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émergence : Une ontologie formelle pour une vision interdépendante du monde

Il existe différentes conceptions de la logique ainsi que de l'ontologie. On peut notamment considérer la logique comme l'étude des formes les plus générales de la pensée ou du jugement et considérer l'ontologie comme l'étude de la nature des choses telles qu'elles sont ainsi que leurs interactions réciproques. En l'état actuel des sciences, la logique qui sous-tend la compréhension du monde est la logique des prédicats, fondée sur la théorie des ensembles. Un ensemble a est une collection d'éléments x ayant en commun une caractéristique donnée. Si l'on désigne par V l'ensemble des êtres vivants, on peut dire qu'une cellule vivante est un élément de V et la relation d'appartenance à V décrira bien une réalité physique. Toutefois, il est vite apparu que cette relation d'appartenance n'était pas la plus adéquate pour traiter d'ontologie. Une théorie, la méréologie, développée par Edmund Husserl mais qui reçut une formalisation rigoureuse avec le logicien polonais Lesniewski, propose de substituer à la notion d'appartenance celle de « être partie de » : x est une partie de a comme la main est une partie du bras et le bras une partie du corps. Quelque soit l'avantage de la méréologie sur la théorie des ensembles concernant les questions d'ontologie, ces théories reposent toutes deux sur une vision du monde conçu comme une vaste collection d'individus ou d'objets individualisés. Cette conception adéquate pour le traitement de l'information selon les méthodes de l'IA paraît inopérante dés lors qu'il s'agit de concevoir une théorie de l'expérience subjective consistant en une dynamique pure, un flux en perpétuelle transformation.

L'objet de cette communication est de proposer un formalisme susceptible de rendre compte de ce type de phénomènes ; l'ontologie correspondante repose sur les quatre principes suivants.

  1. Absence de fondement : pas de Cause Première, pas de brique fondamentale.
    Interdépendance : un univers dont les éléments existent en dépendance mutuelle et s'auto-organisent.
    Impermanence : l'identité des objets et des êtres est transitoire, elle n'existe qu'en fonction d'un contexte.
    Émergence : de l'auto-organisation d'un ensemble d'éléments résulte la production d'un élément nouveau dont les caractéristiques n'existaient pas au préalable.


Il s'agit là d'une vision du monde qui différe de celle communément admise par la science actuelle. Pour une ontologie de l'interdépendance, l'univers ne serait plus une collection « d'objets » mais un réservoir de potentialités ou de prédispositions qui s'actualisent transitoirement sous forme d'événements auxquels le langage prête une certaine identité. Cette ontologie serait donc conçue pour formaliser cet univers de potentialités, les opérations qui s'y déroulent ainsi que les événements qui en émergent. À titre d'application prenons un exemple historique : les éléments sociaux – monarchie, noblesse, clergé, tiers-état, philosophes des Lumières – qui composaient la France de 1789 présentaient un potentiel de prédispositions non-manifestées pour l'émergence d'un événement historique fondamental. Ce futur possible restait indéterminé parce que personne, en 1789 avant la prise de la Bastille et même tout juste après, ne connaissait réellement l'ampleur du processus qui était en train de se produire et ce à quoi il allait aboutir. Entre les éléments d'une situation donnée et ce qui en émerge il existe toujours une solution de continuité à la fois logique et causale que n'importe quelle liste, si grande soit-elle, de règles programmées ne pourrait permettre de résoudre, même si une prévisibilité relative est quelquefois possible par cette technique d'IA, par exemple dans le cas de situations répétitives et bien délimitées mettant en jeu un petit nombre de sujets et d'éléments objectifs.

Sans entrer dans l'exposé exhaustif de cette ontologie, disons qu'elle est basée sur un concept appelé l'epsilon-ité qui symbolise cette notion de potentialité indéterminée. L'ontologie de l'interdépendance repose sur un ensemble d'axiomes et de règles permettant des calculs sur ces epsilon-ités, calculs aboutissant à la production d'événements ou de situations. À noter toutefois qu'il ne s'agit pas de proposer ici une théorie des mouvements sociaux ou bien une théorie de la cognition, ou bien une théorie du langage. De même que la physique quantique a exigé des outils mathématiques adéquats, la théorie présentée ici vise à proposer des concepts mathématiques mieux adaptés à prendre en compte la pensée complexe que ne le sont les théories fondées sur la théorie des ensembles ou même que la méréologie, quelque soit par ailleurs l'apport incontestable de cette dernière théorie dans l'ontologie contemporaine. Les domaines d'application de cette logique de l'interdépendance seraient dans les sciences humaines. On a vu précédemment un exemple concernant les situations historiques mais on pourrait aussi bien envisager d'autres applications dans une théorie de l'expérience subjective, ou bien dans le domaine de la sémantique, ou encore dans la conception d'une théorie de la conscience. Quelle que soit l'hétérogénéité de ces divers domaines d'application, le but de cette communication est de mettre en évidence un fonds conceptuel pour l'élaboration de théories propres à ces domaines qui ont en commun la complexité de la réalité humaine.

Pierre BASSO
Doctorat 3 ecycle Physique Théorique
Doctorat Informatique Fondamentale
Ingénieur de Recherche CNRS
Laboratoire des Sciences de l'Information et des Systèmes
CNRS UMR 6168
Domaine Universitaire de Saint-Jérôme
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