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Mission 111

Les militaires envoyés sur le terrain du Temps ont un sens des responsabilités qui va au-delà de l'instruction. Une fois seuls rien ne les empêche de créer autant de WL qu'ils le veulent, et de modifier l'histoire à leur gré, sans que personne ne le sache jamais. Mais va savoir pourquoi, dans toute mission le temps est un donnée contre laquelle il faut se battre.

En outre on sait très bien qu'une fois sortis du temps, après la mort, seuls les actes sont pris en compte et que c'est avec sa conscience qu'il faut négocier.

La mission consiste à retrouver le Colonel perdu dans un fil dont personne n'a idée. Il a vécu dans les années 19-60 et on a attendu cinquante ans avant de se lancer à sa recherche, sachant très bien qu'il allait pouvoir rentrer à la maison.

Ce qui nous manquait c'étaient les bi-processeurs suffisants pour calculer la synchronicité de des deux horloges internes, que nous logeons depuis toujours à l'intérieur d'une montre assez banale en apparence, avec un cadran rotatif qui sert à nous envoyer à telle ou telle époque. Les virages, c'est à dire les sauts d'une WL à l'autre par contre, relèvent de la mission de terrain, puisque seuls les événements nous permettent de le faire.

C'est une expérience qui est très mystique, on peut tout aussi bien provoquer ou éviter un accident qui fera changer le cours de l'histoire, que d'autres actions plus précises.

En fait il se passe souvent que les WL se comportent comme des aimants de sorte qu'après des divergences d'autres événements en découlent de façon à ce que ces temps se raccordent.

Si il y a des points clef dans l'histoire de l'humanité où tout a basculé pour parfois des milliers d'années, il n'en reste pas moins qu'en se rapprochant les temps puissent se croiser ou entrer en rotation l'un avec l'autre. Nous on ne s'en rend pas compte, mais à l'Agence ils sont très sévères avec les cafouillages qui peuvent être engendrés.

Aussi pour faire basculer une WL vers une nouvelle, on a compris qu'il valait mieux s'atteler à modifier des encours qui ont trait avec notre propre vie personnelle, et on sait que la méthode la plus pratique pour y arriver consiste tout simplement, si on peut dire, à prendre conscience de quelque chose qui s'est passé dans notre propre vie, plutôt que de bêtement provoquer des accidents qui ensuite engendrent des temps qui ne mettent pas longtemps à se raccommoder.

La mission consistait donc à aller chercher ce que le colonel avait bien pu découvrir dans sa vie qui l'avait conduit vers un futur qui n'était pas celui qu'il voulait visiter.
En revenant évidemment, il n'a jamais pu retrouver l'Agence, d'autres personnes travaillaient à sa place, ils lui ont couru après pour savoir ce qu'il savait et si c'était un espion, et il lui a fallu aller se mettre à l'abri en attendant les secours vers l'un des points de ralliement que nous recommandons dans ces cas-là.

C'est d'ailleurs là qu'on a découvert l'importance de la prise de conscience dans le déroulement d'une WL, que ni les logiciels embarqués ni la capacité de son processeur des années 60 n'étaient capables de prendre en compte.

En 2028 dans un hôtel 3 étoiles à côté de Canne, c'est là qu'on envoie les gens qu'on ne veut faire disparaître. Cet hôtel a ceci de particulier d'être constant dans de très nombreux temps autour notre, jusqu'à 10% de variation par rapport à "notre" WL.

Pour le retrouver il a fallu aller enquêter pas seulement dans sa vie et sa psychologie, mais aussi dans la mienne.

Alors pour commencer, je jouis du plaisir d'aller retrouver ma maison d'enfance. Je suis épaté par la lumière qui y régnait à l'époque avant que tout ne dégénère, je me rends compte que j'avais complètement oublié ça, moi autant que les autres.

Quand j'étais petit je voulais voler la montre d'un de mes camarades parce qu'elle avait une calculette intégrée.

J'avais manigancé tout un plan pour y arriver, avec des témoins à charges parfaitement innocents, et beaucoup de manipulation mentale de mes petits camarades. Et puis finalement un jour qu'on s'entraînait à faire le mu en sautant du haut d'un balcon pour pouvoir s'échapper pendant les cours, je tombais sur elle. Et figurez-vous que mon premier réflex n'a pas été de la mettre dans ma poche, alors pourtant que tout le plan était en place pour faire croire que c'était quelque chose qui arrivait souvent, de trouver des montres par terre !

Finalement je la lui avait rendu, de la façon la plus polie du monde, puis je repartais jouer le coeur léger.

Je regardais cette scène de l'extérieur, et là je l'aperçu que c'était la première fois que Dieu avait parlé à travers moi, rivalisant sans commune mesure avec toutes les autres pulsions qui grondaient.

J'allais donc à l'hôtel en 1980 pour voir si le colonel était passé par là. Il y avait une allée verdurée de deux cent mètres au moins, puis un petit rond-point privatif et une entrée envec un large grillage comme si c'était les portes du paradis. Et en effet à l'intérieur ça l'était ! Il y reignait une ambiance chaleureuse, tout le monde se connaissait, surtout que c'est un vrai repère à voyageurs de l'agence. Des enfants jouaient avec leur moi du futur sans savoir que c'étaient eux, une large piscine recevait de belles femmes qui y buvaient des coktails colorés, et la lumière, encore elle, frappait les visages et les formes.

Il n'tait pas là ni passé par là. Alors j'allais voir une maison où j'ai habité dans mon enfance appartenant à une autre WL, que je ne connaissais pas très bien. C'était plus terne et plus stricte. La propreté était très importante pour ces gens, et en fouillant et en discutant, je leur fit découvrir un endroit dans leur maison dans lequel ils n'allaient jamais. Ce genre de chose est très importante pour la psychologie, il y a des endroits dans la tête qui sont parfois complètement laissés à l'abandon, et donc, des partie de leur âme qui se désagrège.
Et quand on leur montre la poussière et les araignées mortes qui s'y sont accumulées, c'est comme si on leur rendait un grand service, quoi qu'au début ils fussent frappés d'épilespie en découvrant cette "horreur".

Personnellement je n'ai pas ce genre de tare mentale, mais un autre moi l'avait et ça me donnait un point commun avec le colonel. Je sentais bien qu'il avait dû passer par là, pour régler des comptes avec lui-même.

De là je me rendais une deuxième fois à l'hôtel en 2000. Des haies avaient poussé le long de l'alée et derrière, le gazon était bien moins entretenu. C'est normal car cela ne fait pas partie de la propriété, mais avant quand même ils se donnaient la peine d'en prendre soin.

Le grillage est toujours là mais la peinte a disparu. Il semble bien que toute cette WL a un problème avec le vieillissement ! Je doute fortement que le colonel soit là, mais je dois trouver des traces comme quoi il est passé par là, car je le sens au fond de moi.

Au fur et à mesure de ce genre d'enquête, on ne fait que de se rapprocher de notre cible si bien qu'à la fin c'est comme si on retrouvait un ami, et pour la première fois je commençais à penser comme ça pour lui.
C'est quelque chose de délicat, dans l'arme on doit pouvoir mourir pour ses partenaires, mais en réalité ils n'obtiennent cette faveur que lorsqu'ils font preuve de leur propre dévouement. MAis là au moins, un lien c'était fixé entre nous.

J'allais vers la piscine enchantée, toujours les mêmes femmes au même endroit avec les même cocktails, et un vieillard qui regarde les enfants jouer. Il a l'air vraiment très sage, et je n'ose pas lui parler. Il me dit qu'il me reconnaît, et qu'il m'a déjà vu car il n'oublie jamais un visage.

Alors je rends la politesse, en cherchant du coin de l'oeil des connaissances ou des indices.
Il me dit qu'il sait ce que je fais ici, et ce que je cherche. Je lui réponds que j'ai déjà une femme qui m'attend à la maison, et que je ne suis pas un voyageur. Il rit aux éclats, et me répond que quoi qu'il arrive, je suis sur la bonne voie.

Donc je repars, vers un autre endroit. C'est assez difficile, il faut trouver quelque chose qui confirme l'esprit selon lequel on ne fait plus attention à la vieillesse, ou du moin où on n'en n'a plus peur. C'est la seule chose qui permette, par exemple, de ne pas avoir peur de la poussière et en même temps de maintenir un niveau d'élégance assez caractéristique des enquêteurs des années soixante.

Je sais, si vous lisez ça et que vous n'êtes pas de l'Agence, seule une brève partie de vous peut comprendre de quoi je parle.

Je sorti me mettre à l'écart, dan sun endroit où je peux basculer vers le futur. C'est quelque chose qui demande beaucoup plus d'énergie que de revenir, d'autant plus quand on est aussi loin du point de départ, puisque l'ordinateur a mémorisé toutes les potentialités historiques au sein de son calcul, un peut comme s'il fallait faire une opération qui se déroule un milliard de zéros après la virgule. En fait j'appelle ça des futurs suprathéoriques, d'autres inventent des néologismes à base d'itéractif etc...

En 2020 après la crise économique qui ne porte même plus ce nom, après les événements d'ordre bibliques qui ont eu lieu, les gens sont bien plus dans le genre d'état d'esprit que je recherche, avec un certain naturel, de l'aisance, et une méfiance très bien ajustée aux différentes conditions.

Et là, bal, je rencontre cette femme qui, selon toute évidence, accroche autant sur moi que moi sur elle. Il me faut trouver une voie de sortie, et c'est dans l'amour que je la trouve, comme souvent d'ailleurs. Sachant que je vais devoir disparaitre, que je n'appartiens ni à cette époque ni à cette WL, je suis comme le mari agent-secret susceptible de disparaître en mission couverture dont je ne me prive pas.

C'est assez terrible de devoir s'attacher pour trouver dans le déchirement la réponse aux questions qu'on se pose, mais là aussi, devant Dieu, à part que j'en suis conscient, ça arrive souvent !

C'est terrible car on a vécu des moment intenses. On a placardé nos anecdotes minuscules sur tous les murs de l'hôtel.
Ces murs qui contiennent tant de temps et d'événements, qui sont si chargés, on commencé à grondé quand je leur ai annoncé que j'allais devoir partir. Comment cela était-il possible ? Et si je m'abandonnais, grâce à ma carte de résident à vie je peux très bien rester ici dans cet hôtel, et profiter de mon paradis, que j'ai bien mérité quand même !

Ce qui se passe c'est que les endroits où l'on est ne sont pas dans le temps. Il faut bien comprendre cette notion, le temps appartient aux événements, ils sont comme une bulle autour de nous. Pour nous il est éminemment plus rapide que pour les objets qui se sites à quelques mètres de nous, et incroyablement plus que ceux qu'on ne regarde pas ou qu'on n'a jamais vus, et auxquels on n'a jamais fait attention.

Le fait est qu'à toutes les époques l'amour m'attendait à cet endroit, et la pauvre fille sur qui c'est tombé, je peux dire que ça aurait pu être n'importe quelle autre fille. Et pourtant il y a quelque chose de si précieux et si unique dans cet amour, une telle connivence, que c'est difficile de croire en ce que je sais.

Et voilà ! Je l'ai mon biais ! Le colonel est perdu dans le temps et dans sa tête, car il ne souhaite revenir dans sa vie que de manière très partielle ! C'est à moi de lui ramener cette envie, et ainsi, de le renvoyer vers son vrai destin !

C'est tout-à-fait le genre de mission qu'on attend d'un collègue de bataillon. C'est exactement ça ma mission, je dois lui sauver la vie, et je dois la lui ramener.

Alors je pars en 2028, cette fois je sais où il est.
Je regarde ma fiancée, avec je me suis comporté de la façon la plus distante possible (ce qui bien sûr a renforcé son attirance pour moi !) en lui expliquant la vérité. Je pense que je la lui doit. C'est un exercice périlleux car ça engendre des conséquences pour le futur de ce futur, qui peuvent très bien se répercuter sur le futur de ma propre WL, pour peu qu'elle est en rotation autour de celle-là). C'est quelque chose que les médiums peuvent lire dans les murs. Cela a un impact réel et puissant, mais il faut le faire car c'est un investissement, et c'est ça le risque. Je suis obligé de troqué une partie de la fiabilité de l'expérience, assez petite quand même car les choses peuvent se raccommoder, auquel j'ajoute un énorme sacrifice. C'est à dire que je prend sur moi une grande partie de la douleur qu'aura coûté cette expérience. J'essaie d'en aspirer le plus possible à moi et de ne rien lui laisser, à cette si charmante déesse qui hante les piscines des hôtels paradisiaques !
C'est cela que je lui souhaite.

Je l'embrasse une dernière fois, je regarde ma montre, et lui explique ce que je vais faire. Je vais tourner ce cadran, pour aller en 2028, ici là où je suis. Je vais reprendre ce chemin qui mène à l'hôtel, et elle n'y sera plus depuis longtemps, et peut-être même qu'elle n'y ara jamais été. Et dans ce monde nouveau, il n'y a pas lieu de pleurer, car tant de mondes, tant d'histoires et tant de gens l'ont aimé en vérité, que si elle le savait, elle en perdrait la tête !

Sur cette note d'humour, je repars.

De nouveau cette allée qui conduit vers l'hôtel. Cela fait trois fois que j'y reviens. Cette fois elle est recouverte d'un tunnel en béton, avec des tags, des cannettes et des rats crevés.

Je demande au groom ce qui leur prend de ne pas nettoyer l'entrée d'un hôtel comme celui-là, il me répond que ça ne fait pas partie de l'hôtel. Alors je lui explique, mais mon gars, tu vas pas expliquer ça à tout le monde, on voit que c'est crade et on voit que vous ne faites rien, c'est tout !

Et en fait en mon fort intérieur, je sais que si la mission aboutit, alors cette WL disparaîtra, avec la même force que tous les problèmes psychologiques de tous les habitants de l'univers de cette WL sont résolus. C'est quelque chose de puissant, et dans ma voix il y a quelque chose qui dresse sur ses pattes le petit gars.

Il me demande si il peut m'accompagner, et je lui réponds que je connais le chemin, ce qui l'étonne apparemment, surtout qu'il l'air de moisir ici depuis longtemps.

Et là, c'est vraiment fantastique. Le camarade à qui je voulais voler sa montre, les gens qui habitaient la maison où je n'ai pas habité, les touristes et les enfants qui jouaient, tout le monde était là. C'était comme cette fameuse entrée en scène juste après la mort, quand on arrive dans la salle en longeant les fauteuils pour se rendre sur scène, qu'on se retourne, et qu'on voit toutes les personnes qu'on a croisées dans notre vie, toutes présentes pour nous accueillir, avec des applaudissements aussi chaleureux que généreux. Une telle joie, une telle intensité, je sens qu'elle fait vibrer les murs. Encore un peut et avec ma main je pourrais les faire voler en éclat.

Même Elle, ma femme, qui ne me connaît pas, son âme me reconnaît. Son regard m'attrape, je sens qu'elle est comme prête à aimer, et ça me réchauffe le coeur de voir ça, de voir qu'elle n'a pas souffert.

Je me rends dans la chambre 111. J'ai un passe universel et je rentre, comme le veut la procédure.
Là, je vois un homme dans un fauteuil avec un verre de scotch à la main. Il allume la lumière à côté de lui et je vois son visage. C'est lui, c'est le colonel, je l'ai retrouvé !

Il me dit "ah mais vous en avez mit un temps !" en tapotant sur sa montre. Et là j'éclate de rire. Je lui réponds que tout est bien qui finit bien ou un truc comme ça, et il me dit qu'en fait j'arrive au bon moment, qu'il le sentait.

Je ne le connaissais pas, je n'avais qu'une photo de lui, c'était un des premiers agents du temps de l'époque de mon grand-père, et au départ je n'avais aucun attachement à lui. Mais une fois arrivé jusqu'ici, au moment où je viens lui annoncer que je lui ai sauvé la vie, et que je vais le renvoyer vers son vrai destin, c'est comme si j'annonçais ça au plus proche de tous les amis que j'ai jamais eu.

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