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Le Saint Siège et Israël - 1 - Qu'est-ce qu'un personnage historique ?

Par Manuel de Diéguez

1- L'Eglise débarque dans la politique mondiale
2 - Où " Dieu " et César réapprennent à croiser le fer
3 - Le synode et la définition de l'Etat juif
4 - La théologie et la politique
5 - Qu'est-ce qu'une nation ?
6 - Rome et Tel-Aviv dans l'arène de l'anthropologie critique
7 - La biographie et le mythe
8 - Les accoucheurs du Jésus transcendantal
9 - L'étau se resserre
10 - Comment le simianthrope accouche de son corps mental
11 - Qu'est-ce qu'un peuple qui fait corps avec sa terre
12 - La psychophysiologie des idoles

1 - L'Eglise débarque dans la politique mondiale

Pour la première fois dans l'histoire du mythe du salut, un synode politique et théologique confondus s'est tenu au Vatican, auquel le corps entier des évêques et patriarches des Eglises d'Orient a été convié. A l'issue de ce mini concile, l'assemblée a officiellement émis le vœu, impie aux yeux d'Israël et pieux aux yeux de l'Eglise "qu'il soit mis fin à l'occupation israélienne de divers territoires arabes".

Il semble donc que l'heure approche où la science historique et l'anthropologie ne pourront plus éviter de soulever la question-clé des méthodes d'analyse nouvelles de la mémoire que requerra l'examen critique de l'évolution cérébrale d'une espèce mise à l'école des siècles que l'écriture a stockés. Car il s'agit, d'ores et déjà, de peser les problèmes psychobiologiques que le conflit du Moyen Orient posera à des sciences humaines plus développées que celles d'aujourd'hui.

Naturellement, la presse internationale a largement passé l'événement sous silence et le Saint Siège a paru s'associer, du moins par une discrétion complice, à un étouffement suspect de l'événement. Il est étrange, en effet, que des attentats meurtriers aient ensuite subitement pris des chrétiens pour cibles en Irak, alors que le Vatican venait de franchir un pas gigantesque en direction du monde musulman. De plus, on n'a jamais vu les disciples du Coran s'en prendre au prophète de Nazareth, puisque Muhammad le tient en grande vénération.

Une telle situation pose d'emblée au Saint Siège un problème théologique, politique et moral de taille à défier les docteurs de Sorbonne du Moyen Age à nos jours. En effet, depuis Max Weber, l'homme l'Etat couvre habilement son ignorance, sa sottise, sa peur ou sa mauvaise foi sous le drapeau soyeux de sa "responsabilité politique". C'est ainsi que M. Nicolas Sarkozy jette astucieusement le manteau troué de sa responsabilité vertueuse sur son irresponsabilité la plus pécheresse, celle qui entraîne la France dans la diabolisation de l'Iran au profit de deux Etats étrangers: il s'agit d'aider Washington à légitimer l'extension impériale de ses forces militaires à la planète tout entière sous le sceptre d'un bouclier international tartuffiquement démocratique et de permettre à Israël de feindre de sanctifier sa conquête de la Cisjordanie à l'ombre du géant censé le menacer.

Mais la "responsabilité politique" et morale confondues du Vatican est-elle de protéger les chrétiens en Irak ou les Palestiniens musulmans en Judée? D'un côté César définit seul et d'autorité la responsabilité politico-morale des Etats, de l'autre, c'est la foi en une divinité qui entend élever la voix. Pendant plusieurs siècles, les martyrs ont payé de leur sang ce choix-là ; et maintenant, l'Eglise dépose les victimes des deux bords sur les plateaux de la balance de Thémis où seul le temporel pèsera le poids de la vérité et le prix de la vie. Peut-être la vraie chance d'un débarquement du "spirituel" dans la politique mondiale est-elle donnée à une Eglise acculée à démontrer une fois de plus à la face du monde que derrière Ponce Pilate, c'est toujours le glaive qui tranche le nœud gordien.

Mais, du coup, qu'en est-il de la validation proprement anthropologique des exploits théologiques ou politiques du genre simiohumain qu'affiche une religion des fatigués du sacrifice et dont les autels ne sont pas près de laisser débarquer dans la postérité de Darwin et de Freud une réflexion sur la "morale de la responsabilité"?

2 - Où " Dieu " et César réapprennent à croiser le fer

Le moment serait-il venu d'apprendre à observer et à interpréter les secrets politiques et religieux de notre espèce telle qu'elle se donne à observer dans les deux réflecteurs doctrinaux qu'on appelle la foi et la raison scientifique, donc critique? Qu'on le veuille ou non, deux obstacles majeurs ont bel et bien été surmontés publiquement et à titre préalable par le Saint Siège. Premièrement, il a été officiellement déclaré que la présence armée d'Israël en Cisjordanie ressortit à la définition que le droit international a toujours donnée de l'occupation militaire; secondement, il a été solennellement proclamé - et sous l'autorité dite révélée, donc tenue pour infaillible, du Saint Père en matière d'éthique - que les territoires illégalement occupés par l'Etat juif sont ceux dont le propriétaire s'appelle le peuple palestinien. Il est décisif que l'Eglise romaine qualifie de patrie un pays dont ses habitants naturels revendiquent la possession, il est décisif qu'elle valide à ce titre l'action armée des ressortissants d'une nation sur le terrain.

La légitimation tardive par l'autorité qui s'attache au droit international du statut diplomatique de la Palestine par un Saint Siège soudainement devenu moins timide que précédemment s'est voulue, en outre, spectaculairement officialisée, puisque Benoît XVI, a expressément condamné l'existence même des "conflits, des guerres, de la violence et du terrorisme dans la région" et proclamé que la paix est "possible" et "urgente". Mais qui sera désormais qualifié de terroriste, l'occupant ou l'occupé? Ponce Pilate se serait-il tout de même invité au Synode? Dans l'affirmative, par quelle porte dérobée serait-il entré et que révèlerait l'ambiguïté diplomatique du Saint Père aux yeux de l'anthropologie dont la vocation, entre autres, est d'observer le territoire de l'inconscient politique tapi dans les coulisses du mythe de l'incarnation des valeurs, donc de la substantification de la Liberté, de la Justice et du Droit?

Voir - Lisbonne, l'Europe humiliée et l'avenir de l'intelligence française, 28 novembre 2010

Le fondement proprement théologique, donc l'autorité confessionnelle que revendique la déclaration hautement politique du synode a été aussitôt et expressément souligné par le rapporteur autorisé du semi concile, l'archevêque grec melchite de Newton (Etats-Unis), Cyrille Salim Bustos, qui a pris soin d'ajouter que les Israéliens "ne peuvent pas s'appuyer sur la bible pour défendre une politique de colonisation", ce qui revient, si les mots ont un sens, à qualifier une colonisation pseudo-angélique à la fois d'acte de guerre et de comportement impie. Quand une théologie dont la prudence s'est changée en une casuistique depuis plus de quatre siècles souligne les fondements politiques, moraux et dogmatiques confondus du droit international, quelque chose a changé au plus profond d'une civilisation où l'absolu et l'histoire avaient depuis longtemps divorcé ou décidé de faire chambre à part.

3 - Le synode et la définition de l'Etat juif

La cohérence politique, théologique, confessionnelle et éthique des déclarations publiques du synode est donc sans faille ; mais, dans le même temps, un nouvel impératif kantien s'impose à la pensée rationnelle occidentale et mondiale, celui de mettre sur pied une philosophie et une anthropologie attachées à cerner la notion de "personnage historique" appliquée à des Etats et à des civilisations, tellement il est évident que si l'Europe de la pensée critique se révélait plus impuissante que jamais à guérir la politologie de son infirmité cérébrale sur un point aussi décisif, les descendants de Platon, de Descartes, de Kant ou de Hegel devront être déclarés inaptes à relever les défis intellectuels que le XXIe siècle adresse à la planète en giration autour de ses miroirs célestes.

Or la paralysie philosophique la plus frappante de l'Europe des sociologues résulte de son incapacité à préciser le sens de la notion de personnage collectif, donc d'acteur historique et mental confondus; et cette évidence a été aussitôt démontrée par la précipitation avec laquelle Israël s'est engouffré dans la brèche ouverte entre la déclaration ambiguë du pape et celle, sans équivoque, du rapporteur du synode cité ci-dessus, qui a été qualifiée sur l'heure de "malencontreuse" par Israël.

Comment Tel-Aviv va-t-il tenter d'introduire une béance diabolique au cœur de la profession de foi du synode, qui, par définition, se donne à peser sur la balance d'une théologie, et comment, de son côté, l'anthropologie critique va-t-elle tenter de cerner l'enjeu d'une joute diplomatique entre des textes politiques et des textes révélés, puisque la parole du saint Père est réputée infaillible depuis 1870? L'indignation religieuse de l'Etat juif s'est encore accrue, à l'entendre, du fait que le rapporteur est demeuré inébranlable, au point qu'il a ajouté, en toute logique des relations officielles du ciel avec les Etats, qu'Israël ne saurait s'appuyer sur "l'expression biblique de terre promise" pour "justifier le retour des juifs en Israël et l'expatriation des Palestiniens".

4 - La théologie et la politique

Quel est le statut religieux d'Israël aux yeux de l'Eglise ? On écrit Juifs avec une majuscule quand il s'agit des habitants de la Judée d'autrefois, nation occupée par les légions romaines depuis Pompée, et l'on désigne tous les Juifs d'aujourd'hui avec une minuscule, parce qu'à partir de Vespasien et de Titus, il s'agit exclusivement des juifs de la diaspora - de la "dispersion" en grec - qu'ils soient censés pratiquer la religion dite de Moïse sur les lieux de leur dissémination ou se réclamer des gènes d'Abraham - donc sans se référer à une théologie qui avait aboli les sacrifices humains à l'école de l'Egypte ancienne. C'est ainsi qu'on désigne les juifs de Pologne ou des Etats-Unis avec une minuscule, disent le Littré, le Robert et le Larousse, qui ne précisent pas s'il s'agit alors des fidèles d'une religion ou des membres d'une ethnie.

En revanche, à évoquer "l'expatriation des Palestiniens", le secrétaire général du synode reconnaît expressément aux habitants du pays leur appartenance ethnique, religieuse et politique à une patrie multimillénaire. Comment se fait-il que les habitants de l'Etat d'Israël, se qualifient à leur tour de juifs avec une minuscule internationaliste et déracinée, alors que si la nation de Juda était ressuscitée en droit public, elle devrait se baptiser l'Etat des Judéens ou des Juifs, afin de conformer sa dénomination au verdict des dictionnaires?

Mais l'Eglise et les Etats laïcs actuels se trouvent empêtrés dans une contradiction interne du même type si, d'un côté, ils délégitiment la colonisation sauvage en tant que mode d'expansion "naturel" d'une nation, comme Israël le soutient sur la scène internationale, alors que, dans le même temps, les chancelleries et le Saint Siège valident de conserve le prédateur qu'ils ont autorisé à prendre possession d'une partie déterminée de la patrie des Palestiniens? C'est pourquoi Mgr Bustros dit expressément que le retour des juifs en Israël, y compris dans les frontières de 1947, n'est validable ni aux yeux du jus gentium actuel, c'est-à-dire du droit des gentes - des ethnies - ni aux yeux des textes bibliques, alors que l'Eglise reconnaît depuis soixante trois ans le rang diplomatique de l'Israël minuscule censé avoir été enfanté en droit et intronisé parmi les Etats par une "recommandation" pourtant illégale par nature de l'Assemblée des nations unies. Le statut théologique et le statut juridique d'Israël ne s'accordent donc nullement de nos jours aux yeux de la Curie romaine, qui semble réticente à soutenir la déclaration religieuse cohérente du porte-parole du synode, parce qu'il lui est difficile de condamner avec six décennies de retard une expansion coloniale qui, en 1947 n'était pas encore censée contredire par définition la théologie biblique de Mgr Bustros et du Synode.

5 - Qu'est-ce qu'une nation ?

Aussi se demande-t-on maintenant comment le Vatican pourrait désavouer théologiquement et politiquement son synode à la face du monde et sacraliser derechef son propre péché de 1947 au point de répondre favorablement à la sommation indignée d'Israël d'invalider illico les propos qu'il proclame "calomnieux à l'encontre du peuple juif et de l'Etat d'Israël" prononcés par le pieux rapporteur du synode. Mais Rome se soumettra-t-il néanmoins à l'injonction théologique et diplomatique qui lui est adressée en termes catégoriques par un Etat censé laïc - l'injonction de proclamer officiellement et sans ambiguïté que la déclaration finale et solennelle du synode est hérétique et "ne devrait pas être interprétée comme la position officielle du Vatican"? Existe-t-il une position "officielle" du point de vue théologique, et une autre du point de vue "politique". Mais alors comment défendre à la fois l'une et l'autre? S'il faut "rendre à César" ce qui lui appartient, comment l'Eglise trace-t-elle la frontière entre le glaive et la "parole de Dieu", comme elle dit?

La simianthropologie critique se veut explicative des comportements politiques et religieux des hommes et des Etats. A ce titre, elle prend acte d'un fait politique majeur : pour la première fois, l' Eglise catholique, qui bénéficie du statut d'un Etat, reconnaît en tant que telle l'évidence qu'une orthodoxie exprime toujours et nécessairement la forme la plus fondamentale de la logique politique d'une espèce née schizoïde - et cela du seul fait qu'il est politique, donc rationnel au premier chef de placer le cosmos sous le commandement sans appel ou sous la gouvernance relativement contrôlable d'un souverain mythique de l'éthique publique et d'un maître absolu des récompenses et des châtiments posthumes.

L'Eglise s'est donc réveillée en sursaut, et cela au point qu'elle est redevenue un acteur non éjectable de la scène du droit international. La consubstantialité à nouveau affichée de la foi et de la diplomatie censée l'incarner renoue avec une logique du pouvoir oubliée depuis le Moyen Age, mais que le monde moderne redécouvre du seul fait qu'une spiritualité qui renonce à condamner l'immoralité des Etats en est réduite à se retirer au couvent. Mais une autorité dont les verdicts religieux sont censés transcendants au monde, donc sacrés, ne saurait capituler en rase campagne ou rentrer discrètement dans le temporel sur l'ordre du sceptre que brandit Israël: qu'il soit bref ou durable, le débarquement politique du Saint Siège dans l'histoire du Moyen Orient est irréversible et intéresse désormais la planète entière de la politique.

Aussi le vieil adage des Romains praeterita mutare non possumus - on ne peut changer le passé - va nécessairement féconder à nouveau la réflexion scientifique sur la nature du sacré, donc la contraindre à faire progresser la modeste simianthropologie que j'ai explicitée en librairie livre après livre depuis quarante ans, mais qui ne pouvait que battre de l'aile d'une décennie à l'autre dans un monde amputé de la moitié de son encéphale politique par le refus des anthropologues d'étendre les pouvoirs de la raison occidentale jusqu'à comprendre le sens politique du mythe de l'incarnation de la vérité, donc des relations psychobiologiques que les cosmologies mythiques entretiennent nécessairement avec la politique et qui remontent au paléolithique.

Si l'homme est un animal politique, donc de mauvaise foi en tant que son encéphale biphasé est construit sur un modèle théologique bancal, celui de l'incarnation de la vérité, la question est devenue impérieuse, j'y reviens, de se demander à quelle philosophie du concept de personnage historique le Vatican, Israël et le droit international public vont se rallier. Car, d'un côté, le mythe tartuffique de la substantification de "Dieu" en Jésus-Christ contraint un Saint Siège de la sanctification des corps pieux à condamner une occupation "de différents territoires arabes" par Israël tandis que, de l'autre, cet Etat demande avec insistance à Rome de se dépiéger de sa théologie de la divinisation de la chair d'un prophète et de prononcer en toute hâte une excommunication majeure qui distinguerait clairement les véritables "conclusions officielles du synode" des déclarations "scandaleuses" d'un rapporteur général relaps et renégat. Il va donc falloir apprendre à peser l'ambiguïté psychogénétique des cerveaux religieux et le caractère monophasé des autres sur la balance de l'évolution intellectuelle d'une espèce dichotomisée par son évasion désespérément spirituelle et musculaire du règne animal.

6 - Rome et Tel-Aviv dans l'arène de l'anthropologie critique

J'ai déjà dit que les embarras théologiques de Rome se révèleront providentiels aux yeux des sciences humaines d'avant-garde de notre temps, puisqu'Israël déclare carrément que "les gouvernements israéliens ne se sont jamais servis de la Bible pour justifier l'occupation ou le contrôle d'un territoire" et que "les confrontations théologiques relatives aux saintes Ecritures ont disparu avec le Moyen Age".

Mais s'il en était effectivement ainsi, comment l'Etat juif légitimera-t-il en droit des conquêtes territoriales qu'il reconnaît viscéralement pour laïques? Comment renoncer expressément à tenter de les valider à l'école d'une théologie de la sanctification du coin de terre qu'une divinité amie aurait remise en mains propres aux ancêtres de M. Benjamin Netanyahou et de M. Avigdor Lieberman si l'ONU et l'Etat du Vatican tiennent maintenant en commun le langage du droit positif, donc profane? La question de la nature tartuffique - et à titre psychophysiologique - des personnages proprement historiques, et d'abord des Etats tant religieux que laïcs se trouve donc posée d'emblée sur un double terrain, celui du locuteur théologique et celui du locuteur corporel que les nations rationalistes sont devenues à elles-mêmes, puisque l'accord d'un acteur physique avec un acteur mental censés désormais se confondre ou faire la paire a marqué de son sceau l'histoire temporelle et l'histoire ex cathedra des armes et des lois depuis l' origine des civilisations.

Ah! que les efforts théologiques communs du Saint Siège et d'Israël d'accoucher au forceps de la question centrale que soulève l'analyse anthropologique du mythe de l'incarnation du vrai et du juste sont hautement bienvenus dès lors qu'un droit international public décérébré ne dispose encore d'aucune philosophie sérieuse de la parturition de l'identité psycho-physique des peuples et des nations du "Bien" et du "Mal", tandis que, de son côté, l'Eglise ne sait pas encore comment elle doit distinguer le Christ mortel des biographes du personnage hyper théologique et éternel dont les conciles successifs ont mis plus de quinze siècles à préciser le statut transcendantal sans jamais être parvenus à stabiliser les gènes divins d'un "homme-dieu", donc d'un immortel censé inscrit à l'état civil. Comment le songe théologique impérissable qu'Israël est à lui-même s'inscrit-il dans un registre anthropologique dont l'autorité serait surréelle, alors que l'Eglise elle-même échoue à son tour dans le trans-tombal?

Par bonheur, la question des relations méta-sépulcrales que le simianthrope entretient avec ses doubles célestes, politiques ou scientifiques se situe également au cœur de l'intelligence littéraire, puisque Don Quichotte, Hamlet, Antigone ou le Dr Faust - mot qui signifie le poing en allemand - sont des personnages symboliques et trans-funéraires par nature, donc installés par définition dans les imaginations, en ce sens qu'ils ont jailli en tant que signifiants cérébraux immuables du cerveau des Cervantès, des Shakespeare, des Sophocle et des Goethe; et ils sont devenus des personnages proprement historiques, donc en chair et en os, si je puis dire, dans la mesure où ils se sont installés dans l'univers mental mondialisé et polyglotte qu'on appelle la littérature, où ils ont conquis de siècle en siècle leur véritable existence historique, celle qui a des bras et des jambes et qui demeure pourtant onirique de la tête aux pieds. Dans quelle mesure une nation et son Etat sont-ils des personnages dévots et physiques confondus et quelles relations leur existence bi-polaire entretient-elle avec les manifestations physiques de leur identité pieusement dédoublée? Voilà la question à la fois anthropologique et vestimentaire posée au Saint Siège et à Israël, mais également à la culture mondiale, puisque nos critiques littéraires ne sont pas encore entrés dans la biographie transcendantale des livres et des auteurs.

7 - La biographie et le mythe

Encore une fois, qu'en est-il des personnages historiques proprement dits s'ils sont transtemporels par nature et si, par conséquent, ils ne deviennent réels qu'au fur et à mesure qu'ils conquièrent une effigie mentale immortelle, donc un statut figuré? Comment l'Eglise et Israël ont-ils illustré au cours des âges la conquête de leur rang d'acteurs psycho-physiques de l'histoire cérébrale du simianthrope à deux faces?

Observons brièvement l'itinéraire tourmenté de l'acteur auto-sanctifié qu'on appelle l'Eglise, suivons un instant ce protagoniste de l'absolu. Il va monter en scène sous nos yeux et nous raconter la tragédie d'un homme qui s'est métamorphosé de siècle en siècle en coadjuteur bifide de son père mythique dans le cosmos. Son statut théologique schizoïde est peu à peu devenu, contre vents et marées, sa seule réalité qualifiable de proprement historique. Cette évolution cérébrale toute en tempêtes et rechutes se rend visible dès l'origine : les récits les moins oniriques, donc les plus accrochés aux basques de la biographie de Jésus - ceux de Marc et de Matthieu - sont les plus ridiculement rapiécés et les plus incompréhensibles aux yeux des grands couturiers de la littérature et de la religion confondus, tellement le plaquage artificiel de quelques miracles cousus de fil blanc sur la médiocrité du roman fantastique qu'on appelle une théologie avertit l'écrivain et le poète de ce qu'il s'agit d'un faux grossier. Puis, Luc, hisse son héros dans le symbolique et l'immémorial où se meut le génie des grands mystiques. L'élan et le souffle du Jésus enfin devenu réel, donc surréel, donc "consubstantiel" à son géniteur mythique, sont nés du récit fabuleux des disciples d'Emmaüs, qui transportent les acteurs de la pièce et tous les vrais lecteurs dans un royaume de la beauté où le "pain de l'esprit" substitue sa grâce au "pain du temporel".

8 - Les accoucheurs du Jésus transcendantal

Mais le personnage ne s'étoffe et ne prend toute son épaisseur qu'avec Paul et Jean. Voyez comment l'auteur de l'Epitre aux Romains s'y prend pour doter d'un corps psychique collectif le héros ressuscité sous les traits d'une Eglise qui se qualifiera de "corps du Christ" dans l'éternité, donc de personnage à la fois physique et céleste; voyez comment Jean le gnostique entrera dans le personnage en chair et en os et pourtant tout symbolique - donc seul réel - au point qu'il se donnera le luxe de faire passer à la trappe le mythe de confection de la naissance physique du prophète à Bethléem, épisode dont les autres évangélistes avaient un impérieux besoin: car si le récit de la nativité corporelle du délivreur universel ne se coulait pas, disaient-ils, dans le moule des prophéties convenues selon lesquelles sa chair devait obligatoirement se couler, comment se serait-il rendu crédible aux encéphales forgés par des récits vieillis, mais dûment solidifiés par la tradition? Le Jésus le plus onirique, celui de Jean, n'a précisément pas besoin des jambes de bois du sacré d'école: il se permet de naître à Nazareth! Certes, il lui faudra encore un demi-millénaire et de nombreuses péripéties pour devenir "physiquement" le personnage mental et impossible de jeter à la fosse qu'il est appelé à "incarner". Don Quichotte courra plus vite vers son empyrée: mais il mourra, comme l'Eglise d'aujourd'hui, pour avoir perdu son Toboso. Son double lumineux a pourri en chemin.

Si l'apprentissage de leur ascension au symbolique et au figuré des personnages religieux ou romanesques dignes de devenir vraiment historiques, donc de transporter leur carcasse à la hauteur de leur statut "céleste", si cette escalade diogénique, dis-je, des corps aux signaux et aux signes des allumeurs de leur propre lanterne se révèle la même que celle dont la littérature ou la philosophie présentent le spectacle, la vocation de toute grandeur à devenir transtemporelle illustrera la signalétique "spirituelle" d'une histoire appelée à se dérouler sur les hauteurs.

Voulez-vous lire l'histoire de Socrate au jour le jour? Les Mémorables de Xénophon sont disponibles sur le marché. La bonne volonté louangeuse du narrateur est celle d'un ami et d'un fidèle compagnon. Mais si vous voulez, même au prix d'une longue attente, connaître le Socrate réel, donc l'évadé, lisez Platon. Le grand logicien vous initiera au personnage vraiment historique, donc transbiographique, celui qui, depuis vingt-cinq siècles, raconte les aventures dialectiques du "Connais-toi" ascensionnel des contemplatifs et des sacrifiés. Celui-là mène le même combat du devenir de la conscience simiohumaine que Hamlet, Antigone ou Don Quichotte. Qui est appelé à symboliser les acteurs transcendants à leur musculature et à leur squelette? On demande les récitants de la trajectoire tragique des grands pensants de la zoologie.

9 - L'étau se resserre

Et maintenant, que dit le personnage qui s'appelle l'Eglise romaine ? Nous savons qu'elle ignore autant le statut anthropologique du Christ et du christianisme - donc comment un charpentier de village est devenu une Eglise universelle - que nos philosophes ignorent comment le Socrate en chair et en os de Xénophon est devenu l'immolé central de la philosophie mondiale. Mais nos critiques littéraires ignorent également comment un chevalier évadé de la cervelle de Cervantès est devenu le symbole universel de la générosité et de la folie de l'humanité; et nos humanistes ignorent également comment une Antigone suicidaire court jour et nuit dans les rues de Gaza; et nos théologiens et nos historiens ignorent également que le Saint Siège est une idole déchirée entre son paradis de la fainéantise des trépassés et son camp de concentration souterrain; et Israël ignore ce qu'il en est du personnage historique, donc psycho-mental, qu'il est à lui-même. Comment cet Etat est-il né de la volonté du roi Josias, puis de celle du scribe Esdras et du gouverneur de la province de Judée, Néhémie, d'identifier le peuple juif à un créateur de l'univers ? Comment cet Etat quichottesque s'est-il fait élire par un Jahvé qui lui accorderait pour demeure et pour destin la possession exclusive d'un territoire déterminé?

Si vous ne voyez pas les effigies de Hamlet et de don Quichotte hanter ce personnage, votre ignorance égalera celle d'Israël, qui n'a pas de regard sur la généalogie et le devenir des personnages proprement historiques. Mais le Vatican non plus, qui s'est fait une divinité ridicule d'un marmot braillant dans son berceau et qui, dans son Catéchisme de 1992, dote encore d'une rate, d'un foie et de viscères le créateur incréé du cosmos que Marie est censée avoir porté dans ses entrailles. Visiblement, Israël et le Saint Siège se demandent comment tracer la frontière entre leur charpente de mortels et le four à pain du "spirituel" dont ils voudraient faire monter la pâte. Ce douloureux embarras anthropologique apparaît clairement dans la prétention soudaine d'Israël de jeter à la poubelle le mythe qui le fonde et dont il se nourrit.

Citons à nouveau ce passage saisissant : "Les gouvernements israéliens ne se sont jamais servis de la Bible pour justifier l'occupation ou le contrôle d'un territoire. (...) Les confrontations théologiques relatives aux Saintes Ecritures ont disparu avec le Moyen Age." Mais alors, qu'en est-il de l'Israël biologique, celui dont de belles femelles ne cessent d'accoucher au terme naturel de leur grossesse et qu'en est-il de l'autre parturition, celle d'un Etat qui se voudrait surnaturel? La Rome en chair et en os est descendue au tombeau avec la perte des Etats pontificaux. Retrouvera-t-elle son âme? Et maintenant, Israël se veut orphelin de son mythe, et maintenant, Israël renonce, dit-il, à naître du cerveau de Zeus, pauvre Athéna, ou de l'écume de la mer, pauvre Aphrodite. Quel évènement politique de première grandeur que le renoncement officiel d'Israël à l'essence surnaturelle des personnages historiques, quel débarquement de l'anthropologie du singe éternisé dans la politologie moderne que le synode de Rome! Il va falloir légitimer la politique de la colonisation dont Rome reproche la pratique au peuple de Jahvé, mais ce peuple lui répond en jetant son propre froc aux orties.

10 - Comment le simianthrope accouche de son corps mental

Pas de doute, toute la maïeutique philosophique moderne et toute la politologie socratique du XXIe siècle vont se trouver contraintes de fabriquer la balance à peser les relations que le corps terrestre de l'humanité entretient avec ses corps mythologiques; pas de doute, les relations iréniques ou sanglantes que le corps physique de l'Eglise romaine entretient avec son corps "spirituel" vont tracasser la politique au jour le jour d'un Israël joyeusement et résolument chu dans le temporel.

Saint Ambroise appelait le corps ecclésial du christianisme romain à s'immoler sur l'autel du Golgotha à titre d'offrande palpitante et publique à un boucher du ciel. Mais si Israël est devenu le peuple dégoulinant de sang que sa croissance conduit, dit-il, le plus "naturellement" du monde à occuper la Judée les armes à la main et à arracher leur patrie terrestre aux Arabes de la région, comme dit le synode, faut-il en conclure que l'Etat hébreu se serait confectionné une divinité calquée sur la vocation impérieuse de ses gènes terrestres? Dans ce cas, il deviendrait décisif, pour l'anthropologie critique et pour l'ensemble des sciences humaines de notre temps, de découvrir, la lanterne de Diogène à la main, pourquoi les évadés de la nuit animale se forgent des dieux à la fois bénisseurs et égorgeurs à leur "image et ressemblance", comme ils le reconnaissent eux-mêmes. Comment un peuple se procure-t-il le royaume des songes dans lequel son identité dédoublée de personnage historique et d'acteur symbolique du monde l'appelle à habiter en guerrier?

11 - Qu'est-ce qu'un peuple qui fait corps avec sa terre?

Le siècle de Voltaire se demandait encore comment convertir l'idole ecclésiale à une tolérance lénifiante à l'égard de ses contempteurs, alors qu'ils méritaient, disait la Curie, de se faire arracher la langue et de se trouver réduits en cendres sur le bûcher pour avoir siffloté une chanson égrillarde sur le passage d'une procession; mais le siècle de Freud, lui, se demande quel personnage mythique nous sommes demeurés à nous-mêmes de nous donner les dieux virtuels que nous appelons des idéalités. Dans ce cas, offrons-nous encore des sacrifices humains sur les autels de nos démocraties sauvagement idéalisées? Le peuple d'Israël serait-il un immolateur et se définirait-il, à notre exemple, comme un sacrificateur viscéralement différent de ceux du reste de l'espèce supposée humaine à laquelle nous appartenons? Car le peuple chrétien, lui aussi, se présente en sacrificateur et en inquisiteur dans l'arène de l'histoire, le peuple chrétien, lui aussi, se sait et se sent écarté des propitiatoires sur lesquels le surplus des humains offre ses victimes de chair et de sang à des dieux de chair et de sang.

Le chrétien se distingue de ses congénères en ce qu'il se détourne des idoles sculptées dans le bois ou taillées dans la pierre, mais seulement afin d'offrir un Isaac plus précieux à dévorer et à remettre entre les mains de l'ogre céleste devant lequel il entre en prière. Du coup, l'histoire terrestre et l'histoire céleste du peuple juif rétrogradent au point de retourner aux meurtres sacrés antérieurs au christianisme. Rome et Israël se donnent maintenant à déchiffrer ensemble à l'école d'une science de la consubstantialité viscérale des peuples et de leurs dieux.

Allons-nous radiographier le mythe de l'incarnation tartuffique de la vérité? Et d'abord, pourquoi Israël s'est-il donné exclusivement la terre de Judée pour temple d'ici bas, et cela par le détour de sa propre voix transportée dans le ciel, pourquoi Israël a-t-il donné ses poumons à un certain Jahvé, son propriétaire, pourquoi Israël s'est-il procuré un sol à titre exclusif et par un saint subterfuge, pourquoi les juifs de la diaspora n'ont-ils, eux, ni besoin du sang des propitiatoires de Jahvé, ni de se lover dans le giron de leur religion pour savoir qu'ils sont juifs? C'est dire que l'identité ethnique, politique et immolatoire de l'humanité religieuse se confondent depuis la nuit des temps, c'est dire que les évadés de la zoologie se font donner leurs biens terrestres par l'intermédiaire du corps mental qui fait d'eux des personnages transcendantaux à leurs propres yeux, donc historiques précisément à titre de surréels. Mais alors, qu'en est-il de la démocratie et de ses autels, d'un côté, et des autels de Jahvé ou du Dieu romain, de l'autre?

12 - La psychophysiologie des idoles

Le plus abyssal dans le génie de Molière, c'est que son Tartuffe n'est qu'un acteur et un mime du Tartuffe du ciel. A l'instar de Tartuffe, "Dieu" se promène parmi les anges et les séraphins, à l'instar Tartuffe, "Dieu" détourne sa sainte face du four des tortures infernales dont son Lucifer fait bouillir les marmites, à l'instar de Tartuffe, "Dieu" fait monter les psaumes et les patenôtres de sa sainte justice des rues hurlantes de Gaza, à l'instar de Tartuffe, "Dieu" est le faux génie des ascensions dont les chevilles portent les chaînes des idoles, à l'instar de Tartuffe, Rome et Tel-Aviv attisent le feu de la mort à Gaza.

Qu'en est-il de l'idole que le chimpanzé en prières est à lui-même si toute divinité a la tête dans les nues et les pieds dans le sang, parce que les récompenses et les châtiments sont les mamelles de la politique ? Mais si "Dieu" est le Tartuffe suprême que Molière a fait monter sur les planches, buveurs d'eau s'abstenir. Rendez-vous la semaine prochaine aux gosiers de fer.

Le 5 décembre 2010
aline.dedieguez.pagesperso-orange.fr


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Benjamin Netanyahou et l'héritage d'esdras - Qu'est-ce qu'un personnage historique ? (suite)

Par Manuel de Diéguez

1- Les peuples se regardent dans le miroir de leurs dieux
2 - La démocratie et la profanation philosophique
3 - M. Esdras Netanyahou
4 - Les embarras du nouvel Esdras
5 - Esdras aujourd'hui
6 - La " terre promise " par la démocratie
7 - Esdras au Vatican et Darwin dans l'Histoire
8 - Le nouvel humanisme
9 - Comment observer les hommes et leurs idoles du dehors?
10 - Caïn et le sang séraphique