Les psychophysiologies culturelles des nations

22 min aline.dedieguez.pagesperso-orange.fr

La semaine dernière, j'ai tenté de situer l'anthropologie scientifique de demain dans l'arène d'une réflexion sur le meurtre de l'autel et notamment sur celui des chrétiens. Si l'humanisme à venir passe par l'apprentissage du fonctionnement de l'encéphale onirique des fuyards de la zoologie, il importe de radiographier les dispositions et les capacités psycho cérébrales diverses des peuples et des nations à féconder cette voie.

Manuel de Diéguez

1- La Russie
2 - La Chine
3 - L' Afrique
4 - L'Amérique du Sud
5 - La civilisation anglaise
6 - L'Allemagne
7 - La France
8 - Qu'est-ce que la philosophie ?
9 - Mon gentil admoniteur
10 - La spiritualité du vrai savoir

1 - La Russie

Que penser des capacités du génie russe de tracer les sentiers d'une connaissance rationnelle de l'humanité onirique, donc de fonder une anthropologie ambitieuse non seulement d'observer notre espèce de l'extérieur, mais de radiographier le cerveau des idoles de bonne volonté ou féroces qui déambulent sous l'os frontal des nations?

Pour qu'une civilisation parvienne à emprunter un chemin aussi périlleux que celui du scannage moral, politique et cérébral des divinités auxquelles elles font allégeance, des conditions fort diverses devront se trouver du moins partiellement remplies. En premier lieu, l'esprit du pays ne devra pas demeurer étranger au génie des grands mystiques, parce qu'on ne gagne rien à prétendre passer du vide au plein et du néant au savoir: si vous ne connaissez rien de la musique de l'âme et à l'organisation mentale dont une religion et une foi orchestrent les accords, la prétendue distanciation de votre caméra à l' égard du mythe ne sera jamais qu'un vain placage de votre propre espèce d'entendement sur un univers que vous aurez commencé par rendre impénétrable, puisque vous vous serez interdit d'avance de jamais franchir un pont qui vous y aurait conduit. Par bonheur, la patrie de Dostoïevski, de Tolstoï, de Soljenitsyne, se trouve non seulement rattachée à la spiritualité chrétienne, mais le territoire qu'elle occupe dans l'empire de la Croix demeure celui de la théologie orientale, donc de la plus extérieure à l'étroitesse de l'esprit juridique que légalise impérieusement la hiérarchie ecclésiale romaine et qui fait, de la doctrine des Cujas et des Bartole de la foi, les héritiers des édiles sévères et des pontifes rigoureux de la civilisation de la louve.

La foi russe tourne le dos aux régisseurs patentés qui transportent les affaires de ce monde dans le ciel d'une potence. Alors que la divinité des successeurs de saint Pierre tient son sceptre d'une main de fer, l'Eglise orthodoxe illustre la fraction lettrée et philosophique du christianisme, celle qui fonde le sacré sur le génie poétique des descendants de Platon, pour lesquels la descente de l'esprit de la divinité sur la terre a pris la place de l'autorité carcérale qu'exerçait au sein de la famille romaine un père nanti, à l'origine, du droit de vie et de mort sur une progéniture dont il se voulait le propriétaire.

Le génie russe est pentecôtiste; et pourtant, il ne rejette pas la jugulaire de la religion du sacrifice négocié, donc payant et patriotique au premier chef. Mais il demeure suffisamment situé à l'écart de la geôle des immolations intéressées du paléolithique pour se trouver relativement en mesure de se poser la question post abrahamique de la signification anthropologique et de la portée psychobiologique de la scission native de l'encéphale d'une espèce demeurée tragiquement oscillante entre le solide et le vaporeux, le réel et le songe, le quotidien et le fabuleux.

De plus, la Russie est demeurée viscéralement messianique, donc euphorique; et c'est à ce titre qu'elle sort de soixante dix ans d'emprisonnement dans un rationalisme eschatologique, lui aussi, mais tristement bi-dimensionnel issu du XVIIIe siècle français - donc du placage d'une laïcité superficielle et inculte sur l'empire des rêves ascensionnels de Saint Jean et de Saint Paul. Le souffle bénédictionnel des Tolstoï et des Dostoïevski, mais aussi des Gogol et des Pouchkine est fidèle à l'enseignement de l'école d'Antioche. Délivré de l'intermède du finalisme étriqué du jacobinisme, l'ex-empire des tsars se trouve provisoirement placé en porte-à-faux entre une foi populaire encore prosternée devant ses icônes et une intelligentsia encore dépourvue de l'autorité et des armes de la pensée critique de demain qui seules lui permettront de fonder un humanisme à la fois élévatoire et libéré de la superstition des foules. La formation d'une phalange cérébrale de ce type rencontrerait donc à Moscou des pré-conditions culturelles et psychiques hautement favorables. Je conseille à mon pédagogue de se joindre à quelques coureurs de bonne volonté et de se rendre sur ce vaste territoire afin d'y fonder un apostolat des générosités de la pensée donatrice.

2 - La Chine

D'autres Hermès de carrefour nous montrent la route de Pékin. Qu'en est-il des chances de cette civilisation de la raison pratique d'enseigner un regard du dehors sur l'encéphale cadenassé du simianthrope ? Cette nation demeure la seule qui n'ait ni enfourné la logique d'Euclide dans la forge d'une métaphysique asphyxiante, ni rigidifié des symboles spirituels, ni statufié des abstractions, ni sacralisé des concepts à coups de marteau, ni adoré des idéalités patelines, ni modelé des idoles sur l'enclume des mots. L'univers mental de la Chine est fléché par des chasseurs. L'arc de la parole court sur des pistes stériles ou fécondes; ses traits capturent un gibier précieux ou de vil prix, mais jamais Artémis ne tombe en extase devant ses gibernes.

L'Occident est une civilisation des oracles, la Chine un royaume des savoir-faire mouvants, l'Occident passe de l'idole arrêtée à la pierre de l'autel, la Chine observe l'artisan agile sous les magiciens des équations, l'Occident voit en Dieu un empereur de la parole enchaînée, la Chine dit avec Confucius: "L'homme parfait entre dans la voie ordinaire et la suit avec constance". Une culture fondée sur des recettes se révèlerait-elle propice à l'éclosion d'une classe d'intellectuels dont les auberges de haut vol seraient achalandées des riches victuailles des visionnaires et des prophètes? Pour scanner des dieux et s'en faire un gibier, ne faut-il pas s'initier au feu et au délire de l'espèce vaporisée? L'Occident s'écrie, avec Sénèque, qu'il vaudrait mieux ne pas être né que de s'interdire tout accès aux mystères du cerveau d'un Dieu omniscient et omnipotent. Il manque encore à la Chine un regard d'anthropologue sur le démiurge gesticulateur qui a fait, de son éloquence, le géniteur du cosmos et qui s'attribue un langage dont la magie culmine dans le culte de son "verbe".

3 - L' Afrique

Passons à l'Hermès qui nous montre le chemin de l'Afrique. Voici des peuples qui viennent seulement de basculer des grigris de leurs sorciers au culte d'un homme cloué sur une potence ou à la lecture des préceptes du Coran.

Comment un tel continent se trouverait-il devant un autre choix que de tomber de Charybde en Scylla ou de se lancer vers l'inconnu d'une spiritualité du vide et de la solitude? Impossible aux Africains de retourner à leurs totems, mais impossible également à la négritude de ne pas découvrir que le dieu prétendument unique et universel était celui d'un colonisateur et que son culte demeure étranger à la voix des forêts. Quand le continent noir s'éveillera, il se placera aux avant-postes de la vie ascensionnelle de l'humanité. Il y sera aidé par son écoute du génie chinois. Car déjà Pékin a supplanté l'Europe et le Nouveau Monde par de gigantesques investissements industriels et routiers sur une terre au sous-sol prometteur. J'ai déjà dit que la civilisation de Confucius est la mieux armée pour faire table rase des théologies judiciaires et guerrières. Le génie noir naîtra du double naufrage des sorciers et des capitaines. Alors, l'Adam d'ébène dira, avec Jean de la Croix et Me Eckhardt: " Où est-il, le Dieu de feu que je cherchais, sinon dans l'incendie souverain que je suis devenu"?

4 - L'Amérique du Sud

Passons à l'Amérique du Sud. Cette civilisation est la seule qui ait évité à la fois, le rigorisme des légionnaires du Vatican et la poétique d'un Orient trop oublieux des contraintes disciplinaires du politique. Mais une civilisation privée de l'ascèse secrète qui pilote la scolastique demeurera à l'écart de la rigueur dialectique des logiciens du mythe. Il faut avoir appris les chemins impavides du raisonnement euclidien pour observer les secrets du simianthrope à l'école d'un scalpel. La pensée est un bistouri à fouailler les viscères du singe parlant. Jamais la seule civilisation qui ait vraiment appris la charité à l'école d'une religion de la charité ne se fera chirurgicale à l'école de Socrate, dit la Torpille.

5 - La civilisation anglaise

Et l'Europe? Courons de ce pas vers la civilisation de l'alliance de l'esprit pratique avec le génie de la synthèse, celle de Newton et de Darwin, de Shakespeare et de Swift, de Hume et de Locke. Newton découvre la loi universelle qui se cachait sous l'universalité d'une autre loi, celle de la chute des corps et son génie imagine de quantifier les masses et les distances sous le sceptre solitaire de l'attraction. Darwin se demande pourquoi les espèces se diversifient; et il les unifie à l'école de l'évolution universelle des encéphales et des ossatures. Shakespeare écoute une histoire "pleine de bruit et de fureur" et que lui raconte un idiot. Swift est le premier anthropologue qui ait observé notre espèce en son animalité spécifique. Hobbes observe le Léviathan que l'homme est à lui-même. Hume se demande ce qu'il en est du fameux "lien de causalité"; et il observe la provenance et le mode de fabrication de cette ficelle cérébrale. Une telle civilisation de l'universel n'est-elle pas davantage que toute autre appelée à observer du dehors les personnages fantastiques sous l'autorité et le commandement desquels notre espèce entend se placer depuis quelques millénaires seulement? Ne sait-elle pas que, de Platon à nos jours, les philosophes passent tout leur temps à déprogrammer l'encéphale de leurs congénères et qu'il leur reste peu de temps pour le reconstruire?

Mais l'esprit des déconstructeurs n'est pas le cambrioleur le mieux armé pour entrer par effraction dans la forteresse de l'anthropologie critique. Hume admet sans réfléchir davantage qu'une preuve se démontre tout bêtement à donner rendez-vous aux habitudes de la nature. Son entendement greffé sur le sempiternel ne le conduit pas au-delà des calculs profitables. Jamais il ne se demande ce que les rencontres régulières, donc utilisables à coup sûr, des routines de la matière avec le tempo de leurs propres cheminements sont censées démontrer sans faillir. Si c'est du miracle d'une intelligibilité en soi du cosmos que cette constance serait porteuse, comment les chemins aveugles de l'inerte sont-ils censés enfanter des signifiants supposés transcendants au monde et réputés siéger dans un empire piloté et cadenassé par une logique signifiante? Hume ne plonge pas dans l'inconscient des preuves dites "matérielles" du simianthrope, il ne radiographie pas l'animalité secrète des démonstrations que cette espèce tient pour probatoires et qu'elle fait cautionner par une idole. Comment des matières exerceraient-elles une magistrature, comment profèreraient-elles des oracles de juristes, comment seraient-elles présidées par un législateur suprême? Il manque au génie de la civilisation anglaise la capacité de sortir de l'enceinte des preuves sottement qualifiées de physiques - les atomes sont muets - et d' ausculter des idoles qui, précisément, colloquent des finalités de leur acabit, donc des motivations pragmatiques dans le dos d'une matière qu'elles théologisent à la rendre "parlante".

Et pourtant, la civilisation anglaise est appelée à élever un jour son génie à la connaissance universelle des dieux ; car si les idoles parlent la langue de leurs fidèles et si elles copient leurs lois, leurs coutumes et leurs mœurs, comment seules les trois dernières auraient-elles le droit de siéger hors de la tête de leurs adorateurs, comment jouiraient-elles seules de l' éternité de leurs attributs et de leurs prérogatives?

6 - L'Allemagne

Le génie germanique n'est-il pas plus proche encore d'observer le simianthrope dans le miroir de ses dieux ? Le premier, Kant a tenté d'observer l'encéphale de cette espèce du dehors, le premier, il a recensé les catégories du jugement sur lesquelles cet organe s'est construit. Hume savait déjà que la succession constante des mêmes évènements a gravé la croyance en une causalité expliquante dans la cervelle infirme d'un animal empressé à se forger des outils performants, puis à mettre ses recettes au crédit des usages et des coutumes d'un univers voué à diviniser ses platitudes. Cet anthropologue avant la lettre savait que la nature répond au même modèle de fabrication de ses instruments que les animaux, tandis que Kant attribuait encore l'origine de la raison causaliste à une divinité bienveillante.

Mais pourquoi des encéphales programmés par les redites et les ritournelles de l'univers enfantent-ils ensuite une prétendue intelligibilité du spectacle, alors que lesdits encéphales sont conditionnés à rendre le cosmos oraculaire à l'école de la corde à nœuds qu'ils appellent la causalité? Pourquoi réintroduire un géniteur divin dans la tête terrorisée de l'humanité? Pourquoi proclamer existant un magicien seulement utile à l'exercice de la magistrature grouillante du myriapode de la causalité dans le cosmos ? De même que le Dieu de saint Anselme "existait" hors de la boîte osseuse de ses créatures parce que, sans cela, disait ce théologien, il ne serait pas "parfait", le dieu de Kant prétendait "exister" parce que, selon ce philosophe, si le principe de causalité ne validait pas la gouvernance d'un démiurge mythique de nos fourrages, nos oracles et nos idoles alimenteraient nos râteliers sans caution légitimante. Nous avons besoin de la garantie d'un dieu de la causativité générale des causes, sinon nos théories physique manqueraient de la scolastique verbifique qui fait sonner les cloches de nos picotins dans nos têtes. Par bonheur, le génie allemand est méticuleux. Comme l'anglais, il refuse de s'en laisser conter. Pour l'heure, il lui faut une divinité qui serve d'étalon-or au cosmos, il lui faut un banquier sans lequel la monnaie fiduciaire des évènements manquerait d'un port d'attache. Mais la chance de l'Allemagne, c'est qu'elle a observé l'encéphale du simianthrope comme un organe supposé autonome et dont le fonctionnement se révèlerait solitaire, de sorte qu'il ne tirerait que de ses rouages éternels les règles insulaires qui piloteraient les verbes souverains expliquer et comprendre. A partir de prémisses aussi anachorétiques, je conseille à mon généreux accusateur d'aller planter sa tente sur le territoire de cette nation de philosophes et de la conduire par la main à la connaissance anthropologique des idoles; car le peuple qui, le premier, a doté sa cervelle d'un autisme para-divin, puis l'a greffée sur celle d'un Dieu construit sur la même autarcie est aussi le plus proche de sortir de l'ornière qu'il a creusée.

7 - La France

Et la France ? Que dit la statue d'Hermès dressée à ce carrefour de la planète ? On doit à Lutèce d'avoir inventé la scolastique. La première en l'Europe, l'Ecole de Paris a imaginé d'appliquer les recettes et les pratiques de la dialectique syllogistique, donc de la pensée logique héritée des Grecs, à l'étude des traits cérébraux d'une divinité tellement raisonneuse que l'alliance parfaite de son omniscience avec son omnipotence dirigeait le monde à la perfection, donc en accord avec la raison idéale de Platon. Quelles sont les chances d'une nation de ce type de conduire le simianthrope à la connaissance de sa boîte à idées ? Une telle patrie ne sera-t-elle pas enviable et même riche d'une haute espérance? Car le projet pré-cartésien de soustraire l'idole des chrétiens à l'incohérence mentale fait franchir un si grand pas à la méthode argumenteuse que le bénéfice devrait s'en révéler digne d'un si bel investissement.

Mais bientôt la citadelle va nous montrer la solidité de son pont-levis: une raison sûre de son tissu, une raison sans faille ni déchirure, une raison dont l'étoffe inusable ne montre aucun rapiéçage, une raison si bien verrouillée jouit d'un solipsisme trop enviable de sa texture pour ne pas se lézarder et se trouer. Où cet édifice supposé sans fissure se situera-t-il? Quel sera son mode de sustentation ? Est-il évident que ses prémisses immuables la rendront inébranlable? Car des raisonnements impeccables, mais armés de bataillons de syllogismes ambigus - ils se veulent à la fois suspendus dans les airs et assortis d'enchaînements de causes et d'effets au-dessus de tout soupçon - ne sauraient soutenir longtemps leur serrurerie. Que faire des régiments d'arguments de la scolastique quand l'attention se portera sur la lévitation de leurs présupposés dans le néant?

Regardons-les défiler au pas de charge : voici le socle sur lequel tout l'édifice des démonstrations et des réfutations est construit, voici les souterrains et les galeries de leur logique. Assurons-nous qu'à creuser le sol, nous ne découvrirons pas des fondements enfouis sous les fondements et ainsi de suite. Qu'est-ce qui rend inamovibles les axiomes et les postulats de la dialectique si l'échelle des causes et des conséquences ne s'arrête nulle part?

Pour entrer en philosophie comme on entre dans les ordres, il faut se poser la question la plus originelle, celle de la pesée des axiomes profitables sur lesquels nous soustrayons nos vérités au vertige. Mais si nous nous soumettons à la condition préalable de construire la balance du recul que réclame la pesée des branchements de notre conque osseuse sur le mutisme du cosmos, nous apprendrons à observer les gratte-ciel de notre sophistique et de notre scolastique à l'école de notre désarrimage radical et nous nous demanderons ce que vaut le présupposé absurde que nous avons craintivement et obstinément refusé d'examiner : un artisan venu on ne sait d'où se serait mis en tête de se construire un cosmos à sa convenance et de se faire adorer par des milliards d'insectes prosternés devant la fureur de ses châtiments et le clinquant de ses récompenses- sauf à subir les stupides représailles de se faire rôtir à petit feu dans un gigantesque four crématoire de l'éternité.

8 - Qu'est-ce que la philosophie ?

Mais alors, une France bénéficiaire de la grâce de la pensée n'a-t-elle pas quitté depuis belle lurette et avant tout le monde les générations de dialecticiens d'un ciel stérile et toute la parade des raisonnements théologiques? La France cartésienne n'a-t-elle pas enfin découvert le véritable territoire de la discipline qui seule méritera de s'appeler la philosophie, parce que son objet la situera hors de l'enceinte des syllogismes dont les autres peuples labourent encore les arpents? Mais comment camperons-nous dans le vide, comment planterons-nous notre tente loin de la masse cérébrale de nos congénères, qui demeurent vivement intéressés à se forger un maître à leur mesure et comment Paris apprendra-t-il à les observer de haut? Toutes les idoles du monde ne s'imaginent-elles pas précisément qu'elles jettent un regard souverain sur l'animal tremblant qui se cherche des guides et des protecteurs dans l'immensité? Or, la bête apeurée que nous demeurons sur nos terres, nous ne pouvons l'observer qu'aux côtés des tuteurs de mèche dont elle s'est flanquée, tellement ces deux-là se regardent d'un air entendu, tellement ces deux-là font la paire, tellement ces deux-là se tendent l'un à l'autre le miroir complice dans lequel ils se clignent de l'œil et se reconnaissent au premier regard - l'un en modèle réduit et malin, le second en géant pompeux, mais tous deux coulés dans le moule des connivences qui forgent leur vérité sur l'enclume du profitable.

Quelle sera donc la nation avertie qui conduira la planète des duperies dorées à spectrographier les idoles qui s'imaginent porter un regard de l'extérieur sur notre espèce? Qui sommes-nous à nous réfléchir depuis des millénaires dans le miroir de nos théologies innombrables? Par bonheur, tous les Hermès de carrefour s'accordent sur ce point: nos cultures et nos civilisations, disent-ils, sont inégalement douées pour l'observation parallèle de nos cervelles et de celles des dieux devant lesquels nous nous prosternons encore. La France du XXIe siècle sera-t-elle le premier zoologue des idoles? Si les atouts nationaux des candidats demeurent inégaux, la réflexion anthropologique sur leur diversité nous enrichira-t-elle de quelques précieux enseignements initiatiques?

Résumons: pour l'instant, la Russie de demain semble la mieux placée sur la carte des divers cerveaux dont le christianisme se nourrit, parce que le hiatus même dans lequel l'histoire récente de cette nation l'a précipitée la contraindra à s'engouffrer dans la brèche du "Connais-toi" de demain. Il se trouve seulement que son esprit n'est pas encore suffisamment exercé à la dialectique du ciel, alors qu'il faut précisément connaître les enchaînements apparemment si solides de la logique des théologiens du Moyen Age pour sortir d'un pas assuré de cette enceinte piégée. La Chine dispose de l'avantage de n'être par tombée dans le traquenard européen, dont on sait qu'il a conduit cette civilisation à une métaphysique des abstractions et à une réification totémique des concepts. Mais, du coup, l'empire du Milieu ne porte pas encore son regard sur la plongée des songes avec les entrailles du simianthrope. L'Angleterre a élevé le génie pratique à l'universel, mais elle demeure sottement enserrée dans le corset d'une idole qui a greffé sa propre raison sur le civisme de ses créatures. L'Allemagne protestante n'a pas encore cessé de se donner le ciel de son commerce et de son industrie. La France possèderait les armes de siège du cartésianisme des modernes si elle ne manquait des feux de l'âme et du cœur qui seuls lui permettraient de porter l'humanisme mondial de demain à l'orchestration symphonique qu'appelle le génie des futurs Orphées de l'intelligence.

9 - Mon gentil admoniteur

Décidément, mon gentil admoniteur va me reprocher de n'avoir pas montré une seul et unique chemin. Qu'ai-je, me dira-t-il maintenant, à envoyer des postillons courir à bride abattue et même à tombeau ouvert dans plusieurs directions impraticables et à multiplier les Hermès aux carrefours? C'est pourquoi je lui propose de retourner à l'auberge de la modestie et de déplier sur la table d'hôte la carte de la grandeur et de la folie de notre espèce. Les routes et les coureurs se partageraient-ils la tâche? D'un côté, le monde musulman fermente désormais d'intellectuels que personne ne traduit et n'écoute, parce que leurs écrits obéissent encore au modèle de compréhensibilité du cosmos que vingt siècles de "penseurs" du judaïsme et du christianisme ont illustré: tous paraphrasaient une vérité qu'ils étaient censés connaître déjà et qu'il eût été sacrilège de contester, puisqu'elle avait été révélée à leurs ancêtres par la voix d'une divinité insoupçonnable. De l'autre, les armées de la "raison" usent, en réalité, du même masque dogmatique, puisqu'elles prétendent "penser" sur le fondement supposé incontestable et obstinément soustrait à l'examen des axiomes et des postulats de l'intelligibibilité expliquante. Que vaut l'autorité des a priori que véhicule encore la logique occidentale et mondiale?

Mais précisément, cette double mascarade ne montrerait-elle pas le chemin du "Connais-toi" des modernes, donc de l'ignorance socratique de demain? Car la pensée dite religieuse ne pourra ignorer l'évolutionnisme et la psychanalyse aussi longtemps qu'elle a ignoré l'héliocentrisme, les atomes et la vaccination. Mais comment la pensée dite rationnelle persévérerait-elle, de son côté, à établir ses quartiers dans un univers à trois dimensions? Copernic n'a-t-il pas fait naufrage depuis 1904 et tous nos calculs tripodes ne sont-ils pas devenus approximatifs par définition? Quelles sont les relations que l'exactitude de nos calculs est censée entretenir avec nos signifiants?

Décidément l'étude de la condition simiohumaine sous le soleil de la France se situera fatalement au cœur de la philosophie de demain, c'est-à-dire d'une discipline de la pensée enfin rendue légitimement ambitieuse de juger les preuves en tant que telles et habilitée à construire la balance d'une anthropologie critique. Quels en seront les plateaux en mesure de peser les autels célestes et les autels terrestres confondus ? A qui le simianthrope présente-t-il les offrandes de ses savoirs et de ses avoirs? A Personne, c'est-à-dire au vide et au silence de l'immensité.

10 - La spiritualité du vrai savoir

L'humanisme de demain sortira du double enclos de la peur que l'humanisme d'aujourd'hui exorcise encore à l'école du meurtre de l'autel, parce qu'une planète devenue consciente de la solitude de l'animal pseudo pensant accouchera nécessairement d'une définition nouvelle de "l'esprit". Alors, le vrai portera sur l'ignorance effrayée d'une espèce tellement tueuse qu'elle n'en finit pas de se venger de la mort avec les armes de la mort. Mais si la "vérité" est le fruit d'un "éveil" et si cet éveil ouvre un œil sur le dieu meurtrier qu'une espèce meurtrière a construit à son "image et ressemblance", l'humanisme à venir sera ascensionnel par définition ; et la "vie spirituelle ", comme on disait, trouvera son assise dans des spectrographies des monuments de la mort qu'on appelait des religions ; car non seulement les idoles s'imaginaient savoir ce qu'elles ignoraient, mais elles faisaient nécessairement, des autels qu'elles dressaient à la gloire de leurs crimes, l'offertoire dont les offrandes magnifiaient leur sainteté. N'est-il pas temps de voir en Socrate le premier psychanalyste des idoles?

Décidément, "Dieu" n'était qu'un Hermès de carrefour. Mais comme l'écrit Erasme, "il est grand d'enflammer l'esprit humain à l'étude de la théologie, mais il est d'un art encore plus achevé de tracer le chemin de la méthode d'une science céleste." L'incroyance serait-elle une science plus "céleste" que celle de feu la théologie? Ne manquerait-il au génie cartésien de la France que d'écouter les saints de leur ignorance? Ceux-là traquaient leur lumière et leur feu à l'écoute d'un athéisme des hauteurs. Quels alpinistes de l'athéisme que les prophètes, quels incroyants que les accoucheurs socratiques de la poétique ascensionnelle de l'humanité!

Le 12 septembre 2010

aline.dedieguez.pagesperso-orange.fr