101015 6 min

sur l'inconstruit

LES IMPASSES STRATÉGIQUES DE LA SCIENCE DES SYSTÈMES EN BIOMÉDECINE ET EN SOCIO-ÉCONOMICO-POLITIQUE SONT EN PARTIE LIÉES À LA DIFFUSION INSUFFISANTE DES STRATÉGIES BIPOLAIRES COMME À LA NON RECONNAISSANCE DU CONCEPT DE NON-MODÈLE

Elie BERNARD-WEIL, Professeur au Collège Hospitalier Pitié-Salpêtrière, Paris

Summary – Systems science has begun to develop itself against every monistic view, noticeably when this science remains confined in a materialist and immanentist engagement. Nevertheless, such a purpose is not enough, it has also to admit the “reality” of a non-model that is the “origin” of every model and whose we will show that it is the sole “place” for discovery, creating and freedom.

La science des systèmes a cet « avantage » de situer les préoccupations épistémologiques au même niveau que la formalisation proprement dite des systèmes en cause. Il ne s’agit pas là d’une dérive philosophique aux dépens du travail scientifique, mais d’une facette propre à la science des systèmes qui, contrairement à d’autres champs de la science en général, n’hésite plus à considérer comme équivalents le travail scientifique et le regard sur ce travail : ces deux aspects évoluent parallèlement et conjointement (pour ne pas dire ago-antagonistiquement) depuis l’apparition (ou la réapparition) de cette science plus complète qui est l’objet du présent Congrès (et aussi son sujet, dans la mesure où l’épistémologie cachée en nous, pour ne pas dire refoulée par la pression scientiste, va enfin prendre à son tour la parole). Plus on regarde au fond de soi-même, plus on voit loin au-delà de soi-même.

Parmi les préoccupations épistémologiques, nous insisterons sur deux aspects, pas toujours ou jamais pris en considération, et dont la relative absence dans les propos de la science des systèmes – ou la présence insuffisamment justifiée – nuit à son développement comme à sa diffusion là où elle apparaît pourtant comme porteuse d’espoir et de vérité. Ces carences sont aussi en rapport avec la persistance, au sein de la science des systèmes, de concepts importés de la science réductionniste, même si nous préconisons par ailleurs une progression de la Science en général qui s’appuierait sur un couple formé par la science des systèmes et la science réductionniste. Mais il ne faut pas mélanger les genres !

C’est pourquoi nous pouvons contribuer au message envoyé par Eric Schwarz qui propose une interrogation sur les fondements épistémologiques de la science moderne – une interrogation à laquelle il a déjà su donner d’éclairantes réponses – et qui permet d’entrevoir quelles seraient les conséquences de cette enquête sur la vision du monde qui en découlerait[1].

Le premier point que nous traiterons concerne les modèles eux-mêmes : pour retrouver le réel, ils doivent s’affranchir des préjugés scientistes et réductionnistes. En effet, plus on paraît s’élever au-dessus du champ de notre expérience sensible ou formalisée, plus on en aperçoit les moindres détails – ce qui n’a rien de paradoxal pour ceux (celles) qui ont gardé une certaine familiarité avec le projet piagétien. Rien ne vaut les « idées préconçues » invoquées par Claude Bernard pour retrouver une transcendance qui seule peut nous indiquer comment on peut circuler simultanément sur le chemin de l’immanence. Cette immanence, qui est le dernier mot de l’épistémologie dominante avec celui de constructivisme, peuvent être considérées comme des termes dépourvus de sens s’ils ne font pas couple, respectivement, avec la transcendance et l’inconstruit (un inconstruit qui est lui-même à la base du soi-disant constructivisme piagétien[2]).

Le second point de vue est qu’il faut, en toute urgence, se tourner vers le positif d’un négatif dominant jusqu’à presque l’obscurcir, au moins dans la plupart des sciences – et là je fais allusion à la prétention presque généralisée d’une science qui veut s’enfermer en elle-même, opérant une clôture qui lui interdit toute « sortie » vers ce qui n’est pas elle et qui, rationnellement, est la condition de son apparition. Cette soi-disant pureté ontologique est camouflée par une humilité apparente qui n’est que l’autre face d’un orgueil invétéré (ou de la peur qu’il dissimule), et de plus elle reste stérile malgré les apparences. Ce second point est donc ce que j’appellerai l’ignorance du non-modèle, pourtant bien connu en divers lieux et civilisations jusqu’à l’apparition de la science moderne et dont vous devez savoir qu’il est aujourd’hui de retour. Véritable foyer où se forgent les mutations de l’esprit humain et le sens de ses découvertes, le non-modèle devrait permettre à la science des systèmes d’affirmer sa présence comme elle n’a pas encore véritablement su le faire jusqu’à aujourd’hui, et sortir les sciences biologiques et humaines des impasses qui bloquent de toutes parts leur expansion. L’accumulation de CO2 dans l’atmosphère n’est rien en comparaison de l’étouffement progressif des facultés créatrices qui pouvaient encore, jusqu’à une époque récente, faire croire qu’elles étaient la clé de notre avenir – alors que des « chercheurs » s’efforcent de les remplacer par des processus combinatoires, aléatoires et informatisées (telles que pourraient devenir les micro-arrays une fois dévoyées de leur rôle actuel), excluant finalement l’homme même de ce processus (une évolution que Norbert Wiener lui-même avait prévue… et redoutée[3]).

Des pans entiers de la recherche[4] vont certainement s’opposer à cette évolution. Des modèles d’Eric Schwarz aux huit caractéristiques de la science des systèmes ago-antagonistes, on peut voir se dessiner une contre-attaque dont la réussite ou les failles conditionneront les formes sous lesquelles l’aventure humaine devrait se poursuivre à l’aube du XXIème siècle.

{{[1] Schwarz, E., Can real life complex systems be interpreted with the usual dualist physical epistemology – Or is a holistic approach necessary?, 5 th European Congress of Systems science, 2002. On y trouve une autre formulation des nouveaux types de modèle qui devraient pouvoir répondre aux exigences actuelles de l’épistémologie, notamment par le biais de son méta-modèle holistique. Il faut sans doute passer par ce type de « modèle » (et le modèle de la régulation des couples ago-antagonistes pourrait aussi entrer dans cette catégorie) avant de pouvoir envisager le concept de non-modèle qui se trouve pour ainsi dire « en bout de piste ». D’où les deux items qui structureront notre intervention.

[2] Piaget, J, Cf. Le Jugement Moral chez l’Enfant, PUF, 1932.

[3] Bernard-Weil, E., The presence of Norbert Wiener in both order cybernetics, Kybernetes 1994; 23: 133-143.

[4] Bernard-Weil, E., Transcendance, an essential concept for system and complexity sciences to spread out, Complexity 2001;6: 23-33.}}

back to the list

autogenesis.ch