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comment l’objectivation (non systémique et non réflexive) crée du surnaturel

Le « pouvoir thérapeutique » des animaux 
ou comment l’objectivation (non systémique et non réflexive)
crée du surnaturel

Véronique Servais, chargée de cours
Université de Liège, Département des Arts et Sciences de la Communication
Place du 20 août, Bât. A1
4000 Liège Belgique
++ 32 4 366 32 38 v.servais@ulg.ac.be

Entre 1990 et 1996 j’ai eu l’occasion de participer à une étude expérimentale dont le but était de tester l’existence reelle (ou illusoire) des « effets thérapeutiques » des dauphins sur des enfants atteints d’autisme. Au bout d’un processus d’objectivation minutieux qui mérite d’être présenté dans le détail, nous sommes arrivés à des conclusions qui montrent de manière éclatante les limites du paradigme empirico-rationaliste et cartésien pour l’étude de réalités comme les « interactions » entre enfants et dauphins.

Trois types de conséquences seront examinées :

- des conséquences épistémologiques : étant dans l’incapacité de parler scientifiquement de relations et l’interactions, nous aboutissons à un « paradigme de l’effet » de la variable « dauphin » sur la variable « attention » ou « apprentissage ». A l’examen, ce « paradigme de l’effet » se révèle formellement analogue aux explications magiques de ceux qui, dans le monde du dauphin merveilleux, parlent volontiers de magie et de surnaturel ;

- des conséquences pragmatiques : à force d’être objectivé, l’effet thérapeutique disparaît. L’objectivation de « l’effet thérapeutique » nécessite neutralité des expérimentateurs, contrôle des variables et standardisation. Or cela détruit le lien observateur/observé, indispensable ici à l’évolution positive des enfants. Cela détruit également la sensibilité à la beauté et à l’émotion, qui sont indispensables dans toute « thérapie ». Cela montre aussi clairement que ce n’est pas « le dauphin » qui agit sur l’enfant.

- des conséquences éthiques : la nécessité de rigueur ont conduit les expérimentateurs à adopter ce que G. Bateson appelait un « but conscient », ce qui a considérablement réduit le champ de notre perception. De plus, quand on parle comme si c’était l’animal qui avait un « effet thérapeutique » sur les humains, nous allons facilement vers les « usages » (et donc les mésusages) de ces animaux, à des fins thérapeutiques. Nous en venons rapidement à « prescrire » une dose de dauphin ou de cheval (parfois à un enfant qui a peur des animaux !) en perdant de vue le respect de l’animal et du patient.

En fait, nous sommes sur ce plan dans la même situation qu’au 18 ième siècle, quand il s’est agi de vérifier si le « fluide » magnétique de Messmer existait réellement (Chertok & Stengers, 1989). La séparation entre la « nature » et le « social » (Latour, 1997) que nous avons opérée dans notre projet suit de manière quasi identique le fil que lui firent prendre les membres de la commission Jussieu chargés d’examiner les pratiques « magnétiques ». De la sorte, nous réactualisons le paradigme cartésien en créant une réalité « réelle », celle où les « effets thérapeutiques » des animaux n’existent pas, et une autre, celle où l’on prétend les avoir observés, qui ne serait que « illusion ». De la sorte, on crée aussi un fossé d’incompréhension entre praticiens et chercheurs, comme si les premiers étaient victimes d’illusions et que seuls les seconds appréhendaient le véritable réel, comme si la réalité des chercheurs (où les « effets thérapeutiques » ne se manifestement pas) était plus réelle que la réalité des praticiens (où ils sont observables).

Après avoir exposé tout ceci, je présenterai dans la dernière partie de mon exposé une description systémique de notre projet, ainsi qu’un paradigme non dualiste et non naturaliste (Descola, 2001) dont l’ambition sera de considérer la connaissance comme un système émergent relativement autonome, dont l’homme n’est qu’une partie. Dans ce paradigme également, je proposerai de considérer la communication (ici, entre l’animal et l’homme) en dehors de toute référence à la « transmission » ou au « transfert » d’information. Enfin, je souhaite tester la pertinence de ce paradigme en l’appliquant à un autre cas particulier de communication entre l’animal et l’homme : la communication dite « enchantée » avec des dauphins. Dans certaines rencontres avec des dauphins en effet, les êtres humains rapportent avoir vécu des expériences d’ordre mystiques, qui sont habituellement discréditées comme « pures croyances ». Le paradigme que je présenterai nous permettra de décrire ces rencontres en dehors de cette dualité entre un « réel » (lequel ?) qui prendrait en compte les dimensions « normales » de la rencontre (qui serait son interprétation « raisonnable »), et un irréel qui est aujourd’hui renvoyé dans le champ de la croyance, de l’illusion, voire de la psychopathologie.

{{Références

Bateson, Gregory (1980) But conscient ou nature. In Vers une Ecologie de l’Esprit, tome 2, Paris, Seuil, 183-196.

Chertok, Léon & Isabelle Stengers (1989) Le cœur et la raison. L’hypnose en question de Lavoisier à Lacan. Paris, Payot.

Descola, P. 2001. Par delà la nature et la culture. Le débat, 144, 86-101.

Latour, Bruno (1997) Nous n’avons jamais été modernes. Paris, La découverte.}}

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