Benjamin Netanyahou et l'héritage d'esdras - Qu'est-ce qu'un personnage historique ? (suite)

28 min

Par Manuel de Diéguez

1- Les peuples se regardent dans le miroir de leurs dieux
2 - La démocratie et la profanation philosophique
3 - M. Esdras Netanyahou
4 - Les embarras du nouvel Esdras
5 - Esdras aujourd'hui
6 - La " terre promise " par la démocratie
7 - Esdras au Vatican et Darwin dans l'Histoire
8 - Le nouvel humanisme
9 - Comment observer les hommes et leurs idoles du dehors?
10 - Caïn et le sang séraphique
11 - Qu'en est-il des confrontations théologiques du XXIe siècle ?
12 - Psychologie d'une théologie
13 - Le dieu de Gaza

1 - Les peuples se regardent dans le miroir de leurs dieux

Les peuples se donnent les dieux qu'ils méritent. Aussi le démiurge mythique qui leur sert de géniteur et qui dédouble leur politique leur renvoie-t-il des effigies d'eux-mêmes de qualité fort inégales. Si l'histoire est jonchée de Célestes dévalorisés, c'est que tous les peuples du monde croient avoir mis la main sur le successeur légitime du trépassé. C'est pourquoi la vocation anthropologique des sciences humaines du XXIe siècle ne sera pas de réfuter la croyance en l'existence des trois derniers arrivés. Aujourd'hui comme hier, ce serait se donner le ridicule scientifique de réfuter la phlogistique, le ptolémaïsme ou l'alchimie; mais il serait non moins ridicule d'ignorer le statut qui caractérise les personnages psychiques que leur spécificité installe dans les têtes depuis des siècles; car, à ce titre, ils se présentent bel et bien en acteurs effectifs et dûment reconnaissables de l'histoire du monde réel.

A chaque siècle, des rêves mieux adaptés aux circonstances font débarquer de nouvelles espérances religieuses dans les encéphales, donc dans une politique universelle censée pilotée par des dieux; et c'est à ce titre que le synode de Rome fournit une pièce d'orfèvrerie sans pareille aux méthodologistes de l'histoire mentale de l'humanité. Observons donc sur le vif comment une doctrine dite révélée éclaire en retour la science historique et la politique du genre simiohumain sur la terre.

L'anthropologie critique constate, puis s'attache à expliquer ce qu'elle a montré du doigt. Mais nulle autre science n'est à ce point spectatrice de ce qu'elle se propose de comprendre; car elle enseigne que l'attention intellectuelle doit se trouver vivement attirée au préalable sur des faits extraordinaires pour que les évènements se décident à alerter les intelligences questionneuses. On sait depuis Aristote que l'étonnement précède nécessairement l'examinatrice suspicieuse qu'on appelle la pensée. La stupéfaction proprement philosophique commence donc par percevoir le caractère énigmatique des observations que l'entendement endormi de l'humanité néglige de décrypter. Mais si la raison critique s'attaque toujours et par définition à des mystères censés éclaircis depuis belle lurette aux yeux d'une ignorance sûre de sa science, elle irrite nécessairement à prétendre résoudre des problèmes tenus pour indignes de se trouver seulement soulevés L'opinion générale entre fatalement en fureur de ce qu'on vienne bousculer des savoirs paisiblement établis et qui dormaient à poings fermés. C'est pourquoi, de Socrate à nos jours, l'histoire de la philosophie est une martyrologie; et c'est pourquoi cette discipline est condamnée à offusquer jusqu'à la profanation incluse les faux détenteurs d'une "vérité" dont la ciguë vengera la sottise offensée.

2 - La démocratie et la profanation philosophique

Il en est ainsi de la théologie de la Liberté censée inspirer les démocraties sur le terrain de l'histoire. On sait que les oracles tout récemment prononcés par ce régime politique sont ceux d'un évangile des droits de l'homme. Mais la plus grande pseudo démocratie du monde vient de déclarer qu'elle arbitrera désormais des négociations fantasmagoriques entre un prédateur expressément autorisé à poursuivre ses exactions et une victime censée défendre des biens mis d'avance en possession de son faux interlocuteur.

Quel est le statut anthropologique des personnages fabuleux - on les appelle des idéalités - qui se promènent sous le crâne des descendants du chimpanzé de type religieux et pourquoi ces acteurs imaginaires sont-ils appelés à monter armés jusqu'aux dents sur les planches de l'histoire du cerveau simiohumain? Si Rome s'est sentie outragée par l'héliocentrisme, les vaccinations, l'évolutionnisme, la psychanalyse, la procréation assistée, les recherches sur les embryons, le décryptage du code génétique, c'est que l'os frontal de tous les peuples de la terre abrite des certitudes religieuses cimentées par des dogmes réputés infaillibles; et si les cosmologies mythiques sont en béton armé, c'est parce que les encéphales solidifiés de la sorte se révèleront moins flottants et plus aveuglément résolus aux combats dans lesquels ont les enrôlera que les boîtes osseuses condamnées à séparer le vrai du faux par des frontières aux tracés incertains et changeants. C'est pourquoi la démocratie mondiale demande au peuple palestinien de rendre vaporeuse la notion de frontière dans sa tête, tandis qu'Israël trace sur le terrain des lignes de démarcation bien réelles et les armes à la main.

On voit que le débat ne porte pas seulement sur la qualité ou la faiblesse des armes cérébrales qui conduisent l'espèce simiohumaine sur les champs de bataille, mais également sur la nature même de l'étrange animal qui s'avance masqué sous le puissant appareillage des songes religieux dont la double vocation est de piloter son encéphale et de lui servir de cuirasse sur la terre.

3 - M. Esdras Netanyahou

Qui est Israël? Quelle est la ligne de démarcation que cette nation trace entre le sol et le monde fantastique qu'elle court habiter le glaive à la main? Prenons le chemin d'une radiographie simianthropologique de la théologie et de la politique astucieusement emmêlées dont la cohérence interne a conduit Esdras à tirer les conséquences, logiques dans leur ordre, de la décision souveraine de Jahvé d'élire le seul peuple juif pour le sien, c'est-à-dire d'en élever motu proprio toute la population au rang de ses croyants exclusifs. Mais un peuple ne délègue son corps surréel à un tiers mythique que pour se voir aussitôt payé de retour, et cela non seulement le plus généreusement possible, mais rubis sur l'ongle. D'où il résulte que les porte-parole reconnus du maître de l'univers - les élus de Jahvé - deviendront aussi nécessairement les chefs légitimes de la planète tout entière que M. Benjamin Netanyahou de la Judée à la suite de l'élection M. Barack Obama.

Mais Jahvé avait été vaincu à plate couture sur le champ de bataille. Son émule de Washington le sera-t-il à son tour ? Dans ce cas, voyons comment Israël se demandait, à l'époque, s'il n'avait pas eu grand tort de faire faux bond à ses dieux d'autrefois et de les planter sans ménagement au bord de la route au seul profit d'un tard-venu dont le viatique répondait si mal à la demande. Les idoles laissées pour compte n'allaient-elles pas débarquer derechef et se venger du solitaire prétentieux qui avait trompé Israël sur sa puissance véritable dans l'univers?

Le règne de Josias, le grand vantard auquel on doit la première rédaction du Deutéronome, s'était piteusement terminé: il avait été tué à Megiddo en -609 par le pharaon Nechao II, auquel il prétendait interdire le passage de son armée sur les terres de la Palestine. La défaite et la mort de Josias aux gorges de Megiddo avaient été ressenties comme un désastre théologique tellement incompréhensible que cette tragédie est passée à la postérité sous la dénomination araméenne et symbolique d'Armageddon (Ar-Megiddo, Ar-Mageddo, la montagne de Megiddo). Sept siècles plus tard, cette bataille, devenue légendaire dans les esprits, se trouvera racontée dans l'Apocalypse des Evangiles chrétiens, où elle est devenue synonyme d'un cataclysme mythique. La démocratie mondiale court-elle à son tour vers un Armageddon de son mythe de la délivrance? M. Barack Obama sera-t-il le l'Artaxerxès II d'Israël et M. Netanyahou son Esdras?

4 - Les embarras du nouvel Esdras

On sait qu'Esdras était rapidement devenu une autorité religieuse respectée, donc redoutée. C'est à ce titre qu'il avait convaincu mille six cents compagnons de captivité enrichis à ses côtés de former une sorte de régiment ou de phalange de guerriers messianiques. Ce personnage officiel - il était devenu le secrétaire et le fondé de pouvoir de l'empereur Artaxerxès II - s'était fait donner des sauf-conduits pompeux : aux yeux des satrapes et des gouverneurs, son déplacement solennel était celui d'un dignitaire de haut rang de l'empire. De plus, son document d'habilitation précisait qu'il était chargé "d'enseigner et d'imposer en Judée la loi du Dieu qui est écrite dans le passeport". Le livre qu'il avait mission de porter de Babylone en Judée n'était autre que la Thora, à savoir les cinq livres connus sous le nom de Livres de Moïse: Genèse, Exode, Lévitique, Nombres, Deutéronome. Aussi le pouvoir céleste du catéchète frappait-il les éventuels récalcitrants d'amendes, d'emprisonnement et même de la peine capitale.

Qu'adviendra-t-il des évangiles que Washington aura remis entre les mains d'Esdras afin qu'il enseigne et impose la loi du Dieu de la démocratie aux autochtones ? Il faut savoir que l'exil d'un demi-siècle d'une partie du peuple élu à Babylone avait été un traumatisme théo-politique de taille. A leur retour au berceau de leur divinité, grande avait été la surprise et l'indignation d'Esdras et de ses compagnons de route de ce que les paysans de l'endroit - le vainqueur les avait jugés de trop vil prix pour les déporter - avaient épousé des femmes étrangères à la tribu et en avaient eu des enfants en grand nombre. Le peuple élu devait-il renoncer à l'identité céleste dont Jahvé avait fait bénéficier un territoire déterminé ou se servir durement des sauf-conduits sacrés qui en faisaient des missionnaires et des convertisseurs armés d'une vocation céleste et d'une mission géographiquement circonscrite? Comment renoncer à écouter le haut-parleur du souverain qui vous dédouble dans les nues? Comment immoler la singularité inaliénable dont Jahvé vous a nanti sous prétexte qu'on s'est trouvé privé de sa terre pendant cinq décennies seulement?

5 - Esdras aujourd'hui

Esdras s'installe aux côtés de Jahvé dans le cosmos, il déchire ses vêtements sur le parvis du temple et sous les yeux du Créateur. Le prophète éploré et furieux s'arrache les cheveux et confesse au démiurge les péchés du peuple élu. La contagion de la pénitence gagne les auditeurs. A la faveur de l'émotion de la foule repentante, il fait approuver par la communauté sanctifiée l'engagement d'épurer pieusement les couples mixtes dans toute la province de Juda, c'est-à-dire d'en chasser purement et simplement les épouses étrangères ainsi que leurs enfants, même si elles s'étaient converties au judaïsme; car aux yeux de la théologie juive, elles demeuraient impures, donc coupables. (Esdras, 5, 88-92)

M. Benjamin Netanyahou subit la même épreuve. L'Artaxerxès II de la démocratie mondiale lui a accordé des sauf-conduits calqués sur ceux dont Esdras avait bénéficié, mais la Judée actuelle compte près de vingt mille femmes juives qui ont épousé des disciples de Muhammad et qui en ont des enfants. Comment remédier à ce désastre si les nouveaux passeports éthniques de la religion des droits de l'homme rendent difficile la répétition, sous les yeux de la planète entière, des mesures de purification prises par Esdras?

Le premier lavage et nettoyage sanctificateur de l'histoire religieuse de l'humanité est celui auquel les adorateurs de Jahvé se sont livrés sous la houlette d'Esdras: si les ordres de rinçage de Jahvé n'étaient pas exécutée dans les trois jours, la confiscation des biens du contrevenant et l'exclusion de la communauté, autrement dit son bannissement, équivalaient à sa mort sociale. Des enquêteurs parcouraient la province afin de débusquer les couples mixtes et de les soumettre au nettoyage sacré par la parole de Jahvé. M. Netanyahou est à la portion congrue: il fait du porte-à-porte, si je puis dire, pour tenter de convaincre les Israéliennes salies de changer de lessivage sacré.

Un camp de triage et de purification ethnique a été ouvert, où des agents de l'Etat hébreu racialement pur tentent de convaincre les malheureuses d'abandonner leur mari au motif que, selon la Thora, les enfants suivent la nationalité de leur mère, de sorte qu'elles ne rencontreront pas de difficulté pour garder leurs enfants auprès d'elles, mais au sein de leur véritable patrie.

6 - La " terre promise " par la démocratie

On voit que, de nos jours encore, la politique de l'auto-lustrage théologique s'inscrit dans la psychobiologie de Jahvé. Le double cosmique du peuple juif lui demande, comme hier, d'assurer sa cohérence mentale à l'écoute de sa parole, donc sa spécificité cérébrale parmi tous les autres peuples de la terre. Mais si l'identité génétique du singe parlant est celle dont il demande à une idole de lui garantir la solidité et si, depuis les origines, toutes les divinités chargent leurs prêtres à la fois de les représenter en chair et en os aux yeux de leurs fidèles et de servir d'interlocuteurs patentés à des boîtes crâniennes dûment préconstruites à "l'image et à la ressemblance" de leur démiurge dans le vide de l'univers, comment le Saint Siège annoncerait-il maintenant à l'effigie céleste d' Israël et à sa propre effigie théologique que l'occupation des terres arabes ne serait pas inscrite noir sur blanc dans la Bible, donc également dans les gènes que les rédacteurs de cet ouvrage se transmettent d'une génération à la suivante, alors que, de son côté, le peuple chrétien se considère, lui aussi, pour élu sur ce modèle, donc comme réfléchi ici bas dans le miroir céleste qui a conduit les disciples de la Croix à fonder l'empire romain de Jérusalem en chair et en os, pour ne prendre que cet exemple de fusion nucléaire entre le mythe et le monde?

7 - Esdras au Vatican et Darwin dans l'Histoire

Le Saint Siège revêtira-t-il donc l'apparat d'Esdras pour raconter en détail au peuple chrétien, primo, comment son dieu à lui s'est progressivement séparé de celui des calames du "peuple élu" et comment ses scripteurs nouveaux ont radicalement modifié les écrits de l'idole antérieure, secundo, par quels chemins la théologie de la croix fait écrire maintenant que si la "terre promise" a été ravie à Israël par Vespasien et Titus en 70 après Jésus-Christ, il y aura péremption non plus à la suite de la brève captivité de Babylone, mais deux millénaires plus tard, tertio, comment les dieux modifient leur doublure sur la terre et les humains leur religion dans le ciel à l'école des échanges passionnés que le singe parlant alimente avec les idoles qui se promènent dans son encéphale?

Depuis vingt-cinq siècles, la philosophie est une discipline que ce spectacle transporte dans un asile d'aliénés. Elle n'en revient pas de ce que l'espèce simiohumaine se croie chapeautée du haut des nues par des acteurs qu'elle fabrique et habille elle-même et auxquels elle demande de la surveiller, de la guider, de la récompenser, de la punir. Mais si l'humanité croyait réellement à une succession aussi ininterrompue de prodiges ahurissants, elle se ruerait tout entière dans les monastères afin de tenter, par ses supplications désespérées, de s'assurer à titre posthume un sort soustrait à des tortures éternelles. Comme il n'en est rien, la philosophie constate qu'il s'agit, certes, d'une drogue cérébrale transmise de génération en génération et devenue héréditaire au même titre que le langage, par exemple, mais également, et non moins nécessairement, d'une fonction psychique qui branche les descendants du chimpanzé sur la surréalité sanctifiée nécessaire au fonctionnement schizoïde de leur encéphale politique; c'est pourquoi la croyance est le fruit d'une accoutumance devenue héréditaire, mais rendue quasi indifférente au prodige qu'elle a banalisé et qu'elle n'invoque plus que du bout des lèvres. En revanche, la plaie se rouvre et saigne si l'on prétend amputer un peuple de la rêverie béatifiante qui s'est inscrite dans ses gènes.

Israël a refoulé pendant deux mille ans l'alliance onirique qui fonde la bipolarité cérébrale du simianthrope - et maintenant la cicatrice s'enflamme et suppure au cœur du monde.

8 - Le nouvel humanisme

Pour tenter de comprendre le chimpanzé cérébralisé et ses idoles, revenons aux embarras des anthropologues chrétiens face à la dichotomie théologique qui leur est propre et qui les scinde entre le ciel et la terre sur un modèle un peu différent de celui d'Israël. Depuis que Lessing (1729-1781), a découvert dans la bibliothèque ducale de Wolfenbüttel, dont il était le bibliothécaire, le manuscrit du premier biographe rationaliste du fils de Marie rédigé par un certain Hermann Samuel Reimarus (1694-1768), la question de la schizoïdie cérébrale particulière aux chrétiens aurait dû débarquer comme un torrent dans l'humanisme mondial, parce que les prêtres désormais biphasés à l'école du mythe de la démocratie, qui n'est qu'une copie de la rédemption théologique, ont échoué deux siècles durant à écrire la véritable histoire du clouage d'un dieu sur une potence et de sa mise à la "torture salvifique". Mais si la réduction à sa biographie de leur Jésus surnaturel est vaine, la pensée rationnelle occidentale a échoué, elle aussi, à écrire l'histoire du "salut" par la donation d'un cadavre à un père du cosmos. C'est dire que si les instruments de la connaissance théologique de la portion de l'humanité que son encéphale bifide met au service de son double sacré ainsi que de l'Eglise censée concrétiser sa duplication dans le surréel et si ces instruments d'un double savoir sont tous deux mythologiques par nature et sans s'en douter, on comprend que l'outillage mental de la philosophie classique soit demeuré embryonnaire à son tour, et cela de telle sorte qu'à l'instar du siècle de Socrate, c'est la tentative même d'apprendre à penser l'identité propre à notre espèce qu'il faut reprendre à nouveaux frais.

9 - Comment observer les hommes et leurs idoles du dehors?

L'aventure avortée des biographies unidimensionnelles de Jésus a duré trois siècles. Albert Schweitzer, le médecin de Lambaréné, le grand organiste et le pasteur luthérien en a fourni un premier récit dans sa célèbre Histoire des biographies de Jésus de 1901; mais ce demi-logicien n'a pas songé à la possibilité de rédiger une histoire du devenir psycho-cérébral du "Dieu" schizoïde. Car le simianthrope se trouve dichotomisé sur le modèle de sa divinité, comme le prouve l' évolution de son capital psycho-biologique au cours des millénaires. Pourquoi une histoire de ce genre de l'encéphale de Dieu demeure-t-elle tellement périlleuse à rédiger qu'il n'en existe encore aucune? Parce qu'une narration de ce type se cache encore prudemment sous celle des histoires officielles de la théologie dogmatique, donc sous un récit piloté d'avance par les référents internes auxquels il se trouve asservi.

C'est pourquoi il ne faut pas s'attendre à ce que les philosophes futurs qui se risqueront les premiers à traiter de ces questions en anthropologues du ciel simiohumain surgissent jamais du terreau du mythe jalonné par ses propres soins etque l'Eglise laboure depuis deux millénaires. Platon enseigne déjà que la connaissance réelle de la nature de la géométrie, n'est pas accessible à la géométrie, qui ne saurait s'auto-décrypter à partir des repères internes à son territoire et dont elle demeure nécessairement prisonnière. Depuis lors, on s'imagine que les économistes seraient capables d'observer leur discipline du dehors et en tant que telle. C'est pourquoi les penseurs de demain se verront contraints de passer plusieurs années à conquérir une extériorité capable de peser les théologies d'une espèce bancalisée par sa boîte osseuse, et cela bien qu'ils sachent du moins que les récoltes du savoir anthropologique à venir ne devront pas se laisser stériliser à l'école des anciens moissonneurs de cette discipline, qui n'entassent jamais leurs engrangements que dans l'enceinte de la piété primaire des ancêtres.

Pour l'instant l'islam de la pensée critique dort sur les deux oreilles, Jahvé ouvre seulement un œil effaré sur lui-même et le dieu des chrétiens n'est pas près de rencontrer celui d'Israël au Moyen Orient. Mais le synode de Rome a donné rendez-vous aux piétinements des trois dieux uniques, et d'abord au Jupiter bicéphale des chrétiens, tellement il est évident que le créateur de l'univers selon Bossuet, Joseph de Maistre ou Urs von Balthazar n'est pas celui de Fénelon, de Jean de la Croix ou de Pascal. Qu'est-ce qui autorise Rome et Tel Aviv à officialiser et à imposer un ciel construit en miroir d'eux-mêmes, alors que l'humanité polycéphale se regarde aussi dans le miroir d'Allah? L'anthropologie critique présente au public une exposition des encéphales successifs des trois idoles qui se sont auto-proclamées uniques ; et elle convie les sciences humaines à visiter le musée des mutations cérébrales du genre simiohumain réfléchies dans les miroirs théologiques de son évolution. L'historien qui racontera la biographie de la boîte osseuse des trois monothéismes rédigera le roman du cerveau pathétique, effaré ou réjoui du simianthrope.

10 - Caïn et le sang séraphique

Dans cet esprit, comment faut-il interpréter l'avertissement solennel d'Israël au synode de Rome selon lequel il ne serait "pas sage de réveiller les confrontations théologiques", lesquelles auraient "disparu avec le Moyen Age", alors que l'histoire entière de l'Europe et du monde depuis le XIVe siècle est une histoire tumultueuse de la conque cérébrale des dieux en lesquels notre espèce se dédouble? La Réforme n'a-t-elle pas démontré qu'à l'image d'Israël, les peuples chrétiens se donnent le ciel mouvementé ou stabilisé, fétichisé ou mouvant, corseté ou relâché, qui répond à leur tempérament national et aux latitudes et longitudes qui commandent leur climat, de sorte qu'on ne saurait couronner de la même masse grise le Zeus administrateur de la Norvège, de la Suède, du Danemark ou de la Finlande que celle dont la surveillance contrôle l'encéphale de la Calabre ou de la Sicile.

On sait depuis Luther que le crâne du Dieu romain s'est hiérarchisé et juridifié à l'école des siècles de la civilisation du droit romain, on sait, depuis Calvin, que la raison janséniste de la France a accouché d'un christianisme privé du sacrifice sanglant de l'autel, de prodiges rituels, de la potion du sang de la victime cultuelle et de la consommation ahurissante de sa chair. Les conséquences politiques, psychologiques et cérébrales d'une religion chrétienne ambitieuse de se passer des globules rouges de la victime assassinée sur l'offertoire sont désormais observables sur la terre entière, puisque ce sevrage a fondé la foi anglo-saxonne sur un type de la guerre sacrée désormais pilotée par des abstractions substitutives et censées n'immoler personne au nom des " droits de l'homme ", de la " Liberté " et de la " Justice " sur les autels des idéalités-idoles de remplacement. Raison de plus d'observer les victimes que le Dieu tueur de ce type et ses fidèles immolent et adorent quand ils jouent aux séraphins sur les terres de Caïn.

11 - Qu'en est-il des confrontations théologiques du XXIe siècle ?

Ni Israël, ni Rome ne sont armés pour avertir la planète du danger de "réveiller les confrontations théologiques" si, pour longtemps encore, le simianthrope des offertoires devait persévérer dans sa feinte ignorance de ce qu'il est né pour cacher ses crimes sous les propitiatoires de sa piété. Il faut donc tenter d'affronter le danger intellectuel d'apprendre à connaître les meurtres d'une espèce aux mains jointes et qui déléguait hier la perpétration de ses crimes aux Célestes vers lesquels elle levait ses regards, tandis qu'elle entre maintenant en prières devant des idéalités ou des idéologies auxquelles les démocraties servent désormais de temple, d'offertoire, et de tribunal. Qu'en est-il des documents anthropologiques à la fois cruels et séraphiques qu'on appelle des religions?

Si l'histoire cérébrale et psychique du dieu Démocratie semble moins saintement agitée, mais aussi sanglante que celle du Dieu au couteau entre les dents auquel une potence sert d'emblème adoré, de titre de créance ineffable, de signe de ralliement pieux et d'appel pressent au sacrifice suprême, il n'est pas sûr qu'il soit plus sécurisant, pour autant, d'endosser la cuirasse de l'Eglise de la Liberté réputée avoir donné la Judée moderne à Israël, parce que l'alliance de ce ciel-là avec le glaive et le sang de l'Histoire universelle illustre bien plus crûment la vocation politique et armée du dieu de la Genèse que les autels du dieu supplicié sur un gibet, puis assassiné et mangé cru et saignant tous les dimanches.

Il a manqué à Jahvé une armée des théologiens de sa psychologie et de sa politique dont la levée sur toute la terre aurait consacré plusieurs siècles d'affilée à meubler son cerveau et à lui couper les vêtements d'apparat d'une éthique du meurtre sauveur. La seule arme théologique d'Israël est l'épée que les Josias et les Esdras ont placée entre les mains de Jahvé. Faute de Summa contra gentiles et d'autres trophées massifs de la gouvernance des peuples à l'école de l'assassinat sacré de l'autel, le peuple juif, privé depuis Abraham d'Isaac à égorger sur ses offertoires, en est réduit à se pelotonner sans viande humaine autour de ses rituels sociaux et à cultiver une identité collective abstraite à l'école de ses choix alimentaires assainis et de ses tenues vestimentaires, tandis que les chrétiens ont conservé bien sanglants leur Iphigénie ou leur Isaac, ce qui leur permet de couronner leur divinité d'une immolation aux hématies exemplairement payantes.

Quand M. Benjamin Netanyahou et M. Avigdor Lieberman - patronyme qui signifie homme aimé et aimant en allemand - prennent la relève d'Esdras et chassent les Palestiniens de leur terre l'épée dans les reins, Jahvé fait corps avec un peuple cuirassé. Quand le dieu trinitaire contraint ses fidèles à payer la rançon de leur salut à l'école du crime qu'il leur est demandé de commettre sur leurs autels, quel est le fossé que l'humanisme et la philosophie actuelles ont à combler afin de s'initier à une connaissance réelle des relations que le genre simiohumain entretient avec ses idoles? Que faire de l'identité collective sanguinolente que couronne le dieu Jahvé si l'assassinat sacré est demeuré plus rustique à Rome qu'à Tel-Aviv?

Décidément, les théologies sacrificielles sont des documents anthropologiques périlleux à décrypter. Mais si le "Connais-toi" de Caïn est tombé en panne faute d'avoir appris à scanner les immolations à l'école des hommes et les hommes à l'écoute de leurs immolations, qui est le plus imprudent des interlocuteurs du synode, le Saint Siège ou Tel-Aviv, dès lors que les personnages historiques qu'on appelle le catholicisme et Israël se disputent au sein du Synode de Rome sur la question décisive de savoir s'il suffit à l'Etat juif de renier sa théologie du sang béatifiant pour légitimer ses armes et s'il suffit au Saint-Siège de placer les coussins du meurtre sacré des chrétiens sous les coudes des pécheurs pour enseigner les futurs désensanglantements de la sainteté simiohumaine à Israël et à Jahvé?

12 - Psychologie d'une théologie

Le plus étrange, c'est que Tel Aviv juge profanateur de "se servir de la bible pour justifier l'occupation et le contrôle d'un territoire", alors que, dans le même temps, le peuple hébreu met une hâte suspecte à renoncer aux "confrontations théologiques". Pourquoi éviter le Jahvé tour à tour irénique et sanglant qu'on a pourtant pris grand soin d'expulser de l'arène de l'histoire rationnelle? Ces confrontations tourneraient-elles à la confusion théologique d'Israël? En tant que psychanalyste des dérobades politiques de la sainteté et de ses subterfuges sacrés, l'anthropologie critique y cherche anguille sous roche, tellement elle se demande pourquoi les fils actuels d'Isaïe fuient leurs saintes écritures et la piété des ancêtres au point qu'ils refusent maintenant tout net de s'en servir pour légitimer leur guerre dévote en Cisjordanie, alors qu'ils ont grand besoin de toutes les ressources de la foi d'Esdras et de son ciel pour tenter de légitimer leurs conquêtes guerrières ininterrompues aux yeux d'une opinion mondiale si largement convertie à la pensée dite rationnelle des pseudo démocraties.

Voilà, assurément une clé politique du simianthrope auto-innocenté par ses crimes que seules ses théologies du sacrifice censé payant peuvent mettre entre les mains des anthropologues du sang des idoles et des hommes. Les totems sacrés, seraient-ils aussi schizoïdes en diable que leurs adorateurs? Ces acteurs illustreraient-ils, en tant, précisément, que personnages historiques, la dichotomie cérébrale du chimpanzé auto-célestifié ? Puisque les dieux, eux aussi, ne sont que des meurtriers scindés entre leur ciel et le sang de leur géhenne et puisqu'ils se mettent à l'école de la créature biphasée dont ils transportent l'effigie à deux faces dans les nues et sous la terre, Israël peut-il renoncer sans impiété au secours de Jahvé le bipolaire pour chasser les Palestiniens de leur terre le plus saintement du monde afin, dit maintenant cet Etat devenu trop timidement angélique, semble-t-il, de ne pas commettre le sacrilège de souiller par un meurtre les saintes écritures d'Israël dont le nouvel Esdras a pourtant officiellement refusé le secours? Un Etat juif athée ne se met-il pas tout nu à se priver du glaive à double tranchant de son idole à la fois sanglante et séraphique, comme le sont toutes les idoles, et ne se prive-t-il pas à grands frais et à son propre détriment de la schizoïdie cérébrale des ancêtres, puisqu'il ne trouvera désormais aucun secours proprement théologique sur cette terre pour légitimer les ordres purificateurs et meurtriers d'Esdras dont il a pourtant retrouvé avec empressement la théologie du nettoyage ethnique?

Décidément, si le simianthrope est un acteur tronçonné et qui met en scène l'histoire sanglante de sa dichotomie religieuse, ses théologies bipolaires attestent à titre psychogénétique qu'Israël n'a pas intérêt à rejeter son Jahvé à double face, puisque le ciel chrétien brandit, lui aussi, l'olivier d'une main et le sabre de l'autre - son paradis des saintes félicités et les rôtissoires infernales où il fait bouillir ses ennemis sous la terre. Décidément, Israël et le Saint Siège se sont mis de conserve, et bien imprudemment, à l'école de leur apprentissage de la condition bifide des semi évadés du règne animal, de conserve, et bien dangereusement, à l'école de leurs miroirs théologiques respectifs, de conserve, et la mort dans l'âme, à l'écoute de la voix de l'idole qui les dichotomise.

13 - Le dieu de Gaza

Et puis, une ultime catastrophe cérébrale les attend: le piège qu'on appelle la philosophie leur demande de se regarder dans un autre miroir encore, celui que leur tend une démocratie dont le narcissisme religieux la coupe, elle aussi, en deux tronçons tressautants. Car, d'un côté le dieu démocratique est construit à son tour sur le modèle scissipare et biblique de Jahvé et de Jésus-Christ. Voyez comme cette idole se contorsionne pieusement à Gaza et ailleurs, voyez comme elle brandit dévotement de la main gauche la bannière de la Liberté du monde et referme le poing de son saint sacrifice sur une ville d'un million cinq cent mille habitants! Quelle enclume de la théologie immolatoire des évadés du règne animal que Gaza! On y voit le dieu de la croix, celui de Moïse et celui de la démocratie mondiale dresser l'autel de leurs offrandes à leur ciel et de leurs tributs à leur enfer.

L'humanité est donc à elle-même l'ange et le boucher qu'on appelle un personnage historique; et les théologies scindées entre l'ange et la bête illustrent le piège du tartuffisme sacré dont les trois dieux uniques se nourrissent en secret. Voyez comme le Dieu meurtrier d'Israël feint maintenant de demander à son peuple de jeter son alibi aux oubliettes afin d'aider en retour le peuple hébreu à tuer ses ennemis sans paraître commettre de sacrilège! Mais si le monothéisme est un Tartuffe tueur et un champion toutes catégories des pieuses dérobades, qu'en sera-t-il des droits des Palestiniens qui, eux, n'ont pas jeté Allah au rebut? Voyez-les, les pauvres, voyez-les se métamorphoser sous nos yeux en une engeance satanique au regard d'un Jahvé pourtant jeté à la poubelle par M. Benjamin Netanyahou! Le synode sera censé servir de "tribune aux attaques contre Israël dans la plus belle tradition de la propagande arabe", afin de légitimer le combat d'un Jahvé évanoui contre une engeance d'autant plus infernale et dont les "propos calomnieux à l'égard du peuple juif et de l'Etat d'Israël" seront condamnés par la "position officielle du Vatican", dont Tel-Aviv espère qu'il penchera du côté d'un dieu proclamé absent pour les besoins de la cause.

Mais Israël en est pour ses frais. Du fond de son sépulcre, Jahvé, le tueur ambidextre, lui crie encore: "Tu ne tueras pas". Rien de plus théologique, décidément, que le subit athéisme d'Israël. Mais alors, cherchez les idoles tueuses là où elles se logent - l'encéphale schizoïde de la bête parlante. Voyez comme Jahvé fait le mort sur l'ordre d'Israël, voyez comme, sur l'ordre d'Israël, ce double ambigu d'une créature ambiguë ne feint de passer à la trappe que pour faire la nique à ses négateurs. Qu'en est-il donc de la grimace des dieux uniques et de leurs adorateurs si les dieux morts rendent criantes leurs propres funérailles?

Décidément, il n'existe qu'un seul personnage proprement historique, celui que symbolise et qu'incarne une espèce flottante entre l'ange et la bête et qui, à ce titre, tente de faire corps avec son propre dédoublement psychogénétique, une espèce biphasée par les dieux qu'elle a forgés à son image. Mais comment se fait-il qu'un trans-biographe abyssal, Paul Valéry, ait donné rendez-vous aux anthropologues futurs de "Dieu"?

Voici : d'entre les feuilles une Figure vint.
Une figure vint à la lumière,
Dans la lumière,
Et il regardait de toutes parts,
Et celui-ci n'était "Ni Ange ni Bête".

(Paul Valéry, Paraboles pour accompagner douze aquarelles de L. Albert-Lasard , Pléiade, Oeuvres, I, p. 198.).

Le 12 décembre 2010
aline.dedieguez.pagesperso-orange.fr