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L'europe aux yeux crevés

Manuel de Diéguez

1 - La science historique sur la chaise électrique
2 - Dans les parages du verbe comprendre
3 - La vassalisation de l'Italie
4 - Caligula et le cheval Incitatus
5 - L'Europe aux yeux crevés
6 - Le poids du glaive
7 - Une vieille artillerie de campagne
8 - La déclaration de guerre entre Israël et le reste du monde
9 - La contre-offensive mondiale d'Israël
10 - M. Strauss-Kahn et la France
11 - Une impasse anthropologique
12 - La science historique de demain

1 - : La science historique sur la chaise électrique

Le projet de la Ve République d'inaugurer en grande pompe une "Maison de l'histoire de la France" laquelle ramènera, de toutes façons, l'aventure et le destin d'une antique nation à une exposition rétrospective de fétiches ou à un défilé de prises de vues à mi-chemin entre le livre d'images et la bande dessinée, ce miroir du grandiose aux yeux des uns et du ridicule aux yeux des autres, ce projet d'un vieillard de récapituler son parcours dans un rétroviseur hâtivement construit et dont la sélection des portraits de sa jeunesse et de son âge mûr deviendra une pièce de musée avant vingt ans, ce projet déchiré entre la fresque convenue et l'anecdotique haut en couleurs présente néanmoins un mérite paradoxal, celui de servir, dans un premier temps, d'électrochoc d'une charge de plusieurs milliers de volts, puis, à plus long terme, de chaise électrique sur laquelle la science historique traditionnelle sera purement et simplement électrocutée. Car demain, le véritable historien regardera les bariolages du genre humain de l'extérieur; et il abaissera les anciens récitants de la tribu au rang de simples informateurs des anthropologues des nations, tellement les narrateurs candides des travaux et des jours de notre espèce seront mis aux arrêts dans la cage des greffiers.

Dès aujourd'hui, un effarement des mémorialistes cadenassés, des chroniqueurs au petit pied, des historiographes sarcleurs et des huissiers à giberne se propage. Les uns feignent de monter sur leurs chevaux de manège au spectacle honteux et humiliant, à les entendre, d'une infantilisation soudaine, impérieuse et sotte de leur discipline si riche de feux et de flambeaux, les autres dénoncent sur le ton des lamentations de Jérémie une caricature outrageante de leur science des ultimes secrets de la mémoire pointilleuse de la France. Mais, en réalité, tous commencent de se demander, in petto, s'ils ne seraient pas demeurés des enfants de chœur et si leurs récitations bien apprises ne seraient pas d'une inquiétante fragilité, tellement la plateforme ou le piédestal ébranlé de la démagogie savante cautionne des compétences de confection ; et tous se demandent si ce soudain tohu-bohu ou ce remue-ménage intempestif dans le magasin de porcelaine de l'éducation nationale ne rendra pas insoluble une difficulté pédagogique fort nouvelle pour les apprentis, celle de tracer enfin en connaissance de cause une ligne de démarcation crédible entre les farces et attrapes qui jalonnent le fleuve du temps des nations et l'interprétation savantissime des moments cruciaux de la tragédie.

Quelques puériculteurs dérangés dans leur promenade se demandent déjà, dans l'angoisse, si l'histoire est un drame ou un vaudeville, une épopée sanglante ou un livre d'heures agréablement colorié, une eschatologie solennellement pilotée par le mythe de la Liberté ou la bousculade pleine " de bruit et de fureur" de William Shakespeare. Pas de doute, une tempête se prépare dans le paradis des bréviaires et des notaires.

Comment va-t-on débattre à l'écoute des chantres de la rédemption démocratique du tracé des frontières qui délimiteront le territoire d'une Clio catéchisé, d'un côté, par les floralies des Etats et inspiré, de l'autre, par les étendues que survolent les plus hauts magistrats du passé. Car les considérants des seconds cassent de siècle en siècle les jugements opportunistes et les arrêts commandés des tribunaux de première instance et des cours d'appel. En vérité, la "Maison de l'histoire de la France" est un tonneau de poudre caché sous un tablier d'écolier, une batterie pointée sur les séminaires de la mémoire officielle, une artillerie prête à canonner la forteresse des séminaristes de l'instruction publique. A l'heure où deux cent cinquante mille dépêches diplomatiques débarquent tumultueusement sur les places publiques de tous les villages de France, comment ramener une Histoire affolée dans son enceinte scolaire?

Non point qu'une panique sans remède ait d'ores et déjà éclairci les rangs des paysagistes de Chronos; mais comment une exposition sous vitrine des pieuses défroques de la nation ne se changerait-elle pas en un étalage des billots à décapiter les dévots des Etats, tellement il suffira d'un violent repoussoir pour arracher à leur sommeil ou à leur torpeur des régiments de catéchètes de la mémoire du monde. Déjà les échafauds de l'intelligence tressent les cordes des pendus, déjà les guillotines aiguisent leurs couperets, déjà les bourreaux aiguisent leur hache, tellement on se demande si la science historique "proprement dite" est une discipline constructible sur ses prières ou si ses plus sanglantes livrées seront brûlées sous nos yeux. Comment associer le récit minutieux des évènements avec leur explication sans tomber dans les dévotions publiques? Et si la narration superficielle est censée enfanter une compréhension abyssale des évènements exposés dans le musée d'une "raison nationale" balisée, dans quelle mesure sera-t-il encore permis à la science historique qualifiée de traditionnelle de conjuguer le vieux verbe comprendre aux yeux des spéléologues audacieux de la condition simiohumaine ? Que va-t-il advenir des simples promeneurs de la mémoire dans les parcs d'attraction du "sens commun"?

2 - Dans les parages du verbe comprendre

Les historiens latins faisaient précéder la pièce dont ils allaient dérouler les péripéties d'un bref rappel récapitulatif des étapes précédentes que l'espèce humaine avec franchies sous le soleil. Salluste commence par nous signaler que, parmi tous les "autres animaux", nous nous distinguons des troupeaux que "le souci de leur ventre courbe vers la terre" en ce que nous sommes seuls à courir vers la gloire de laisser une trace impérissable dans la mémoire de nos congénères. Tite-Live prend soin, lui aussi, de résumer l'évolution stressante qui a doté notre malheureuse cervelle de dieux puissants et de prodiges mémorables. Tacite ne demeure pas en reste: à chaque instant, un puissant coup de projecteur de son génie place les événements qu'il raconte dans un paysage où les secrets les mieux gardés de la nature humaine se démasquent.

Mais la science historique de l'époque n'avait pas encore de connaissance expérimentale des guerres civiles. Sous la République, la menace de refuser de porter les armes que proférait une plèbe affamée avait toujours fait plier un Sénat indifférent au sort des miséreux, mais non à celui de la patrie. Aussi Tacite suit-il quelques pistes d'une réflexion nouvelle, afin de tenter de mieux comprendre la guerre civile entre Jules César et Pompée, puis entre les Flaviens et les légions de Germanie. Pourquoi les troupes victorieuses de Vitellius, qui étaient entrées dans Rome à la suite du suicide d'Othon et du sac de Crémone, s'attaquaient-elles maintenant à leurs propres généraux après chaque revers face aux légions de Vespasien qui avaient débarqué en Italie sans coup férir, alors que la Syrie et la Judée paraissaient lointaines et amollissantes? Et voilà que Vitellius ne parvient plus à protéger son propre Etat-major: les Valens et les Caecina seront exécutés sur l'heure et sans jugement sous l'inculpation confuse de trahison.

Visiblement, Tacite tente de combler les lacunes de la science historique de son temps dans un domaine demeuré insolite à ses yeux; mais il tâtonne dans une arène de la mémoire qu'aucun de ses prédécesseurs n'avait eu à décoder. De plus, l'historien romain n'a pas filmé Tibère, Caligula, Claude ou Néron en cinéaste du déclin de l'empire. Pourquoi cette caméra pourtant omniprésente demeure-t-elle cachée sous les décors, donc étrangère à l'arsenal intellectuel des mémorialistes et des chroniqueurs du premier siècle du christianisme? Sans cesse le metteur en scène des Annales s'indigne seulement de l'effondrement moral du peuple des Quirites; et il ne se lasse pas de rappeler que s'il raconte avec force détails des évènements atroces, mais anecdotiques, c'est afin que les générations futures se souviennent qu'à chaque assassinat ordonné par Néron, les sénateurs remerciaient les dieux d'avoir sauvé l'empereur du danger de mort que sa propre mère, son propre frère âgé de dix-huit ans, sa propre épouse Octavie, âgée de vingt ans étaient censés lui avoir fait courir.

Pourquoi les sénateurs pliaient-ils l'échine devant les Tibère, les Caligula et les Néron ? Il aurait fallu un Fellini pour comprendre par l'image les mécanismes universels de la peur et de la piété civique confondues que les tyrannies mettent en mouvement, puis porter le scénario jusqu'à la spectrographie des réflexes psychobiologiques des corps constitués.

3 - La vassalisation de l'Italie

Ce blocage intellectuel du récit se reproduit très exactement de nos jours. La diète des vassaux de l'OTAN, qui a tenu séance à Lisbonne les 20 et 21 novembre 2010 a couru à toute allure dans les fers; et il lui a suffi d'une course de deux jours pour placer l'Europe sous le protectorat d'un bouclier mécanique dont Washington sera le seul artificier international, mais nullement le seul payeur. Un arrière-plan politique aussi omniprésent, omnipotent et titanesque des chaînes de la domestication accélérée d'une civilisation va-t-il élargir le champ de vision, encore si étroit, des l'historiens contemporains ou bien en resteront-ils à l'horizon immobile des Tite-Live ou des Tacite, qui n'ont pas eu recours à l'appareil de prise de vues panoptique qu'eût été la notion de déclin de l'empire qui éclairera les Montesquieu, les Gibbon, les Toynbee, les Spengler?

Considérons un instant la tragédie de l'Italie verrouillée sur les planches de l'histoire de son immoralité et le renforcement des menottes qu'elle porte aux poignets, tandis que résonnent en tous lieux les patenôtres d'une liberté démocratique théatralisée. En 2011, le quartier général américain de Naples sera transféré de Bagnoli à Lago Patria, dont le quartier général s'étendra sur quatre- vingt cinq mille mètres carrés. Toute la scène des figurants sera desservie par deux mille cinq cents prétoriens assistés de trois cent cinquante domestiques. Le système d'espionnage électronique le plus puissant de la planète, celui de Sigonella, étendra ses tentacules et en assortira le réseau de l'appoint des hélicoptères de combat stationnés à Pise.

Les quelques milliers de bombes nucléaires de l'après-guerre que l'empire des Atlantes a entreposées et disséminées dans toute l'Europe depuis 1949 seront rassemblées et soigneusement entretenues sur la base démesurée de la 173e Brigade aéroportée, appelée Army Africa. Depuis la base logistique non moins titanesque de Camp Darby jusqu'à celle de Sigonella - il s'agit des deux centres d'approvisionnement les plus gigantesques de la flotte de guerre des Etats-Unis - on verra rayonner les feux et les signaux des trois principales stations de télécommunication spatiales de l'empire. Quant à la base de Niscemi, elle permettra de mettre en activité les systèmes les plus récents de télécommunication par satellites entre les mille deux cents bases militaires, qui concrétisent l' espace planétaire des forces navales du vainqueur de 1944.

De l'Afghanistan à la Géorgie, de l'Irak au Liberia, du Congo à Haïti, l'Italie engagera ses guerriers dans les vingt-sept opérations qu'on montera sur la scène internationale afin de tester sur le terrain les nouveaux systèmes d'armement, dont le redoutable chasseur F35, spécialement conçu pour porter les forces américaines hors de leur zone d'intervention autorisée par les statuts de l'OTAN. L'argent public, donc l'impôt dont la péninsule acquittera le tribut contribuera pour vingt cinq milliards d'euros annuels à la domestication de feu le peuple des Quirites. Mais pourquoi armer les citoyens romains jusqu'aux dents contre un adversaire non seulement inexistant, mais construit sur le modèle d'une fantasmagorie de type manichéen, et tout cela sans que le règne d'un César de cette démiurgie à la fois mondiale et imaginaire ait produit un seul simianthropologue averti, tellement l'inconscient théologique de la capitale du christianisme demeure impénétrable à la postérité intellectuelle et politique des Tacite et des Suétone? Voilà ce qui désarme la raison historique traditionnelle, voilà ce qui exige de Clio une révolution du regard de l'humanisme de demain sur notre espèce, voilà ce qui ridiculise d'avance le globe oculaire de la France scolaire qu'illustrera la Maison de l'histoire de la nation.

4 - Caligula et le cheval Incitatus

Puisque l'expansion, aussi spectaculaire qu'invisible à tous les regards de l'empire militaire et théologique américain décidée à Lisbonne n'a attiré l'attention de personne au sein de la classe dirigeante mondiale, ni en Italie, ni dans le reste de l'Europe, la science du passé ne saurait demeurer réflexive, donc explicative si elle renonçait tout soudainement à se poser la question centrale de la méthode introspective qu'appelle la postérité philosophique du XVIIIe siècle français. Pourquoi le régime démocratique, qui, à l'instar de toutes les autres formes de gouvernement, se fonde sur le principe élémentaire de la sauvegarde de la souveraineté des peuples et des nations, pourquoi la forme républicaine des Etats, dis-je, se révèle-t-elle plus incapable que la monarchie ou le despotisme de préserver les patries de leur vassalisation sous le sceptre d'un empire étranger? La science contemporaine de la mémoire va-t-elle tenter de se mettre à l'école d'une pesée anthropologique de l'encéphale onirique du genre humain afin de tenter de comprendre ce qu'elle se raconte dans l'inconscient? Car enfin, si les vrais documents historiques sont devenus cérébraux et s'il faut des accoucheurs nouveaux de la lucidité politique pour ouvrir les yeux des derniers singes parlants, voilà une question anthropologique que le musée des colifichets exposés à la "Maison de l'histoire de la France" devra apprendre à expliciter. Comment exposer des évènements psychiques sous vitrine, comment faire débarquer dans l'histoire visible une science des aveuglements de la servitude?

Pour cela, il faudra se décider à placer le récit censé explicatif d'autrefois sous les feux d'une intelligence historique éclairée par la connaissance du passé zoologique de notre espèce. Mais toute narration ne demeurera-t-elle pas désespérément locale par nature et par définition? Comment donner au récit un statut cérébral et trans-territorial?

5 - L'Europe aux yeux crevés

Si des fourmilières apprenaient soudainement qu'elles se trouvent malencontreusement placées sur un chantier d'immeubles en construction et qu'elles vont fatalement se trouver broyées par de gigantesques pelleteuses, elles ne seraient pas en mesure, pour autant, de lever le siège et de fuir en toute hâte un ennemi invisible à leurs yeux.

En est-il de même des démocraties aux yeux crevés, en est-il de même d'une Europe assiégée par un maître dont l'anneau de Gigès est puissamment vassalisateur, parce que messianisé à l'école du mythe de la Liberté? Dans ce cas, la prétendue souveraineté des peuples démocratiques et la faillibilité avérée du suffrage universel qui soutient leurs idoles du langage comme la corde soutient le pendu ne seraient que des fantasmes sur lesquels trônerait un monarque sans regard; et la classe des élus du peuple ne servirait que de tentacules et de myriapodes aux nations bêtement asservies par leur classe dirigeante domestiquée. Voyez la pieuvre des notables assis à la table de l'étranger : ils illustrent l'animalité politique naturelle et inévitable d'une population au cerveau vide. Mais imagine-t-on un historien de l'amorphe dont le regard porterait de haut et de loin sur les démocraties privées d'yeux et d'oreilles, imagine-t-on un Tacite de la fatalité qui placerait l'inertie des élites européennes sous la livrée des serviteurs d'un empereur d'au-delà des mers? Comment un historien de ce type délivrerait-il son récit du poids d'une masse sourde et muette ? La science historique en tant que telle déserterait-elle alors les repères de la condition simiohumaine? Mais dans ce cas, où trouvera-t-elle les déchiffreurs de ses jalons?

Si Tacite avait raconté la chute de l'empire romain - j'y reviens - une histoire heuristique, donc anthropologique de son époque aurait permis à ses contemporains de comprendre, par exemple, la signification semi-animale de l'élévation du cheval Incitatus au rang de consul par Caligula ; car la simianthropologie démontre qu'un cheval mécanique suffit à piloter les rouages et les ressorts d'un empire déclinant. Mais alors, un prix Nobel de la Paix serait le nouveau cheval consulaire de Caligula dont la machinerie alimenterait mille deux cents bases militaires américaines sur la surface entière du globe terrestre.

6 - Le poids du glaive

Comment l'Europe vassalisée débarquerait-elle dans le XXIe siècle si la réflexion politique des chefs d'Etat et des plus hauts responsables politiques ignore le poids, le sens et la portée de la puissance militaire dans les rapports entre les nations? Le 10 décembre 2010, Le Monde a publié une interview de M. Helmut Schmidt, ancien Chancelier d'Allemagne et de M. Jacques Delors, ancien Président de la Commission de Bruxelles. L'un et l'autre ont dénoncé la myopie et le manque de force de jugement des dirigeants actuels du Vieux Monde; mais ni l'un ni l'autre n'a osé seulement soulever la question centrale du renvoi pur et simple dans leur pays des quelque quatre cents garnisons militaires américaines incrustées en Europe; et Mme Alliot-Marie, Ministre des affaires étrangères de la France, s'est félicitée de ce que l'Europe ait obtenu au sein de l'OTAN un commandement illusoire par définition, mais que sa servitude convoitait en vain. Naturellement, un Continent désarmé par la monnaie et le glaive d'un empire lointain et ambitieuse seulement de renforcer le sceptre sous lequel il se blottit est d'ores et déjà éjecté de l'histoire du monde.

Les répercussions de cette dérision sont les suivantes. A gauche, la soufflerie de l'utopie politico-religieuse a perdu son enracinement dans deux millénaires de l'évangélisme chrétien, parce que la chute du mur de Berlin en 1989 a sonné le glas du vieux rêve d'un débarquement du ciel sur la terre auquel le prophète Karl Marx avait rendu des couleurs. A droite un capitalisme aveuglé par sa victoire sur les séquelles du royaume des nues n'est plus qu'un champ de ruines. Quant à sa majesté, le suffrage universel, cet Alexandre des démocraties "réagit" seulement et toujours trop tard aux désastres qu'un seul regard sur l'histoire suffit à prévoir. Et voici que M. Nicolas Sarkozy attend avec impatience que le capitalisme se porte à lui-même le coup fatal ou se lézarde avec suffisamment de rapidité pour lui permettre de jouer in extremis les pompiers pyromanes.

7 - Une vieille artillerie de campagne

Que faire quand il n'y a plus de roue de secours à faire débarquer sur la terre de feu le mythe du salut ? Les boulets des pièces d'artillerie de la dernière guerre n'ont aucune chance d'atteindre le quartier général de l'empire américain. Certes, la France est à la tête du G8 et du G20. De plus, on se frotte les mains de ce qu'un Français dirige le FMI et de ce qu'un autre se trouve à la tête de la banque centrale européenne.

Le Président de la République se propose donc de réformer dare-dare le système monétaire international, donc le règne du dollar. Les trois bouches à feu dont il dispose feront 'affaire en moins de temps qu'il ne faut pour le dire? Quelles sont les armes méthodologiques et intellectuelles d'une science historique française décérébralisée? Leurs prouesses embryonnaires permettront-elles d'alimenter un feu nourri sur la forteresse de Bretton Woods, qui trône au cœur de la planète du naufrage des exploits économiques des démocraties? L'histoire événementielle et l'histoire à expliquer d'une nation se sont inextricablement emmêlées, et nous ne disposons ni de spectrographies du déclin, ni de radiographies de l'encéphale bi-polaire du simianthrope, ni de science du sacré pour réapprendre à déchiffrer le temps des nations.

Un simple survol du terrain en rase mottes nous offre un spectacle pathétique. Que d'interdits et de tabous à profaner! M. Nicolas Sarkozy n'a même pas réussi à mener à bien son modeste projet d'alliance des pays riverains de la Méditerranée, parce que ses conseillers ont négligé de l'informer de l'impossibilité d'imposer aux dirigeants arabes la présence d'Israël dans leurs rangs - une présence dictatoriale, il va sans dire, puisqu'un accord de ce genre, s'il avait seulement été sérieusement envisageable, aurait été soumis au préalable onirique par nature de légitimer la ferme volonté du peuple hébreu de reconquérir les armes à la main le royaume de Juda qu'il a perdu depuis Vespasien.

8 - La déclaration de guerre entre Israël et le reste du monde

De toutes façons, notre trajectoire entre Sirius et la terre présente à nos regards une configuration de la planète des pouvoirs et des songes dont le paysage se modifie à la vitesse de la lumière. Primo le télescope de la simianthropologie politique prend acte de ce que M. Barack Obama a été mis knock out debout par M. Benjamin Netanyahou, comme je l'avais annoncé sur ce site le 4 avril 2010. En conséquence, feu l'Amérique d'Abraham Lincoln et de Thomas Jefferson a légitimé, au nom des principes immortels de la démocratie, le droit immémorial d'Israël de conquérir la Cisjordanie et de l'annexer définitivement à son territoire.

Un dialogue imaginaire, donc sérieux, entre M. Barack Obama et M. Benjamin Netanyahou, 4 avril 2010

Que peut-on faire? Que peut-on faire? Que peut-on faire? Que peut-on faire? Que peut-on faire? (Bernard Kouchner, Assemblée Nationale le 24 mars 2010)

Secundo, la discipline scientifique que j'ai tenté de porter sur les fonts baptismaux de Clio depuis dix ans fait connaître aux spectateurs qu'une guerre planétaire a commencé entre Israël et le reste de l'humanité et que son champ de bataille principal n'est plus souterrain, parce que l'Assemblée de Nations Unies a enfanté au grand jour et sans tarder vingt-cinq résolutions qui prennent le contrepied de l'accord conclu entre les deux prédateurs. Tertio, l'observatoire de l'évolution cérébrale et morale de l'Europe, si vassalisée qu'elle paraisse, prend acte de ce que le chimpanzé mutant actuellement campé sur cette région relativement resserrée du globe terrestre s'est néanmoins rallié à l'unanimité aux décisions de la sus-dite Assemblée générale des Nations Unies et qu'elle demande, elle aussi, à Israël le retour des Palestiniens chassés de leur terre, la reconnaissance d'un Etat arabe souverain, le confinement définitif des légions du conquérant dans ses frontières de 1967 et le partage de Jérusalem entre les deux Etats. Quarto, la science de l'évolution accélérée du capital psychogénétique du simianthrope enregistre que vingt-six anciens hommes politiques européens, dont l'ex-chancelier d'Allemagne, M. Helmut Schmidt, ont proclamé solennellement leur refus de reconnaître les nouveaux accords de Munich que Washington et Tel- Aviv ont conclus entre eux. Quinto, la connaissance psychobiologique de l'évolution cérébrale du genre simiohumain relève que Mme Ashton, Ministre des affaires étrangères de l'Europe, a pris une position sur les Sudètes d'aujourd'hui qui tranche radicalement avec celle de l'Angleterre et de la France de 1938. Sexto, que les ministres des affaires étrangères de l'Union européenne se sont réunis en hâte pour exprimer leur entier accord avec l'assemblée des Nations Unis, avec Mme Ashton et avec la phalange des vingt-six lanciers du Bengale, mais aucun homme politique en activité n'a osé élever la voix.

9 - La contre-offensive mondiale d'Israël

En prévision de la coalition mondiale des démocraties de notre temps, Israël a adopté depuis plusieurs semaines une stratégie à la fois offensive et secrète. Des sondages d'opinion mystérieux ont soudain jailli des profondeurs de la France. Tous exprimaient subitement le désir ardent de l'immense majorité des Français de l'hexagone et d'Outre-mer de porter un illustre banquier alsacien à la tête de la République. Puis le second étage de la fusée a été rapidement allumé par MM. Fabius et Elkabbach, qui ont testé à la télévision la passivité de la presse et de l'opinion face au lancement du géant dans l'arène. Puis M. Cohn-Bendit a rappelé à Mme Aubry et à Mme Royal que M. Strauss Kahn possédait le cerveau le plus puissant de la France. Puis, M. Fottorino, directeur du Monde, a trouvé le temps, vingt-quatre heures seulement avant son limogeage, de souligner que le trio Strauss-Kahn, Aubry et Royal se trouvait officiellement placé sur la trajectoire présidentielle - mais il était d'ores et déjà évident que les deux fillettes de cire n'étaient plus là que pour la galerie et que le grand financier ne ferait qu'une bouchée de ces figurines.

Quant à la scène internationale, il fallait interdire le rapprochement diplomatique de la Russie et de l'Europe, qui s'esquissait depuis trois ans et qui, à chaque étape, avait fait jaillir MM. B.H.L. ou M. Glucksman comme des diablotins de leur boîte. Alors l'auteur du plus gigantesque hold-up du siècle M. Khodorkovsky, qui avait pillé l'Etat et placé ses milliards entre les mains de ses co-religionnaires de Londres et du Texas s'est trouvé crédité au fond de sa geôle du même quotient intellectuel que le fabuleux de M. Strauss-Kahn: il fallait donc l'élire au plus vite à la tête de la Russie.

10 - M. Strauss-Kahn et la France

Naturellement, une offensive aussi planétaire d'Israël était trop spectaculairement cousue de fil blanc pour jamais aboutir. Mais comment la question du statut politique des citoyens bi-nationaux pourrait-elle ne pas se trouver soulevée en 2012?

Supposons que le président de la République française soit, de surcroît, un ressortissant de la Lituanie, de Monaco, d'Andorre ou de la Croatie. Dans ce cas, la difficulté politique de soumettre son élection au verdict du suffrage universel ne serait pas insurmontable. Mais Israël n'est autre que l'axe central de la politique internationale, Israël est devenu le pivot de la géopolitique contemporaine, Israël est le Titan qui tient au bout de sa laisse le Président actuel des Etats-Unis, Israël est le souverain qui a mis le locataire de la Maison Blanche à genoux. Quelle serait la position de M. Strauss-Kahn à l'Elysée s'il avait à choisir chaque jour et même à chaque heure entre Israël et la France?

A son habitude, M. Nicolas Sarkozy a tenté un instant de jouer sur les deux tableaux. Face au refus du monde entier de prendre le relais de la capitulation de l'Amérique face au géant de Tel-Aviv, le chef de l'Etat ne pouvait isoler la France sur la scène internationale. On sait qu'il a seulement envoyé Mme Alliot-Marie en mission auprès du Congrès des sionistes européens convoqué par le CRIf à Paris afin qu'elle y renouvelle solennellement l'entier soutien diplomatique de la France à Israël. Mais comment M. Strauss-Kahn couperait-il longtemps la poire en deux, comment sauverait-il durablement la face, comment donnerait-il le change pendant un quinquennat ? De toutes façons, le gouffre qui sépare Israël du reste de l'humanité depuis Pompée - donc bien avant les Vespasien et les Titus - et qui semblait définitivement comblé en 1945, s'est rouvert comme jamais, tout simplement parce que les juifs en grand nombre qui ont occupé la fonction de Président du conseil de la IIIe et de la IVe République n'incarnaient pas une fracture de l'identité de la nation aux yeux de leurs concitoyens, puisque le peuple d'Israël n'existait pas encore sur la carte, tandis que, depuis 1947, il était prévisible que l'heure sonnerait tôt ou tard où la question du statut de l'Etat juif au sein des patries débarquerait inévitablement dans la politique intérieure et étrangère de toutes les nations de la terre.

Pourquoi Freud, le grand démythologue du peuple hébreu, se sentait-il juif à titre chromosomique? La simianthropologie se demande quelle mutation génétique a bien pu interdire à Israël, plus de quinze siècles avant le reste de l'humanité, d'adorer des idoles de bois, de pierre ou de fer. Tacite raconte comment Ptolémée réussit à prix d'or et après trois ans d'efforts diplomatiques à faire venir de Sinope le dieu Sérapis, qui avait des bras et des jambes comme tous les dieux dignes de ce nom, parce que, disait le monarque des bords du Nil, ce géant du ciel illustrerait la grandeur d'Alexandrie, qui manquait encore d'une divinité digne de sa gloire et de sa puissance.

On voit quel est le ressort politique du sacré: les peuples se donnent la musculature de leurs idoles. On voit également que le Jahvé invisible d'Israël a abandonné le bois, le fer et la pierre, mais non le glaive qui lui donnera la Judée. Qu'en est-il de l'étrange animal qui se pare d'interlocuteurs fantastiques dans le vide du cosmos et qui se prosterne devant eux? Aussi longtemps que l'animalité proprement cérébrale de notre espèce demeurera énigmatique, il n'y aura ni intelligibilité de l'évolution de notre matière grise, ni science historique digne de ce nom, ni compréhension réelle du politique.

11 - Une impasse anthropologique

Comment les Etats modernes vont-ils sauver le sel de la terre si, à l'heure du choix, les juifs les plus isaïaques basculent à leur tour dans le bercail du mythe semi-animal qui berce leur encéphale?

Ni M. Strauss-Kahn, ni M. Nicolas Sarkozy ne sauraient choisir résolument entre deux allégeances patriotiques et religieuses incompatibles entre elles par nature. Et puis, se voudraient-ils des nationalistes loyaux au sein de leur patrie d'adoption, comment lutteraient-ils d'un seul cœur et de toutes leurs forces contre leur propre groupe de pression à Washington, dont l'omnipotence et l'omniprésence sont tellement écrasantes qu'elles mettent désormais tous les jours et sous les yeux du monde entier le Président des Etats-Unis dans une incapacité aussi totale que ridicule de faire reculer Jahvé d'un pouce en Cisjordanie. Mais le dollar est bel et bien entré en agonie. Assis à son chevet, la Russie et la Chine ont commencé leur veille funèbre; et elles ont décidé, du moins dans leurs échanges commerciaux entre eux seuls, de se passer de la monnaie de réserve encore souveraine pour quelque mois sur cette planète. L'Inde, la Turquie, le Brésil, rôdent autour du lit de mort du Crésus de papier. Déjà ces nations se présentent en noyau dur du monde de demain.

Il est devenu impossible à l'histoire réfléchie de la planète de se donner à comprendre hors du champ nouveau du regard qu'impose une interprétation d'avant-garde des évènements internationaux ; mais il demeure non moins impossible de se donner sur l'heure et sans coup férir les instruments de la réflexion qu'un torrent nouveau de l'histoire impose à Clio. Si nous ne disposons pas d'une anthropologie critique en mesure de scanner les alliances du temporel avec le sacré nous n'éclairerons pas l'inconscient religieux du chimpanzé introspectif.

- Benjamin Netanyahou et l'héritage d'Esdras, Qu'est-ce qu'un personnage historique2? 12décembre 2010

- Le Saint Siège et Israël - Qu'est-ce qu'un personnage historique 1 ? 5 décembre 2010

Mais la science des théologies qui pilotent encore le capital psychogénétique de notre 'espèce demeure frappée d'un puissant interdit. Qui se livrera au sacrilège de décrypter le songe schizoïde de l'incarnation de la "vérité" démocratique ? Qui commettra le blasphème de décoder le mythe de la transsubstantiation béatifiante des principes de 1789 en pain et en vin de l'histoire de la "Liberté"?

12 - La science historique de demain

On voit que le drame qui frappe la science historique du XXIe siècle est cérébral; il résulte de ce que la raison moderne a bel et bien fait éclater le corset trop serré de la compréhensibilité seulement profane des Thucydide, des Tite-Live, des Tacite, des Tocqueville, des Hippolyte Taine, des Braudel et même des Darwin et des Freud. Mais les secrets de la vie onirique des évadés de la zoologie ne sont pas encore décryptés, parce qu'au cœur de la science de la mémoire des nations, seule une simianthropologie de l'animal eucharistique tend ses clés à une vraie science de l'histoire de la bête messianisée.

J'ai évoqué l'épouvante dont une science historique encore en promenade dans son jardin d'enfants deviendra la proie au cours de la descente de l'Europe au sépulcre. La voici condamnée à se précipiter tantôt dans le néant, tantôt dans la brèche salvatrice ouverte devant elle par l'anachronisme agressif de la Maison de l'histoire de France. Il n'est que d'observer les tressautements effrayés et les sautillements prometteurs de cette discipline aux abois pour comprendre qu'elle n'a plus d'autre choix que de se trouver réduite à la lecture d'une bande dessinée à l'usage des adultes ou de se jeter dans un vide à l'écoute des haut-parleurs de la mort.

Mais, encore une fois, si l'empire ancien de la science historique se rapetisse à ne plus raconter que ses villages ou à camper sur la peau de chagrin des "lieux de mémoire" dans la postérité du bucolisme rousseauiste, libre à elle de quitter le tragique de la pensée rationnelle pour un sentimentalisme champêtre: il existe une poétique des âmes que les anciens connaissaient fort bien, eux qui évoquaient le "génie du lieu" et qui vous plantaient un dieu de bois sur tous leurs arpents. Mais alors, que Clio cesse de se proclamer une science, qu'elle se résigne à dresser des constats muets sur tous ses lopins, qu'elle se reconnaisse pour une gardienne muette de ses archives et une sentinelle silencieuse de ses tombeaux, mais non pour une narratrice du destin de l'espèce qui voulait devenir cogitante, comme les philosophes rêvent d'entrer un jour dans un royaume de la pensée.

Le 19 décembre 2010
aline.dedieguez.pagesperso-orange.fr