde ? Ne sont-ils pas innombrables, les fous qui, depuis des millénaires, combattent la folie et l'immoralité des dieux de leurs congénères? Comment deviendrais-je une apôtre de la raison si vous me demandez maintenant de combattre pour une éthique de l'intelligence qui citerait enfin le Dieu des singes devant son tribunal?

Le psychiatre : Je crois, Monsieur, que vous avez pris le chemin de la guérison. Si vous décidez de porter la boue du monde et du ciel confondus sur vos épaules, si vous décidez de les combattre toutes deux jusqu'à votre dernier souffle, vous saurez que votre rêve, Monsieur, je l'ai fait à votre âge et que c'est lui qui m'a appris que le médecin de la folie est le patient d'un héroïsme de l'éthique.

Le 2 janvier 2011

aline.dedieguez.pagesperso-orange.fr