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Essai d'intelligibilité du processus de production architecturale

Afin de qualifier la difficulté à expliciter l'activité de production architecturale, nous nous sommes souvent retrouvés à utiliser des termes tels que boite noire ou génie de l'architecte, nous positionnons ainsi dans une compréhension hasardeuse et aléatoire, échappant à celle de la science et de l'objectivité.

Mais cette situation critique n'est pas seulement le lot de l'architecture, mais aussi celui de tout un ensemble de domaines qui se confrontent à des phénomènes imprévisibles ou complexes et plus particulièrement tout domaine constitué de production de pensée ou d'idée.

Ainsi, nous avons cherché à expliciter l'activité de production architecturale à travers la pensée et la réflexion. Ce que nous entendons ici par pensée et par opposition à la quantification, c'est ce désir de se vouloir universel par l'explication des phénomènes indépendamment du substrat ou du support qui les compose.

En d'autres termes, nous nous situons dans une approche dite a priori où la compréhension de cette production se fait avant la mise en place de l'œuvre architecturale. Non a posteriori où le processus est formalisé par une production que l'on cherche à comprendre par un aspect purement formel et descriptif entièrement statique.

C'est ainsi, et dans une finalité de rendre compte de l'intelligibilité de l'acte de production en architecture à travers les deux caractéristiques temporelle et complexe, nous nous somme intéressés à la modélisation de la production architecturale dans une finalité non pas de produire cette dernière, mais de la rendre intelligible.

La théorie mathématique des catastrophes nous a paru adaptée à ce type de phénomènes, en ce que justement elle ne prétend à aucune mesure du monde, elle n'exprime pas des quantités mais des formes, des structures, des transitions d'une configuration à une autre. Elle ne donne ainsi accès à aucune prédiction mais permet d'expliquer et de fournir une "Théorie générale de l'intelligibilité". Elle offre comme l'indique son concepteur René Thom dans son livre Prédire n'est pas expliquer[1] les moyens d'intelligibilité dans des situations qui sont en général trop complexes pour être analysées selon des méthodes réductionnistes.

Outre le recours à la théorie des catastrophes, nous avons fait appel aux raisons de la causalité d'Aristote qui explicite toute phénoménologie. Ces raisons qui utilisées au coté des composants des systèmes complexes identifiés par Edgar Morin, nous donne la possibilité d'entrevoir dans la production architecturale un processus certes hautement complexe, mais haut combien intelligible.

L'un des objectifs fixés par la modélisation du système de production architecturale, est la participation à la science de l'architecture en cherchant à répondre au besoin du connaître indépendamment de celui de la pratique. Il y est ainsi considéré que l'objet d'étude, c'est à dire la production architecturale ne peut être science, mais plutôt c'est la connaissance de la production qui l'est.

Il ne s'agit donc pas de rendre compte d'un ordre et de le remplacer par un autre tel que ce fut le cas dans l'histoire de l'évolution des styles et mouvements en architecture. Il s'agit plutôt d'expliciter un système et d'en rendre compte objectivement, sans prise de position doctrinale ou dogmatique qui nous ferait prendre certaines choses pour certitude sans avoir eu à les démontrer, tel que le déterminisme historique ou culturel.

Il est ainsi clair que le modèle mis en place ne tend pas vers la prédiction de phénomènes tels que définis par les sciences de la mesure (physique, chimie, thermodynamique...etc.). Mais plutôt à l'explication et la compréhension. Cette mise en place d'un modèle théorique est d'autant plus importante si l'on sait que finalement ce qui pose problème dans les systèmes complexes, ce n'est pas l'expérimentation, mais plutôt l'absence de concepts qui puissent en rendrent compte. On ne peut donc prédire selon la définition usuelle du terme, mais il est possible d'expliquer.

D'un point de vue purement méthodologique, nous nous situons dans une position de transfert de connaissances ou plus particulièrement de transfert de concepts d'une discipline vers une autre, à savoir des mathématiques vers l'architecture. Notre approche consiste à transposer les paradigmes et concepts de la théorie des catastrophes vers le système de production architecturale. Ces transferts et adaptations peuvent avoir des effets stimulants pour l'interprétation et la compréhension de la production architecturale.

Le transfert de connaissances des mathématiques vers l'architecture impose en soi une vision et une manière particulières d'aborder la pensée architecturale. Pour commencer, cela nous positionne dans une approche transversale de la production de connaissances dans la discipline architecturale, qui comme nous le rappelle Stephane Hanrot, a la particularité de : « tout en faisant appel à une autre (ou plusieurs) discipline(s), elle tend à ramener l'éclairage sur son objet d'étude dans le champs des connaissances architecturales. »[2]

Plus précisément, la transposition que nous nous proposons de faire de la théorie mathématique des catastrophes vers l'architecture fait appel à une somme de logiques et d'outils énoncé par Espinoza et qui consiste en un passage par trois étapes :

  1. Abstraction : délimitation et définition du système.
  2. Evolution : s'appuyer sur les ressources mathématiques pour se faire une idée de l'évolution du système
  3. Vérification : vérifier en observant le cours effectif des phénomènes.


[1] R. Thom, Paraboles et catastrophes, Milan, FLAMMARION, 1980, p 127.

[2] S. Hanrot, A LA RECHERCHE DE L'ARCHITECTURE, essaie d'épistémologie de la discipline et de la recherche architecturales, Paris, L'HARMATTAN, 2002, p 113.:q]
SOUAMI Mohamed Adel
Enseignant à l'École Nationale d'Architecture et d'Urbanisme de Tunis
Chercheur au Centre de Recherche et des Études Doctorales en Architecture
Tél. (+216) 98 817 486 sm_adel@yahoo.fr

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