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Le dire et le vivre

Certains événements sont comme des épreuves, et la façon dont on les vit doit s'accorder avec les belles choses qu'on aime en dire au moment où on n'est pas encore concernés.

Plein de gens font cet exercice qui consiste à trouver la meilleure chose à faire sur le plan théorique, mais la vie s'empresse de vite nous mettre face à la réalité. J'ai au moins trois ou quatre exemples, assez bêtes mais significatifs.

1

C'est par compassion et par intérêt intellectuel que je défends les faibles et les opprimés, mais il m'est arrivé d'en faire partie, et dans ce cas, les conseils du genre « tends l'autre joue » ont vite fait d'être confrontés à la douleur.

Le problème arabe / israéliens (qui sont tous deux des « sémites ») est très loin de moi pourtant je défends à fond les Palestiniens, sans aucune forme de pensée pour le fait que ma grand-mère maternelle était juive à 1000% avec « Love Israël » marqué partout sur sa vaisselle d'étagère. Je me sens étranger à ces considérations irrationnelles, sur la race ou l'appartenance à un groupe.

Puis je me suis retrouvé dans la situation, deux fois, d'être oppressé, persécuté, opprimé moralement et physiquement par, 1, un pur sioniste qui me considérait comme un « juif séfarade », son ennemi juré, et 2, un arabe, qui me considérait comme un sioniste au service du MOSSAD. Les deux, complètement cons, inventaient des trucs, mais la douleur qu'ils transmettaient était réelle.

Quelle est votre réaction à ce moment-là ? Car laisser courir ne fait que laisser progresser la maladie, et répondre ne fait que la provoquer. Il n'y a aucune issue. Se montrer colérique et menaçant n'arrange les choses que pendant un court laps de temps, j'ai essayé.

Mais moi je sais que je n'en n'ai rien à faire de ce qui a trait aux opinions, je suis un esprit scientifique, donc mon réconfort je le trouve dans la vérité. Ils peuvent faire et dire ce qu'ils veulent (menace de mort, cauchemars la nuit, etc...) même si c'est difficile car la maladie mentale veut se transmettre, je m'accroche à la réalité. Je suis capable d'admettre quand j'ai tort, et en général c'est de là que vient toute la force de la résistance.

Car la vie est respiration, celui qui a raison tout le temps, sans rien avoir à prouver, ne fait que s'essouffler. Et les crimes qu'il commet, c'est à lui-même qu'il devra se les pardonner, ce n'est même plus mon problème, encore moins que s'ils avaient été faits à d'autres.

2

Il y a l'affaire des logiciels libres aussi. Les gens sont très contents de dire qu'ils sont contre HADOPI, ACTA et toutes les tentatives de freiner le web dans son ascension irrepressible vers la production d'un monde meilleur. Le monde qui sera meilleur pour la majorité sera un peu moins cool pour les super-riches et les plus favorisés. Ce sont ceux-là qui confisquent le bonheur aux peuples par peur de perdre la moindre miette de leur illusion de supériorité, qui n'est jamais rassasiée. Ceux sont encore ceux-là qui ne respirant jamais.

Pour être autorisé à tenir ce discours il faut soi-même avoir franchi le pas qui consiste à prendre sur soi, perdre quelque chose pour en gagner une autre de plus grande valeur. On perd de l'argent, de l'estime, sa réputation, on s'use et on s'égosille, et le bénéfice, comme tout ce qui est de l'ordre de l'éthique, est quasiment impossible à décrire, puisqu'il se réalisera dans le futur, et on ne sait pas quelle forme il prendra.

Pourtant les gars avec leur site d'actu qui sauve le monde, sont confrontés à leur propre faillite. La grande question c'est qui, des médias au service aveugle des puissants, ou des médias libres, tiendra le plus longtemps, ou fera faillite le premier !
Alors pour survivre les médias libres comptent sur les donations, ce que j'exècre.
Bien sûr Jésus préconise au juste de vivre de la charité, donc ça me paraît bien. Et aussi, cette charité, en plus d'être miraculeuse, est une bénédiction, ceux qui la donnent gagnent des points d'éthique ! Cela permet à ces sites de survivre, mais ce n'est encore qu'une solution à court terme, qui à la longue ne constitue en rien une solution valable pour tous, une économie, ou une idée géniale.

Ceux qui obtiennent des dons disent implicitement aux autres « vous n'avez qu'à faire pareil, c'est chacun sa merde ! ». Et par contre ils n'osent jamais s'associer afin de fédérer un argent public, qui pourtant leur est légitimement dû puisque cela découle de l'intérêt même qu'il y a à fonder une Société Humaine, que de pouvoir financer ce que personne ne peut payer, mais dont tout le monde a besoin.

Concernant la presse, j'estime que les états devraient être avides de la vérité et de l'injustice qu'elle peut dénoncer, en tant qu'articulation faisant partie intégrante de leurs choix politiques.
Mais après il reste la culture et les logiciels, qui eux aussi sont vitaux.

Et du coup avant ça il y a l'éducation et la médecine, la retraite, l'alimentation bref tous les BSPN (Biens et services de première nécessité). Bref ça promet de faire s'écrouler tout le système économique tel qu'il existe.

Pourtant, pour faire lire leurs articles anti-HADOPI, anti capitalistes, certains se croient contraints de rendre leur site payant, d'accès réservé à ceux qui payent, et interdit à ceux qui ne peuvent pas ou ne veulent pas. Pour ma part, les sites payants sont rayés de la liste des source d'actu, je considère qu'ils n'existent pas, et on s'en passe très bien.

Et après ça, quelle légitimité leur reste-t-il pour dire qu'ils souhaitent que les choses s'améliorent dans le monde ? Quelle critique vont-ils faire de « HADOPI » si ils sont en réalité bien contents que leurs droits soient protégés et fermés. En réalité ils disent « Merci Sarko, grâce à toi on travaille plus pour gagner plus ».

Mettre mon logiciel en licence libre a été un effort sur moi-même, j'ai estimé que je permettai à d'autres d'en vivre, à ma place, et que je ne pouvais plus avoir l'exclusivité des technologies que j'ai développées, ce qui me fait perdre énormément de valeur. Mais c'est un choix politique, il faut se trancher les veines et admettre la réalité de ce qu'il est seulement possible de gagner, en échange de ce qu'on est sûrs de perdre. J'aurais pu dire "je suis le seul à faire ceci ou cela", mais au contraire je donne tout le temps et l'effort que ça m'a couté, comme si cela ne valait rien, en espérant que ça rende service.

Cet effort, c'est un virage très serré qu'il faut faire prendre à son âme au cours de sa vie, à un moment, via quelque chose. Et dès lors, ô surprise imprévue, ce que j'ai gagné c'est la légitimité de parler de ce qui peut améliorer le monde, là où tous les autres, quand ils sont face à leurs choix, ont vite fait d'oublier leurs belles paroles.
Eh oui ce système injuste est un piège à faibles d'esprits.

3

Je pars acheter un truc avec mes derniers deniers, et bam, je n'ai plus mes clefs. Elles sont restés sur la porte, et quelqu'un les a prises. Il a frappé et quand j'ai répondu, il n'y avait personne. En fait il vérifiait si j'étais là pour rentrer, et par défaut il s'est barré avec mes clefs. Coup de crasse. C'est ça Brooklyn, t'as pas le droit à l'erreur, sinon tu le payes cher.
Les gens ils se demandent pas si d'empêcher le monde de vivre n'a pas un rapport avec le fait qu'il meure.

Enfin Bon.

Moi mon job c'est de fabriquer des systèmes qui marchent. Et surtout, je préconise des trucs qu'il faudrait faire. Je veux convaincre les gens de ce qu'il faudrait faire parce que dans ma tête, je sais ce qui fonctionne ou pas.

Mais ce n'est pas tout, faire cela est une lourde responsabilité, il faut être prêt à y risquer sa vie. C'est comme le plieur de parachutes, il doit pouvoir sauter avec n'importe lequel de ceux qu'il a plié. C'est légitime qu'on lui demande ça.

Alors maintenant un gus se balade avec mes clefs. Il peut rentrer quand il veut, et moi si je sors, je ne peux plus rentrer. On ne se rend pas compte d'habitude, mais cette société est si pourrie qu'on oublie presque que c'est anormal de devoir avoir des clefs.
Quand j'étais petit, chez moi la porte était ouverte toute l'année, 24h/24, n'importe qui pouvait rentrer. C'était un peu un souque, mais au moins on s'y sentait libres. Parfois on rencontrait des gens qu'on connaissait pas et on se disait bonjour, contrairement à ce qu'il se passe dans la rue.
Enfin bref, ceci pour dire que d'avoir des clefs, et rien que le commerce des serrures quand on voit leur publicité, c'est vraiment carcéral comme ambiance. C'est là-dedans qu'on vit toute l'année.
Si vous voulez changer le monde, demandez-vous comment faire pour qu'on n'ai pas besoin de serrures. Surtout vu le prix faramineux que ça coûte.

Alors là, la mission est d'aller acheter des serrures tout en sortant de chez soi et en s'assurant de pouvoir revenir et aussi que l'autre timbré qui veille toujours à la moindre faille dans le système, ne puisse pas en profiter. Écoutez bien la leçon du maître en topologie des systèmes que je suis.

1 : je dois pouvoir re-rentrer
2 : le gars ne doit pas pouvoir rentrer
3 : le gars ne doit pas pouvoir fermer les autres serrures pendant que je suis dehors !

Eh oui, un problème bien énoncé est résolu à 50%.
donc, (admirez comme ces fonctions sont liées entre elles)
1 : je mets en place un système de renvoi avec une ficelle et une vis plantée dans la porte. En bas, le câble se termine en fiche Jack (un câble que j'ai coupé, il ne faut jamais économiser dans ces cas-là), de sorte à ce qu'il puisse rester à l'extérieur de la porte, et ne pas passer en-dessous, même si quelqu'un rentre et ressort après.
2 : je n'empêche pas le criminel de rentrer, je m'en moque, je veux sa photo, donc je laisse la webcam tourner. Mais si il prend l'ordi, c'est balaud ! Alors je le préviens avec une annonce « vidéo surveillance ». Déjà, ça freine. Mais bon, c'est une faille, il peut toujours rentrer et voler, la seule protection consiste à mettre une pression psychologique afin de d'inhiber sa pensée criminelle. Et en plus, c'est vrai, il est filmé.
3 : L'empêcher de m'enfermer dehors ! J'enlève toutes les capsules des autres verrous à part la serrure principale.

Je dois préciser que comme tous les systèmes qui affectent la réalité,
1 : le système parfait est imposible, et
2 : il n'y a pas de « undo » dans la réalité, c'est sans filet et sans dégonfle. Je ne peux pas tester ma mécanique pour ouvrir la porte de l'extérieur et voir si ça marche, et ensuite apporter les modifications qui s'imposent. Si je suis dehors et que ça rate, je suis foutu ! (mais alors là complètement foutu) je n'ai aucun moyen d'appeler un serrurier, aucun outil, aucun téléphone ni personne à appeler, aucun voisin locataire pour passer par safenêtre. Il ne reste qu'à enfoncer la porte et la rembourser sur un an ou deux.

Donc ce n'est pas une expérience, je joue ma vie sur mon calcul, et là vous pouvez croire que ça rend les choses plus difficiles. C'est la même différence qu'entre marcher sur une planche et marcher sur une planche entre deux immeubles. Pourtant le clou supporte 50Kg de pression, la sangle est un double lacet qui facilite la friction tout en étant très solide, accroché à un câble audio par un triple noeud. Et si jamais le lacet saute par-dessus la vis ? J'ai mis une carte de visite au bout pour l'empêcher de sauter. Ah oui ça paraît bête, mais c'est avant qu'il faut y penser !

Avec tout ça, en partant acheter mes nouvelles serrures, j'ai les moyens d'avoir la foi ! C'est à dire que je crains le Seigneur tout puissant, mais j'ai mis toutes les chances de mon côté, donc il ne me reste plus qu'à prier. Ah oui c'est marrant de le dire, mais moi je peux.

Et, à ma grande surprise, c'est en toute quiétude que je ferme la porte derrière moi. Je ressens presque moins de stress à ce moment-là que pendant la conception du système de survie. C'est "Alea Jacta Est". Et en revenant, je frime un peu, et je montre mon astuce à ma concierge en disant « je l'ai pas testé avant ! ».

Je sais ça peut vous paraître trop anecdotique, quand on sait qu'il y a des gens qui sauvent la vie de femmes prisonnières d'un immeuble en flammes qui va s'écrouler, ou plein de choses comme ça (des extra-terrestres infiltrés sur Terre en milieu hostile et qui doivent s'intégrer !), mais mine de rien, ça donne un sacré relief à tous ces discours moralisateurs dont le réalisme ne s'applique que rarement à ceux qui les déclament.

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