Ii - De la décadence à l'asservissement

35 min

Par Manuel de Diéguez

Que les deux seuls Etats assujettis à l'OTAN, quoique disposant l'un et l'autre de l'arme nucléaire, scellent entre eux une alliance afin de se partager quelques-uns des secrets de cette arme, pourrait sembler le signe évident de ce que le Royaume-Uni cherche un moyen de démontrer sa souveraineté face aux exigences des Etats-Unis; que, de son côté, que la France imite sa voisine d'outre-Manche dans le style des Etats indépendants d'avant 1945, pourrait démontrer qu'une nation non occupée par des bases militaires américaines n'entre dans l'OTAN qu'en apparence et pour la forme et que les grands Etats ignorent les rêveries politiques d'un supra nationalisme allergique à toute présence véritable du Vieux Monde sur la scène de l'histoire; que Mme Merkel contraigne les Etats du Vieux Continent à une cure d'amaigrissement indispensable à la crédibilité de l'euro sur le théâtre de la planète économique pourrait illustrer que l'atout monétaire demeure un fondement de l'avenir des grands Etats; que la France veuille entretenir avec la Chine des relations plus proches des épousailles que des retrouvailles pourraient donner l'illusion du basculement décisif vers l'Asie du pôle de la puissance dont j'expose la nécessité depuis des années sur ce site et que ce basculement concrétiserait l'assaut contre l'hégémonie du dollar si maladroitement inauguré en 2008, puisque la Chine servira d'hôte aux préparatifs diplomatiques d'un assaut appelé à mettre la France pour un an à la tête de cette offensive. Mais le poids d'Israël dans la diplomatie sommitale vient éclairer de la manière la plus crue le véritable équilibre des forces que cachent ces chemins.
Depuis cet été, sachant que l'autorité politique d'Israël à Londres et à Paris est trop exclusive pour laisser la moindre chance de succès à un rapprochement avec Téhéran sur le nucléaire, M. Barack Obama s'est adressé tout seul à la Chine, à la Russie et à l'Inde. Aussitôt M. David Albright, qui dirige l'institution juive pour la sécurité internationale à Washington a averti publiquement la France et l'Angleterre que le projet américain, écrit-il, "fournirait à l'Iran la légitimité internationale qu'il recherche depuis longtemps pour l'enrichissement de l'uranium".

Londres et Paris ont aussitôt fait docilement valoir à Washington qu'il s'agissait d'une tentative fâcheuse de "solo diplomatique de la Maison Blanche alors que l'effet des sanctions commence à peine de se faire sentir à Téhéran".

Car il s'agit seulement pour Israël de persévérer dans une focalisation intense de la diplomatie mondiale sur la prétendue menace nucléaire que Téhéran exercerait sur tout le globe terrestre; on sait également que Tel- Aviv a besoin d'un épouvantail post-irakien pour pouvoir poursuivre son extension territoriale inexorable en Cisjordanie et à Jérusalem. C'est pourquoi la réflexion anthropologique sur la vassalisation de l'Europe ne pourra aboutir si elle ne s'approfondissait pas à l'école d'un scannage de l'inconscient religieux et parareligieux de la politique internationale. Mais cette spéléologie psychogénétique se trouve désormais grandement facilitée par l'imminence de la mise en évidence du poids d'Israël et de ses relais dans la direction du globe terrestre. Ce dévoilement sera sans cesse davantage facilité par les progrès accélérés de la connaissance rationnelle du cerveau du simianthrope, parce que les véritables causes du blocage de l'action diplomatique des Etats-Unis ne peuvent demeurer cachées longtemps encore.

Comment le débat de fond ne débarquerait-il pas dans l'opinion publique des cinq continents si Londres et Paris se trouvent réduits à découvrir, par le seul canal d'une agence juive de Washington intéressée à la démonisation de l'Iran, les grandes manœuvres qu'entreprend la Maison Blanche pour tenter de contourner par la Russie, l'Inde et la Chine le blocage israélien de l'histoire de la mappemonde?

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1 - La psychanalyse du chimpanzé
2 - Le déclic de l'extase
3 - L'anthropologie entre Freud et Darwin
4 - Comment l'anthropologie critique localise la trajectoire de Lacan
5 - Lacan et la science manquée des idoles
6 - Psychophysiologie de la foi
7 - L'existentialisme post copernicien
8 - L'éthique semi animale
9 - Les anthropologues chrétiens
10 - Le naufrage du sens commun
11 - Le débarquement de la finitude cérébrale dans la civilisation de la raison
12 - Le jésuitisme de l'OTAN
13 -Un cataclysme ressuscitatif
14 - La chirurgie spirituelle des fécondateurs de leur mort

1 - La psychanalyse du chimpanzé

Existe-t-il une continuité entre le fonctionnement du cerveau vassalisé de l'Europe actuelle et celui des premiers évadés de la zoologie? Dans l'affirmative, l'anthropologie critique est-elle en mesure de mettre en évidence, une connexion psychobiologique entre l'esprit magique et la décadence, entre la soumission religieuse et la démission politique, entre la piété et la servitude?

Prenons un exemple du fonctionnement domestiqué par le sacré de notre boîte osseuse d'hier: "Vitellius offrit à l'Euphrate le sacrifice coutumier des Romains, un verrat, un bélier et un taureau, afin de se rendre le fleuve favorable à ses desseins, tandis que, selon la coutume des Parthes, Tiridate immolait un cheval." Le latin disait "adorné", c'est-à-dire richement paré pour la fête du sacrifice. "Aussitôt les riverains annoncèrent que tout subitement et sans qu'il fût tombé une goutte de pluie, l'Euphrate avait grossi de lui-même énormément et que l'écume blanchissante de ses eaux décrivait des cercles en forme de diadèmes, augures d'un passage heureux du fleuve." Autrement dit, le fleuve tressaute et cabriole de satisfaction à la réception du cheval festivement décoré. "Certains autres, avec plus de sagacité, interprétaient ce phénomène comme le signe que " l'entreprise aurait des débuts heureux, mais que les succès ne dureraient pas, car, disaient-ils, on doit attacher aux présages qu'on tire de la terre ou du ciel une confiance beaucoup plus grande qu'à ceux des fleuves, en raison de la mobilité naturelle de leurs eaux, qui ne donnent que des pronostics aussi fugitifs que leur manifestation. (Tacite, Annales, Livre VI, chap....)

On voit que la réflexion théologique simiohumaine commence par développer et affiner les interprétations magiques d'une société, au point que la "sagacité" des devins chargés de décrypter les relations que la nature est censée entretenir avec l'histoire et la politique en vient à mettre en évidence la spécificité des comportements propres aux montagnes sacrées et à distinguer la crédibilité de leur dialectique de celle des annonciations qu'il faut attribuer aux fleuves. L'observation de la mentalité projective et animiste du simianthrope que j'ai signalée la semaine dernière prend donc place dans l'interprétation de l'évolution de notre boîte osseuse, tellement la connaissance des mécanismes psychiques qui commandent les verdicts de notre inconscient semi animal accompagne et compénètre la lecture du darwinisme et de la psychanalyse. Car sitôt que l'encéphale simiohumain rencontre des difficultés à distinguer avec clarté et méthode l'Euphrate en tant que masse liquide d'un côté et en tant que personnage fûté de l'autre, la mentalité projective originelle du singe évolutif s'efforcera de concevoir des dieux séparables de la matière et supposés siéger à part des objets gigantesques en lesquels ils s'étaient incarnés pendant des millénaires. Néanmoins les relations qu'Aphrodite entretient avec l'amour en tant que tel demeureront floues, ainsi que celles de Marie avec l'"immaculée conception". Quant à la chair et au sang réputés réellement consommés sur l'autel des chrétiens catholiques, leur statut nous rapproche de l'examen des neurones de notre temps, puisque les fidèles de ce Dieu scindé entre son corps terrestre et son corps céleste - ils sont réputés à la fois distincts et confondus, dit l'Eglise - croient que le vrai Jésus se trouve physiquement à la fois offert sur l'offertoire et assis sur un trône d'or aux côtés de son père dans le ciel.

2 - Le déclic de l'extase

On voit que le chimpanzé relativement cérébralisé d'aujourd'hui n'est pas près, pour autant, de laisser l'univers courir la bride sur le cou dans une immensité réduite au silence. Et pourtant, il ne se résigne pas non plus à faire rétrograder la matière au rang d'un outil passivement placé entre les mains d'un chef, d'un guide et d'un propriétaire de la matière. Le singe semi-pensant a perdu son créateur en cours de route, mais il le retient encore par les basques. Cet entre-deux le terrifie.

Certes, dans un premier temps, on aura vu des sorciers du ciel servir d'intendants, de médiateurs, de porte-voix et de porte-flingue à leur ogre du cosmos. Mais Moïse, Jésus et Muhammad témoignent de degrés inégaux de confusion entre leur identité et celle de Jahvé, d'Allah ou du Dieu trinitaire. Quel sera le statut cérébral du monstre à la fois patelin et tortionnaire, prometteur de félicités inouïes et roi, par délégation, de son camp de concentration souterrain? C'est dire que non seulement l'articulation d'une spectrographie des neurones du chimpanzé européen vassalisé avec l'examen du fonctionnement de l'alliance transatlantique dans les cerveaux conduira à une interprétation approfondie de l'évolution cérébrale du singe démocratisé, mais que cette pesée de la servitude messianisée des modernes facilitera la compréhension de la nature viscéralement paniquée du sacré simiohumain en général; car la foi européenne d'aujourd'hui n'est plus fondée sur l'achat de la faveur des montagnes et des fleuves, ni même sur l'achat fabuleux de l'immortalité de nos squelettes, mais sur les relations des gens de maison qui nous gouvernent avec leur maître d'outre-Atlantique.

Or, tant que ce dernier campera en armes sur le Vieux Continent, ses valets n'auront d'yeux que pour sa face démocratique, celle que le mythe de la Liberté dote d'un statut transcendantal. Hier, le déclic de l'extase religieuse face à une Marie censée consubstantielle à son immaculée conception renvoyait le mystique à la contemplation de la véritable substance de cette déesse; aujourd'hui le déclenchement de la piété politique se produit quand les dévots rencontrent leur Amérique du salut et son hostie, le pain du ciel de la Liberté et de la démocratie.

3 - L'anthropologie entre Freud et Darwin

La simianthropologie du sacré n'a commencé de bouleverser les coordonnées de la politique du symbolique qu'à l'heure où il a bien fallu se résoudre à fonder une psychanalyse des signes religieux ambitieuse de répondre à une question de survie devenue la plus pressante de toutes, celle de savoir si les gènes du chimpanzé cultuel et auto-immolatoire l'auraient conduit au suicide collectif sur l'autel de sa foi, donc à son éradication de ses propres mains de la surface de la terre s'il avait disposé de l'arme nucléaire ou si, tout au contraire, une science terrifiante de sa pulvérisation sacrificielle dans l'atmosphère l'aurait doté subitement des moyens à la fois rationnels et impérieux de comprimer ses pulsions auto-destructrices, de sorte qu'il serait comblé par la grâce d'un commencement de regard intelligent sur son minuscule encéphale pris en étau entre le ciel et les royaumes infernaux.

Une science de l'inconscient demeurée elle-même inconsciente des liens viscéraux que l'humanité actuelle entretient avec le sacré ne saurait rendre compte de l'accroissement ou de la stagnation de la masse cérébrale du simianthrope au cours des âges. Aussi s'est-elle aussitôt réfugiée dans une médicalisation bénigne des névroses. Il était prudent de se replier sur le traitement rémunéré des dérangements cérébraux mineurs et sans portée politique et historique. Et pourtant, les analyses anthropologiques et évolutionnistes avant la lettre du fameux Dr Freud portent sur les origines et la nature des relations craintives ou matamoresques que les immolations sacrées - donc tenues pour payantes - entretiennent avec l'instinct de conservation affolé ou criard de la horde. Totem et Tabou se situait avec un siècle d'avance au cœur de la réflexion politique sur l'avenir vivant et agissant du siècle des Lumières, donc sur l'avenir de la méthode historique, puisque la véritable postérité des encyclopédistes nous conduira à descendre dans l'abîme de l'inconscient sacrificiel des démocraties théologisées par leur messianisme de la Liberté, de descendre dans l'abîme meurtrier de l'Histoire universelle, de descendre dans l'abîme religieux de la vassalisation de l'Europe actuelle.

Qu'en est-il de la connaissance anthropologique du dieu simiohumain qui préside au destin des trois monothéismes? Il s'agit d'un père imaginaire du cosmos et d'un boucher suprême. L'examen de ses autels du sacrifice est inséparable de toute interprétation politique de l'évolution de la boîte osseuse du chimpanzé. Mais pour cela, il faut observer en parallèle l'évolution démocratique du mythe du père dans l'Europe vassalisée. Car, avant la seconde guerre mondiale, l'Amérique demeurait l'appendice d'un Continent condescendant à l'égard de son lointain cousin d'outre-Atlantique ; puis la domestication de la civilisation gréco-latine actuelle a provoqué un basculement interne du sacré paternel de l'Occident, puisque les Etats-Unis sont devenus le nouveau protecteur sacré, donc le nouveau père magique, le nouveau géniteur onirique, le nouveau pilier central de l'univers mental du simianthrope et la dernière en date des métamorphoses du pater familias. Dans cet esprit, l'œuvre de Lacan prend une place de nature à illustrer la signification religieuse, dans l'inconscient rédempteur de l'histoire, d'une planète des démocraties désormais eschatologisée par le mythe d'une Liberté tenue pour salvatrice. La démocratie est devenue le pain eucharistique de la raison politique des modernes.

4 - Comment l'anthropologie critique localise la trajectoire de Lacan

Le premier, ce psychanalyste a tenté de se placer sur le chemin d'une interprétation symbolique de la notion de paternité, qui était demeurée largement physique chez Freud. Avec Lacan, le transfert dans le métaphorique d'un monde encore entièrement fondé sur une théologie du père sacré donnait forme et figure à une autorité génitrice du cosmos de plus en plus abstraite et réduite à un principe central er sustentatoire. Du coup, la psychanalyse du pouvoir focal du ciel renvoyait à son imitation au sein de l'autorité publique. Il aurait donc été possible au lacanisme de franchir le pont qui aurait conduit la science européenne de l'inconscient à la spectrographie politique de l'idéalisme, puis à la radiologie des idoles de ce type, donc à des prises de vue anthropologiques de l'angélisme à la fois religieux et démocratique du Nouveau Monde. Car en grec l'idole renvoie à l'image; et l'image adorée ronge et exalte une espèce devenue progressivement adulatrice du spéculaire dans lequel elle s'immerge. Le mythe dans lequel elle se regarde, s'agenouille et s'admire en secret est un miroir apostolique - il reflète l'évasion manquée du simianthrope de la zoologie. C'est pourquoi tout était prêt pour que la domestication de l'Europe des idolâtres par le mythe d'une Amérique idolâtrée armât la politologie occidentale d'une science de la vassalisation d'une vieille civilisation par son assujettissement à un rédempteur et à un messie démocratiques.

Mais les analyses lacaniennes n'ont pas porté sur le passage du "moi au miroir" au spéculaire théologique et "divin". Pourquoi sont-elles demeurées infra politiques? Parce que ce médecin de l'hôpital Sainte Anne, c'est-à-dire des vrais déments, a rencontré le thème du miroir seulement esquissé, donc condamné à la timidité dans saint Augustin. Il aurait fallu conduire l'enquête sur la sacralité de la folie simiohumaine jusqu'à des scannages du narcissisme de "Dieu", donc du religieux originel et constitutif du singe socialisé par ses magiciens - scannages du sacré et des devins dont on rencontre pourtant le matériau à foison chez tous les historiens des dieux de l'antiquité et d'abord chez Tacite, Suétone et Aulu Gelle. Naturellement, saint Augustin ne pouvait que demeurer envasé dans le limon du gué, puisqu'il était lui-même demeuré l'otage du gigantesque personnage spéculaire qui l'obsédait et qu'il façonnait en retour.

5 - Lacan et sa science manquée des idoles

Pourquoi l'Occident n'a-t-il pu progresser dans la spectrographie de la double identité du dieu Démocratie, alors qu'à l'image de son modèle, l'idole nouvelle se révèle sacrificatrice et séraphique, assassine et angélique et que l'égorgeur céleste de la victime classique sur l'autel n'est que le frère jumeau de ses émules sur la terre, tellement les effigies politiques des deux exécuteurs sont parallèles et se donnent la réplique. Puisque l'hypertrophie cérébrale commune aux deux acteurs auto idéalisés et bâtis en miroir les réduit à un seul et même personnage de l'Histoire, le fidèle se réfléchira dans les idéalités politiques et religieuses en lesquelles il se projettera complaisamment; et celles-ci l'en récompenseront à sanctifier en retour une spécularité psychique demeurée latente chez le chimpanzé non encore cosmologisé des origines. Tout croyant et son dieu font la paire dans le miroir de l'univers sanglant qui reflète leur image dédoublée.

Si Lacan avait conduit sa psychanalyse augustinienne de "l'homme au miroir" jusqu'à observer les gigantesques miroirs que l'humanité dresse dans les nues et qu'il appelle des théologies, sa réflexion aurait débarqué dans la politologie qu'attend notre époque et il nous aurait dressé le premier portrait en pied de l'Amérique comme l'idole idéale des démocraties paganisées par leurs idéalités meurtrières. S'il revenait parmi nous, sans doute serait-il sidéré par le spectacle de la double face de cette divinité et de sa puissance vassalisatrice. Quel théâtre religieux que celui d'une population d'un demi milliard d'Européens agenouillés au banc d'œuvre des vassaux de l'empire américain plus de soixante cinq ans après la fin de la seconde guerre mondiale!

Mais cet empire peine encore à se forger un Satan qui légitimerait la "protection" militaire dont il est censé faire bénéficier ses sujets. L'Iran se révèle un épouvantail de papier, un Lucifer de pacotille, un Erèbe de confection. Par bonheur pour Washington une civilisation vassalisée adore le sceptre qui l'asservit, par bonheur, la foi ignore les moteurs réels de l'histoire. La dévotion oublie que l'Europe aura beau de doter d'une monnaie à vocation mondiale, construire des trains à grande vitesse, lancer des satellites, maîtriser la construction de centrales nucléaires productrices d'électricité, prendre de l'avance dans la recherche de l'origine du cosmos de la matière dans une substance indéchiffrable, le temps : une Europe qui confie son casque et son glaive à un Etat étranger se soustrait à l'électrochoc qu'il faut s'administrer pour s'unifier en vue d'une vocation, d'une volonté, d'un destin. Il n'y a pas de responsabilité politique sans liberté et pas de liberté sans la solitude dont les vassaux se déchargent sur les épaules de leur idole. C'est dire que le Vieux Monde ne retrouvera pas d'existence politique, donc pas de trajectoire s'il renonce au geste inaugural de faire déguerpir les cinq cents garnisons d'un empire étranger incrustées sur son territoire. Mais l'audace même que demande une décision aussi élémentaire donne la mesure de la domestication des esprits.

6 - Psychophysiologie de la foi

La vassalité exerce ses méfaits les plus redoutables quand le maître qui a habillé ses valets de pied de la parure de ses évangiles contrefaits s'est affaibli au point que ses esclaves se trouvent placés sous les ordres d'un souverain en perdition. La honte la plus indélébile vous met à la merci d'une puissance en déroute.

Mais alors, demandera-t-on, comment cette forme ultime de la vassalité se rattache-t-elle précisément à celle, plus viscérale, semble-t-il, et même inaugurale, que j'ai mise en évidence dans mes analyses anthropologiques, donc psychanalytiques de la divinité des montagnes et des fleuves, puis de l'autel embarrassé des chrétiens, qui ne savent comment séparer le Jésus en chair et en os du personnage transcendantal qu'ils adorent et qui fait toute la substance de leur foi? Car pour que l'idole fonctionne effectivement dans le cerveau du simianthrope, c'est-à-dire pour que le croyant s'imagine toucher la divinité de ses pattes sur cette terre, il faut que les signes réputés physiques de sa nature transcendantale de l'idole se transfigurent entre les mains de ses fidèles en pain du ciel, donc en corps surréel du dieu.

Exemple: voyant passer Napoléon sur son cheval, Hegel s'écrie: "Voici l'esprit du monde". Son regard ne porte pas sur le cavalier et sa monture, mais sur la substantification du devenir du ciel sur la terre. De même, le croyant placé sur le passage du Saint pontife en chair et en os, ce n'est pas une tiare et des pierreries portées par une figure vêtue de blanc qu'il aperçoit, mais le guide de notre espèce que le créateur a choisi pour conduire l'humanité vers le royaume de sa rédemption posthume.

Ce mécanisme psychique se reproduit exactement face au temporel désormais messianisé et sacralisé par la démocratie américaine. L'Américanolâtre ne voit pas les cinq cents bases militaires d'un empire hérisser de canons et de fusées nucléaires le sol d'une Europe que personne ne menace, il voit le dieu de la démocratie mondiale en chair et en os, il le voit substantifié par ses légions transcendantalisées, il voit le dieu Liberté en sa symbolique incarnée, il s'agenouille en esprit devant un concept glorifié, il trace dans les airs les signes de croix gesticulants des modernes - des drapeaux - il récite les invocations à la vertu et les rappels du salut que sa foi adresse au "libérateur de l'Europe". C'est cela, la vassalisation mentale, et son fonctionnement est religieux depuis l'antiquité: Vitellius, puis Vespasien sont reçus comme des dieux à Rome, tellement la foi produit la transsubstantiation instantanée des faits aux signes et aux symboles de la dévotion.

Mais le double avortement actuel de l'interprétation philosophique et anthropologique de l'évolutionnisme et de son compagnon d'armes naturel - une psychanalyse rendue superficielle par une médicalisation au petit pied des névroses - ce double avortement, dis-je, résulte de causes plus profondes encore et qui tiennent, elles aussi, à l'épuisement des ambitions profanatrices d'une humanité autrefois demeurée relativement sacrilège, donc soucieuse de porter un regard de haut et de loin sur elle-même. Les décadences précipitent les civilisations du blasphème dans le marais des fausses objectivations du monde, en ce qu'elles métamorphosent les signes mêmes de la vassalité en pain du ciel - car c'est viscéralement que le simianthrope refuse d'emprunter la route impie de l'introspection socratique, c'est viscéralement qu'il est appelé à une capitulation dévote au spectacle de sa propre cécité, c'est viscéralement qu'il se camoufle sous l'armure du spéculaire religieux qui le protège saintement.

7 - L'existentialisme post copernicien

Pourquoi l'observation savante de l'évolution du cerveau simiohumain s'est-elle réduite à un enregistrement aveugle et muet de la progression du volume et du poids de l'encéphale de cet animal, puis à une psychanalyse étriquée des névroses dont souffre notre espèce, alors qu'il fallait soumettre nos neurones à une thérapeutique des magies dérisoires dont les fuyards de la nuit animale demeurent les proies. C'est que l'avortement d'une pensée philosophique désormais confinée dans une sacralisation subreptice de l'encéphale démocratique a occulté la capitulation d'une réflexion prometteuse sur les concepts centraux de civilisation et de décadence.

Considérons l'empire romain encore ferme à la mort d'Auguste, puis la marée montante de l'immoralité politique et enfin le vain combat de l'Occident, à partir de la Renaissance, pour des retrouvailles trop festives avec un monde antique outrageusement idéalisé: ce long déclin a seulement fait bifurquer le besoin du simianthrope d'avancer sur le chemin de la pensée critique; et, du coup, la science expérimentale a paru proférer les oracles de la "raison". Alors la matière s'est présentée en interlocuteur physique du singe pseudocérébralisé.

Mais de quoi, au juste, la raison dite expérimentale, donc la vérification des comportements des atomes, fournit-elle les preuve dites "tangibles"? Qu'est-il arrivé d'ultra traumatisant à la boîte osseuse du simianthrope et à la boîte à outils qui l'accompagne depuis les origines pour qu'à partir de la fin du XIXe siècle, notre espèce fût livrée tout entière à un naufrage de ses signifiantes cosmiques qu'un certain Pascal avait décrit trois siècles auparavant?

Car, dit l'auteur des Pensées, il est hautement profitable de parier sur l'existence d'un souverain tellement bienveillant de l'univers qu'il ne se montrera sûrement pas ingrat à l'égard de ses laudateurs, même aveugles, et sa gentillesse naturelle lui imposera sûrement le saint devoir de faire bénéficier ses partisans des avantages promis à leurs calculs théologiques et commerciaux confondus.

Songez que si nos malins joueurs à la loterie du salut se trompent et si aucun roi ne siège dans le cosmos, il n'y aura pas de conséquences punitives à craindre, d'un si grand désastre puisque la fausse sagesse de l'humanité ne sera pas la cause de la catastrophe. Voyez, bonnes gens, qu'il n'y aurait plus ni coupables à châtier, ni innocents à récompenser sur terre et dans les nues. Mais l'autre Pascal n'est pas dupe des apologistes du christianisme des parieurs: "Les hommes, écrit-il, ne font jamais le mal si complètement et joyeusement que lorsqu'ils le font par conviction religieuse". L'anthropologue moderne voudrait prolonger l'héroïsme de la lucidité et la spectrographie des idoles du vrai Pascal, celui qui dépeint l'humanité comme une horde qu'un "boucher obscur" assassine sur une "île déserte". Mais qui est cet assassin? Peut-on radiographier son encéphale ? Et si c'était le nôtre ? Et si le Dieu sauvage de Pascal était celui de la vassalisation de la créature ? Il est réconfortant de psychanalyser les idoles des esclaves.

8 - L'éthique semi animale

Quelle est donc l'éthique de la philosophie qui dévalorisera le sacré semi animal et qui s'attachera à scanner la décadence des civilisations à l'école des leçons de l'évolutionnisme? On voit que le sens du pari de Pascal dépend de la prédéfinition sommitale de la "vérité" au sein de laquelle on aura fait prendre place au savoir expérimental. C'est dire que les jugements qu'on croira avoir honnêtement prononcés sur des faits vérifiés sont, en réalité, rédigés par un tribunal des valeurs. Quels sont les magistrats que nous chargeons en secret de rendre nos verdicts et de les faire connaître au public ? En tant que tel, le code qui régit nos magistratures n'est jamais un objet plaçable sous le regard de l'expérimentateur. On ne vérifie aucunement des événements en tant que tels, mais seulement les signes qui les "signalent" et qui les rendent signiphores dans une axiomatique et une problématique à radiographier.

Quelle est donc l'éthique, donc la signalétique, qui rend parlante la décadence d'une Europe et dont le temple rendra immoral le pari si fâcheusement ou si bien rémunéré de Pascal le calculateur? Cette éthique enseigne que la civilisation occidentale a chu dans les piétés cauteleuses dont elle s'est chapeautée. Mais, avec Copernic, la décadence est née d'une blessure de l'amour propre collectif des joueurs, et ce traumatisme a changé une morale du profit jusqu'alors outrageusement payante en une victime pitoyable. Car l'immortalité de confection qu'on avait accordée à nos ossatures transportées dans un au-delà pour les singes s'est soudainement envenimée dans les profondeurs de notre fausse éthique, et cela jusqu'à déclencher un cancer généralisé. Depuis lors, cette gangrène ronge une conscience européenne faussement couronnée d'une musculature et qui souffre maintenant de la cicatrice d'une éternité pipée. En quoi le mythe de la vie posthume de nos squelettes est-il devenu immoral dans l'inconscient? La blessure dont souffre l'honneur et la dignité de la condition semi humaine et de ses viscères remonte à l'astronome polonais dont l'héliocentriste a rendu honteux et grotesque le prométhéisme simiohumain antérieur, tellement il devenait organiquement animal de convoiter une immortalité corporelle dans un cosmos ridiculement rapetissé.

9 - Les anthropologues chrétiens

Il est des rencontres inattendues entre des pôles opposés de l'orgueil et de la pensée. C'est ainsi qu'il n'est plus d'anthropologue tellement léger qu'il nierait l'évidence que le simianthrope appartient à une espèce animale singulière et qui se caractérise tant par une vie onirique intense que par une inégalité cérébrale prodigieuse entre les spécimens qui la composent. Or, sans le savoir et sans seulement s'en douter, les premiers anthropologues modernes furent les chrétiens. Cette école a pris appui sur son idole nouvelle pour juger que le simianthrope devait tenter d'anéantir ou de réduire la pesanteur de son animalité originelle et, pour cela, renoncer autant que faire se pouvait aux lois de la zoologie qui le conduisent fatalement à se reproduire, à se nourrir convenablement et à partager sans rechigner la vie éphémère de ses congénères. C'est pourquoi une proportion considérable de déserteurs de l'humaine condition s'était retranchée derrière les murailles des monastères. Naturellement, l'esprit critique des premiers simianthropologues du XXIe siècle n'allait pas encore jusqu'à scruter à la loupe l'animalité spécifique du Dieu des dissidents du règne animal et la sauvagerie du revêtement pseudo angélique de cette idole; mais le besoin d'observer de près le fossé qui sépare l'homme de la bête et qui augmentait de millénaire en millénaire avait pris un tel élan qu'une guerre des tranchées a éclaté entre les promoteurs de l'humanité à venir et les défenseurs de l'animal monté sur le piédestal du séraphique.

10 - Le naufrage du sens commun

Jusqu'à Copernic, la foi reposait sur une cosmologie sacrée paradoxalement habile à entériner la distinction classique et de bon sens entre le "vrai" et le "faux" établie par la science expérimentale. Jamais la croyance n'avait substitué à ces jugements vérifiables les verdicts d'une sacralité théologique aveugle: la foi souscrivait aux propositions dictées au ciel en sous-main par la raison pratique. Mais à partir du De Revolutionibus, dont l'impertinence niait la course du soleil dans le ciel, l'Eglise romaine a eu le tort de persévérer à soutenir l'infaillibilité des verdicts dits du "sens commun" et de la vue que la foi et la "raison naturelle" avaient si longtemps prononcés de conserve. Alors seulement l'entendement inné du simianthrope s'est senti traqué dans ses derniers retranchements. Pourquoi cet animal est-il alors allé jusqu'à l'autre extrême, celui de substituer l'autorité d'une "logique de la responsabilité politique" à l'impiété qu'affichaient soudainement des faits autrefois avérés et des évènements exposés sur les propitiatoires irréfutables de l'expérience depuis des millénaires? L'héliocentrisme enregistrait le naufrage des verdicts du sens commun. Maintenant, il fallait se résoudre à prétendre que les offertoires du payant seraient habilités à tenir le langage de la vérité et que, non seulement toute réfutation des verdicts de la rétine jugée dommageables aux allégations de la théologie seraient proclamés hérétiques, mais qu'elle serait en outre scientifiquement erronée du seul fait qu'elle contredisait les Saintes Ecritures. En réfutant le soleil, Copernic a conduit l'Eglise à aller plus loin que la théologie du Moyen Age dans la substitution d'un pragmatisme politique aux verdicts des savoirs objectifs. La vérité devenait décidément scandaleusement dérangeante dès lors que la raison évidentielle ne la cautionnait plus. En réalité, la subrogation d'un tribunal de l'utile et du payant à celui d'une raison euclidienne défaillante témoignait de l'affolement subit de la magistrature immémoriale des Etats jusqu'alors tenus pour moraux et cautionnés par les administrateurs officiels du ciel et du sens commun jusqu'alors si ataviquement confondus.

11 - Le débarquement de la finitude cérébrale dans la civilisation de la raison

Tous les dieux anciens avaient glorifié la puissance et la gloire. La lente décadence de Rome a donc nécessairement précédé le triomphe du Dieu des chrétiens et de ses géomètres, parce qu'un Dieu qui proclamait subitement l'affligeante vanité des affaires du monde qu'il avait créé était aussi le seul que pût se donner pour preuve l'effondrement d'un empire. Quel est le type de théologie qui réclame la vassalisation volontaire d'une Europe maintenant prosternée devant les forces éphémères d'un roi de la démocratie ? Il faut que le culte de la Liberté et de la Justice qui servent d'emblèmes à une religion cataclysmique inédite de la délivrance réponde à un modèle universel de la vassalisation.

On sait que La Boétie a théorisé la notion de "servitude volontaire". Mais la vassalisation religieuse d'une civilisation politique obéit à un ressort du sacré plus profond et plus secret que celui d'une volonté de soumission censée volontaire : le croyant se soumet à Dieu parce qu'il est puissant. C'est le spectacle de sa force qui déclenche l'adoration et l'adulation; et c'est le seul étalage de la domination américaine qui provoque les agenouillements en chaîne et les prosternations diplomatiques rituelles. Le parallèle entre l'omnipotence du royaume du ciel et celle qu'exercent les empires de la terre est la clé des décadences, parce que l'humanité est née serve et veut se placer sous l'autorité d'un maître. Quand celui des nues s'affaiblit, celui d'ici-bas se renforce des carences de l'autre. Mais, le plus souvent, ils s'épaulent réciproquement: l'Eglise proclame que tout pouvoir temporel bénéficie de la caution du Créateur. Mais, dira-t-on, Dieu est en chute libre depuis qu'au XVIe siècle, un théologien jésuite, un certain Molina a eu l'audace de retirer au créateur le pouvoir de priver sa créature de sa liberté de se damner - car la toute-puissance de Dieu commençait d'ôter dangereusement aux humains leur responsabilité politique et même pénale. Il fallait armer la Compagnie de Jésus d'une volonté propre et d'un esprit d'initiative audacieux - et pour cela, interdire à la divinité de sauver les pécheurs contre leur gré.

Les guerriers de la foi disciplinés par Ignace de Loyola sont devenus des fers de lance de Dieu beaucoup plus ardents et plus autonomes que les fidèles décérébralisés du Moyen Age. C'est l'occasion de prendre la mesure de la profondeur du génie militaire de l'auteur des Exercices spirituels et de Molina, son émule, parce qu'une élite intellectuelle est plus engagée et plus efficace qu'un peuple de fidèles réduits à la passivité. Le vaincu au siège de Pampelune a armé l'Eglise de ses légions de l'intelligence politique de Machiavel.

Voyez l'habileté du jésuite de l'OTAN, M. Rasmussen. Ce théologien des vapeurs de la démocratie est habile à répandre sur la planète tout entière le nuage de fumée de la foi, le bouclier nucléaire dont il vante les foudres et censé protéger les cinq continents contre un ennemi imaginaire. L'objectif réel est politique: il s'agit d'enfler le prestige et le pouvoir du commandant en chef de l'OTAN qui tire les ficelles d'un songe militaire fondé sur le même modèle que celui de Dieu. Le Jésuite est un croyant libéré de la tutelle pointilleuse du maître; mais il est de mèche avec son souverain.

Certes, M. Rasmussen est protestant luthérien, et Luther n'est pas Calvin, mais le prophète allemand est proche de Molina et des Jésuites dans la défense de l'indépendance du croyant. C'est un esprit politique au premier chef. S'il a réfuté le De libero arbitrio d'Erasme, c'est qu'il s'agissait de combattre la dictature du clergé romain et la tyrannie de sa hiérarchie. C'est à un Etat qu'il oppose une liberté censée "serve" - mais c'est une servitude feinte que celle qui lutte les armes à la main contre la molle immersion érasmienne dans le temporel. Ce n'est pas un Solana, espagnol et catholique, qui aurait couru par monts et par vaux pour son maître: Rasmussen est le jésuite protestant qui hante les coulisses de la rencontre de Deauville pour la gloire de l'Amérique, le jésuite luthérien qui tire les ficelles de Medvedev afin que la planète entière se trouve chapeautée par un OTAN plus vaporeux, mais plus universel que le précédent.

12 - Le jésuitisme de l'OTAN

Le jésuitisme de l'OTAN et de ses serviteurs sait que la théologie démocratique doit survivre à la cruelle évidence qu'une terre réduite à une goutte de boue et condamnée à tourner aussi éternellement que vainement sur son axe se trouve condamnée à sécréter les seuls verdicts d'un dieu de la raison pratique. Quel dommage inguérissable et quelle rétrogradation de l'autorité naturelle et de la dignité de notre espèce que de girer sans relâche autour d'une étoile errante dans l'immensité et d'un calibre plus que médiocre! Comment le rapetissement copernicien de la condition simiohumaine ne disqualifierait-il pas le sceptre et les tribunaux d'un Dieu désormais condamné, lui aussi, à se colleter avec l'infini et le vide, alors que si la mappemonde, même devenue fâcheusement microscopique, persévérait du moins à s'offrir le luxe de s'installer majestueusement au centre du système solaire, celui-ci demeurerait ardent à nous faire la cour et nous trouverions encore notre compte de nous prélasser dans un néant flatté par nos colifichets.

Mais quel piètre enrubannement des mortels que celui d'une légitimité morale de Dieu que flattaient autrefois des cosmologies empressées à le servir, quelle grandeur perdue et devenue semi animale que celle d'un créateur dont le rabougrissement copernicien de notre habitacle suffit à souligner la petitesse. Nietzsche disait que l'homme a perdu "infiniment de dignité dans l'univers". Si le nihilisme n'était pas inscrit dans la postérité logique d'un christianisme qui ne voit plus le soleil tourner autour de ses autels, l'Europe ne se réveillera pas pour autant à l'écoute des dieux antiques retrouvés, car la puissance religieuse de l'Amérique résulte de ce que le réflexe inné d'aplatissement du genre humain devant un sceptre s'est déplacé avec d'autant plus de force en direction d'un roi du temporel qu'il n'y a plus de créateur du cosmos de taille à faire le poids devant lui. Le nouvel empire romain ressemble à l'ancien: le peuple des Quirites était bien moins soumis à ses empereurs du temps où le christianisme était à son apogée qu'à l'heure où Néron n'avait rien à craindre de Jupiter.

13 - Un cataclysme ressuscitatif

Mais le ver était dans la pomme blette du pari de Pascal. Une simiohumanité qui nous fait maintenant mordre la poussière dans un ciel pieusement américain est d'autant plus viscéralement théologique qu'il a bien pu, tout au long du XVIIe et du XVIIIe siècle, paraître prolonger un instant et même revivifier sporadiquement l'élan transzoologique qui nous rendait prométhéens depuis les origines: dans les profondeurs, une espèce démocratisée et dont la fierté se trouve frappée d'une relégation brutale dans les communs ne peut redevenir ascensionnelle.

Allons-nous nous résigner à interpréter l'évolutionnisme, la psychanalyse et la relativité au titre de confirmations expérimentales et définitives de notre asphyxie dans le cosmos? D'aucuns soutiennent que la décadence de la civilisation européenne répond déjà et en secret à un type de cataclysme psychique ressuscitatif. Car, disent-ils, l'idole des chrétiens et celle de son bras droit, la démocratie mondiale américaine, semblent lassées de se mirer dans les petits travaux de leurs jésuites. D'autres font valoir que, cette fois-ci, c'est l'épreuve de découvrir notre cécité native qui décourage l'élan intellectuel de nos apprentis-profanateurs. Apprenons donc à porter un regard hautement sacrilège sur le narcissisme du ciel des Ecritures et de son rejeton, le Dieu du nivellement américain. L'intelligence blasphématoire renaîtra-t-elle?

On entend dire que la décadence morale et politique qui frappe la démocratie mondiale d'aujourd'hui ne résultera plus jamais du retard cérébral qui frappait soudainement les civilisations de la science et des techniques et qu'il n'y plus à craindre un recul subit des conquêtes devenues continues et payantes des tractations de notre outillage avec les us et coutumes impavides de la matière. Mais alors notre chute cérébrale illustrerait le naufrage de notre éthique; ce serait à ce titre que le déclin de la civilisation s'inscrirait dans la postérité du pari perdu d'avance de Pascal; car, par nature, les croyances religieuses reposent non point sur la connaissance critique de soi, mais sur la glorification commerciale des fausses élévations dont la démocratie s'est assuré le monopole. Le singe parlant d'aujourd'hui réclame de ses idoles nouvelles, qu'il appelle la Liberté et la Justice, les mêmes rémunérations terrestres qu'il sollicitait autrefois de l'idole biblique. Mais si l'animal spéculaire apprenait à regarder droit dans les yeux ses marchands d'éternité d'hier et d'aujourd'hui, la simianthropologie lui tendrait le miroir du prévaricateur suprême, celui de l'immoralité de Dieu.

14 - La chirurgie spirituelle des fécondateurs de leur mort

Peut-on imaginer un courage intellectuel qui serait propre à l'Europe post-américaine et qui observerait de l'extérieur la corruption morale et cérébrale de l'espèce trans zoologique actuelle? Si ce courage-là de la philosophie introspective et socratique de demain dressait en retour le portrait en pied des trafiquants du sacré démocratique, le spectacle du marché des songes de la décadence nous renverrait à une philosophie de l'esprit. Le spectacle de la sainteté de l'intelligence servirait-il alors de diadème à la morale politique à venir. Mais pour plonger le bistouri d'une raison spectrographique dans les entrailles de la piété du singe sonorisé, il faut un athéisme dont la sainteté échapperait aux laboratoires des dévotions acéphales auxquelles l'Eglise fournit leur picotin. L'animal au cerveau schizoïde cache maintenant le scalpel de ses dernières profanations dans le fourreau d'un humanisme tellement amolli et superficiel que l'Europe se voir contrainte de délaisser la haute et cruelle chirurgie spirituelle de ses élévations. On croit faire preuve d'un louable esprit d'économie à oublier que le remède le plus coûteux est toujours le bandeau hors de prix qu'on se met sur les yeux.

S'il existait une possibilité stratégique d'enfanter un public fécond de navigateurs battant pavillon haut, la civilisation des mâtures du profit à laquelle la théologie de l'immortalité de nos squelettes a longtemps servi de relais et de masque serait condamnée à se changer en un ridicule navire de plaisance à l'usage des descendants du pari de Pascal. Pour tenter d'esquisser une pesée de la pacotille des euphorisants de la politique, j'observerai la semaine prochaine l'histoire des relations scabreuses que l'ex-civilisation de Gutenberg en est venue à entretenir avec les marchands de livres.

Le 7 novembre 2010
aline.dedieguez.pagesperso-orange.fr