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Lisbonne, l'europe humiliée et l'avenir de l'intelligence française

Le sommet de Lisbonne fera date dans l'histoire secrète de la planète de la "rédemption démocratique": pour la première fois, l'extension apostolique du protectorat des Etats-Unis à la moitié messianisée du globe terrestre dessine clairement les contours de l'autre hémisphère, celui de la Chine, du monde arabe, du Brésil et d'une Turquie superficiellement et très provisoirement convertie au bouclier de la sotériologie américaine.

Dans cette bataille, l'avenir cérébral de la civilisation européenne et mondiale se joue à l'école d'un décryptage anthropologique du contenu théo-politique du discours ex-cathedra que M. Barack Obama a prononcé du haut de la chaire à Lisbonne. De son verbe du salut par l'atome, seule la philosophie française de demain sera en mesure d'observer les rouages et les ressorts anthropologiques. Car toutes les autres nations du globe écoutent encore les annonciations de leur Jupiter, tandis que le pays de Descartes a pris acte du décès du dernier roi imaginaire du cosmos, tandis que le pays de Montaigne observe à la loupe le contenu du cerveau de Dieu et que la nation intellectuellement la plus avancée de la planète diagnostique solitairement la maladie et tente seule de la guérir. Mais si la philosophie française du XXIe ne décodait pas l'eschatologie speudo démocratique de M. Barack Obama, ce serait la politique mondiale tout entière qui deviendrait un rébus indéchiffrable.

Mais pour tenter de relever le défi que la France lance aux mains jointes et aux prières aux sciences humaines de notre temps, il faut enseigner à se dés-asservir. Comment cela, sinon par l'analyse du naufrage linguistique de l'Europe commencée la semaine dernière et par l'articulation de ce premier scannage, celui de la parure de la piété dont s'habille le discours de son prophète, M. Barack Obama.

Je demande donc aux lecteurs du texte ci-dessous de ne pas s'étonner de me voir, dans un premier temps, conduire plus avant l'analyse de la psychophysiologie des langues commencée la semaine dernière, ce qui nous conduira à l'examen que le XVIIIe siècle avait commencé de démuthifier, mais qui en appelle aujourd'hui à de nouvelles armes de la raison de l'avenir intellectuel de la langue française dans un monde à démythifier.

Manuel de Diéguez

1 - La psychanalyse du chimpanzé 2 - Le temps métazoologique 3 - Les chimpanzés et la politique 4 - Les langues et la politique 5 - L'avortement linguistique de l'Europe 6 - Prolégomènes à la lecture du prêche de Barack Obama avant la rencontre de l'OTAN à Lisbonne 7 - Le sacré, le sacrilège et la politique 8 - Comment ficeler l'autorité du ciel et celle de la terre 9 - L'engagement, le sacrifice et la guerre 10 - La vassalisation béatifiante 11 - Le sacrilège du siècle 12 - Une langue post-chrétienne 13 - Les théologiens de l'inexistence de Dieu

1 - L'anthropologie du politique

La semaine dernière, j'ai tenté de mettre en lumière l'évidence que l'unité intellectuelle et politique de l'Europe se trouve sapée dans ses fondements par l'irrésistible ascension des parlers locaux, d'une part, tandis que, de l'autre, l'anglais n'offre aucun secours au discours philosophique proprement dit, mais seulement aux savoirs utilitaires et privés de recul. Aucun philosophe de langue anglaise, même les Locke et les Hume, ne sort de l'enfermement de tous les signifiants dans l'enceinte d'un pragmatisme aux finalités prédéfinies. La question des relations que les langues écrites entretiennent avec la pensée logique, donc avec le statut anthropologique du concept devient donc plus décisive que jamais à l'heure, entre chien et loup, où non seulement l'Europe subit la double épreuve de l'impuissance politique du nationalisme étriqué et du supra nationalisme abstrait, mais où les identités linguistiques à vocation universelle s'effritent sous l'assaut des régionalismes terre-à-terre.

Les gouvernements démocratiques actuels accélèrent fatalement la décérébration d'une Europe vassalisée, parce que, dans l'humiliation des décadences, le repli nationaliste et un suffrage populaire censé concrétiser une autorité universelle s'allient pour livrer les Républiques locales à un panégyrique de la culture du mâle dominant, ce qui place les dévots du mythe de la Liberté sous la houlette ou la férule d'un chef d'orchestre étranger. La Grèce vaincue avait retourné les idéaux mêmes de la démocratie qui avaient fait sa grandeur en instruments de sa servitude. Si, sous l'empire romain, les Grecs avaient tenu le langage de l'OTAN d'aujourd'hui, ils auraient pieusement proclamé que Rome "assurait désormais leur sécurité".

Tel est le secret de l'assujettissement consenti de notre civilisation à un confort militaire tapi sous l'apologie acéphale d'une Europe tribalisée. Les idéaux universels de 1789 portent désormais un revêtement œcuménique et pluriculturel. On entend en tous lieux d'ardents encouragements à promouvoir la prééminence des cultures non encore élevées au voltage de la pensée critique. L'électricité de la littérature, de la philosophie et des sciences abstraites en vient à gêner notre mythologie de la liberté politique.

Mais les langues qui ont cessé depuis longtemps de s'éclairer à la bougie présentent deux avantages décisifs sur les idiomes primitifs: elles se révèlent à la fois des balances suffisamment exactes pour accorder leur prix aux percées mondiales de l'intelligence critique et des miroirs en altitude de la condition simiohumaine à laquelle l'anthropologie critique de demain servira de réflecteur universel. Il convient donc d'esquisser à grands traits l'avenir proprement cérébral de notre espèce ; sinon la folklorisation effrénée de l'Europe assujettira nos cordes vocales à celles d'un souverain lointain et dont les pouvoirs trouveront un puissant renfort dans la glorification d'une multiplicité de sous-cultures enfermées dans la casemate de leurs jargons particuliers.

L'heure est donc venue de reforger les instruments fatigués et les armes rouillées que la pensée semi-rationnelle du XVIIIe siècle nous a transmis. Car, jusqu'à une époque récente, on n'observait les nations et les hommes qu'avec les bésicles d'une science artificiellement soulevée du sol par des vocables myopes. Mais il n'est plus temps de regarder Berlin, Paris, Londres, Rome, Washington, Moscou, Pékin, Tokyo avec les yeux des seuls alpinistes de la parole abstraite et donc enfermée d'avance dans des filets mentaux en suspension parmi des aveugles. On demande aux vocables du vide et du creux des ancêtres de quitter la stratosphère et de radiographier à nouveaux frais les relations concrètes que les langues universelles entretiennent avec les langues régionales, tellement l'examen méthodologique de la substance de ces relations flottantes dans la "moyenne région de l'air" de Descartes nous révélera celles que les politiques nationales entretiennent avec leur centre de commandement d'un côté et leurs pouvoirs notabiliaires de l'autre ; car c'est dans un seul et même étau que ces deux pôles de l'action et du verbe enserrent l'histoire objective des Etats dominants et des civilisations vassalisées.

2 - Le temps métazoologique

Voyez la chute continue et inexorable du Président Sarkozy sur la scène intérieure et internationale: tous les presbytes attribuent ce naufrage du globe oculaire de la politique française à la volonté obtuse de ce chef d'Etat de se rendre vocalement présent jusque dans les villages. Mais depuis cinquante deux ans, la Ve République n'a cessé d'illustrer l'usure du pouvoir central sous l'assaut des cécités périphériques. Pour porter un regard bien ajusté sur les apories psychobiologiques qui caractérisent les deux pôles politiques d'une espèce que l'ambiguïté de ses gènes rend ingouvernable depuis le paléolithique, il faut disposer d'un embryon de connaissance anthropologique du type de distanciation du regard et du jugement que requièrent la politique et l'histoire des semi-évadés de la zoologie. Pourquoi le Général de Gaulle s'est-il trouvé progressivement supplanté par M. Pompidou et M. Giscard d'Estaing par M. Chirac? Pourquoi seul F. Mitterrand a-t-il réussi l'exploit d'écarter un instant les candidats qui, chez les chimpanzés déjà, se lançaient à l'attaque de l'hégémonie du mâle dominant? Cette constance du politique ressortit à une simianthropologie critique que l'ascension des maires du palais n'avait cessé d'illustrer et que l'histoire interne des démocraties ne se lasse pas de confirmer.

Certes, pendant près d'un demi- millénaire, la monarchie française avait réussi le tour de force de faire régner un équilibre apparemment satisfaisant entre le roi, les parlements de province et la cour. Mais, à partir de Louis XIV, cette balance fragile s'est brisée; et, depuis 1789, la France échoue à en retrouver le délicat mécanisme, ce qui la fait osciller entre deux précarités alternées et complémentaires, celle du césarisme larvé des notables qu'engendre la vue basse des démocraties abstraites et celle de la liquéfaction de toute la construction républicaine dans l'anarchie tribale. La France ne cesse d' illustrer l'offensive de type secrètement monarchique, ecclésial et césarien dont le régime populaire reproduit le modèle - ce qui nous renvoie au scannage simianthropologique du statut politique en panne des demi-fuyards de la nuit animale.

3 - Les chimpanzés et la politique

Les stratégies qui président à la conquête du pouvoir central chez les chimpanzés sont préfiguratrices des nôtres. Un agité malin et moqueur rallie les suffrages de sa génération et de la majorité des spécimens d'âge mûr. Cette coalition parvient à renvoyer le mâle dominant et vieillissant dans la solitude de la jungle. Nicolas Sarkozy le reconnaît sans barguigner: "C'est toujours comme ça, une campagne: on promet pour être élu et après, on déçoit." (Discours à la Réunion, 16 février 2007).

Le Président de la République reconnaît expressément que plus on ment à ses congénères, plus on a de chances d'être élu par leurs gènes et que toute démocratie se fonde nécessairement sur l'immoralité viscérale qui infeste le capital psychogénétique du suffrage universel; car la multitude, dit M. Nicolas Sarkozy, est livrée à l'ignorance, de sorte que ses verdicts sont capturables par la séduction et la flatterie. Par nature et par définition, on ne règne donc jamais qu'à bien tromper le peuple. Sitôt installé au Capitole; on s'écrie: "Respectez donc ceux qui ont le courage de se présenter au suffrage universel du peuple." (Discours du 23 novembre 2010)

Mais croit-on que le conquérant simien ne faisait valoir aucun argument tacite de cet ordre, croit-on qu'il n'usait pas de moyens de convaincre "parlants", si je puis dire, croit-on, qu'il négligeait de faire partager l'élan de ses "convictions" à ses condisciples des forêts, croit-on qu'il n'usait pas de gestes et de mimiques appropriés? Tant que l'anthropologie moderne n'aura pas appris à porter sur l'humanité tout entière le même regard que les chimpanzés enseignent peu à peu à nos simiologues à porter sur leurs hordes, la géopolitique ne sera pas devenue une vraie science. Un seul exemple: croyez-vous que deux hordes de singes armés des moyens de se pulvériser radicalement les uns les autres et qui salueraient comme une victoire trans-zoologique de leur génie politique naissant de réduire de trente cinq pour cent seulement leur faculté de s'anéantir en commun, croyez-vous, dis-je, que ces animaux seraient devenus pensants, alors que leur puissance de feu, même réduite de quatre-vingt dix pour cent, suffirait encore à réaliser à l'exploit de leur auto-extermination des centaines de fois? Mais la simianthropologie observe, pour qui sait lire, que l'histoire réelle des singes suicidaires a été racontée en long et en large depuis quatre siècles par Swift, Shakespeare ou Cervantès sans que personne s'en fût aperçu.

Aujourd'hui encore, le roi simiohumain trouve sa place dans cette fresque et sous nos yeux. Voyez avec quelle ardeur M. Nicolas Sarkozy rêve d'étendre la puissance de son règne à la charrue de Cincinnatus, ce qui ruine encore plus rapidement son autorité verbale que s'il se résolvait à enfermer sa voix dans son palais et à exorciser par des grimaces hautaines le péril de se trouver supplanté sous la pourpre et les ors par ses intendants détoisonnés. Comment l'oscillation interne qui régit la politique et le psychisme des semi rescapés du règne animal ne serait-elle pas inscrite dans leur psychophysiologie ? Puisque l'histoire réelle du chimpanzé à la fois meurtrier et en voie de cérébralisation se révèle décryptable, observons le temps apparemment métazoologique auquel la parole simiohumaine actuelle sert de miroir.

4 - Les langues et la politique

L'anthropologie critique démontre que les langues relativement pensantes d'un côté et les dialectes sans tête de l'autre répondent à un seul et même modèle de la politique du "singe nu", et cela du seul fait qu'une langue unifiée, donc écrite, est un monarque dont la grammaire rêve d'occuper le territoire entier du royaume et d'y rencontrer des sujets vocalisés à l'école de la parole de leur maître - ce que l'ubiquité même de l' ambition phonique d'un roi du langage dérobe fatalement à ses poumons. De son côté, une langue demeurée locale et soumise aux tonalités du cru ressemble à un notable dont la prêtrise rachitique se vanterait de bien connaître son potager. La Corse ne veut pas se voir désagrippée de ses arpents par la langue de cour des puissants, le Tessinois, le Basque, le Breton, le Catalan, le Suisse allemand, le Flamand ne veulent pas quitter le village qui leur permet de régner sur leurs légumes.

Le drame du naufrage cérébral d'une Europe coincée entre le coin de terre trop capturable par le langage de la tribu et l'insaisissable ubiquité des mots abstraits se laisse illustrer par un scannage simianthropologique des cordes vocales asservies des uns et des autres; car les relations bipolaires qu'elles entretiennent avec la politique se révèlent les clés de l'ascension et de la chute des nations et des empires biphasés. La Grèce et Rome ont perdu leur empire schizoïde parallèlement à l'émiettement et à la scission interne de leurs vocables. La France bifide assiste au reflux conjoint de sa puissance politique et de ses voix dédoublées. L'anglais est devenu le commandant stratosphérique des arpents américains et le quartier général de toute la stratégie d'un langage planétarisé de la "paix", de la "justice" et de la "prospérité". Mais si le français, l'allemand, l'espagnol ne sont plus portés par une vision ascensionnelle de l'éthique du monde, comment ces langues serviraient-elles encore de guides et d'oracles à un Vieux Continent réduit à ses jardinets langagiers? Si M. Sarkozy était un homme d'Etat, la langue de la Princesse de Clèves se serait révélée la fidèle alliée du statut international de la France - il a choisi de provincialiser la nation.

On sait que, le 9 novembre 2010, dans son discours de Colombey, M. Gaino est parvenu à lui jeter sur les épaules le manteau de cour de l'imparfait du subjonctif. Mais un manant de la grammaire ne change impunément ni son apparat vocal, ni sa tenue ancillaire. S'il savait le français, il rappellerait quelques règles élémentaires à ses sujets. Le peuple de Jules Ferry dit maintenant après qu'il ait, au lieu de après qu'il eut, il part à, au lieu de pour, il dit à l'été, à l'automne, à l'hiver, au lieu de en, il ignore qu'initier ne signifie pas commencer, qu'impulser est un anglicisme, qu'on ne dit pas il en va de, mais il y va de, que ce midi est campagnard en diable et que les brebis galeuses ne vont pas se laisser supplanter par les vilains moutons noirs des Anglais.

Mais sous les vocables du château dont M. Nicolas Sarkozy a subitement adopté l'artifice et affiché les rubans, la vraie question se rappelle à l'attention de l'Etat: qu'en est-il du discours simiohumain de la politique s'il se révèle dichotomisé de naissance entre les villes et les champs et si cette scission originelle rejoint la réflexion anthropologique sur la nature de l'autorité politique ? A ce titre M. Nicolas Sarkozy se donne à disséquer en laboratoire. Ce spécimen de locuteur est tellement tronçonné que sa parole illustre jusqu'à la caricature la bipolarité du chimpanzé devenu parlant. Les nations ont les maires du palais et le sang bleu qu'elles méritent. L'heure aurait-elle sonné, pour les villageois de la politique, de monter aux créneaux du château qu'on appelait la langue française?

5 - L'avortement linguistique de l'Europe

Passons en revue les derniers candidats à la parole qu'une naufragée présente dans l'arène fatiguée de la l'ex civilisation de la littérature et de la pensée.

La langue des toréadors partage encore son sceptre et ses dorures entre la péninsule ibérique et l'Amérique du Sud, mais son génie viril, loyal et fraternel s'est trop imprégné de la vision bienveillante du monde que charriait la charité chrétienne pour jamais se ceindre de son épée - c'est à Rome que l'acier trempé du pays, les Juvénal, les Martial, les Sénèque, les Pétrone sont allés jeter le regard des La Rochefoucauld et des Vauvenargues de leur langue jusque sur les empereurs ibériques, les Vespasien, les Hadrien, les Trajan.

La langue italienne a servi de berceau à la Renaissance - on lui doit les premières retrouvailles de la civilisation actuelle avec la Grèce et Rome - mais il est trop tard pour remédier à une dégradation de mille ans. Entre les Confessions de saint Augustin et Dante, quel désert à traverser! La langue allemande n'a accédé qu'au XVIIIe siècle à l' expression nationale de son génie, mais elle est aussitôt tombée dans une bâtardise pédantesque qui l'a rendue impropre à apporter la contribution de sa substance et de son pas à une culture qui rendrait planétaire le sceau des Germains. Pourquoi a-t-elle honte de sa saveur naturelle? Pourquoi a-t-elle renié le génie de Luther, qui a donné une saine odeur paysanne à sa traduction en sabots de la Bible?

Avec Goethe déjà, elle a refusé de fleurer bon la campagne, avec Kant déjà, elle a remplacé verständlich par intelligibel, avec Werther déjà, elle s'est hâtée de se promenieren, parce que spazieren ne porte pas encore le jabot. Mais quand on entend se donner l'air savant, Rabelais et son écolier limousin vous attendent au carrefour. Celui-là "démambulait par les compites et les quadrivies de l'urbe"! Si nous avions laissé faire le latinisant - Pantagruel lui a administré une raclée dont il se souviendra - il aurait conduit tout droit notre langue au baragouin allemand d'aujourd'hui. Grâce à notre Luther à nous, le français garde depuis cinq siècles l'odeur mêlée du terroir et de la cour. Nous lisons un Villon, un Ronsard ou un Joachim du Bellay aux coudées franches, tandis que le lecteur allemand consulte le dictionnaire pour entendre Schiller, mort en 1805, Klopstock, mort en 1803, Wieland mort en 1813 Lessing mort en 1781 et même certaines pages de Goethe, mort en 1832 ou de Nietzsche, mort en 1900, notamment les pages subitement francisées à outrance que son long séjour à Nice lui a inspirées.

Prenez le malheureux Guillaume Tell de Schiller Ce héros est devenu illisible d'ignorer le vocabulaire dégénéré de la langue des Germains d'aujourd'hui. Comment faire prononcer à l'illustre archer helvétique de la fin du XIIIe siècle les verbes initieren, épatieren, kooperieren, speculieren, demontieren, demonstrieren, definieren, applaudieren, profilieren, arganisieren? Impossible de seulement faire un tri grammatical entre les mots d'un naufrage. Voici charmant, inakceptabel, Budget, Elite, sensible, repatriieren, engagieren, Kontroverse, instrumentalisieren, Parole, dementieren, Äffäre, reagieren, diffamieren, profitieren, debattieren, distancieren, Rassismus, Intendant, konträr, tolerieren, konterkarieren, ignorieren, stimulieren, etc - pour ne faire aboyer que quelques monstres vocaux semés dans un article du Spiegel du 25 août 2010. Seule la cécité dont toute la classe doctorale allemande se trouve affectée et que Goethe dénonçait déjà permet à la langue de Nietzsche et de Wagner de supprimer purement et simplement les mots de tous les jours - ceux que chacun prononçait "naturellement", comme disait Rabelais - pour leur substituer tout soudainement le charabia d'un allemand qui vous écorche la bouche et les oreilles, mais dont le salmigondis est tenu pour indispensable à l'étalage d'un chic d'importation.

Tel est le champ linguistique éclaté et impuissant qui exige de la géopolitique qu'elle conquière le regard de l'extérieur sur l'espèce européenne dont seule une simianthropologie critique sera en mesure de proposer la problématique et la méthodologie.

6 - Prolégomènes à la lecture du prêche de Barack Obama avant la rencontre de l'OTAN à Lisbonne

Comme celle de Rome autrefois, l'Eglise nouvelle du messianisme et de l'ubiquité de la parole démocratique mondialisée présente sa hiérarchie interne aux fidèles. Le parallélisme du vocabulaire, textes en mains, entre les comportements politiques et langagiers confondus des vassaux de l'OTAN et les attitudes "civiques" des chimpanzés, telles que les découvertes les plus récentes des simiologues nous les ont fait connaître, ce parallélisme, dis-je, s'éclaire par l'observation sur le terrain de la politique de la parole dont usent les trois dieux uniques, tellement le discours de leur théologie générale est préconstruit sur le cerveau du simianthrope dichotomisé. L'unification du champ d'observation de l'anthropologie critique exige une triple écoute, celle du mythe de la rédemption démocratique américaine, celle de l'Eglise catholique et de son clergé mi-temporel, mi-onirique, et enfin celle de l'observation des hordes de nos ancêtres zoologiques. Ces trois voix nous révèlent que notre espèce accepte de se soumettre à la domination des empires établis et que ceux qui sont légitimés du seul fait qu'ils occupent le terrain. La vassalité simiohumaine de l'Europe est donc de nature psychobiologique; et c'est à ce titre qu'elle exprime le régime de croisière des démocraties en temps de paix.

Mais si l'empire américain se trouve accepté, compris et applaudi sur le Vieux Continent du seul fait qu'il y règne, comment se fait-il que M. Nicolas Sarkozy ignore son propre assujettissement au mâle dominant de notre temps et à son acolyte secret de Judée? Car il déclare le plus sincèrement du monde, semble-t-il, qu'il appelle un chat un chat et l'Iran le Lucifer nouveau. Il n'est pas de mauvaise fois quand il montre du doigt le ciel et le Saint Père de la démocratie israélo-américaine. Il ignore que le peuple hébreu a besoin d'un épouvantail fabriqué de toutes pièces afin de légitimer son expansion territoriale, il ignore que Washington a besoin de recourir au même démon afin d'étendre son empire pseudo messianique à tout l'univers, de sorte que les deux mâles en lice s'intronisent l'un l'autre. Ou bien M. Nicolas Sarkozy est un enfant de chœur, ou bien il illustre de Patanjali: "L'aveugle n'est pas celui qui ne peut pas voir, l'aveugle est celui qui ne veut pas voir".

On voit également les conséquences à long terme de la réintégration précipitée de la France dans le giron asservissant de l'OTAN. Mais si la piété de M. Nicolas Sarkozy porte la défroque planétaire d'une fantasmagorie para-religieuse dont le langage permet à l'empire américain et à son complexe militaro-industriel d'étendre son mythe impérial et sacré de Vancouver à Vladivostok, on voit également que la politologie du XXIe siècle ne se rendra scientifique que si elle conquiert un regard transzoologique sur le chimpanzé vocalisé ; et puisque les clés de l'histoire de la servitude se révèlent celles d'une simianthropologie critique greffée depuis 1859 sur l'évolutionnisme, les vrais historiens de la vassalisation de l'Europe ne surgiront de terre comme champignons après la pluie que si le Vieux Continent devait retrouver une autonomie psychique durable, tellement il est impossible que l'esclave se connaisse lui-même au point de porter avant l'heure un regard de l'extérieur sur l'esclavage des civilisations - ce qui nous ramène à la question centrale de savoir si la langue française peut devenir le véhicule de l'émancipation future de la France. Car, pour l'instant, la prégnance du religieux au cœur des langues allemande, anglaise, italienne, espagnole, rend inaudible le discours exposé ci-dessus. Comment la langue de Monta igne échappera-t-elle à la rechute du genre simiohumain dans la prison du sacré?

7 - Le sacré, le sacrilège et la politique

Pour tenter de le comprendre, il faut psychanalyser le parallélisme, ô combien saisissant, entre le discours du mâle dominant chu du ciel des chrétiens et qu'on appelle Dieu et celui du mâle dominant que la victoire de 1945 a placé à la tête de la démocratie mondiale. Que dit le nouveau roi d'en haut? "Ce week-end, à Lisbonne, j'aurai la fierté d'être venu à six reprises en Europe en tant que Président." On voit que la théologie du mâle placé au faîte de l'univers de la "liberté" ne se distingue de l'alliance que la grâce du Dieu régnant sur le cosmos conclut avec la sujétion des croyants à son autorité qu'en ce que la piété des fidèles de la démocratie repose désormais sur leur attachement viscéral à un chef semi-terrestre. Mais dans les deux univers de la vassalité consentie, la fidélité sert de compagnon à la foi depuis la Genèse. C'est dire que le ciment de la cohésion politique qui fonde la puissance et l'autorité du chef universel de la croyance se confond avec le placement préalable du néophyte sous le sceptre d'un souverain mondialisé.

Dans la bible comme ici-bas, le mâle dominant proclame que sa gouvernance va de soi et qu'elle se trouve donc validée sans examen et a priori. Dans les deux catéchèses, le sacrilège serait précisément de peser la validité de l'autorité dominante, dans les deux catéchèses, on vante la solidité d'une maîtrise et d'une prêtrise étroitement confondues. Le danger, pour toute orthodoxie, est seulement de laisser apparaître au regard la finalité temporelle qui l'inspire en réalité, donc les véritables objectifs que les trous du manteau de son humilité apparente révèlent aux regards. En l'espèce, il s'agit de mobiliser l'ensemble des peuples et des nations contre un démon aussi imaginaire que le précédent, afin d'étendre les armées de la révolution démocratique jusqu'à l'Asie. Aux yeux du mâle dominant comme du dieu, l'essentiel est toujours d'assurer le chapeautage ecclésial de ses songes terrestres et sacrés confondus. Or, la dissuasion nucléaire commençait de faire long feu. On ne croyait plus à la possibilité théologique et pratique de faire débarquer une foudre mécanisée sur une planète détoisonnée depuis le paléolithique. Mais comment remplacer la terreur apocalyptique stockée dans les arsenaux d'un mythe obsolète par un bouclier aussi fantasmagorique que la Révélation, alors qu'aucun ennemi en chair et en os ne saurait faire défiler ses régiments sous les yeux des fidèles? Comment empêcher que leur bréviaire leur tombe des mains?

8 - Comment ficeler l'autorité du ciel et celle de la terre

C'est ici que le psychisme théopolitique du chimpanzé en prièresactuel révèle la pérennité de son enracinement psychogénétique dans la zoologie. Nous savons maintenant que ce quadrumane pré-sacré se divisait en hordes respectueuses de leur prie-Dieu respectifs, mais que toutes se montraient vénératrices d'une horde qui les encerclait et dont les apanages et le règne étaient tenus pour naturels. Cette structure psychobiologique innée, donc immuable se reproduit fidèlement dans le monde démocratique planétarisé d'aujourd'hui : les membres de l'OTAN se traitent en égaux les uns les autres et respectent leurs propres forces sur le territoire de chacun, mais tous reconnaissent à titre viscéral la suprématie de la parole dominante d'un maître de leur esprit et de leur coeur.

Il n'y avait donc pas de danger que l'Allemagne s'écriât soudainement : "Allez vous-en, vous n'avez rien à faire en ces lieux, personne ne nous menace et nous n'avons besoin de votre protection contre aucun ennemi." Avant Lisbonne, Berlin acceptait d'emblée le subterfuge théologique de remplacer une foudre devenue inexploitable par une autre, non moins verbifique. Mais le France de M. Nicolas Sarkozy n'était pas encline, elle non plus, à chasser le mâle dominant - seule l'apparence d'autonomie que lui fournissait un nucléaire inutilisable sur un champ de bataille inexistant préoccupait ses gènes. Car le simianthrope juge théologiquement indispensable au renforcement de son statut laudateur sur une scène internationale ritualisée d'habiter le ciel des psaumes de son époque. Aussi les deux vassaux de leur salut imaginaire ne se sont-ils entendus entre eux qu'afin de protéger chacun le pré carré de ses liturgies au sein de leur assujettissement commun au langage pseudo séraphique de la rédemption démocratique.

Ecoutons le chef expliciter les prérogatives de son apostolat sur le ton des grands sermonnaires: "Aucune autre région du monde n'a avec les Etats-Unis un alignement aussi étroit de valeurs, d'intérêts, de capacités et d'objectifs." Puis, le bon pasteur brandit dans la foulée l'épouvantail des attentats terroristes censés menacer "la sécurité de nos concitoyens". La conclusion doctrinale tombe du haut de la chaire du psalmiste: "Pour dire les choses simplement, nous sommes les partenaires les plus proches les uns des autres."

A l'image de l'apologétique catholique, aucun conflit interne à l'Eglise ne doit opposer les cardinaux entre eux: le monde entier est réputé une terre de mission des évêques de la démocratie. Leur paroisse et leur diocèse concourt à la gloire d'un souverain irénique du cosmos et des esprits. Il suffira donc de constater que "ni l'Europe ni les Etats-Unis ne sont en mesure de relever seuls les défis de notre époque" pour légitimer saintement l'hégémonie pacificatrice d'un seul prophète de la démocratie apostolique.

9 - L'engagement, le sacrifice et la guerre

Puisque une confession de foi en armes se trouve intronisée au profit d'un sceptre élu à l'unanimité de tous les presbytères son unité doctrinale sera incontestée et sa houlette conduira le genre humain au salut et à la délivrance par de sûrs chemins. Le caractère agressif de l'autorité dont bénéficiera la horde dominante se trouvera si bien légitimé qu'on mondialisera à peu de frais l'ADN démocratique sur toute la terre habitée, ce qui exigera non seulement une localisation précise de l'adversaire du salut universel, mais un appel ardent aux guerriers de grande taille, dont la stature exorcisera le fantasme des presbytères censé présenter un enjeu bénédictionnel aux yeux de tous les combattants de leur foi. "Notre coalition en Afghanistan se compose de quarante huit pays, avec des contributions de la totalité des vingt huit membres de l'OTAN ; et quarante mille combattants sont déployés par nos alliés et partenaires, dont nous saluons l'engagement et le sacrifice."

On voit que l'offrande de la croisade sur les autels de la Liberté et celle de l'immolation pieusement démocratique se confondent sur le même modèle théologique qu'autrefois, quand les trois dieux uniques scellaient l' alliance de leurs armes avec le vieil Homère sous les murs de Troie: maintenant, c'est le ciel de la Liberté qui définit l'oblation désormais appelée "l'engagement et le sacrifice"sur le champ de bataille du salut. Naturellement, toute épopée sacrée se proclame charitable, toute rédemption se déclare salvatrice de la cité de Priam: "Avec l'arrivée de troupes supplémentaires de la coalition au cours des deux dernières années, nous disposons enfin de la stratégie et des moyens qui permettront de briser la dynamique des talibans, de priver les insurgés de leurs bastions, de former davantage de forces de sécurité afghanes et de venir en aide à la population."

Tout envahisseur se veut secourable, tout conquérant se qualifie de délivreur. C'est pourquoi le simianthrope est peu à peu devenu un primate habile à feindre de partager la flotte de Ménélas avec son double assermenté sur l'Olympe, c'est-à-dire son Eglise. "Et alors que l'Amérique commencera de procéder à une réduction de ses troupes en juillet 2011, l'OTAN pourra, à l'exemple les Etats-Unis forger une collaboration durable avec l'Afghanistan."

Mais Ilion n'est pas prenable. Alors le roi des glaives élève sa cuirasse au rang d'une autorité spirituelle et séparée en apparence de ses forces sur la terre. A l'instar de Dieu, la démocratie mondiale rend sa foi ambidextre sur la scène internationale, à l'instar de Dieu, elle fait semblant de doter d'une autorité autonome une Eglise gestionnaire de ses songes et de son sacrifice tout en saluant en elle son propre corps terrestre devenu à la fois terrestre et surréel, comme Dieu, elle proclame que son incarnation schizoïde rendra sa parole consubstantielle à sa chair, donc présente en tous lieux, ce qui rend omniscients son esprit et ses muscles saintement mêlés.

On va exterminer physiquement les hérétiques et de ce pas, mais sous la double armure des incarnés du ciel de la démocratie: "Tout en modernisant nos forces conventionnelles, nous allons réformer les structures de commandement de l'Alliance, nous allons les rendre plus efficaces et plus opérationnelles, nous allons consacrer des fonds à perfectionner nos armes et notre technicité, nous allons coopérer ensemble de manière performante, nous allons utiliser des armes nouvelles, afin de combattre les menaces de cyber attaques. "Mais tout cet arsenal est censé celui de l'esprit. On voit que le mythe de la liberté politique reproduit point par point dans l'inconscient le modèle le la substantification du verbe du ciel que l'Eglise catholique a placé au fondement de sa théologie dogmatique. C'est cette confusion de la parole sacrée avec les armes sur la terre qui rend béatifiante la parole du prophète Barack Obama.

10 - La vassalisation béatifiante

La foi dûment caparaçonnée par la musculature d'un verbe de la Liberté réputé transcendantal au monde exige maintenant une stratégie du combat à la fois physique et théologique contre une terreur aussi imaginaire que la précédente. L'enfer n'est plus là pour alimenter le feu de l'épouvante sacrée. Remplaçons-la d'urgence et à une échelle non moins planétaire qu'auparavant par une menace fantaslagorique, celle que l'Iran tout seul ferait désormais courir à toutes les nations séraphiques de la terre si seulement il en venait à allonger la liste des détenteurs de la foudre angéliquement suicidaire. Il est significatif qu'il faille recourir aux services d'un autre dieu unique que celui des chrétiens et des juifs, un certain Allah, qui s'échinera à hisser sur la terre les chaudrons souterrains de la torture: "Car tant que les armes nucléaires existent, l'OTAN doit demeurer une alliance nucléaire. J'ai fait savoir que les Etats-Unis maintiendront un arsenal atomique sûr, fiable et efficace, donc capable de dissuader tout adversaire et de protéger nos alliés."

Puis l'ambition du mâle souverain affiche sa dominance à l'échelle planétaire: "Enfin, à Lisbonne, nous continuerons de nous forger les collaborations internationales qui contribueront à changer notre alliance en un pilier de la sécurité mondiale au-delà des frontières de l'OTAN." Toutes les autres forces se verront réduites au rang d' auxiliaires du ciel du souverain: "Nous devons approfondir notre coopération avec les organismes qui agissent en complément de la puissance de l'OTAN, comme l'Union européenne, les Nations unies et l'Organisation de coopération et de développement économiques."

Mais si l'Europe n'est jamais qu'un supplétif du ciel de la démocratie, donc un vassal de l'Eglise qu'on appelle maintenant l'OTAN, ce sera bien artificiellement qu'on distinguera les "Etats-Unis et la Russie" d'un côté, "l'OTAN et la Russie" de l'autre. Comment cette distinction apprêtée masquerait-elle l'évidence que le Kremlin verra deux partenaires étroitement confondus se dresser devant lui ? Ecoutons le mâle souverain sur ce point: "Comme l'ont fait les Etats-Unis et la Russie, l'OTAN et la Russie pourront donner un nouveau départ à leur relation. A Lisbonne, nous pouvons expliquer clairement que l'OTAN considère la Russie non comme un adversaire, mais comme un partenaire."

Mais jamais un "partenaire" ne portera les galons du chef. On voit clairement que la mondialisation benoîte de la démocratie dirigeante sert à cacher qu'il existera un maître vertueux de la planète que ses malheureux collaborateurs ne sont jamais que de pieux subordonnés de l'eschatologie souveraine et béatifiante. "Depuis plus de six décennies, Européens et Américains se serrent les coudes, car notre travail en commun sert nos intérêts et protège les libertés chères à nos sociétés démocratiques." Le Dieu nouveau est devenu un fervent égalisateur; mais comme l'ancien, il n'égalise jamais que ses sujets devant sa face.

11 - Le sacrilège du siècle

Pour comprendre l'avenir intellectuel que cette mythologie politique ouvre à la langue et à la l'intelligence françaises, il faut prendre la mesure de l'avance cérébrale que se donnerait la langue de Montaigne et de Voltaire si elle prenait conscience de la singularité trans-animale qui, pour l'instant, lui fait habiter en solitaire, et sans doute pour longtemps encore, l'univers le plus démythifié et le plus transreligieux de la planète de la philosophie. Aucune autre nation ne dispose d'un terreau vocal aussi approprié à l'approfondissement de la connaissance anthropologique du cerveau et du psychisme du genre simiohumain. Le champ que la France transchrétienne ouvre à la réflexion méthodique sur la nature de la raison et de la pensée propres au singe vocalisé est immense du seul fait que l'espace à défricher se trouve d'ores et déjà largement débroussaillé des chardons et des ronces qui contraignent encore les philosophes et les anthropologues du monde entier à se colleter dans un combat inégal avec l'idole de l'endroit, ce qui leur interdit de jamais porter un regard de haut et de loin sur le genre simiohumain en tant que tel, tandis que le pays de Descartes jouit de la liberté d'esprit extraordinaire de se consacrer entièrement à l'examen de la question centrale, celle qui demeure cachée sous les théologies doctrinales, celle qui appelle une enquête psychobiologique, celle dont le territoire nouveau à labourer se révèle illimité. Quels sont les arcanes psychogénétiques de la politique et de l'histoire du singe onirique dont le fonctionnement est le même que celui du personnage fantastique qui se promène sous l'os frontal des semi évadés de la nuit animale et qu'on appelle Dieu?

Deux siècles après L'Essai sur l'entendement humain de David Hume, nous n'avons rien appris du fonctionnement politique du ciel et de son couplage avec la boîte osseuse de notre espèce. Comment se fait-il que non seulement la raison française ne se soit pas engouffrée dans la brèche grande ouverte par la loi de 1905, mais qu'au contraire, elle ait régressé jusqu'à légitimer intellectuellement toutes les mythologies religieuses entre lesquelles le globe terrestre se partage encore? Pourquoi les sciences simiohumaines se permettent-elles de faire exister à la fois dans les têtes et dans le vide de l'immensité des acteurs célestes que notre culture reconnaît pourtant et, dans le même temps, pour des personnages mentaux dont il faudrait situer la spécificité quelque part entre les don Quichotte ou les Gulliver, d'un côté, et les nations en tant que telles de l'autre.

Mais à l'heure où des analyses de la stratégie théologique de la politique démocratique américaine débarquent dans les sciences dites humaines, le champ anthropologique ouvert à la philosophie française s'en trouve à la fois bouleversé et fécondé ; et sans doute fallait-il que l'Europe fût vassalisée et humiliée par le ciel du Nouveau Monde pour que l'anthropologie scientifique découvrît que "Dieu" est un personnage politique des pieds à la tête et que toute théologie doit se trouver décryptée à l'école de Machiavel. Jamais la raison du XVIIIe siècle français n'aurait pu accéder à ce champ d'analyse, tellement la pensée de l'époque se trouvait dans la situation qui interdit encore de nos jours aux philosophes étrangers de spectrographier les documents simiohumains qu'on appelle des théologies.

Le nouveau Discours de la méthode de la France cartésienne nous apprend que M. Barack Obama et l'OTAN messianisé au profit du ciel américain sont des personnages historiques et qu'il a manqué aux Hume, aux Locke, aux Diderot, aux Voltaire, mais aussi à Freud et à toute l'anthropologie moderne un accès rationnel aux secrets politiques de l'animal condamné par son encéphale schizoïde à se donner des compagnons, des interlocuteurs et des vassalisateurs qui dédoublent sa propre effigie dans le vide de l'immensité.

Le recul effrayé de l'intelligence mondiale devant la fécondité d'un défrichage de l'empire de la parole onirique démontre que seul l'accès de notre espèce à la vaillance et au tragique du labourage français de la condition semi animale de notre espèce permettra de décrypter la panique d'entrailles inscrite dans le capital psychogénétique du singe rendu semi pensant à l'école des millénaires. Il appartiendra aux fils et aux petits-fils de Montaigne et de Descartes de faire passer la charrue du futur "Connais-toi" sur les pas des premiers perceurs de murailles que furent Darwin, Freud et Einstein.

12 - Une langue post-chrétienne

Mais en quoi la langue française est-elle mieux armée que l'allemand, l'italien ou l'espagnol pour entrer dans l'immense empire du socratisme de demain? Pour le comprendre, il faut revenir à l'exemple de la civilisation romaine, qui s'est laissé éduquer à l'école de la Grèce, alors qu'Athènes avait enfanté un univers psychique et mental étranger à l'esprit des légions et qu'aucune civilisation ne retrouvera plus, celui d'une joie portée par les thrènes mélancoliques de la mort acceptée et chantée. L'adage grec: "Les dieux font mourir jeunes ceux qu'ils aiment" résume une allégresse tragique que la langue post chrétienne qu'on appelle le français pourra partiellement retrouver.

A l'image de la langue de Platon, le français des philosophes ne croit ni aux Etats, ni aux gouvernements, ni aux autels, ni aux idéologies, à l'école du grec réfléchi, le français pensant croit à l'éclat d'un monde souverainement illuminé par la pensée critique. Notre langue est née logicienne; sa clarté, sa transparence, son rythme et surtout sa rigueur sont ceux de la dialectique. Un soleil de la lucidité traverse ses branches. Aucun autre instrument linguistique de l'Europe ne répondra aux attentes d'une planète assoiffée de retrouver, avec sa liberté intellectuelle d'autrefois, l'universalité des conquêtes raisonnées de l'intelligence.

C'est dire que le retard même qu'a pris la philosophie française la sert désormais: si le Vieux Continent ne se remettait pas à l'écoute de la pensée grecque qui savait que la flatterie religieuse est le dernier subterfuge dévot sous lequel la peur des dieux tente de se cacher, il resterait encore que seule notre langue connaît l'audace discrète de s'élever au feu intérieur qui l'éclaire et qui rend à la fois panoptique et riche de sa retenue son regard acéré sur l'Olympe. La chute même de la démocratie mondiale dans la pieuse confusion d'esprit où le ciel américain l'a entraînée lui montrera le chemin de son ascension vers sa clarté.

Mais pourquoi le feu de la langue des sacrilèges est-il devenu à ce point vacillant, sinon parce que la dissection au scalpel du document cérébral qu'on appelle le monothéisme ne trouverait pas d'éditeur dans un monde tombé en genoux devant les simples cultures? Au XVIIIe siècle, il fallait lire Voltaire ou Diderot si vous vouliez tenir en main le couteau de la pensée du monde. Aujourd'hui, la nouvelle chance chirurgicale de la langue ennemie des prières l'appelle à effiler son tranchant. Son avenir passe par les épéistes du tragique de la liberté. Malraux évoquait la "lance pensive" d'Athéna. Aujourd'hui cette lance-là redonnera à une France menacée de se voir livrée à nouveaux frais aux trois Jupiter de la planète la chance autrefois accordée à la Grèce de faire de l'histoire proprement cérébrale de notre espèce le cœur de sa destinée. Seule une anthropologie profanatrice servira de fontaine d'Aréthuse à la connaissance rationnelle de la semi animalité de notre espèce, seule l'initiation à la psychanalyse du tartuffisme du "Dieu" des chimpanzés permettra, trois siècles et demi après Molière, de retrouver le chemin de l'intelligence française.

Mais la véritable source de la vie spirituelle des civilisations n'est autre que la hauteur morale à laquelle l' intelligence supérieure de la raison politique en appelle. Comment se fait-il que l'évangéliste et le prophète de la planète de la Liberté et de la Justice n'ait rien dit de la morale des démocraties à Gaza? C'est l'alliance de l'immoralité avec la sottise politique qui permet à l'empire américain de répandre sur la planète les vapeurs d'un messianisme asphyxiant, d'une sotériologie creuse, d'une rédemption truquée et d'un salut auquel des vocables universels et vides servent de ciboires et d'eucharistie, pour rester dans le vocabulaire théologique oublié dont la simianthropologie critique aura besoin pour se faire comprendre du monde de demain.

13 - Les théologiens de l'inexistence de Dieu

Quel triomphe du Dieu américain que le blocus de Gaza où quinze cent mille simianthropes agonisent à l'écoute des psaumes et des patenôtres de la démocratie mondiale, quels feux de la rampe que ceux des saints dont les idéalités meurtrières enfument les autels de la Liberté et de la Justice! La focalisation de l'attention des spectateurs sur la forge et l'enclume des carnages séraphiques auxquels se livrent les ex-quadrumanes à fourrure nous permettra-t-elle de surmonter l'obstacle de la multiplication de leurs langues. Le cœur épuisé de l'éthique du monde recommencera-t-il de défier l'airain de l'histoire?

Le hiatus que les décadences font paraître entre l'étroitesse des dévotions et l'immensité de la question morale à résoudre désarme les cerveaux et les plumes. Shakespeare disposait encore d'un cosmos à sa mesure: l'arène monarchique lui fournissait à foison des personnages de cirque dont le sceptre permettait au dramaturge de faire débarquer sur les planches les mimes du ciel des tortures. Mais aujourd'hui, c'est le globe terrestre qu'il faut faire monter sur l'autel des sacrifices où les squelettes de Macbeth ou du roi Lear piétinent d'impatience. Si Dieu et Lucifer bondissaient de conserve sur la scène de l'Europe polyphonique des messies de la démocratie américaine et s'ils poussaient la civilisation mondiale l'épée dans les reins afin qu'elle apprenne à se colleter avec une seule éthique, celle de l'intelligence, à quelle race de "théologiens" faudrait-il apprendre à faire battre le cœur de la France?

Jusqu'à présent, les apprentis du ciel des marmites de la foi vous peignaient un Dieu catapulté dans l'immensité par les canons de l'espace et du temps euclidiens. Décidément, il faudra mettre la main sur des "théologiens" du troisième type, qui consacreront leurs forces à traiter de l'inexistence du Dieu des autels et des ciboires de la démocratie. Ceux-là se cacheront dans le dos des idoles, ceux-là feront monter sur les planches, non plus des dieux de bois, de pierre ou d'airain, mais nos totems du langage. Décidément, les "théologiens" de la démocratie dont l'élan ferait monter les artificiers du Dieu des singes sur le théâtre du monde conduiraient l'Europe désencapsulée à boire à la source d'une haute absence.

La semaine prochaine, une pesée anthropologique du conflit du Moyen Orient nous fera progresser encore de quelques pas dans la spéléologie d'un animal théologique.

Le 28 novembre 2010 aline.dedieguez.pagesperso-orange.fr