Iv - Comment le cerveau d'un peuple est devenu un bunker

71 min

Le colonialisme, c'est maintenir quelqu'un en vie pour boire son sang goutte à goutte
Massa Makan Diabaté, Extrait de Le Coiffeur de Kouta

Malgré des menaces et des tentatives d'intimidation de la part de groupes fanatisés au service d'un Etat étranger, je poursuis l'analyse historico-politique des conditions dans lesquelles s'est opérée la transformation en bunker hermétiquement clos sur lui-même du psychisme d'une population qui ne compte aujourd'hui qu'une douzaine de millions d'unités sur plus de six milliards d'habitants du globe terrestre et dont moins de la moitié de ses membres est concentrée en Palestine. Mais le nombre ne fait rien à l'affaire, car il se trouve que la politique mondiale et peut-être le destin de la planète tournent autour de ce micro-Etat qui occupe l'ancienne Palestine mandataire au nom d'une idéologie coloniale qui plonge ses racines dans une mythologie religieuse vieille de deux millénaires et demi.

*

Par Aline de Diéguez

1- Israël comme personnage historique
2 - Petit résumé des chapitres précédents
3 - Qu'est-ce qu'un "peuple saint" dans un "Etat juif"?
4 - Petit retour en arrière : défaite de Megiddo et exil des Judéens
5 - Les Judéens à Babylone
6 - L'ascension de Cyrus
7 - L'édit de Cyrus
8 - Le retour des exilés
9 - Le "peuple de la terre" face au "peuple du livre"
10 - Esdras, Néhémie, des initiateurs de la purification ethnique
11 - Esdras en Judée
12 - Intervention musclée de Néhémie
13 - Les conséquences politiques catastrophiques de l'action d'Esdras et de Néhémie
14 - Conclusion

1 - Israël comme personnage historique

La véritable histoire de la planète se déroule dans les têtes des peuples qui en sont les acteurs. Comme le démontre Manuel de Diéguez dans son site consacré à un décodage anthropologique de l'histoire contemporaine, la véritable compréhension de l'action des nations, des sociétés ou des individus réside dans l'analyse de leur imaginaire. Tous les peuples ont une tête, un corps, des bras et des jambes qui les mettent en mouvement. Ce "corps mental" est le moteur de leur politique. Il se peut que, par accident, le dirigeant momentanément en charge des affaires d'une nation ne soit pas en adéquation avec son "corps mental". Alors la nation trahie et rétive recrache l'élément étranger.

Voir notamment, Manuel de Diéguez, Dieu, ce personnage de l'Histoire, Pour une révolution de la méthode historique, 29 juin 2009

Ce qui est vrai pour tous les peuples de la terre l'est doublement pour le groupe humain dont l'imaginaire religieux était si puissant qu'il a survécu à un coma politique de près de deux millénaires. Le moribond s'est réveillé à la fin du XIXe siècle armé, casqué et revêtu de la cotte de maille d'un sionisme belliqueux. Il a fini par débarquer dans l'histoire en 1947, non sans avoir renié son nom antique - Juda - et s'être baptisé du nom de son rival et ennemi de l'antiquité - Israël.

L'originalité de cette nation réside dans le fait qu'elle est la seule au monde à jouir d'une double réalité politique parce qu'elle possède deux histoires. L'histoire la plus connue est celle qui a été considérée comme tellement vraie par la religion chrétienne qui a succédé au judaïsme, qu'elle pouvait conduire au bûcher les individus téméraires qui mettaient en doute la chronologie proposée par les écrits bibliques. Il était admis qu'un "Dieu" avait créé, il y a quatre mille ans, le monde, l'homme et tutti quanti. C'est cette histoire-là qui continue de remplir les têtes des immigrants qui se sont précipités en Palestine; c'est ce récit-là qui constitue l'arrière-monde de toutes les actions de l'Etat nouvellement créé sur les terres palestiniennes.

Or, la véritable histoire de la province de Judée est tout autre. Elle a été soigneusement occultée durant deux millénaires et demi. C'est peu de dire que ces découvertes et ces mises à jour suscitent une indignation violente qui se manifeste par des menaces contre les audacieux Argonautes de la science historique, considérés comme d'horribles blasphémateurs commettant un sacrilège épouvantable, quand ce n'est pas pire encore.

Dans les trois textes que j'ai déjà consacrés à ce sujet et dans celui qui suit, j'ai voulu montrer les points de confluence et les interactions entre le récit des faits au jour le jour - et généralement qualifié d'"histoire réelle" - et celui qui a été rédigé par les gardiens de la mémoire de ce peuple et qui demeure le plus "vrai" des deux par ses conséquences, puisque c'est celui qui dirige la politique de l'Etat qui s'en réclame.

Les travaux des exégètes permettent aujourd'hui, de déterminer avec une quasi certitude la manière dont les traditions locales orales les plus anciennes issues des provinces israélites rivales du Nord et du Sud ont été assemblées par des lévites compilateurs du temps du roi Josias qui, au -VIIe siècle, s'étaient auto-proclamés gardiens et dépositaires de la tradition à la suite de la conquête et de la destruction du royaume de Samarie par les Assyriens en -721. C'est ainsi qu'ils sont parvenus à rédiger une première version d'une saga nationale politico-théologique romancée, destinée à constituer la mémoire collective glorieuse commune qui permet à un groupe humain d'exister en tant que peuple.

Avec Josias, a débarqué dans l'histoire, pour un court laps de temps seulement, le personnage imaginaire qui ressuscitera avec fracas au XXè siècle, animé de l'ardent désir de reconquérir les terres dont il se considère le propriétaire légitime. En effet, l'antique Royaume de Juda n'a été indépendant qu'entre les règnes de Sédécias et de Josias, soit durant à peine plus d'un siècle. Tous les récits qui précèdent la période de Sédécias sont a-historiques, ceux qui suivent la mort de Josias concernent une province soumise à des empires successifs et qui n'était plus maîtresse de son destin.

Voir: II - L'invention des notions de "peuple élu" et de "terre promise", #3

Afin de donner à ce personnage les armes psychologiques de sa survie dans le temps de l'histoire, les scribes de Josias avaient conçu une œuvre littéraire et théologique - le Deutéronome - dans laquelle ils ont intégré les bribes de récits transmis oralement durant des décennies et qu'ils ont adaptées à leur projet théologico-politique. C'est ainsi qu'après cinq siècles de voyage dans méandres des mémoires, un bourg de quelque cinq mille habitants environ, dirigé par un chef de bande légendaire, demeuré dans l'imaginaire populaire pour l'efficacité de ses rezzous et de ses rapines, est devenu le gigantesque royaume d'un roi David glorieux et redoutable chef de guerre. La grande chanson de geste d'Israël pouvait commencer.

Mais il manquait au récit son héros principal, son dieu. Sa naissance et sa croissance furent lentes et progressives. Pour ce faire, il a fallu, franchir l'espace qui séparait les elohim (pluriel de eloh, les esprits) sans individuation, de Elohim (avec sa majuscule) devenu une sorte de maître de l'univers; il a fallu ensuite passer par les devins tireurs de sorts qui agitaient, moyennant finances, les ailes d'une petite machinerie appelée urim et tummim. ( « Tu joindras au pectoral du jugement l'Urim et le Thummim.» Ex.28:30) Ce petit système articulé servait à l'origine à rendre les oracles du Dieu. "Cela s'appelait'interroger Jahvé' ou 'se rendre devant Javhé'." (Renan, t. I, p.279) La réponse de Jahvé se faisait de vive voix et était censée résoudre les litiges compliqués ou les difficultés politiques. Le roi Ezéchias a mis fin à cette superstition qui s'était largement dévoyée et répandue entre les mains de particuliers qui en faisait commerce, en réservant l'exclusivité aux prêtres.

Il est admis qu'à l'origine, Jahvé était représenté sous la forme de petites figurines qui tenaient dans la main et donc facilement transportables par les nomades, mais les rédacteurs du Deutéronome du temps de Josias, à une époque où la sédentarisation était un fait accompli depuis longtemps, et ceux qui ont suivi à Babylone, ont soigneusement effacé toutes les traces de ce qui fut considéré comme une idolâtrie abominable. Néanmoins, on trouve encore des traces de deux divinités - Jahvé pour le royaume du sud et Elohim dans celui du nord - dans les appellations du texte actuel, car les doublons concernant le nom du dieu n'ont pas tous disparu. Comme le Royaume du Nord a rapidement cessé d'exister, le dieu Jahvé s'est imposé et il est devenu consubstantiel à la nation et la terre dont il se proclamait le protecteur.

C'est donc grâce à Josias que ce personnage historique qui a représenté le Royaume de Juda a officiellement débarqué dans l'histoire du monde, doté de la double nature propre à tous les dieux, à la fois physique - la nation et sa "terre promise" - et psychique - le dieu Jahvé, représentant et symbole du "peuple élu". Mais le mélange entre les deux natures s'est modifié au fil des siècles en fonction des vicissitudes politiques auxquelles il s'est trouvé confronté, si bien que la nature de l'Etat et les attributs du dieu s'en sont trouvés constamment modifiés par les scripteurs de la saga nationale.

2 - Petit résumé des chapitres précédents

Je me suis donc attachée au périlleux projet de remonter aux sources politico-religieuses de l'apparition de l'idéologie sionisme, d'en décrire le cheminement et d'essayer de comprendre les rapports psycho-physiologiques que cette idéologie politique entretient avec la mythologie religieuse qui la nourrit. Après avoir énuméré les grands mythes qui peuplent l'arrière-monde de cet Etat:

Voir : I - La Bible et l'invention de l'histoire d'Israël... 5 mars 2010,

j'ai essayé de mettre en évidence les conditions de l'apparition des deux mythes principaux - celui de "terre promise" et celui de "peuple élu" - qui sont à l'origine du transport des immigrants de leur terre d'origine vers le Moyen Orient.

Voir : II - L'invention des notions de "peuple élu" et de "terre promise", 30 mars 2010

J'ai ensuite tenté, dans un troisième chapitre, de situer la mythologie initiale du Royaume de Juda dans une histoire mondiale des idées de l'époque et de la confronter à la réalité quotidienne de la politique intérieure de l'Etat qui s'en réclame de nos jours, afin de mettre en évidence les conséquences politiques et morales, tant pour l'actuel Etat que pour le reste du monde, de comportements à l'égard des populations autochtones qui, au vu et au su de la planète entière, réduisent les grands principes démocratiques que l'Occident brandit haut et fort en "embryons desséchés" et en "préludes flasques pour un chien", pour reprendre les titres d'un humour grinçant que le compositeur Erik Satie a donnés à deux de ses pièces. [1 ]

Voir : III - Israël, du mythe à l'histoire, 27 août 2010

Avant d'aborder l'analyse politique des conditions dans lesquelles est ressuscité un personnage historique qui semblait cliniquement mort, mais qui continuait à manifester une intense activité théologique dans les souterrains des cerveaux, il m'a semblé important de rappeler le rôle politique déterminant joué par le scribe Esdras ou Ezra qui, d'une poigne de fer et secondé par le gouverneur Néhémie, a bétonné la casemate mentale de ses contemporains et érigé la triple rangée de barbelés derrière laquelle s'est retranché le personnage mental qui s'est nommé le "peuple saint". La féroce purification ethnique qu'Esdras et Néhémie ont imposée à leurs contemporains et qui est allée jusqu'à détruire des familles au nom de principes dits religieux, mais en réalité fondés sur un examen scrupuleux des généalogies. Cette première épuration radicale fondée sur une filiation maternelle directe, donc sur la biologie, a sculpté pour l'éternité les formes et le contenu du "personnage historique" devenu l'Israël sioniste. Elle demeure la norme de l'Etat actuel.

A la fin du XXe siècle, on verra apparaître un duo semblable formé par le théoricien allemand Théodore Herzl, relayé par l'efficace action sur le terrain, et au jour le jour, de l'habile politicien d'origine biélorusse, Chaim Weizmann.

Je vais donc essayer de mettre en lumière les péripéties historiques, logiques ou accidentelles, qui ont abouti à la politique de l'Etat sioniste actuel. En effet, le sionisme n'est nullement une idéologie coloniale autonome; il est la manifestation d'un judaïsme qui a interprété ses "textes sacrés" de la manière la plus concrète et la plus matérielle - c'est-à-dire tels qu'ils avaient été compris à l'époque de leur rédaction. La "terre promise" correspondait bel et bien une étendue géographique précise et le "peuple élu" se sentait si différent des autres qu'il n'entretenait avec les populations qualifiées d'"impures" qui l'environnaient, que des relations de rejet, de prédation, d'exécration, d'anathème ou d'assassinat dont les écritures bibliques sont remplies.

C'est pourquoi, à partir du moment où le personnage historique appelé "Etat d'Israël", auto-proclamé héritier du "peuple élu" et la tête habitée par Jahvé, son double, a pris pied en Palestine, son comportement était entièrement prévisible. Seuls les ignorants ont pu croire qu'il s'agissait d'un Etat "démocratique", comme tous les autres Etat qui se parent de cette dénomination. La totale bonne conscience de ses habitants et leur incompréhension sincère devant les réactions d'indignation face à des exactions jugées révoltantes par le reste du monde, mais normales à leurs yeux, prouve à quel point les principes énoncés dans le Deutéronome, puis définitivement imprimées dans les cervelles par Esdras, Néhémie et leurs successeurs, sont devenues une norme quasiment héréditaire.

Je rappelle pour mémoire la mise scène du sous-ministre des affaires étrangères Ayalon lors de l'audience à laquelle il a convoqué l'ambassadeur de Turquie, relégué dans un coin sur une chaise basse pendant que lui-même trônait majestueusement dans un fauteuil au milieu de la pièce. L'auteur et le pays tout entier ont été insensibles au grotesque de cette matérialisation du psychisme national, et la justification fournie par ce sous-ministre: "Nous sommes un peuple supérieur" a été jugée tout à fait naturelle par la majorité de la population de cet Etat.

Voir: II - L'invention des notions de "peuple élu" et de "terre promise", #1

On attribue également à Esdras un rôle théologique capital dans l'histoire religieuse des Judéens devenus des Jehoudim - c'est-à-dire des Juifs, à partir du séjour forcé, puis volontaire, à Babylone. En effet, le premier, Esdras a lu en public les quatre premiers livres du Pentateuque, inconnus jusqu'alors, rédigés à Babylone et qui ont relégué le Deutéronome en cinquième position, si bien qu'on lui en attribue la paternité.

3 - Qu'est-ce qu'un "peuple saint" dans un "Etat juif"?

C'est dans le Deutéronome que les Judéens de l'Antiquité ont puisé les principes politiques par lesquels ils se sont donné le Dieu qui leur avait permis d'asservir, de spolier et d'éliminer, en les massacrant purement et simplement, les populations des territoires conquis afin de s'approprier leurs terres et leurs biens. C'est par ces moyens radicaux que la "terre conquise" est devenue la "terre promise". Le mécanisme psychologique est simple. Il consiste à transférer à la parole du dieu sa propre décision ou sa propre action et à la faire revenir en boomerang sous la forme d'une injonction. Ce détour vise à apposer le sceau de la volonté du dieu sur une réalité politique déjà existante ou fortement souhaitée par la collectivité, ce qui permet au groupe de s'innocenter de ses meurtres tout en pérennisant et en légitimant ses conquêtes.

En effet, c'est sous le règne du roi Josias que les notions de "peuple élu" et de "terre promise" ont été officiellement introduites dans le texte du Deutéronome, mais la rédaction en a été attribuée à un Moïse censé avoir vécu plus d'un millénaire auparavant. Il s'agit d'un procédé littéraire classique - la pseudépigraphie - par lequel le scribe de la cour de Josias a voulu donner à ses écrits le poids et la légitimité d'une tradition antique en se faisant le porte-voix d'un prophète mythique censé s'être directement entretenu avec la divinité. L'inconvénient de l'anachronisme est largement compensé par le bénéfice de l'actualisation des évènements.

Aujourd'hui, le personnage mental appelé "Etat d'Israël" se trouve dans une situation parallèle. Il poursuit avec acharnement et constance la même entreprise, mais avec les moyens qui sont ceux du monde moderne: démolitions de maisons palestiniennes à la chaîne, maquis de règlements administratifs dont la complexité relève du sadisme et cache mal l'objectif poursuivi. Il s'agit de briser la résistance physique et psychique des non-juifs et de leur rendre la vie si infernale qu'ils quitteront d'eux-mêmes les lieux. S'y ajoutent les "lois sur les absents" qui permettent une appropriation immédiate par l'Etat des maisons et des terres des populations indigènes qui ont fui les massacres lors de la Nakba, mais auxquels on interdit de revenir chez eux.

Indigné par les conclusions du synode des évêques d'Orient qui s'est tenu à Rome, Israël s'est défendu en disant que "les gouvernements israéliens ne se sont jamais servis de la Bible pour justifier l'occupation ou le contrôle d'un territoire". Jamais une maladresse politique pareille n'aurait évidemment été proférée ouvertement. D'ailleurs, ce n'est nullement nécessaire: la Bible est l'arrière-monde omniprésent qui irradie chaque acte politique d'un Etat sioniste suffisamment habile pour savoir que, conformément aux moeurs politiques actuelles, l'invocation de la "volonté de Javhé" peut se trouver efficacement remplacée par les lois "démocratiquement" votées par un parlement" élu au suffrage universel" c'est-à-dire par l'instance qui tient lieu de divinité politique et qui vote les lois conformément à la mentalité nationale...biblique. La boucle est bouclée, les apparences sont sauves et le résultat "biblique" est atteint.

Le vernis démocratique et les draperies des règlements administratifs tortueux constituent d'excellents systèmes de camouflage d'une crue réalité coloniale pratiquée au nom de valeurs religieuses d'un autre temps, mais jamais invoquées ouvertement. Un monde occidental laïcisé, ignorant des réalités religieuses, tétanisé par la repentance et les séquelles de la seconde guerre mondiale, ne comprend pas le sens de la pièce qui se déroule sous ses yeux. Il se contente de regarder la tragédie d'un œil de poisson mort et les bras ballants.

La purification ethnique se poursuit donc inexorablement, mais sous le déguisement d'un langage adapté aux conventions "démocratiques" du moment. Les Cananéens, les Jébuséens et autres Madianites des textes bibliques ont été remplacés par les "Palestiniens terroristes" qui "squattent" les terres données par le Dieu à son "peuple choisi". Il est donc jugé normal par cet Etat de les emprisonner, de les affamer et de s'en débarrasser en les tuant par gros ou par petits paquets à Gaza, de les enfermer derrière des murailles et de les mâter par tous les moyens imaginables en Cisjordanie, afin de faire place nette à des colons issus de la terre entière et convertis au judaïsme à des époques diverses. [2 ]

Voir : De l'illégitimité de l'Etat d'Israël en droit international public, 6 octobre 2010

C'est pourquoi Benjamin Netanyahou sillonne régulièrement la planète afin d'obtenir des soutiens au mythe qu'il caresse de faire reconnaître Israël comme un "Etat juif" par une "communauté internationale" éberluée, qui n'a d'ailleurs rien "d'international", puisqu'elle ne concerne que les pays anglo-saxons et européens, tous asservis à l'empire américain, lequel est lui-même colonisé de l'intérieur. Cependant, aucun Etat n'a, à ce jour, osé donner son appui officiel à une demande qui donnerait à des écrits théologiques un statut juridique légitime en droit international.

Mais avec l'appui financier et médiatique des innombrables groupes de pression de la puissante diaspora israélite mondiale, on voit le Premier Ministre déployer tantôt des trésors de ruses, tantôt proférer des menaces à peine voilées, afin de faire avaler cette potion à un Mahmoud Abbas égaré dans le labyrinthe de la collaboration. Réduit à l'état de molle et baffouillante poupée de son qu'un Obama titubant et désespérément en quête d'un semblant de succès international, a contraint de se prêter à la comédie de pseudo "négociations", il voit les colonies se développer à un train d'enfer sur des terres palestiniennes accaparées.

Pétrifié par l'échec d'une stratégie de collaboration avec l'occupant engagée il y a plus de vingt ans, il découvre, un peu tard, l'abîme dans lequel lui-même et tout son parti, le Fatah, se sont rués, à la suite de la décision malencontreuse de Yasser Arafat de 1988 et les funestes accords d'Oslo de 1993. C'est pourquoi, ayant enfin pris conscience de l'ampleur du désastre, il ne sait plus comment reculer, et en même temps, il hésite à faire ouvertement un pas supplémentaire en direction de la capitulation et la collaboration. Mais le pire est à craindre. En effet, la trahison de la cause palestinienne est inscrite dans l'action de cette "Autorité" lorsque l'un des négociateurs s'abaisse au point de commencer un échange avec les Israéliens par ces paroles obséquieuses: "Nous avons commis des péchés à votre encontre, veuillez nous en absoudre." [3 ]

Sous une formulation de principe apparemment bénigne, la reconnaissance de la judéité d'Israël constituerait, en effet, une légitimation a posteriori le nettoyage ethnique passé lors de la Nakba, mais également celui qui s'effectue jour après jour par petits paquets en Cisjordanie, ainsi que celui, déjà programmé, des 20% de Palestiniens qui se sont accrochés à leur sol et à leur maison en 1947 et qui survivent dans les frontières actuelles d'Israël sous la dénomination d'"Arabes israéliens". [4 ]

Mais la confusion est totale lorsqu'un groupe d'habitants d'un Etat qui se dit officiellement "laïc" tout en menant sa politique selon les préceptes de son texte théologique, essaie de présenter au monde une potion plus gouleyante de la même initiative. Il suffirait, insinuent-ils, de remplacer le terme "Etat juif", qui semble à leurs yeux trop ouvertement théocratique, par "Etat des Juifs". [5 ]

De même que la France est l'Etat des Français, l'Espagne, celui des Espagnols, la Suède, l'Etat des Suédois, pour quelles raisons jamais clairement explicitées, mais semble-t-il impérieuses, les membres auto-proclamés "laïcs" de ce groupe ne demandent-ils jamais qu'Israël soit "l'Etat des Israéliens"? On sait que le créateur du Père Ubu avait fait prophétiser à son personnage que "s'il n'y avait pas de Pologne, il n'y aurait pas de Polonais". Mais une fois encore la réalité dépasse la fiction. La plaisanterie de Jarry ne ferait plus rire personne, car il existe bel et bien, en fait, sinon en droit, un Etat dit laïc se dénommant Israël, mais il n'y a pas d'Israéliens... Et il n'y en aura jamais, car ce serait nier les fondements et la légitimité, à leurs yeux, de l'installation en Palestine d'immigrants motivés par leur imaginaire religieux.

Tout a été écrit sur ce sujet, et même officiellement; mais comme le dit le proverbe, il n'y a pire sourd que celui qui ne veut pas entendre. Shimon Agranat, président de sa plus haute instance judiciaire, la Cour suprême d'Israël, l'a écrit en toutes lettres : "On ne peut pas parler de nationalité israélienne'', car il n'existe pas de''nation israélienne''séparée de la nation juive et qu'Israël n'est même pas l'Etat de ses citoyens juifs, mais celui des juifs du monde ". Cette cour joue le rôle d'un conseil constitutionnel, d'une cour d'appel et d'une d'une Haute Cour de Justice.

Mais dès 1975, l'écrivain Israël Shahak, Professeur à l'Université hébraïque de Jérusalem et ancien détenu au camp de concentration de Bergen-Belsen, écrivait dans son courageux ouvrage intitulé Le Racisme de l'Etat d'Israël (Guy Authier, 1975): "L'Etat d'Israël n'est, ni en principe ni en fait, un Etat israélien, ni un Etat des Israéliens; c'est un Etat juif (...) Non seulement il n'existe pas d'Israéliens en Israël, mais les animaux et les plantes elles-mêmes sont divisés en juifs et non-juifs. Officiellement, l'Etat d'Israël recense et classifie les vaches et les moutons, les tomates ou le blé en produits "juifs" et "non-juifs"." 

On attend donc avec impatience la définition officielle d'un "juif" par l'actuel Etat d'Israël qui s'est glissé dans la mentalité et le vocabulairedu pays de ses rêves; et, en corollaire, celle d'un "juif laïc"? Face à la subtile scolastique des tenants de cette invention théologico-politique, la perplexité est de mise. En effet, comment définir le statut de cet oxymore si le premier terme ne se réfère pas à la religion?

Le 10 octobre 2010, le cabinet israélien a tranché. Dominé par une coalition dans laquelle les amis du Ministre des affaires étrangères Liebermann, chef d'une parti ultra religieux, jouent un rôle décisif, ce cabinet a approuvé un projet d'amendement législatif contraignant les candidats non juifs à la citoyenneté israélienne à prêter allégeance à "l'Etat juif et démocratique d'Israël". Le mythe est cette fois bel et bien sorti des têtes, mais il a pointé son nez en catimini, d'une manière quelque peu honteuse, sous la forme d'un nouvel oxymoron politique. Mélangeant la démocratie à l'indéfinissable "Etat juif" - qui est, par définition, son contraire - il rejoint sur les étagères des absurdités sémantiques de l'histoire le Parti révolutionnaire institutionnel du Mexique ou les fameux "pays frères" de l'ex-URSS. [6 ]

C'est pourquoi il est important de comprendre par quels obscurs cheminements psychologiques et politiques des notions théologiques issues d'un récit rédigé il y a deux millénaires et demi par les employés du dieu particulier d'un temple local, ont retrouvé une vigueur politique nouvelle en plein XXe siècle, comment elles se sont incrustées dans la politique contemporaine, comment il se fait que les représentants politiques d'une "communauté internationale" qui prêche urbi et orbi la démocratie et des lois éthiques universelles, semblent finalement s'accommoder de ce saut vertigineux dans la préhistoire et dans une théocratie archaïque mâtinée d'un colonialisme né à la fin du XIXe siècle.

Bien que l'ONU ait officiellement condamné le colonialisme en 1960, la quasi-totalité des Etats se contentent de molles admonestations face à l'appropriation coloniale continue du territoire d'un peuple autochtone et à l'expulsion des habitants légitimes de leurs maisons et de leurs propriétés.

4 - Petit retour en arrière : défaite de Megiddo et exil des Judéens

Je reprends donc mon jeu de piste historique là où je m'étais arrêtée à la fin du texte précédent afin d'essayer de mettre en évidence les cheminements psychologiques et les cataclysmes historiques qui ont conduit au Picrochole insatiable qu'est devenu aujourd'hui l'Etat d'Israël.

Le règne de Josias, le grand initiateur d'une première rédaction du Deutéronome, se termina tragiquement: il fut tué à Megiddo en -609 par l'armée égyptienne commandée par le pharaon Nechao II auquel il voulait couper le passage à travers la Palestine. Son ancien allié venait de changer de camp et courait au secours des Assyriens menacés par l'empire montant les Babyloniens.

La défaite et la blessure mortelle du roi Josias aux gorges de Megiddo contre Néchao II fit l'effet d'un coup de tonnerre dévastateur dans le petit royaume de Juda. Elle fut ressentie comme une catastrophe si incompréhensible qu'elle est symboliquement passée à la postérité sous la dénomination araméenne d'Armageddon (Ar-Megiddo, Ar-Mageddo, la montagne de Megiddo). Sept siècles plus tard, le souvenir de cette légendaire bataille, synonyme de cataclysme militaro-théologique cosmique se retrouve dans le texte de l'Apocalypse des Evangiles chrétiens:

"Puis le sixième Ange versa sa fiole sur le grand fleuve d'Euphrate, et l'eau de ce [fleuve] tarit, afin que la voie des Rois de devers le soleil levant fût ouverte. Et je vis sortir de la gueule du dragon, et de la gueule de la bête, et de la bouche du faux prophète, trois esprits immondes, semblables à des grenouilles ; car ce sont des esprits diaboliques, faisant des prodiges, et qui s'en vont vers les Rois de la terre et du monde universel, pour les assembler pour le combat de ce grand jour du Dieu tout-puissant. Voici, je viens comme le larron ; bienheureux est celui qui veille, et qui garde ses vêtements, afin de ne marcher point nu, et qu'on ne voie point sa honte. Et il les assembla au lieu qui est appelé en hébreu Armageddon." (Apocalypse, 16, 16)

Mais la défaite de l'armée de Josias fut considérée par les Israélites comme étant avant tout la défaite du dieu Jahvé. Ainsi donc ce dieu était moins puissant que les dieux égyptiens! Ce roi qui avait tant fait pour imposer le culte national de ce dieu jusqu'à en avoir fait le nouveau suzerain du royaume, avait été lâché par lui au milieu de la bataille! En effet, Josias avait conclu une alliance personnelle avec son dieu et entraîné le peuple à sa suite - "Le roi conclut devant le Seigneur l'alliance qui oblige à garder ses commandements. (...) Tout le peuple s'engagea dans l'alliance." (2 Rois, 23, 1-3) - bien que le Deutéronome attribue l'origine de cette alliance à Moïse selon le procédé classique de pseudépigraphie déjà rencontré ci-dessus.

A la suite du désastre de Megiddo, la population en conclut que l'abandon des dieux locaux avait été une erreur, si bien que sous les règnes brouillons et éphémères des trois fils de Josias les cultes locaux - et donc le polythéisme - revinrent en force.

Le Royaume de Juda devint pour une courte période un protectorat égyptien. Mais battu par le Babylonien Nabuchodonosor en -605 à la suite d'un nouveau renversement des alliances, le Pharaon Nechao se replia définitivement sur son royaume, laissant le champ libre à la puissance montante de Babylone.

Cependant, un parti égyptien demeurait actif à l'intérieur de Juda et des petites principautés environnantes. Il incita les fils de Josias, des roitelets incapables, à la révolte contre la nouvelle puissance, si bien que Nabuchodonosor décida de réduire les troubles qui agitaient les marches de son empire. Il assiégea et prit la ville de Jérusalem en -597. Le Temple fut mis à sac et son trésor prit le chemin de Babylone. Une déportation s'ensuivit. Ce fut la seconde déportation d'Hébreux hors de leur territoire, mais la première que mentionnent les textes bibliques, puisque la première déportation d'Hébreux vers la Mésopotamie assyrienne concernait le royaume rival et honni de Samarie.

La déportation de -597 ne toucha que la famille royale, les hauts fonctionnaires et les artisans spécialistes des métaux dont le nouvel empire avait un impérieux besoin pour équiper son armée. Dix ans plus tard, en -587, le troisième fils de Josias, plus présomptueux encore que les deux précédents et trop sensible aux promesses de soutien des Egyptiens, prit la tête d'une nouvelle révolte contre Babylone. Du coup, la riposte de Nabuchodonosor ne se fit pas attendre. Elle fut violente et radicale: le roi est exécuté, le temple et les murailles de Jérusalem sont détruits, la ville est entièrement ravagée et une partie assez importante de la population - et notamment toute l'élite - est déportée et quasiment réduite en esclavage en Babylonie, astreinte à de lourds travaux de construction à la gloire de l'empereur.

Empire babylonien

Une petite proportion des habitants de Juda se réfugia en Egypte, protégée par le pharaon Apriès, le petit fils de Néchao II, le vainqueur de Josias. Elle rejoignit une immigration volontaire déjà importante qui s'y était installée. On retrouvera une communauté juive très active au moment où l'Egypte et tout le Moyen Orient seront conquis par Alexandre le Grand (- 356-323). Plus tard encore, soixante-douze sages juifs - chiffre arrondi à soixante-dix et connus sous le nom de Septante - traduisirent les cinq Livres de la Thora en grec, à la demande du roi Ptolémée II Philadelphe (-285-246).

"On raconte que cinq anciens traduisirent la Torah en grec pour le roi Ptolémée, et ce jour fut aussi grave pour Israël que le jour du veau d'or, car la Torah ne put être traduite convenablement. On raconte également que le roi Ptolémée rassembla 72 anciens, il les plaça dans 72 maisons, sans leur révéler l'objet de ce rassemblement. Il vint voir chacun et leur dit: "Ecrivez-moi la Torah de Moïse votre maître (en grec)". L'Omniprésent inspira chacun, et ils traduisirent de la même manière". (Talmud,Traité Scribes chap.1, lois 7)

Mais même durant les pires déportations, une partie de la population réussit toujours à s'accrocher à son lopin. Il en est ainsi aujourd'hui des Palestiniens appelés "Arabes israéliens" par les immigrants principalement européens. Tels les crabes de l'île de Clipperton, elle résiste contre vents et marées à l'intérieur même des frontières d'un Israël violemment hostile et qui multiplie contre eux des lois discriminatoires. [7 ] En dépit des massacres répétés de villages entiers au début de l'établissement du nouvel Etat, de la féroce purification ethnique dont ils continuent d'être l'objet, des innombrables assassinats, des emprisonnements sans jugement et des brimades quotidiennes qu'ils subissent, des habitants originels continuent de survivre dans leurs maisons et dans leurs villages. Il en fut également ainsi des Judéens les plus pauvres et les moins qualifiés de l'Antiquité qui ne présentaient aucun intérêt pour Nabuchodonosor et qui sont tout simplement restés sur place. Les Palestiniens d'aujourd'hui sont logiquement les descendants, convertis à un autre Dieu, des paysans et des petites gens de l'antique Royaume de Juda, qui n'ont jamais bougé de leur terre.

Le statut matériel et moral de cette population dans un pays ravagé, privé de ses élites, de ses artisans, de ses guides religieux, fut misérable sous administration babylonienne directe. Il n'y avait plus ni temple, ni prêtres, ni sacrifices, ni aucune autre autorité morale et politique capable d'encadrer le peuple. Plus que toute autre réalité humaine, la politique a horreur du vide, si bien que des immigrants originaires des étaticules voisins vinrent rapidement occuper la place laissée vacante par les déportés et se mélangèrent à la population autochtone. Les mariages mixtes furent nombreux. Le culte de Jahvé sans disparaître totalement fut largement modifié et prit place à côté des cultes pratiqués par les nouveaux venus.

5 - Les Judéens à Babylone

Séduits par la richesse et la beauté de leur terre d'exil, les Judéens exilés s'acclimatèrent d'autant mieux à leur nouvelle condition qu'assez rapidement leur statut s'allégea considérablement. Il faut garder présent à l'esprit que c'est l'élite et non le peuple de base, qui a été déplacée et que sa capacité d'adaptation et d'organisation est bien supérieure. On trouve en effet très rapidement des noms juifs dans de grandes entreprises commerciales et même à des postes de responsabilité politique.

Les merveilles des palais royaux, la splendeur des temples dédiés à Mardouk et aux dieux cosmiques babyloniens, l'aménagement ingénieux des rives de l'Euphrate par la construction d'un promontoire en briques afin de briser la force du courant et de contraindre le fleuve à faire un coude, ont émerveillé les voyageurs de l'époque et pétrifié d'admiration les exilés originaires d'une petite principauté pauvre et rustique. Un pont en briques, le seul pont en dur du Moyen Orient, reliait les deux rives et la réputation des célèbres "jardins suspendus" est demeurée dans l'imaginaire mythologique des peuples de l'antiquité comme l'une des sept merveilles du monde.

Entrée reconstituée d'un palais babylonien

De nombreux exilés des déportations de -597 et de -587, séduits par la richesse et la vie brillante de Babylone s'assimilèrent purement et simplement. Un autre groupe continuait à vivre dans la nostalgie du passé et se regroupa autour du roi Joiakîn, le survivant de la première déportation, que les Chaldéens reconnaissaient comme "roi de Juda". La frange des exilés qui évitait de se mélanger aux populations autochtones constitua très rapidement un noyau hermétique. Ils se mariaient entre eux et respectaient tous les préceptes religieux qui ne dépendaient pas du temple, comme le sabbat, la circoncision ou les lois alimentaires. Ils jouirent assez rapidement d'une autonomie suffisante pour réorganiser un culte qui donna naissance à ce qui devint la Synagogue. En effet, le culte ancien reposait sur les sacrifices d'animaux qui ne pouvaient s'opérer que par la main du grand prêtre dans le temple de Jérusalem. Or, le temple était en ruines.

6 - L'ascension de Cyrus 

Un guerrier et un souverain habile a conquis l'empire babylonien avec une aisance déconcertante. Il faut dire que les inaptes successeurs de Nabuchonosor avaient grandement facilité la tâche du grand Cyrus en s'aliénant la caste sacerdotale du dieu local, Mardouk, auquel ils avaient préféré Sin, le dieu de la lune. Quelques trahisons de gouverneurs de province ont fait le reste, si bien qu'après avoir écrasé l'armée babylonienne en -539, le souverain perse entra dans Babylone en libérateur, acclamé par la foule, accompagné du clergé du dieu Mardouk rétabli dans son temple.

Cyrus le grand

Les cultes traditionnels babyloniens de Baal, de Mardouk et de Nabo furent officiellement rétablis.

Autant l'unité du contenu des cerveaux était indispensable au gouvernement d'une petite province, comme ce fut le cas lors de la réforme religieuse du roi Josias en Judée, autant la coexistence de peuples divers dans le plus vaste empire qui ait jamais existé à l'époque, ne pouvait reposer que sur le respect des particularismes religieux et administratifs des provinces conquises. C'est ce sage principe que Cyrus a su appliquer avec intelligence et qui lui a concilié la bienveillance des tout puissants clergés locaux en Babylonie. Ce sont ses qualités personnelles qui lui ont permis de gérer un monde diversifié et de léguer à ses successeurs un empire apaisé.

Le dieu Mardouk et son dragon

La légende d'un souverain magnanime, généreux, intelligent, fin stratège et homme politique avisé s'était propagée comme une traînée de poudre dans tout le Moyen Orient de l'époque. On en trouve la trace dans La Cyropédie de Xénophon ou le dialogue sur les Lois de Platon; et le grand conquérant macédonien, Alexandre le Grand, qui, deux siècles plus tard, réussit à écraser ce même empire perse, fit restaurer sa tombe à Pasargades, laissée à l'abandon et pillée.

Si l'on se réfère aux récits bibliques, notamment Isaïe 44.23-45.8; Esdras 1.1-6, 6.1-5; 2 Chronique 36.22-23, le conquérant perse aurait été rien de moins que le messager de Jahvé. C'était le Dieu Jahvé qui avait pris Cyrus par la main et l'avait conduit selon sa volonté. C'était uniquement afin d'en faire le libérateur de Jehoudim exilés en Babylonie que le dieu de Juda avait aidé le conquérant perse dans ses conquêtes: "Ainsi parle l'Eternel à son oint, à Cyrus, qu'il tient par la main, pour terrasser les nations devant lui, et pour relâcher la ceinture des rois, pour lui ouvrir les portes, afin qu'elles ne soient plus fermées; je marcherai devant toi, j'aplanirai les chemins montueux, je romprai les portes d'airain, et je briserai les verrous de fer. " Is, 45,1

Ce verset constitue un bel exemple de la poétique hébraïque, qui se caractérise par la répétition prosodique de tous les arguments, dans laquelle on redit deux fois la même chose sous une forme un peu différente ou avec des synonymes, ce qui crée l'effet de balancement rythmique commun à de nombreux textes bibliques:

"terrasser les nations"... et... "relâcher la ceinture des rois"
"ouvrir les portes"...et... "afin qu'elles ne soient pas fermées"
"je romprai les portes d'airain"... et... "je briserai les verrous de fer".

C'est dans le même tempo poético-prophétique que le scribe Esdras (Ezra) présente un tableau qui semble particulièrement explicite quant aux faveurs accordées par Cyrus aux exilés juifs: "Or la première année de Cyrus, roi de Perse, (...)Jahvé éveilla l'esprit de Cyrus, roi de Perse, qui fit proclamer et même afficher dans tout son royaume. Ainsi parle Cyrus, roi de Perse: Jahvé, le Dieu du ciel, m'a remis tous les royaumes de la terre, c'est lui qui m'a chargé de lui bâtir un Temple à Jérusalem, en Juda. Quiconque, parmi vous, fait partie de tout son peuple, que son Dieu soit avec lui! Qu'il monte à Jérusalem, en Juda, et bâtisse le Temple de Yahvé, le Dieu d'Israël c'est le Dieu qui est à Jérusalem. Qu'à tous les rescapés, partout, la population des lieux où ils résident apporte une aide en argent, en or, en équipement et en montures, en même temps que des offrandes de dévotion pour le Temple de Dieu qui est à Jérusalem." (Esdras, 1,1-5)

Les Israéliens qui se prétendent les héritiers des Judéens devraient donc être reconnaissants aux Iraniens puisque, par une de ces ironies dont l'histoire a le secret, le judaïsme existe aujourd'hui grâce à la générosité de l'empire perse, l'ancien nom de l'Iran actuel, le pays démonisé jour après jour par les ingrats qui se proclament les co-religionnaires des Judéens alors qu'ils rêvent aujourd'hui de réduire cette ancienne civilisation à un tas de ruines et d'en vitrifier les habitants - à l'instar de ce qui vient d'être réalisé avec un si éclatant succès en Irak, comme viennent encore de le prouver les milliers d'images mises en ligne par Wikileaks.

Car c'est sous la domination des Perses - qui arrivent avec leur propre religion, le mazdéisme, un livre saint, l'Avesta, et leur prophète, Zoroastre - que les Yehoudim exilés qui le souhaitaient purent regagner leurs anciennes pénates.

En effet, le royaume de Juda était devenu la province perse de Yehoud selon la terminologie araméenne et les Judéens devinrent les Yehoudim, les Juifs.

7 - L'édit de Cyrus 

A l'instar des récits romancés du Deutéronome, les textes d'Esdras ont longtemps été considérés comme historiques. Or, en 1879 fut découvert le plus célèbre texte en langue akkadienne cunéiforme gravé sur un cylindre d'argile et attribué à Cyrus le Grand. Grâce à un efficace lobbying de l'ancien Shah Pahlavi, l'ONU a même diffusé, en 1971, une traduction du texte connu aujourd'hui sous le nom d'Edit de Cyrus dans les langues officielles de l'institution. Or, il s'agit d'une version sinon complètement falsifiée, du moins suffisamment biaisée et romancée afin de faire coller autant que faire se pouvait le véritable Edit tel qu'il figure sur le cylindre d'argile, avec la version biblique et pour donner du royaume du dernier Shah d'Iran l'image d'une nation enracinée dans un passé modèle et de guide de la civilisation depuis la plus haute antiquité, et cela précisément au moment de la grandiose célébration du 2500e anniversaire de la dynastie Achéménide à laquelle le souverain iranien s'identifiait.

Cylindre d'argile portant l'Edit de Cyrus le Grand

Si l'on en croit l'ONU, Cyrus était censé avoir rédigé la "première charte des droits de l'homme" dans laquelle il proclamait la "liberté de religion" dans l'ensemble de son empire et "interdisait l'esclavage", pourtant universellement admis dans l'antiquité, y compris en Perse.

La véritable traduction est quelque peu différente et infiniment plus sobre, plus vague et plus conforme à ce qu'on connaît des mentalités de l'époque. Il s'agit d'un décret royal classique, semblable à ceux que tous les souverains rédigeaient au début de leur règne. Il est dit dans la traduction anglaise considérée comme la plus fiable du verset 32: "I returned the images of the gods, who had resided there [i.e., in Babylon], to their places and I let them dwell in eternal abodes. I gathered all their inhabitants and returned to them their dwellings."

Voici le verset 32 dans sa totalité en français: "De Babylone à Aššur et de Suse, Agade, Ešnunna, Zamban, Me-Turnu, Der, aussi loin que la région de Gutium, dans les centres sacrés de l'autre coté du Tigre, dont les sanctuaires ont été abandonnés depuis longtemps, j'ai renvoyé en leur lieu d'origine les représentations des dieux, qui ont résidé ici [à Babylone] et je leur ai permis de retrouver leurs demeures éternelles. J'ai rassemblé tous les habitants et je les ai autorisés à retourner dans leurs maisons. De plus, sur l'ordre de Marduk, le grand seigneur, j'ai rétabli dans leurs habitations, dans des demeures agréables, les dieux de Sumer et d'Akkad, que Nabonide [le roi babylonien vaincu] avait apportés à Babylone, provoquant la colère du seigneur des dieux [le dieu babylonien Mardouk]."

Ni les Yehoudim, ni le dieu Jahvé ne sont aucunement mentionnés dans cet édit. Cette petite communauté noyée au milieu des nombreux autres peuples du vaste empire perse, originaire d'une province marginale, et adorant, comme tous les autres peuples, son dieu particulier, n'étaient pas suffisamment importante pour figurer dans un édit royal inaugural. Les Juifs sont simplement compris dans la masse des "habitants" étrangers autorisés à retourner dans leur province au même titre que toutes les autres ethnies qui le souhaitaient.

Cyrus n'a ni aboli l'esclavage, ni prôné la liberté religieuse. Ainsi, le seul culte autorisé à Babylone était celui de Mardouk, dieu national de la province. La projection d'une grille idéologique moderne fait dire aux textes le contraire de ce qui est écrit.

Le premier empire perse était multiculturel tout en ayant une religion exclusive, mais à vocation universelle - la religion Zoroastrienne. De son "Dieu Lumière", Ahura Mazda, Zoroastre était le prophète et les Perses son "peuple élu". C'est pourquoi son message n'était pas accessible dans sa plénitude aux étrangers. Bien que Cyrus fût persuadé que son Dieu était supérieur aux autres dieux, il lui aurait semblé inconcevable de l'imposer à d'autres peuples qu'il jugeait inaptes à le recevoir. Ainsi plusieurs dieux, chacun se proclamant "universel", pouvaient coexister simultanément. Nietzsche a redonné à Zoroastre une existence "nietzschénne" dans son Ainsi parlait Zarathoustra.

Ahura-Mazda

Les Judéens exilés ont été profondément impressionnés par la religion Zoroastrienne et ils s'en sont inspirés dans leur manière de concevoir et d'approfondir leur propre divinité. En effet, le dieu exclusivement tribal est devenu à cette époque le créateur du monde tel qu'il est présenté dans la Genèse et d'importantes parties des textes des prophètes de l'époque ont été écrites ou révisées après avoir subi l'influence du zoroastrisme. Ainsi, les quatre premiers livres de la Thora furent rédigés à Babylone, puis à Suse, où beaucoup de Judéens, notamment les plus riches et les plus influents, avaient suivi la cour lorsque cette ville est devenue la capitale de l'empire perse.

La lutte apocalyptique entre le Bien et le Mal (Dieu et le Démon), adoptée plus tard par le christianisme et l'islam trouve également sa source dans le zoroastrisme.

Cependant les Judéens ne sont pas allés jusqu'à ouvrir leur Dieu et leur religion à l'universalité telle qu'elle est comprise aujourd'hui à partir du christianisme et de l'islam. Conformément à leur mentalité à l'époque, Jahvé est demeuré le Dieu unique des juifs et la création du monde à laquelle il aurait procédé a été réalisée au bénéfice des seuls juifs.

Comme les dieux étaient censés habiter dans leurs statues, ils étaient faits prisonniers en même temps que les populations. L'édit de Cyrus libère donc à la fois les hommes et les dieux. Les Judéens exilés n'avaient ni statues, ni images, il est donc possible que l'édit leur ait rendu le matériel cultuel du temple qui avait été confisqué comme butin de guerre, mais il s'agit d'une simple supposition, car le texte du cylindre n'en fait pas état. [8 ]

Dans son ouvrage La Bible et l'invention de l'histoire, Mario Liverani confirme que la liste des bienfaits attribués à Cyrus sont une pure invention des rédacteurs du texte biblique et notamment d'Esdras: "Deux siècles plus tard, on s'imagina que Cyrus avait promulgué immédiatement, dès la première année de son règne à Babylone, un édit permettant le retour des exilés et la reconstruction du temple de Jahvé. L'édit en question (dont Esdras 1,2-4 rapporte le texte) est certainement un faux. " (p. 342).

La tolérance de Cyrus à l'égard des grands dieux étrangers peut, théologiquement parlant, sembler illogique tellement nous sommes enclins à projeter sur le passé notre jugement présent qui nous fait imaginer qu'un dieu unique, réputé universel et vénéré comme le seul Dieu véritable ne pouvait être qu'exclusiviste et faire naître un comportement fanatique à l'encontre des adorateurs d'autres dieux locaux. Mais outre que le grand conquérant était assez grand politique pour avoir compris qu'il était impossible pour les Persans d'imposer leur dieu et leur religion aux peuples nombreux et divers d'un immense empire et qu'il était sage et de bonne administration de respecter les conventions sociales et religieuses des civilisations qui avaient été soumises, une situation similaire a existé en Angleterre, par exemple. L'immense empire britannique du temps de la pieuse reine Victoria n'a pas imposé le christianisme en Inde ou dans d'autres contrées colonisées. Il est même probable que les Anglais auraient trouvé "shocking" qu'un fils de Maharadja faisant ses études à Londres se convertisse à l'anglicanisme.

8 - Le retour des exilés 

Dans un premier temps, les exilés judéens ne se bousculèrent pas pour retourner en Judée. Un grand nombre manquait si bien d'enthousiasme à l'idée de se retrouver dans un pays pauvre et dans une ville ravagée alors qu'ils s'étaient adaptés à une vie luxueuse à Babylone et que certains s'étaient même considérablement enrichis, qu'ils y renoncèrent définitivement. Ceux qui sont demeurés en Perse sont à l'origine des communautés juives contemporaines d'Iran et de celles d'Irak qui vécurent en tout sécurité et prospérité dans cette région, avant que la destruction de la Mésopotamie par les hordes américano-occidentales les ait poussés à l'émigration. Les juifs d'Iran, parfaitement intégrés et respectés par tous les gouvernements successifs, ont toujours refusé avec énergie les incitations financières alléchantes que l'Etat sioniste leur présentait afin de les encourager à émigrer en Palestine.

C'est parmi ces groupes délocalisés que s'est développé un judaïsme dématérialisé et détaché du mythe d'une "terre sacrée" concrète. Moins ils avaient l'intention de retourner en Judée, plus ils étaient fanatiquement attachés à une forme rigoriste et épurée de la religion et plus ils manifestaient un enthousiasme spectaculaire pour la restauration d'un Etat judaïque auquel ils contribuaient par de riches offrandes et de bruyants encouragements. On retrouve le même phénomène aujourd'hui avec les riches mécènes des diverses "communautés" américaines et européennes, dont le flot financier irrigue grassement l'Etat et les colonies illégales en Cisjordanie occupée. Ce sont les mêmes qui cotisent généreusement aux campagnes organisées au nom du "confort du soldat israélien" dans tous les pays du monde afin de lui permettre d'attaquer "confortablement" les civils palestiniens ou les Etats voisins, pendant qu'eux-mêmes demeurent "confortablement" installés dans les "patries" d'adoption dans lesquelles ils prospèrent.

Quant au petit groupe qui prit le chemin du retour dès la première des trois vagues qui s'échelonnèrent sur près d'un siècle, elle se heurta à l'hostilité des Judéens et des Samaritains qui étaient demeurés sur place et qui se considéraient les légitimes propriétaires de la terre sur laquelle ils vivaient, à l'instar des Palestiniens d'aujourd'hui face aux vagues d'immigrants européens, américains ou asiatiques. "Le rapport entre "peuple" et "terre" posait inévitablement la question de savoir qui était l'occupant légitime de la terre, et à quel titre, humain ou divin, il l'occupait." (Liverani, p. 347)

La Palestine d'aujourd'hui se trouve confrontée au même dilemme et au même conflit. Des colons issus de partout et de nulle part brandissent la Bible comme titre de "propriété divine" face à des paysans dont les ancêtres ont cultivé leurs terres depuis toujours et à des citadins qui ont bâti les villes et les villages de génération en génération depuis des millénaires. La différence avec la situation qui a existé dans la haute antiquité provient de ce la population originaire s'est majoritairement convertie à d'autres grandes religions - au christianisme et à l'islam.

D'éminents représentants du culte chrétien - mais non encore officiellement le Saint Siège - viennent de sortir d'un silence prudent de soixante-deux ans pour déclarer au Vatican, lors d'un synode des évêques d'Orient qui s'est tenu à Rome en présence du pape Benoît XVI, samedi 23 octobre 2010, qu'"Israël ne peut pas s'appuyer sur le terme de Terre promise pour justifier un retour des juifs en Israël et l'expatriation des Palestiniens". Et l'archevêque américain, Mgr Cyrille Salim Bustros a ajouté qu'Israël "ne peut pas s'appuyer sur la Bible pour justifier l'occupation", car la "Terre promise étant le royaume de Dieu", elle couvre la terre entière et qu'il n'existe donc pas de "peuple élu". [9 ]

Synode des évêques d'Orient, 23 octobre 2010. Le pape Benoît XVI entouré par les évêques orientaux

Voilà qui n'est pas du tout du goût des juifs les plus rigoristes, puisque, d'une manière quasiment concomittante, le rabin Yatsaq Chabira vient de proclamer que, "conformément au rite juif authentique, la vie des Israéliens est plus précieuse que celle d'autres ennemis". Il leur est donc recommandé d'utiliser les Palestiniens comme boucliers humains dans toutes les opérations de l'armée, y compris de maintien de l'ordre, car "les juifs ont l'interdiction de mettre en danger leur vie". [10 ]

L'armée "morale" n'a pas attendu le feu vert de ce rabbin. Cette pratique est banale et quotidienne depuis des lustres, y compris celle de kidnapper une toute petite écolière et de l'obliger à marcher devant la troupe. [11 ]

L'actuelle guerre de conquête coloniale de la Palestine se double donc d'une guerre de religion.

C'est pourquoi que les colons s'acharnent, partout où ils le peuvent, à détruire les traces de la présence millénaire des chrétiens et des musulmans sur la terre palestinienne. Ils effacent au bulldozer des villages entiers pour planter des forêt sur un terrain complètement nivelé. Plus de quatre cents villages ont été entièrement rasés. Ils dévastent des cimetières musulmans, vandalisent des mosquées, abattent des églises et tels des termites grignotent des galeries sous la célèbre mosquée Al Aqsa de Jérusalem sous le prétexte de recherches archéologiques, mais surtout dans l'espoir de provoquer son écroulement, le tout sous l'oeil goguenard de l'armée.

Ce sont donc bien les directives inspirées par sa religion qui dictent à cet Etat son objectif politique et ses méthodes militaires. Quand Avigdor Lieberman, Ministre des affaires étrangères affirme qu'Israël obéit à une "autre loi" qu'à celle de l'ONU, il se situe dans la même problématique que celle des exilés du Ve siècle avant notre ère et le monde assiste pétrifié et comme tétanisé à la résurgence de la mentalité et de la forme de raisonnement des Jehoudim babyloniens du temps de Nabuchodonosor et de Cyrus.

9 - Le "peuple de la terre" face au "peuple du livre" 

L'histoire bégaie: à l'époque, déjà, les exilés qui revinrent en Judée constituaient une populaire riche, fanatique, organisée et cultivée. Ils s'établirent principalement à Jérusalem et dans quelques villes et introduisirent en Palestine l'écriture araméenne en remplacement de l'écriture phénicienne utilisée précédemment, alors que ceux qui étaient restés en Judée et qui se dénommaient le "peuple de la terre" étaient "incultes, analphabètes, dispersés, sans chefs ; ils étaient pauvres et sans espérance, sans projet et sans Dieu ". (Liverani, p. 347).

Il est étonnant de voir comme les évènements de cette période de l'histoire de la Judée semblent, à plus de deux millénaires d'intervalle, une répétition de la situation actuelle en Palestine, à cette différence près que la société palestinienne du temps de l'empire ottoman était prospère, éclairée, instruite et que les croyants de diverses religions y vivaient en harmonie avant que le tsunami d'un afflux d'immigrants fanatiques vienne la ravager.

En effet, le "peuple de la terre" du temps des Judéens fut très rapidement considéré comme l'ennemi de l'intérieur, celui qui entravait la restauration d'une religion yahviste pure et dure conçue et mise au point en Babylonie. Mais l'expérience de l'exil avait métamorphosé la société, donc la psychologie des Judéens. Bien que devenue le modeste district d'une satrapie de l'empire perse - et précisément à cause de la perte de toute autonomie politique - la Judée s'était repliée sur des frontières religieuses strictes et un patriotisme lié aux rites et aux règles. Le culte fut le ciment du groupe et le temple de Jérusalem, sa capitale.

En même temps, le contact avec une civilisation brillante avait incité de nombreux juifs à s'expatrier et à suivre successivement les conquérants perses, puis grecs et romains; et c'est à partir de cette date et de l'expérience de l'exil qu'une société autrefois sédentaire, principalement composée d'agriculteurs et de fonctionnaires du temple et du palais, comme ce fut le cas du temps de Josias et de Sédécias, subit parmi ses élites la mue radicale qui en fit la société éclatée dans le monde entier que nous connaissons aujourd'hui.

En effet c'est à partir de l'expérience de l'exil en Babylonie que des Jehoudim en grand nombre, ayant découvert les possibilités d'enrichissement offertes par des activités commerciales dans des sociétés plus riches et plus avancées que celle de la petite province de Judée, se répandirent dans les grands centres urbains du bassin de la Méditerranée pour y constituer une puissante diaspora d'abord volontaire puis alimentée par des habitants de Jérusalem chassés lors de la destruction de la ville et du temple par les armées romaines de Titus en 70. Les émigrants s'adonnèrent alors à l'activité plus lucrative du commerce et du prêt à intérêt, comme il est décrit dans l'ouvrage de Jacques Attali, Les Juifs, le monde et l'argent. Mais les Romains n'ont évidemment pas vidé la totalité de la province de ses habitants, si bien que ce sont les mêmes couches sociales pauvres d'agriculteurs, de petites gens et de citadins des bourgades de province, qui demeurèrent sur place aussi bien en l'an 70 qu'en -598 et en - 589. En effet, les paysans sont par nature les humains les plus sédentaires de tout l'univers. Ils sont donc, au sens propre une "annexe physique de la terre". Ces paysans judéens étaient d'ailleurs aussi méprisés par les riches Jehoudims revenus de leur exil babylonien que le sont les Palestiniens, leurs descendants, par les nouveaux immigrants européens.

Mais durant les soixante-dix ans d'absence de l'élite des Jehoudim en Babylonie, c'est-à-dire durant trois générations, le rapport des forces à l'intérieur de la province s'était inversé et la Samarie avait retrouvé un rôle prééminent. Son gouverneur s'est donc opposé avec vigueur à la restauration du temple de Jérusalem qui ne sera achevée que dix-sept ans après le retour des premiers exilés. Un temple rival, déclaré hérétique par les prêtres de Jérusalem sera d'ailleurs construit en Samarie sur le Mont Garizim. De plus, les conflits au sujet de la propriété des terres entre les anciens et les nouveaux propriétaires furent innombrables dès le début.

La rupture entre les exilés revenus en Judée et la population demeurée sur place ira en s'exacerbant et éclatera avec violence sous l'influence de deux personnages-clés, dont le rôle fut déterminant dans l'histoire politique et religieuse des Judéens de l'époque. Ses effets continuent à se faire sentir dans la politique de l'actuel Etat israélien. C'est à cette époque-là que l'identité religieuse et politique de ce groupe humain a acquis la structure mentale et l'identité qui ne s'effacèrent plus jamais. C'est avec cette identité-là qu'un nouvel acteur de l'histoire a débarqué sur la scène du monde au XXe siècle après une hibernation de près de deux millénaires dans les steppes de Russie, les montagnes de l'Atlas, les villes et les plaines d'Europe.

10 - Esdras, Néhémie, des initiateurs de la purification ethnique 

Esdras arriva en Judée en -458, soit quatre-vingts ans après le retour du premier groupe d'exilés. Bien qu'il fût un descendant d'un grand prêtre sacrificateur du temps de Josias, ce délai prouve que sa famille et lui-même se sont hâtés lentement avant de programmer leur retour.

A son arrivée à Jérusalem, il était porteur de deux documents importants: un texte religieux connu sous le nom de "Thora de Moïse" et une lettre de l'empereur perse de l'époque, Artaxerxès II, qui lui reconnaissait un pouvoir absolu en Judée. Le zèle et la piété enflammée d'Esdras étaient en effet devenus célèbres en Babylonie parmi ses co-religionnaires. Les riches Judéens exilés qui ne s'étaient pas assimilés à la société environnante formaient un groupe homogène, une sorte de colonie close sur elle-même; ils se mariaient entre eux et respectaient scrupuleusement le sabbat, les rites, les fêtes et toutes les lois alimentaires et vestimentaires de leur terre d'origine comme il est dit ci-dessus. Mais leur patriotisme religieux n'allait pas jusqu'à retourner en Judée et sacrifier une situation lucrative en Perse.

Néanmoins certains n'hésitaient pas à effectuer des pèlerinages à Jérusalem chargés de dons destinés à la fois à conforter leur foi, à aider matériellement à rebâtir le temple et à se faire en retour les porteurs des doléances à l'encontre de l'administration perse sur place, tout en se donnant bonne conscience de continuer à vivre luxueusement au milieu d'une nation prospère, si bien que des relations à la fois de soutien financier et d'influence politique s'établirent entre la province de Judée et de riches mécènes restés en Babylonie.

On voit qu'il y aurait peu de choses à changer afin pour faire coïncider le tableau ci-dessus avec la situation actuellement en vigueur aux Etats-Unis et dans une mesure à peine moindre, en Europe, notamment en Angleterre et en France. Les riches donateurs à l'intérieur des innombrables groupes de pression maintiennent de puissants liens financiers avec la patrie de leur cœur. Ils fonctionnent toujours sur le modèle de la diaspora babylonienne et sont les principaux soutiens de la colonisation en Cisjordanie.

Esdras était devenu une autorité religieuse à la fois respectée et redoutée, si bien qu'il parvint à convaincre mille six cents riches compagnons de se joindre à lui lors de son voyage de retour. Secrétaire du roi Artaxerxès II, il avait réussi non seulement à obtenir une délégation de pouvoir impériale, mais également des sauf-conduits pour les satrapes et les gouverneurs des provinces traversées, si bien que son voyage présentait tous les caractères d'un déplacement officiel.

Le scribe Esdras (Ezra)

De plus, le document précisait qu'il était chargé, en tant qu'envoyé de l'empereur en Judée, "d'enseigner et d'imposer la loi du Dieu qui est décrite dans le document qui se trouve entre vos mains". Ce pouvoir allait jusqu'au pouvoir d'imposer aux récalcitrants des amendes, des peines d'emprisonnement et même de prononcer des sentences de mort.

Qu'en était-il du fameux "Livre des lois du Dieu"  évoqué dans le décret d'ArtaxerxèsII et dont Esdras était porteur? Le livre qu'Esdras apportait de Babylone en Judée était la totalité de la Thora, à savoir les cinq livres connus sous le nom de Livres de Moïse : Genèse, Exode, Lévitique, Nombres, Deutéronome.

Personne n'est réellement en mesure de dire comment Esdras a réalisé en Babylonie cette synthèse de la foi des croyants au dieu Jahvé et comment fut modifié le texte du Deutéronome rédigé deux siècles auparavant du temps du roi Josias. Je laisse aux biblistes le soin de démêler les sources et les inspirateurs de ces textes. L'important sur le plan politique fut que la Thora dite "de Moïse", fut sinon totalement rédigée, du moins compilée et assemblée par le scribe Esdras à partir de diverses sources comme en témoignent les contradictions ou les doublons qui continuent de figurer dans le texte. Avec l'appui de l'empereur Artaxerxès II, cette Thora dite de Moïse fut proclamée la loi officielle de la province de Judée, celle que "Jahvé, le dieu d'Israël, a donnée à son peuple" dixit Esdras7,6.

Dans le récit qui figure actuellement dans le livre dit d'Esdras, il est clair que c'est la délégation de pouvoir d'Artaxerxès qui été baptisée "édit de Cyrus" et que le scribe l'a opportunément attribuée au grand empereur perse afin de lui conférer le prestige attaché à cet empereur célèbre dans tout le monde antique, et cela en vertu de la méthode classique de pseudépigraphie utilisée dans la quasi-totalité des textes bibliques.

Comme la province de Juda n'est plus jamais devenue un Etat indépendant et que la royauté a été abolie, c'est autour du temple - qui venait péniblement d'être reconstruit - que s'organisa le culte rénové du Dieu Jahvé et que le premier prêtre du temple prit le titre de Grand Prêtre. Imitant Esdras, il s'arrogera à l'avenir sur l'ensemble de la communauté, des pouvoirs religieux et civils considérables. Comme juge suprême, il pouvait prononcer des sentences de mort contre les contrevenants à la loi juive, mais sans le pouvoir de les faire exécuter - ce pouvoir était réservé au représentant du pouvoir politique qui fut successivement perse, grec et romain. Ainsi, c'est au nom d'une sentence de ce genre que le sanhédrin - tribunal composé de prêtres du temple - présidé par le grand prêtre Caïphe, exigea du Préfet romain de Judée, Ponce Pilate, de faire procéder à la mise à mort de Jésus-Christ, déclaré coupable de blasphème, selon la méthode en usage à l'époque pour ce genre de délit: la crucifixion.

11 - Esdras en Judée 

L'arrivée de caravane conduite par Esdras, chargée de riches présents et munie de la recommandation impériale, produisit une grosse sensation à Jérusalem. Immédiatement furent déférées à sa justice les dénonciations, par les rigoristes, des mésalliances contractées par des Judéens avec les peuples voisins, notamment avec les Moabites et les Ammonites. Le mélange de la "race sainte" des Israélites avec des étrangers était à ses yeux une abomination impardonnable, le crime racial absolu qui polluait d'autant plus gravement la terre de Jahvé qu'il s'accompagnait d'un retour à un polythéisme larvé.

Esdras se livre alors sur le parvis du temple à une scène grandiloquente magistrale, destinée à frapper les imaginations - il pleure, déchire ses vêtements, s'arrache les cheveux, confesse les péchés du peuple d'une voix forte. La contagion gagne la foule. Profitant de cette émotion universelle il fait approuver par toute la communauté l'engagement d'épurer les couples mixtes de toute la province de Juda, c'est-à-dire d'en chasser les épouses étrangères ainsi que leurs enfants, même si elles s'étaient converties au judaïsme, car aux yeux de la doctrine juive, elles demeuraient impures. (Esdras, 5, 88-92)

Esdras présente la "Thora de Moïse", gravure de Gustave Doré

L'exécution de la sentence de la première épuration ethnique radicale à laquelle se sont livrés les adorateurs de Jahvé sous la poigne de fer d'Esdras était assortie de sanctions draconiennes si elle n'était pas exécutée dans les trois jours: confiscation de tous les biens du contrevenant et exclusion de la communauté, autrement dit un bannissement qui équivalait à une mort sociale. Des sortes d'inquisiteurs parcouraient la province afin de débusquer tous les couples mixtes.

Le zèle d'Esdras n'était pas du goût de tous. De nombreux juifs refusèrent de répudier leurs femmes et de se séparer de leurs enfants. Les Samaritains, considérés comme insuffisamment "d'ascendance juive pure" furent chassés de Jérusalem et se révoltèrent. Des émeutes s'ensuivirent. Jérusalem fut de nouveau mise à sac, mais cette fois, par une révolte intérieure. Les portes de la ville furent brûlées, les remparts éventrés.

12 - Intervention musclée de Néhémie 

De même de Benjamin Netanyahou se précipite régulièrement à Washington ou en Europe afin d'activer les puissants réseaux israéliens à l'étranger, des notables jerusalémites se ruèrent à Suse, la capitale de l'empire perse, où ils avaient un homme à eux, bien placé à la cour d'Artaxerxès. Ils convainquirent Néhémie, un favori du roi qui, grâce à sa fonction d'échanson, avait des entrées directes auprès du souverain, de soutenir leur cause. Néhémie obtint non seulement d'être nommé gouverneur de la province de Judée, mais se vit gratifié d'une escorte à cheval et de riches présents.

Néhémie arrive dans une ville dévastée, gravure de Gustave Doré

En gestionnaire scrupuleux, intègre et désintéressé, il rétablit l'ordre dans la capitale, finança sur ses deniers la reconstruction des murs, fit achever les réparations du temple, invita des provinciaux à venir repeupler la capitale. Mais il n'en demeurait pas moins un religieux de la même trempe qu'Esdras. C'est à ce moment-là que la théologie la plus rigoriste prit le dessus sur les qualités du gestionnaire. En effet, imitant son collègue Esdras, il se livra à une épuration féroce des candidats au séjour dans la "ville sainte", examina les filiations une et une et écarta tous ceux qui étaient nés de couples mixtes ou qui ne pouvaient présenter un arbre généalogique irréfutable, y compris quelques prêtres du temple dont l'arbre généalogique n'était pas parfaitement cachère à ses yeux.

Benjamin Netanyahou et Avigdor Liberman qui rêvent d'expulser 20% de la population jugée impure du territoire qu'ils se sont approprié, se situent dans la postérité directe des deux personnages-pivots de la religion du dieu Jahvé.

Le scribe Esdras et le gouverneur Néhémie Esdras avaient tracé, au cinquième siècle avant notre ère, la voie d'une racialisation de la religion de Jahvé à laquelle les Jehoudim sont demeurés scrupuleusement fidèles depuis lors. Quand un rabbin peut, sans soulever la moindre indignation à l'intérieur du pays, clamer dans son prêche du samedi 16 octobre 2010 que "les Goyim ne sont nés que pour nous servir. Hors cela, ils n'ont aucune place dans ce monde - sauf pour servir le peuple d'Israël" (...) et qu'il continue de jubiler en ces termes: "Pourquoi a-t-on besoin des Gentils? Ils vont travailler, ils vont labourer, ils vont récolter. Nous nous assiérons comme un effendi (un maître) pour manger. C'est pour ça que les Gentils ont été créés", on voit que les théories d'Esdras et de Néhémie fondées sur la séparation entre le "peuple saint" et la masse "impure" et contaminante qui barbotte autour de lui, sont toujours aussi vivantes dans les cervelles et qu'elles sont propagées aujourd'hui encore dans les prêches des synagogues. [12 ] Voilà donc théorisée le plus clairement du monde la relation entre le maître et les esclaves.

Dans son ouvrage Sur la question juive, le théoricien du capitalisme, juif lui-même et connaisseur de l'intérieur de la psychologie de ses anciens co-religionnaires et de leur idéologie, ait pu écrire: "C'est l'humanité (les Chrétiens et les Juifs) qui doit s'émanciper du judaïsme".

Au centre, le rabbin Ovadia Yossef, à droite, le Premier Ministre Netanyahou

Il est vraisemblable que le nonagénaire rabbin Ovadia Yossef, chef du Conseil des Sages de la Torah du parti Shass et jurisconsulte séfarade et qui continue de sévir publiquement, se contente d'expliciter à haute et intelligible voix, et avec la chuzpah radoteuse propre au très grand âge, ce qui est implicitement contenu dans la formulation plus vague et plus "sexy" "d'Etat juif". Comme le prouve l'attitude vénératrice du Premier Ministre Netanyahou et du collègue de gauche sur la photo ci-dessus, on voit que ce vieillard qui, dans n'importe quelle societé normale serait jugé atteint d'une forme de sénilité, est un oracle très écouté.

Le sionisme a donc simplement ajouté la dimension politique du colonialisme à un arrière-monde religieux, fondé sur la biologie et un suprématisme racial ouvertement proclamé. Par leur récente décision, MM. Netanyahou et Lieberman jugent qu'ils sont maintenant assez puissants pour imposer au monde moderne l'acceptation officielle d'un Etat fondé sur la "judéité" dont personne ne sait au juste ce qu'elle signifie. C'est pourquoi il est puéril de prétendre que le sionisme n'a rien à voir avec le judaïsme, bien que tout le judaïsme ne soit pas contenu dans le sionisme. Je laisse aux spécialistes des religions le soin d'effectuer le tri. Mon objectif politique, clairement affiché, consiste uniquement à mettre en évidence les points de la doctrine qui ont permis la dérive vers le sionisme et sur lesquels cette idéologie continue de se fonder.

Mais, il demeure acquis, aujourd'hui encore, qu'à part de rares cas de conversions individuelles, très difficilement acceptées par un rabbinat plus que réticent, la doctrine raciale du scribe et du gouverneur de l'antiquité perse demeure la norme. Elle stipule que la judéité continue d'être officiellement transmise par la parturition. Le ventre de la mère juive est le réceptacle de la judéité.

13 - Les conséquences politiques catastrophiques de l'action d'Esdras et de Néhémie 

Néhémie et Esdras engagèrent la province de Judée, pourtant intégrée à la satrapie perse de Transeuphratène d'un empire multiculturel, dirigée par un satrape nommé par l'empereur, dans la voie ségrégationniste et ethnopurificatrice qui se manifeste de nouveau à grande échelle en Palestine. Alors qu'à l'époque de Josias, c'est sur l'ensemble de ce qui constituait "le peuple de la terre", par opposition aux fonctionnaires du palais et du temple, que reposait "l'alliance" de la nation avec son Dieu, lors du retour des exilés babyloniens, un basculement décisif se produisit qui, au fil du temps, prit la forme d'un séisme qui remodela la religion israélite et lui donna ses formes définitives. Les répliques de ce bouleversement se sont manifestées durant deux millénaires. La dernière d'entre elles, la plus meurtrière, se produisit en 1947. Depuis lors, la terre de Palestine n'a plus cessé de trembler et de saigner.

La masse pauvre et non éduquée de paysans judéens demeurés sur place depuis les origines, auxquels s'étaient ajoutés des Samaritains, des Ammonites et des immigrants d'autres provinces, fut considérée par les descendants des exilés babyloniens "comme une sorte d'annexe physique de la terre, sans voix ni droit" (Liverani). Cet ensemble à la fois uniforme par la pauvreté et composite par les origines continua d'être désigné sous le vocable de "peuples de la terre", mais la même expression, cette fois au pluriel, revêtait un tout autre sens. En effet, ce terme prit rapidement une signification discriminante à l'égard d'une population jugée impure par le "peuple divin", parce susceptible de s'être mélangée avec des non-juifs. De plus, aux yeux des nouveaux-venus, les indigènes, bien que demeurés nominalement yahvistes, ne pratiquaient pas le judaïsme rigoureux qui venait d'être mis au point à Babylone, si bien que ces derniers les considérèrent rapidement comme des étrangers sur leurs propres terres, des "goyim", des intrus qui "occupaient des parties du territoire qui auraient dû être israélites". (Liverani, p.349)

Quand le Ministre des affaires étrangères russophone Avigdor Lieberman, originaire de Moldavie et immigrant récent domicilié dans une colonie illégale de Cisjordanie, propose de modifier les frontières d'Israël et de transférer les "arabes israéliens" ailleurs que sur les "parties du territoire qui auraient dû être israélites", ce n'est pas par hasard qu'il reprend mot à mot la formule énoncée il y a deux mille cinq cents ans par un scribe judéen. Le cerveau de M. Lieberman et celui de tous les sionistes, fonctionne exactement sur le même modèle que celui des descendants des exilés babyloniens du Vè siècle avant notre ère, parce que le béton idéologique coulé dans leurs neurones s'est tellement durci au fil des siècles qu'il a fini par transformer leur matière grise en un bloc indestructible qui les rend inaccessibles à tout argument fondé sur une rationalité universelle. Tous les sionistes sont nourris du lait de l'idéologie raciale née de la réforme d'Esdras et de Néhémie. Aussi, seule l'étude de la véritable histoire du peuple juif - et non l'histoire romancée de la Bible - permet-elle de comprendre le fonctionnement et les buts de l'actuel Etat israélien. [13 ]

C'est pourquoi les sempiternels vieillards de l'OLP - et notamment du Fatah - qui "négocient" depuis plus de vingt ans au nom d'un peuple palestiniens dont la moitié a moins de quinze ans, sont victimes à la fois de leurs rhumatismes physiques et intellectuels, du désenchantement et du pessimisme de collaborateurs repus arrivés à la fin de leur vie. Définitivement tombés dans les tentations de la corruption, d'un clientélisme quasi maffieux et du lâche soulagement de ceux qui veulent jouir de l'opulence avant de finir sous terre, ils sont devenus les supplétifs des occupants et consacrent ce qui leur reste d'énergie à traquer les opposants pour le compte de leurs bailleurs de fonds américains et européens et ils n'hésitent pas à soumettre les résistants et même les simples manifestants, à la torture la plus féroce allant jusqu'à l'assassinat.

Mais plus que de tout le reste, ces collaborateurs de l'occupant sont les otages de leur sidérale ignorance. Incapables de comprendre le noeud politique de la question et la manière dont fonctionne la cervelle de leurs adversaires, ils se sont laissés piéger dans l'enclos marécageux de "discussions" sans fin. Comme ils sont en position de faiblesse, plus ils bougent, plus ils s'enfoncent. Plus ils "négocient" plus ils perdent du terrain et de crédibilité et plus la situation des Palestiniens empire. "Connais ton adversaire" écrivait déjà le grand stratège chinois SUN TZU, au VIe siècle avant notre ère dans son célèbre Art de la guerre.

14 - Conclusion 

Dans le prochain chapitre, je montrerai comment le malthusianisme démographico-religieux a été contraint de s'adapter à la nouvelle catastrophe politique que fut la défaite militaire des juifs révoltés contre l'empire romain au premier siècle de notre ère; et dans quelles circonstances le temple fut détruit une nouvelle fois. Une nouvelle fois la ville de Jérusalem fut rasée et vit ses murailles abattues. Une partie de sa population, notamment de la ville de Jérusalem, fut emmenée en esclavage à Rome, une autre, fuyant la servitude, se répandit dans les bourgades environnantes, une petite proportion s'exila, rejoignant les nombreux émigrés déjà sur place depuis des dizaines d'années tout autour du bassin de la Méditerranée.

Grâce au prosélytisme de ces émigrés des royaumes entiers et des tribus dans leur totalité se convertiront au judaïsme en Europe de l'Est et dans les régions du Maghreb.

L'expérience politique et religieuse d'un "exil" d'un nouveau genre commençait, puisqu'elle devint majoritairement le fait de populations qui n'avaient jamais eu de lien concret avec la Judée et pour lesquelles "Jérusalem" était un lieu mythique.

A suivre

NOTES

[1] Gidéon Lévy, C'est l'heure de s'en prendre une nouvelle fois aux Arabes 
Ha'aretz info-palestine.net

[2] Les colons sionistes : une longue histoire de terrorisme
info-palestine.net Photo : Colons juifs fous-furieux s'excitant devant la Torah - Photo : AFP)

[3] Netanyahu presse les Palestiniens de "reconnaître Israël comme un Etat juif"
fr.rian.ru

[4] Mounir Shafiq (chercheur dans les affaires stratégiques), A propos de la judéité de l'Etat " d'Israël " Source: al Jazeera.net Traduction: Fadwa Nassar french.moqawama.org

Alain Gresh, Juifs ou Israéliens ?  palestine-solidarite.org

[5] Robert Bibeau, Pourparlers directs et réconciliation nationale palestinienne 
robertbibeau.ca

[6]Gidéon Lévy, The Jewish Republic of Israël, La république juive d'Israël 
haaretz.com

[7] Israël : 10 lois discriminatoires contre les Palestiniens
info-palestine.net

La majorité des jeunes juifs contre l'égalité des droits avec les Arabes  almanar.com.lb

[8] La traduction anglaise intégrale du texte du Cylindre de Cyrus
livius.org

[9] Le synode des évêques chrétiens d'Orient
rfi.fr

"Israël" ne peut s'appuyer sur la Bible pour justifier l'occupation  http://www.almanar.com.lb/NewsSite/NewsDetails.aspx?id=159306&language=fr

[10] Un rabbin autorise d'utiliser les Palestiniens comme bouclier humain  almanar.com.lb

[11] Chahid Slimani, La Marche de la Résistance et de la Dignité 
chahidslimani.over-blog.com

[12] Mireille Delamare, « Les non juifs n'existent que pour servir les juifs », Paroles du rabbin Ovadia Yossef - gourou des juifs sefarades israéliens...et français.
planetenonviolence.org

[13] Alain Gresh, A quoi sert Avigdor Lieberman ?
blog.mondediplo.net

Bibliographie

Mario Liverani, La Bible et l'invention de l'histoire, 2003, trad. Ed. Bayard 2008

Israël Finkelstein et Neil Asher Silberman,La Bible dévoilée. Les nouvelles révélations de l'archéologie, 2001,trad. Ed. Bayard 2002

Israël Finkelstein et Neil Asher Silberman, Les rois sacrés de la Bible, trad.Ed.Bayard 2006

Ernest Renan, Histoire du peuple d'Israël, 5 tomes, Calmann-Lévy 1887

Douglas Reed, La Controverse de Sion

Shlomo Sand, Comment le peuple juif fut inventé, Fayard 2008, coll. Champs Flammarion 2010

Avraham Burg, Vaincre Hitler : Pour un judaïsme plus humaniste et universaliste, Fayard 2008

Jorge Luis Borges, Fictions

Oscar Wilde, Le Portrait de Dorian Gray

Jean de La Fontaine, Fables

Israël Shahak, Le Racisme de l'Etat d'Israël, Guy Authier, 1975

Karl Marx, Sur la question juive

SUN TZU, L'art de la guerre

Jacques Attali: Les Juifs, le monde et l'argent, Histoire économique du peuple juif. Fayard, 2002

aline.dedieguez.pagesperso-orange.fr