Pour un nouvel humanisme mondial

18 min

Manuel de Diéguez

1 - Les statues d'Hermès
2 - Les ravages cérébraux du christianisme
3 - Les peurs de la raison
4 - Les sacrilèges de la connaissance
5 - Le naufrage de la raison à l'heure des chrétiens
6 - Une radiographie politique de Dieu
7- Les nouveaux clochers de l'ignorance
8 - Le constat de mon interlocuteur

1 - Les statues d'Hermès

Un lecteur bienveillant m'envoie une missive pleine de remontrances. Qu'ai-je donc, m'écrit-il, à m'adresser sans relâche à des auditeurs qui courent gentiment à mes côtés? Je ferais mieux, me dit-il, de leur montrer le chemin et la méthode, je ferais mieux d'emprunter un raccourci même escarpé, mais qui les conduirait à s'emparer promptement d'une philosophie si digne de louanges à mes yeux. Les Anciens dressaient des statues de Mercure à tous les carrefours afin de montrer la direction à suivre aux voyageurs, tellement ce n'est pas la partie la moins difficile d'une expédition que de savoir comment s'y engager, en tenir les rênes et la conduire à bon port. Ne serait-il pas charitable, ajoute mon censeur, de prévenir mes successeurs des dangers que j'ai courus et des malheurs auxquels j'ai survécu?

Mais il se trouve que mes griffonnements se présentent à la fois comme de modestes auberges et des relais de poste. Je dois donc laisser mes admoniteurs choisir seuls leur itinéraire; mais comment ne me mettrais-je pas docilement à l'écoute de mon sage pédagogue, comment ne courrais-je pas avec empressement au devant de ses vœux ironiques et de ses justes reproches? Car il me semble qu'il demande à la Pythie de Delphes de lui faire connaître le destin vers lequel convergent tous les chemins de l'humanisme mondial, ainsi que la nature des nations et des civilisations dont nous ne sommes que les cochers.

2 - Les ravages cérébraux du christianisme

Qu'on en juge: c'est timidement que le XVIIIe siècle a tenté de limiter les ravages des piétés les plus sottes mais il n'a pas eu l'imprudence de soulever la question décisive de la nature des religions. Le XIXe siècle a fait progresser les sciences de la nature, les moyens de transport et la connaissance des origines du simianthrope, mais, son tour venu, il s'est bien gardé de l'audace d'étudier une espèce dont la tête sert de promenoir à des dieux. Quant au XXe siècle, il a ébranlé l'univers à trois dimensions, bousculé la matière et fait frémir tout le monde à entrer dans l'empire sans frontières de l'inconscient, mais il n'est pas descendu les armes à la main avec davantage de courage que ses prédécesseurs dans les arcanes des personnages imaginaires qui euphorisent et terrifient les peuples et les nations. Qui sont-ils à marcher de long en large sous l'os frontal des descendants du chimpanzé? Pourquoi le XXIe siècle voit-il le souverain céleste et armé jusqu'aux dents du ciel des ancêtres démontrer jour et nuit qu'il n'est pas près de laisser oublier sa cuirasse et sa foudre? Jahvé le phosphorique a débarqué en Palestine l'arme au poing et Allah a multiplié ses moutons sacrés sur toute la terre habitée. Du coup, le destin de l'humanisme armé est devenu plus planétaire que jamais; et les dangers religieux que les trois siècles précédents avaient eu si grand peur d'apprendre se rappellent au bon souvenir de tous les peuples et de toutes les nations.

Demandons-nous donc pourquoi un silence aussi unanime que craintif permet aux sciences humaines d'aujourd'hui d'ensevelir la question des croyances sous les patenôtres de l'oubli. En premier lieu, parce que le territoire véritable du sacré aux poings serrés demeure tapi au plus secret de la condition cérébrale de notre espèce. Il en résulte que, depuis les origines, le simianthrope est un animal dont la politique se révèle de type cultuel, donc immolateur par nature. Ce sont ses chromosomes qui le condamnent à offrir à ses idoles des victimes égorgées selon des rites convenus.

Les meurtres récompensés par des idoles auxquelles leurs autels présentent leurs étals servent de serrures et de clés à l'histoire de la viande humaine et divine confondues au sein de l'immolation des chrétiens. Le "sujet de conscience", comme on dit, est sommé par ses gènes de faire ruisseler le sang fade des sacrifices. Sa foi s'en nourrit sous les yeux reconnaissants de son roi des nues. Il faut des offertoires aux boucheries de la sainteté. C'est par le cadavre rédempteur que l'assassinat dévot conjure l'angoisse dont le vide de l'univers ne cesse d'accroître l'enflure. Pour comprendre l'exorcisme parfumé auquel se livrent les otages de leur terreur et de leur piété mêlées, il faut se risquer à tirer toutes les conséquences anthropologiques de la démonstration d'une évidence cruelle, à savoir que, depuis Abraham, c'étaient des bœufs, des boucs et des brebis morts qu'on offrait aux Célestes en échange de leurs faveurs. Mais la religion d'un gibet odorant et sauveur a déclenché à nouveaux frais la programmation du logiciel originel des crimes sacrés.

Deux mises à mort dites racheteuses se sont alors imposées à l'Europe. L'une présente au ciel le souvenir d'un homme autrefois cloué sur une potence par la justice de son pays, l'autre croit non seulement faire passer réellement cette victime de vie à trépas tous les dimanches, mais elle se persuade en outre d'en dévorer sans relâche la chair et d'en boire inlassablement l'hémoglobine. L'offrande imputrescible à consommer et à boire sa vie durant est dite de "bonne odeur" sur l'autel, parce que les narines de la divinité censée se cacher dans le cosmos en sont agréablement chatouillées. Il s'agit, pour le mangeur et le buveur, d'intérioriser le donateur d'une immortalité posthume. Jusqu'au bord de la fosse, une éternité immaculée aura été achetée par la digestion séraphique d'un corps humain. On qualifie de "propitiatoires" les mises à mort purifiantes dont la fonction plus modeste se contente de rendre le tueur suprême propice aux vœux de l'exécutant et de "satisfactoires" les assassinats rituels dont le sang est appelé à calmer un instant les fureurs sans cesse renaissantes du monstre vaporisé dans le ciel, donc à lui fournir jour après jour les prébendes que son appétit insatiable réclame de sa perfection.

3 - Les peurs de la raison

On comprend que tous les peuples et toutes les nations de la terre se trouvent piquées au vif par un escamotage de leurs crimes d'un calibre théologique de si belle taille. D'un côté, il s'agit bel et bien d'un étalage officiel, solennel et public de leur identité religieuse inconsciemment carnassière; de l'autre, beaucoup de fidèles voudraient profaner au grand jour la mise en scène idéalisée de leur foi, tellement ils commencent d'y voir un masque peu béatifique et livré aux ricanements impies des spéléologues du singe auto-sacralisé. Mais les sciences humaines dites "objectives" se montrent encore terrorisées d'observer sous la loupe de l'anthropologie critique les vêtements ensanglantés dont toute histoire et toute politique se révèlent habillées, tellement les effigies glorifiées des trois tueurs réunis en un seul monothéisme ne sont jamais que des portraits auto absolutoires des sociétés dont elles symbolisent la sainte face. Toute autorité simiohumaine se veut lustrale, précisément de se fonder sur un meurtre récompensé. L'autorité publique christianisée magnifie et sacralise une foi sanctifiée à la double école de ses prébendes patelines et de ses châtiments éternels. La sauvagerie posthume est réputée blanchie par l'assassinat payant. Les Romains le savaient mieux que personne, eux qui qualifiaient déjà leurs empereurs de "juges suprêmes des châtiments et des grâces". Depuis que la théologie des juifs et des chrétiens a mis le glaive de sa justice infernale entre les mains d'un créateur mythique du cosmos, la politique de la torture présente la face inconsciente et cachée des trois monothéismes: le meurtre de l'autel se trouve tout ensemble étalé et occulté, honni et fleuri, concrétisé et angélisé.

Aussi l'idole semble-elle généreuse, puisqu'elle est censée accorder à ses plus proches serviteurs une immortalité posthume garantie de son sceau; mais, en réalité, elle se montre d'une férocité inouïe, puisque, à l'instar de sa créature, elle subit la contrainte psychogénétique irrésistible de soumettre les récalcitrants en tous lieux et de siècle en siècle à des violences physiques sans fin - sinon comment parviendrait-elle à se faire obéir des peuples et des nations pécheurs de naissance et qu'on ne dissuadera qu'en leur inspirant une terreur perpétuelle?

Mais puisqu'il est démontré que toutes les sociétés se reflètent dans le miroir de leurs félicités et de leurs géhennes alternées, un Etat atomique qui se voudra bienveillant à l'égard de la masse de la population paraîtra obéir au Dieu atomique à son tour dont les bienfaits, quoique tardifs, paraîtront d'un prix inestimable aux yeux de ses fidèles, tandis que le droit pénal d'un Etat féroce n'égalera jamais sur la terre la sauvagerie crématoire du monstre vénéré dans les nues.

4 - Les sacrilèges de la connaissance

Mais pourquoi "Dieu" est-il un tortionnaire adoré? Bien plus: pourquoi les sociétés charitables dans la distribution de leurs pieux colifichets se sont-elles bientôt montrées honteuses de la barbarie de leurs châtiments sur la terre, puisqu'elles se voilaient la face au spectacle du sang que leur justice faisait couler sous la hache de leur piété ? On sait que l'humanité chrétienne d'autrefois en confiait l'administration à un bourreau qu'elle traitait en pestiféré. Aujourd'hui, elle en remet la gestion à une bureaucratie pénitentiaire qu'elle prend soin de rendre toute confuse de sa gérance des "conditions de détention" repoussantes des condamnés. Quelle est la source anthropologique du fossé qui sépare la probité des lois du ciel et de la terre de l'enfer de leur application?

Car la copie béatifiée des Etats à laquelle la divinité sert de modèle irréprochable prend le plus grand soin, jusque dans les nues où elle siège, de ne jamais se salir les mains à l'école des cruautés qu'elle semble contrainte d'ordonner et auxquelles elle ne saurait retirer la caution de ses propres chromosomes. Ce sera le Diable, le précieux délégué des gènes de Dieu, que la théologie des châtiments éternels chargera d'administrer les tortures divines à grand renfort de feux infernaux.

La mise en parallèle de la doublure céleste des Etats avec leur archétype dans le temporel est tellement aveuglante que toutes les civilisations illustrent la philosophie et l'éthique dont leur idole présente l'orchestration et porte les couleurs; et le ciel n'a jamais d'autre choix, hélas, que de s'absenter définitivement de l'histoire de sa créature et de se dissoudre dans l'atmosphère ou d'osciller sans fin entre la distribution à pleines mains de ses récompenses fantastiques d'un côté et l'inévitable nécessité, de l'autre, d'infliger des châtiments atroces sous la terre, puisque l'épouvante est le ressort focal de la politique depuis que notre espèce se construit des cités et promulgue des lois branchées sur ses Jupiter.

C'est dire que si les sciences humaines de demain refusaient de faire pâlir de jalousie les sacrilèges pour enfants de chœur du siècle de Voltaire, il ne faudrait pas donner cher de leur validation anthropologique, puisqu'elles cesseraient aussitôt de se vouloir expérimentales et qu'elles y perdraient non seulement les séquelles de leur dignité intellectuelle, mais la robustesse et la longévité que leur timidité scientifique leur accorde encore du bout des lèvres. C'est dire également que les dérobades méthodologiques auxquelles l'anthropologie pseudo objectivante des modernes se livre sous nos yeux en font une chienne de garde apeurée par ses propres démissions. Cinq siècles après la Renaissance, ses aboiements interdisent encore à un humanisme tenu en laisse de franchir quelques pas décisifs en direction de son véritable objet. Mais quand elle s'attachera à sa vocation épistémologique les yeux grands ouverts, elle jaillira du courage spirituel que le bouddhisme appelle l'éveil. Alors le "Connais-toi" socratique bénéficiera de nouveau des ressources de la lucidité libératrice qui, depuis le paléolithique, ouvrent les chemins de l'intelligence messianique aux saintes audaces de la raison.

5 - Le naufrage de la raison à l'heure des chrétiens

Naturellement, il n'est pas question de déserter un seul instant les larges avenues de la connaissance rationnelle de l'univers sans lesquelles la science demeurée si bancale de notre espèce n'aurait même pas vu le jour; mais il est devenu évident que les clés de notre vie onirique, donc de notre politique des songes ne se trouvent accrochées nulle part ailleurs que dans nos pauvres têtes et qu'il est aussi vain de les chercher dans le cosmos que d'y traquer des divinités bavardes. Si nous n'examinons pas nos serrures cérébrales à la loupe, nous aurons beau observer les atomes sous la lentille de nos microscopes électroniques ou dans la chambre de Wilson, nous nous retrouverons une fois encore précipités tout soudainement la face contre terre par des interlocuteurs imaginaires. La première civilisation de la science qu'a connue notre planète - la civilisation byzantine - a fini prosternée par surprise dans la poussière.

Qu'en fut-il du naufrage de la raison orchestrée par les premiers chrétiens? Une légende tenace veut que, dans la solitude de leurs cloîtres, les moines auraient copié les chefs-d'œuvre de l'Antiquité avec une si pieuse ardeur polythéiste que l'Europe civilisée serait redevable au zèle inlassable des monastères d'avoir conservé quelques lambeaux de la mémoire des civilisation de l'Olympe. Hélas, la vérité est tout autre. Un seul exemple: l'empereur Aurélien a été assassiné en 275. Son malheureux successeur, Marcus Claudius Tacitus, le sera dès l'année suivante. Mais ce grand lettré croyait compter Tacite parmi ses ascendants, de sorte qu'il fit déposer des copies de l'œuvre de son illustre aïeul dans toutes les bibliothèques et toutes les archives de l'empire. Au XVe siècle, il ne restait que deux manuscrits fort tronqués des Annales. Le premier fut découvert à la fin du XIVe siècle à l'abbaye de Corbie en Westphalie, le second fut probablement acheté en orient par Cosme de Médicis, qui en fit don au couvent de Saint Marc qu'il venait de fonder. Le premier pape qui se porta à la tête du Saint Office, Pie V, détruisit le tombeau de l'illustre historien et en dispersa les cendres, parce qu'il avait "mal parlé du christianisme"...

6 - Une radiographie politique de Dieu

Si les terrorisés par l'agonie des Olympe de l'époque ne s'étaient pas rués aveuglément vers le Dieu nouveau des chrétiens, les Grecs, devenus plus pensifs, se seraient demandé qui étaient leurs dieux maintenant tout déconfits et pourquoi ils s'étaient rendus crédibles si longtemps. Au premier siècle, tout était prêt pour la lancée de l'intelligence humaine vers une connaissance plus profonde d'elle-même. Dans quel état la raison antique se trouvait-elle? En l'an 15 de notre ère, le Tibre, grossi par des pluies continuelles, avait transformé en marais les parties basses de Rome. Quand les eaux s'étaient retirées, des édifices s'étaient écroulés et de nombreux citoyens avaient été écrasés. Fallait-il empêcher à l'avenir les débordements du dieu ou bien s'offenserait-il qu'on troublât la gloire de sa coulée? Les esprits scientifiques invoquaient une nature bien inspirée et qui avait si sagement veillé aux intérêts des mortels qu'elle avait fixé au fleuve "leur embouchure, leur lit, le commencement et la fin de leur cours". Mais Tacite, qui croyait en l'existence de Jupiter et de ses compagnons, jugeait superstitieux les "sentiments religieux qui avaient consacré des fêtes, des bois et des autels aux rivières".

A partir de là, on aurait pu découvrir pourquoi tels dieux étaient censés exister et non tels autres ; et une premières psychanalyse aurait étudié le réflexe de projection et d'appropriation qui fait personnaliser les fleuves, la mer ou le soleil. Mais le christianisme a rendu impossible l'étude de la stature politique des trois tueurs cosmiques. Et pourtant, on gravait sur les cadrans solaires que c'était par sa prévoyance que Dieu avait créé toutes choses et que c'était par une prévoyance non moindre qu'il les dirigeait "Omnia creasti, nec minore regis providentia".

Du coup, la voie était grande ouverte pour une radiographie politique de Dieu : il était devenu évident que l'homme se donne les Célestes que méritent ses civilisations et que celles-ci se donnent à peser sur la balance de leur justice. Mais en se précipitant tête baissée en direction d'une idole qui servirait, comme les anciennes, de guide et de chef du cosmos, le christianisme a arrêté la crue de la raison prête à bondir hors du lit du sacré sous Tibère.

7 - Les nouveaux clochers de l'ignorance

Depuis lors, et faute d'avoir préparé de longue main le cerveau onirique de l'humanité à la tragique découverte de sa solitude dans un cosmos désert, une moitié de notre espèce ne trouve plus refuge dans les Ecritures qu'elle n'attribue à une idole qu'au prix d'une régression mentale exorbitante et qui la rend étrangère aux connaissances scientifiques de notre siècle, tandis que l'autre moitié se trouve frappée d'une errance et d'un désarroi effrayants pour avoir perdu sans explication le réconfort d'un guide et d'un chef secourable dans les nues. Un humanisme sous-informé a remplacé l'ignorance religieuse par l'ignorance laïque des ultimes ressorts du genre humain; et elle a cru que "Dieu" n'était qu'un fardeau qu'on jetterait impunément aux orties. Si l'on avait eu moins froid aux yeux et si l'on avait appris à connaître davantage ce personnage que les Romains ne connaissaient leurs fleuves et leurs forêts, on aurait enseigné à tous les peuples de la terre à prendre sur leurs épaules la charge politique des trois égorgeurs universels qui ont remplacé Jupiter dans les têtes. Voyez comme ils font peine à voir, les enfants désemparés d'avoir égaré leur pilote et leur boussole dans l'immensité!

Alors le peuple français, rendu plus savant, ne serait pas devenu à la fois le plus laïc et le plus déprimé de la planète; et une adolescence mondiale moins décérébrée ne se mettrait pas un casque sur les oreilles pour mieux entendre des sons assourdissants tinter dans sa tête. Mais les nouveaux clochers de l'ignorance sont devenus si coûteux qu'il faut se hâter de conquérir la toison d'or d'une connaissance plus profonde de l'humanité pour seulement apprendre à survivre dans un univers sans voix, sans yeux et sans oreilles. Si l'intelligence moderne ne prend pas d'urgence la relève du paganisme de type monothéiste qui a fait son temps, qui peut croire que les sociétés se disciplineront d'elles-mêmes et sans autre formateur de la conque cérébrale du simianthrope que le mythe du bon sauvage de Rousseau?

En vérité, la connaissance anthropologique de l'humanité a d'ores et déjà débarqué dans la morale et la politique des nations; et la nécessité politique absolue d'ouvrir d'urgence les yeux de notre espèce sur sa condition réelle dans le cosmos ouvre une ère entièrement nouvelle à l'histoire des civilisations.

8 - Le constat de mon interlocuteur

Et pourtant, l'évidence que l'avenir de la civilisation passera par le décryptage du fonctionnement onirique de l'encéphale simiohumain est demeuré une vérité plus dangereuse que jamais, et cela précisément parce que le retard que le christianisme a fait prendre depuis Tibère au décodage des secrets cérébraux d'une espèce effarée nous place devant un obstacle psycho-biologique qui aurait dû se trouver surmonté depuis plus de deux millénaires, à savoir, la vaine obligation d'avoir encore à démontrer - et même à de prétendus philosophes - que les dieux sont nécessairement des personnages seulement cérébraux et que leurs apanages imaginaires répondent, comme il est dit plus haut, à l'éthique, à l'intelligence et à la sagesse de la civilisation qu'ils symbolisent et qu'ils chapeautent: le Jupiter de Sénèque n'est déjà plus le Zeus d'Aristophane, le Dieu de saint Anselme n'est déjà plus celui d'Origène, le Dieu de saint Jean de la Croix est déjà un poète fort éloigné du préteur romain que saint Ambroise a fait camper à la force du poignet dans le ciel des chrétiens de son temps.

Aussi, trois siècles après Diderot, l'asthénie du "Connais-toi" des modernes impose-t-il à la science anthropologique de demain la question cruciale de la pesée de la diversité et de l'inégalité des capacités des peuples et des cultures de conduire l'humanisme mondial à l'examen de la complexion psychobiologique des idoles, donc à la connaissance, aussi bien des composantes cérébrales du "Connais-toi" des Anciens que de celles de nos contemporains, ce qui nous reconduit aux statues de Mercure évoquées par mon aimable accusateur. Car il s'agit maintenant de jauger les Hermès qui nous conduiront par des raccourcis traumatisants, mais salutaires à une science et à une philosophie des rêves religieux tout ensemble pacificateurs et sanglants du simianthrope. Mon interlocuteur a-t-il raison de me citer à comparaître devant son tribunal et de répondre de l'accusation de fouetter vainement l'ardeur des coureurs censés se trouver en pleine course à mes côtés au lieu de les initier à suivre à fond de train un chemin rocailleux?

La semaine prochaine, je passerai en revue, sans trop traîner en chemin, les routes mal balisées qui nous attendent; et nous verrons bien si j'ai affaire à un procureur sans pitié ou à un discret défenseur de la lenteur de mon allure.

Le 5 septembre 2010
aline.dedieguez.pagesperso-orange.fr