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Sur les protocoles : Réseaux complexes et genèse des conventions : une approche socio-cognitive

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6 ème Congrès européen sur les Sciences des systèmes

Paris 19-22 septembre 2005
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Réseaux complexes et genèse des conventions : une approche socio-cognitive 

Bernard Ancori

La notion de convention a été introduite par D. K. Lewis [1969] afin de lever l’indétermination subsistant entre plusieurs équilibres de Nash dans un "jeu de coordination" à la T. C. Schelling [1960] : le choix effectif entre ces équilibres possibles étant indécidable par le seul calcul individuel, et cette indétermination pouvant précipiter les joueurs vers des solutions désastreuses, seul un mode de coordination collective peut dénouer la situation en sélectionnant l’un de ces équilibres. Ce mode de coordination collective est une convention, qui apparaît ainsi comme un comportement standard que l’agent individuel est rationnellement conduit à observer plutôt que de s’en écarter de manière isolée. Plus précisément, une convention est une régularité R de comportement (et/ou de croyance) qui, dans une population P, satisfait à six conditions : 1) chacun se conforme à R; 2) chacun croit que les autres se conforment à R; 3) cette croyance incite chacun à se conformer effectivement à R; 4) tous préfèrent une conformité générale à R plutôt que moins que générale (en particulier qu’une conformité de tous sauf un); 5) il existe au moins une autre régularité R’ qui satisfait les conditions 3 et 4; 6) les cinq conditions précédentes sont common knowledge (D. K. Lewis [1983]).

Comment une telle régularité en vient-elle à se mettre en place ? Il existe aujourd’hui deux approches en cette matière : selon qu’une convention est supposée résulter des seuls comportements individuels d’optimisation sous contraintes, ou qu’à l’inverse elle apparaît dans un cadre social dont l’opacité est prise comme une donnée d’énoncé, nous parlerons, à la suite de P.-Y. Gomez [1994], d’approche "à l’américaine" ou d’approche "à la française". Historiquement le plus ancienne, l’approche à l’américaine s’inscrit dans le sillage de la théorie des jeux dont elle partage l’individualisme méthodologique, et elle analyse la genèse des conventions en termes d’utilisation d'accumulation de précédents (D. K. Lewis [1969], H. P. Young [1996]). Davantage holistique, l’approche à la française a pour principal objet de recherche l’utilisation des conventions au moment des choix (P.-Y. Gomez [1994]), ou les conditions de persistance ou de changement de conventions existantes (R. Boyer & A. Orléan [1994]). Elle ne pose que plus rarement le problème de la genèse proprement dite des conventions, c’est-à-dire de leur émergence là où il n’en existait préalablement aucune. Et lorsqu’elle aborde ce problème, son ingrédient théorique principal consiste en un processus de "mimétisme rationnel", jugé si fondamental qu’il conduit parfois à définir une convention "comme un processus de mimétisme rationnel généralisé" (P.-Y. Gomez [1994]).

Accumulation de précédents et mimétisme rationnel reproduisent ainsi au niveau de chaque convention le paradoxe souvent exprimé à propos du consensus monétaire — ce cas particulier de convention économique : telle convention existe parce qu’elle existe. Le problème de l’émergence des conventions n’aurait-il aucune solution analytique en étant ainsi ramené à une "question pour l’histoire" (P. Pettit [1993]) ? Certes, "le problème de l’origine" des conventions ne peut connaître de solution analytique, mais non celui de leurs conditions de possibilité : il suffit de trouver dans la dynamique évolutive d’états non conventionnels les ingrédients nécessaires à la convergence de cette dynamique vers l’apparition d’états conventionnels. Dans cette perspective, nous proposons d'analyser cette dynamique en termes des conditions socio-cognitives de l’émergence des conventions : toute convention est nécessairement sous-tendue par des représentations partagées par l'ensemble des agents qui y adhèrent, et il est possible de modéliser la genèse de ce type de représentations à partir de l'état initial d'un réseau défini en termes de représentations distribuées parmi ces mêmes agents. Ce modèle s'inscrit dans le paradigme de la complexité naturelle (au sens de H. Atlan [1972], [1979], [1991], [1999]) en analysant la structure et l'évolution d'un réseau complexe d'agents cognitifs individuels saisis sous l'angle de leurs processus de communications et d'apprentissages. L'orientation interactionniste d'un tel modèle insiste sur la boucle qui unit récursivement les niveaux individuel et collectif, à l'instar de l'individualisme méthodologique complexe prôné en cette matière par J.-P. Dupuy [1992].

{{Références

Atlan H. [1972], L’Organisation biologique et la Théorie de l’information, Hermann.

Atlan H. [1979], Entre le cristal et la fumée. Essai sur l’organisation du vivant, Seuil.

Atlan H. [1991], "L’intuition du complexe et ses théorisations, in F. Fogelman Soulié (éd.), Les théories de la complexité. Autour de l’oeuvre d’Henri Atlan, Seuil, p. 9-42.

Atlan H. [1999], La fin du "tout génétique" ? Vers de nouveaux paradigmes en biologie, INRA Editions.

Boyer R. & Orléan A. [1994], "Persistance et changement des conventions. Deux modèles simples et quelques illustrations", in A. Orléan (éd.), Analyse économique des conventions, PUF, p. 219-247.

Dupuy J.-P. [1992], Introduction aux sciences sociales. Logique des phénomènes collectifs, Ellipses.

Gomez P.-Y. [1994], Qualité et Théorie des Conventions, Economica.

Lewis D. K. [1969], Convention : A philosophical study, Harvard University Press.

Lewis D. K. [1983], “Languages and Language”, Philosophical Papers, vol.I, Oxford University Press, p. 163-188.

Pettit P. [1993], “Normes et choix rationnels”, Réseaux, n° 62, nov.-déc., p. 87-111.

Schelling T.C. [1960], The Strategy of Conflict, Oxford University Press.

Young H.P. [1996], "The Economics of Convention", Journal of Economic Perspectives, Vol. 10, Nr. 2, Spring, p. 105-122.}}

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