La classe dirigeante mondiale sur écran géant

25 min

1 - Le débarquement de l'éthique dans la politique
2 - Un sacré triphasé
3 - Brève plaidoirie pro domo
4- Une boîte osseuse en quête de son double branchement
5 - Prolégomènes à une spectrographie anthropologique du capitalisme
6 - L'homme politique, un insecte à élytres
7- Les élytres fanés du clergé de gauche
8 - L'enseignement politique de la philologie de la Renaissance
9- Le défi
10 - Le stupide XIXe siècle
11 - De la survie du politique

Manuel de Diéguez

1 - Le débarquement de l'éthique dans la politique

Le texte de la semaine dernière laissait pressentir qu'au cours des mois à venir l'étude anthropologique de la psychophysiologie qui régit l'esprit et les comportements de la classe dirigeante mondiale se placerait au cœur des analyses futures de la géopolitique. Cet optimisme présupposait que la philosophie critique n'attendait qu'une illustration planétaire de ce thème central. Sommes-nous comblés ? Certes, il se confirme que la rencontre projetée à Washington le 2 septembre entre M. Benjamin Netanyahou et M. Mahmoud Abbas permettra à cette tragédie de se dérouler d'acte en acte sur le théâtre du monde et que Clio y mettra tout l'éclat que mériteront les péripéties et la mise en scène d'un tel spectacle, puisque, des deux maîtres du jeu, l'Amérique et Israël, le premier sera ridiculisé par les représentations qu'il aura données deux ans durant et à guichet fermé de son impuissance, tandis que le second feindra plus que jamais de négocier avec le plus faible du trio, mais non sans l'avoir prévenu qu'il n'a pas sa place sur les planches et qu'il ne cèdera jamais rien sur le fond. Il appartiendra donc au pâle figurant d'Allah au sein de ce vaudeville international d'obtenir d'un Jahvé à la mâchoire bien dentée ce que les crocs du Dieu fatigué des chrétiens n'auront pu obtenir. La péripétie la plus comique de l'échec programmé de la pièce sera la diffusion sur les écrans des cinq continents du désarroi d'un empire américain tenu en laisse aux yeux du monde entier par un toutou de Judée.

Mais une spectrographie au scanner de la classe politique mondiale exigera un autre élargissement encore du champ du regard. Sophocle et Shakespeare, Eschyle et Cervantès, Swift et Kafka fourniront plus que jamais à l'anthropologie critique ses usines de retraitement de type Phoenix, lesquelles font renaître de ses cendres le rêve d'une science mondiale des relations que l'éthique entretient avec la politique - discipline que le nazisme et le communisme avaient prématurément carbonisée. Car il n'était jamais arrivé que l'humanité entière montât sur scène afin d'illustrer le fonctionnement schizoïde de son encéphale. Pour la première fois, on a pu observer comment cet organe trace une ligne de démarcation flottante entre ses idéaux et sa pratique de la politique. Un million et demi d'hommes, de femmes et d'enfants serviront de bétail expérimental à un gigantesque examen en plein air de l'état actuel de l'évolution psycho-cérébrale du chimpanzé logicisé et devenu raisonneur.

Si les historiens et les philosophes du début du IIIe millénaires ne se vissaient pas à l'œil la loupe du ciel et de la terre il faudrait désespérer de l'observation des troupeaux dans le gigantesque laboratoire qu'on appelle l'Histoire.

2 - L'anthropologie d'un sacré triphasé

Dans cette situation, l'anthropologie critique rebat les cartes de la réflexion sur la démocratie, l'oligarchie et l'autorité d'un seul, qui ne remonte pas à Montesquieu, mais à La République de Platon. Mais seul un historien et un anthropologue de génie, un certain Tacite, Cornelius de son prénom, a compris, sous Trajan que l'espèce simiohumaine est ingouvernable par nature et qu'il sera impossible de jamais remédier à l'infirmité politique native de cet animal. On y lit: "Toutes les nations confient l'exercice du pouvoir soit au peuple, soit aux notables, soit à un seul. Mais une forme de gouvernement composée de ces trois autorités judicieusement mélangées est plus facile à vanter (laudari) qu'à mettre en place. De plus, et quand bien même on y parviendrait, un tel gouvernement ne serait pas durable, parce que rares sont les hommes dont les lumières naturelles distinguent clairement l'honneur de la honte." (Annales, L. IV, chap. 33) De plus, Tacite explique tout au long l'illusion selon laquelle le peuple parviendrait un jour à détenir réellement le pouvoir : dans les démocraties, écrit-il, les nations sont toujours dirigées par de fins connaisseurs du caractère d'une nation et des moyens de la diriger "avec tact et dextérité".

Mais le règne de trois monothéismes qui se sont progressivement partagé l'encéphale politique de l'humanité depuis l'apparition d'Allah au VIIe siècle a introduit des cartes changeantes dans le jeu, parce que les dirigeants de la démocratie mondiale doivent maintenant apprendre les ressorts du sacré triphasé qui régit l'inconscient politique de la planète depuis le trépas des dieux de l'Olympe.

3 - Brève plaidoirie pro domo

Je saisis cette occasion pour faire le point sur une critique qu'on m'adresse: on juge parfois abusive l'ambition que l'on m'attribue bien à tort de "réhabiliter" le vocabulaire devenu inintelligible des religions autrefois cérébralisées à outrance à l'école de leurs théologiens. Mais si je tente de réintroduire dans la pensée rationnelle d'aujourd'hui des formulations doctrinales dont les siècles passés faisaient usage et qui paraissent inintelligibles au premier abord, c'est parce que le décryptage anthropologique et critique de l'inconscient religieux des démocraties contemporaines passera nécessairement par les retrouvailles des sciences humaines de demain avec le décodage du contenu psychique et politique du discours catéchétique patiemment élaboré au cours de deux millénaires; car la civilisation mondiale se trouve désormais unifiée en apparence par trois branches d'un monothéisme dont les formulations jurent entre elles.

On ne trouvera les clés de la pensée méta-idéaliste du XXIe siècle que si l'on apprend à forcer les serrures de l'inconscient universel qui pilote la psychobiologie du trio des trois monothéismes, donc des trois encéphales qui commandent encore de nos jours une politique mondiale ivre d'idéalités pseudo séraphiques. De cette dichotomie mentale partagée, Gaza présente le champ d'expérimentation commun. Gardons-nous donc de l'imprudence d'égarer en route jusqu'au souvenir des rêves de la pensée et de la parole politique des polyglottes des nues : leurs syllogismes serrés et bien ficelés étaient fondés sur la croyance en l'existence d'un empereur du cosmos dont la souveraineté avait été longuement pesée et assortie de divers garde-fous au gré des époques et des lieux. L'humanité s'était auto-intellectualisée, auto-ligotée et auto-libérée à l'école des valeurs et de l'éthique que charriait un songe cosmologique aux multiples agencements.

Comment Erasme, par exemple sonorisait-il la boîte crânienne d'un Dieu dont l'encéphale à la fois logicien et onirique était réputé bien connu de tout un chacun ? D'où le grand humaniste tirait-il l'autorité de mettre ce personnage solitaire à l'écoute de son inconscient schizoïde? Comment pouvait-il se permettre d'attribuer au Zeus nouveau les compétences du philologue et du grammairien dichotomiques du XVIe siècle? "Dieu ne s'offense pas des solécismes, écrit-il, mais il n'en est pas non plus charmé."

La spectrographie de l'encéphale impérial et flottant de la classe dirigeante mondiale sur l'écran de Gaza a besoin de l'assise d'une anthropologie des idoles biphasées qui s'y trouvent à l'état de latence et qui n'y dorment que d'un œil. La flottille qui se rendra dans les parages de la ville affamée et qui tentera de jeter l'ancre dans son port sera porteuse d'un message - celui d'une anthropologie inspirée par l'air du grand large. Mais auparavant, il faut se mettre à l'œil le microscope des insectologues de "Dieu".

4 - Une boîte osseuse en quête de son double branchement

Afin de tenter de préciser les méthodes d'observation et d'analyse des secrets du cerveau simiohumain actuel, donc des moyens d'examiner les arcanes d'une science de l'intelligence bipolaire de notre espèce, tentons de vérifier en premier lieu et avec toute la rigueur d'un théorème d'Euclide l'évidence que le destin cérébral des évadés partiels de la zoologie conduit ces prédateurs transcendantaux à une aporie politique insoluble par nature. Mais cette espèce ne rend-elle pas cette difficulté insurmontable par définition, puisqu'il demeure interdit à ces fuyards masqués de la nuit qui les traque de jamais séparer clairement leurs actes des songes dont ils se font une parure? C'est que le blocage cérébral qui découle des habillages sacrés se trouve connecté à la sonorité naturelle de la sorte de pavane qui pilote cet animal, ce qui explique que la science de sa raison dont il croit disposer n'a jamais réussi à conquérir un regard du dehors et de haut sur ses raisonnements. Ceux-ci se révèlent donc viscéralement truqués. Quelle est la problématique et la logique qui donneront au simianthrope une science de ses songes transcendante au mutisme de son histoire traditionnelle? Pour tenter de l'apprendre, observons les divers revêtements oniriques dont le double langage se partage le cerveau de tous les peuples et toutes les nations de la terre.

On remarquera d'emblée que les dissonances entre le réel et le mythe religieux qui déchirent le singe vocalisé varient d'intensité au gré des époques et des cultures entre lesquelles sa masse grise dissémine ses neurones du sacré. Les relations pathétiques que les grigris des tribus les plus primitives entretiennent encore de nos jours avec leurs utilisateurs - ces fétiches sont censés assurer la survie même de leurs propriétaires - ne sont pas calibrées sur le modèle des accords plus tardifs que les poulets du sacrifice avaient conclus avec les dieux des Romains. Quant aux pactes que les crucifix et les cierges ont signés avec l'immortalité posthume de tous les croyants de cette religion - un seul spécimen serait parvenu à déclencher leur éternité - ils démontrent l'évidence que les civilisations du rêve tentent néanmoins de conquérir un regard de haut sur l'embryon de raison qui campe dans leur tête, puisque leurs théologies elles-mêmes témoignent de leurs efforts désespérés pour placer leurs boîtes osseuses sous le regard d'une logique supérieure. Mais comme tous les individus nichés sur un territoire déterminé se partagent le même contenu de la conque cérébrale qui les rassemble, ils tiennent leur cerveau partagé pour un trésor public. Aussi vont-ils jusqu'à en défendre le contenu collectif les armes à la main.

5 - Prolégomènes à une spectrographie anthropologique du capitalisme

Par bonheur, une observation sur le vif des scissions cérébrales inguérissables entre le réel et le rêve dont souffrent les classes dirigeantes des descendants du chimpanzé est devenue possible à la suite du naufrage mondial de la casemate centrale qu'illustre leur système économique, puisque la dichotomie mentale propre au capitalisme n'aura laissé s'écouler que deux décennies depuis l'effondrement de l'Union Soviétique pour qu'il devînt aisé de dresser le constat aussi bien de l'invalidation définitive de ce grigri que de l'impossibilité de le remplacer par un autre.

Mais, du coup, la voie est clairement tracée pour qu'un scénario de l'évolution cérébrale bloquée de l'humanité guide les premiers pas d'une anthropologie qui rendrait compte des apories insurmontables qui emprisonnent cette espèce. Les méthodes d'analyse de la science de la cécité du simianthrope vont rendre cette discipline transcendante aux péripéties dont l'historicité simiohumaine s'est trouvée tissée en aveugle; car il devient enfin convaincant de tenter de porter un regard de Sirius sur le cerveau biphasé des classes dirigeantes dont un astéroïde tournoyant ballotte les chromosomes. Comment les élites séraphiques ou pragmatiques pilotent-elles une espèce scindée entre deux aveuglements conjoints et diversement dosés, mais dont les ressorts et le fonctionnement demeurent séparables sous la lentille du microscope? Car, d'un côté, l'animal vaporisé à l'école de ses grammaires tombe dans l'illusion qu'il porterait un regard " objectif " sur son ignorance, tandis que, de l'autre, les spécimens aptères sombrent dans une torpeur cérébrale sans remède. Tantôt des pluies verbifiques tombent trop généreusement des nues et noient les sociétés simiohumaines dans un tartufisme politique au petit pied, tantôt la sécheresse des cœurs errants dans un vide sans écho rappelle aux esprits avares qu'il est stérile d'arroser les sables du désert. Mais pourquoi une raison économique rendue faussement triomphale pour avoir perdu les ailes de l'utopie en 1989 conduit-elle maintenant tout droit à la même asphyxie cérébrale à l'échelle planétaire que la pensée angélique des théologies d'autrefois, puis des idéologies édéniques dont les déités vocales avaient peuplé la mappemonde pendant trois quarts de siècle?

Quand la simianthropologie étudie la psychobiologie qui commande les neurones euphorisés de la classe dirigeante mondiale, elle n'a que faire des vœux pieux que les catéchètes de la politique d'un côté et les bêcheurs du silence de l'autre se partagent. La vocation de cette discipline l'appelle à observer les tensions collectives qui déchirent entre elles les chefferies de la connaissance simiohumaine. Afin de tenter de mener à bien des radiographies de ce type, il faut observer les concrétions ecclésiales que présentent en laboratoire et sur le terrain les messies, les évangélistes et les rêveurs.

6 - L'homme politique, un insecte à élytres

A ma connaissance, la brève Apologie pré-cartésienne d'Erasme parue en 1516 n'a jamais été traduite en aucune langue vernaculaire, peut-être parce que le grand méthodologiste de la théologie "raisonnée" de l'époque y aborde avec une candeur péremptoire, quoique succinctement et comme en passant, la question cruciale qu'aucun autre humaniste de l'époque n'a osé mettre en évidence - celle de savoir sur quels syllogistes résolument rationnels il convenait de fonder une critique du mythe chrétien encore soucieuse non seulement de ne pas entacher l'autorité proprement divine attribuée aux Evangiles, mais, de surcroît, d'en faire briller l'éclat encore davantage qu'autrefois, à la manière dont les tailleurs de diamants dégagent la pierre précieuse de sa gangue afin de la livrer pleinement à sa lumière. Cette question se situe autant au cœur de l'argumentaire de l'anthropologie critique de demain que de la politique irrationnelle d'aujourd'hui, puisque plus les Républiques actuelles dénoncent leurs propres turpitudes, plus elles sont censées révéler leurs vrais feux et enflammer davantage la foi fatiguée des fidèles de la démocratie mondiale. Mais Tacite ne savait-il pas déjà que la science historique obéit, elle aussi, à une éthique? "Le principal bénéfice des annales, je l'avoue, écrit-il, est de donner la parole à tous les courages, afin que la crainte de l'infamie inspire la mémoire des paroles et des évènements honteux."

On verra une illustration anthropologique de la dépravation politique qu'évoque Tacite dans l'analyse des revêtements ecclésiaux qui rendent les classes dirigeantes de gauche si voletantes dans le ciel de leurs concepts. Pendant des siècles, les clergés du monde entier ne se sont jamais lassés de couronner leur encéphale des tiares de leur sainteté langagière et de sertir leur pauvre ossature des diamants de l'éloquence sacrée. Pourquoi ce type de classe dirigeante s'exerçait-il inconsciemment à dédoubler son étincelance en deux pavanes distinctes, celle qu'illustrait l'étalage public de sa feinte humilité et celle de l'ostentation de sa pompe sacerdotale? Pourquoi tout le haut clergé du Moyen Age portait-il les élytres flamboyants de son verbe et de sa caste?

Il se trouve que les ailes dorées, mais coriaces de certains coléoptères ne leur permettent pas de voler, parce que leur rôle réel est celui d'un stabilisateur que la nature a jugé indispensable au sûr boitillement de l'insecte sur la terre. De même, la pourpre et les dorures, la crosse et la mitre, la croix et le chapeau cardinalice jouaient un rôle équilibrant entre le sceptre de la pauvreté évangélique empreinte sur tous les visages et la tiare de la somptuosité ostentatoire des coléoptères de Dieu. On ne comprendra rien aux tenues vestimentaires luxueuses et aux mines confites en dévotions des clergés d'autrefois et à celles du clergé des idéalités démocratiques d'aujourd'hui si l'on n'en rattache les couleurs et l'éclat à l'organisation cérébrale ambiguë des insectes couverts des pierreries de leur ciel. L'espèce divino-humaine tout entière est empêtrée dans la bipolarité de ses élytres.

7 - Les élytres fanés du clergé de gauche

La scission cérébrale qui divisait le simianthrope ecclésial entre le réel et le sacré s'est installée au cœur des Etats démocratiques à leur tour et elle y a aussitôt témoigné de la même schizoïdie somptueuse qu'autrefois dans l'Eglise. Certes, le clergé de gauche s'est désormais tellement affadi qu'il ne présente plus qu'une pâle copie de l'autorité de type clérical qui le rendait florissant. Mais le temporel demeure la substance dont se nourrit l'ambition politique de tous les sacerdoces. C'est sur le baudrier de ses principes purificateurs que la gestion sacrale du monde d'aujourd'hui étale désormais les joyaux de ses idéalités.

De toute évidence, le survêtement évangélique et les auréoles vocalisées de la démocratie des concepts ne présentent jamais que l'habillage rationalisé et laïcisé d'une trinité apostolique bien connue des théologiens du monothéisme, celle de "l'espérance", de la "foi" et de la "charité". Alors que le clergé rédempteur d'autrefois roulait carrosse pour la plus grande gloire d'un cadavre cloué sur une potence sacrée, le saint socialisme d'aujourd'hui roule en limousine avec un prolétaire souffrant épinglé sur son pare-brise. Voyez la manne des nouveaux "bénéfices ecclésiastiques" - chauffeur, appartements de fonction, hauts salaires, retraites dorées - que le bréviaire des dévotions distribue aux dignitaires des nouvelles piétés. Mais la foi sacerdotale de gauche se révèle bien souvent plus arrogante et plus cruelle à l'égard du petit peuple que celle du clergé florissant de la droite, parce qu'elle porte les commandements de sa catéchèse en bandoulière et s'en fait l'alibi d'une sainteté plus scripturaire que jamais, tandis que la bourgeoisie a relégué depuis longtemps le chapelet de ses vertus démocratiques au musée d'une foi du dimanche, afin de vaquer les mains libres à ses affaires les autres jours de la semaine.

C'est que la schizoïdie cérébrale de la gauche a beau illustrer l'universalité de la perversion originelle qui assure le fonctionnement dichotomique "naturel" de l'encéphale simiohumain depuis l'avènement de la parole biphasée, la bipolarité du cerveau collectif de la droite n'en use pas moins du masque que charrie le langage. Le modèle en est seulement moins pontifical que celui des classes dirigeantes que deux siècles passés sous les ors de l'évangélisme républicain ont cléricalisées jusqu'à l'os. Les pragmatismes crûment affichés des deux dévotions rivales en apparence cachent leurs sortilèges respectifs sous le même pavois et les mêmes bénitiers d'une étiquette de cour repeinte aux couleurs de la démocratie. Peu chaut aux majordomes d'une Liberté d'une Egalité et d'une Fraternité gravées en lettres d'or au fronton du temple des droits de l'homme de parader sans fards et sans cierges devant M. Lambda si les apanages d'une oligarchie du sacré plus feutrée que la précédente fait maintenant déborder les ciboires cachés de l'argent-roi. Les vanités du pouvoir ne sont pas à double tranchant, mais à double face: les unes font admirer leurs atours, les autres rient sous cape de tromper leur ciel en tapinois.

8 - L'enseignement politique de la philologie de la Renaissance

Mais pourquoi le Vatican de la gauche en dentelles s'auto-purifie-t-il encore et sans relâche à la vieille école de la philologie enrubannée de la Renaissance, dont les plumes érudites corrigeaient les textes sacrés avec un zèle inlassable et dans la conviction sincère et inaltérable que la critique grammaticale et syntaxique la plus minutieuse en rendait la sémantique plus pieuse, plus immaculée et plus sainte ? "Si toute l'autorité du Saint Esprit chancelait pour quelques passages corrompus, écrit Erasme, il faudrait que le ciel serrât les scribes et les libraires d'aussi près que les prophètes et les évangélistes. L'esprit saint ne s'absente jamais, mais il exerce sa puissance de telle sorte qu'il vous laisse une partie du travail (portionem laboris). Sa fiabilité inviolable se trouve chez les prophètes, les apôtres et les évangélistes. Néanmoins, telle est la plus haute gloire et louange des saintes écritures qu'elles acquièrent la vigueur de la vérité éternelle bien qu'elles se soient coulées (transfusae) en tant de langues, bien qu'elles aient été si souvent mutilées et gâtées par les hérétiques, bien qu'elles aient été contaminées de tant de manières par l'incurie des copistes." Comment se fait-il que la sainteté exégétique de la gauche ne cesse de sarcler ses Ecritures avec la conviction ardente qu'à en arracher le chiendent à pleines mains, elle fera briller davantage l'éclat de ses ailes? Comment se fait-il que toute parole attribuée à une idole enflammée serve de tiare au coléoptère dont elle chapeaute l'éloquence?

On ne décryptera la signification anthropologique des rutilances du sacré que si l'on découvre pourquoi, depuis des millénaires, des acteurs majestueux, qu'on appelle des dieux et dont la longévité, la tenue et le langage varient d'un siècle à l'autre, prennent avec éclat la parole dans l'encéphale à la fois humble et solennel des insectes à élytres.

9 - Le défi

Une espèce masquée sous les apprêts vestimentaires étriqués ou solennels des démocraties de la délivrance demeure sans réponse face aux tâches messianiques qu'appelle plus que jamais une planète privée du gouvernail en or massif de tout le genre humain qu'on appelait le salut. En vérité, la République autrefois tenue pour rédemptrice n'est pas moins désemparée par le naufrage de sa foi politique que les Romains sous Tibère ou Caligula. Une espèce tapie hier sous ses autels du sacrifice d'un homme à une idole et embusquée de nos jours sous le tabernacle de ses idéalités devenues vacantes retrouvera-t-elle un jour la brillance des dévotions vaniteuses d'un clergé couvert de dorures?

Certes, les apories politiques que révèle ce genre d'essoufflement des âmes sont manifestes en tous lieux et à toutes les époques. La Chine repliée derrière les murs de sa "cité interdite" témoignait de l'incapacité soudaine de sa civilisation à construire la balance de Confucius dont les plateaux auraient permis un équilibre relativement viable entre les retranchements dans les enclos du sacré et l'esprit pratique qui déchire le simianthrope. De même, la civilisation de la Louve s'est révélée un mollusque coincé entre la déconfiture des esprits municipalisés, qui n'étaient plus en mesure d'assurer une direction avertie ni même la gestion au jour le jour d'un vaste empire, d'une part et les volètements des empereurs empêtrés dans leur omnipotence asiatique, d'autre part.

Comment concilier la vocation désormais mondiale des chefs d'Etat tâtonnants des démocraties à élytres d'aujourd'hui avec l'autorité ridiculement localisée sur leurs platebandes que requiert la probité de Cincinnatus sur ses arpents? En droit romain, la filiation artificielle par le canal de l'adoption égalait la légitimité par la procréation. Galba renverse Néron et introduit son successeur, l'honnête Pison dans sa famille. Tous deux seront assassinés par les légions d'Othon. L'empire a échoué à terrasser les aléas de la greffe de la filiation naturelle sur la filiation politique: Trajan, Hadrien, Vespasien, y ont réussi avec éclat, mais Tibère succède à Auguste et Commode le gladiateur à Marc-Aurèle, bien que ce colosse fût le fruit, dit-on, de l'adultère de l'épouse de l'empereur-philosophe avec un cocher de cirque. Deux mille ans plus tard, l'humanité se trouve embarrassée par l'image angélisée de sa politique à laquelle l'ascèse chrétienne, puis une démocratie née des échafauds l'ont livrée; et elle demeure coite face à l'âpreté nouvelle, des possédants que l'esprit de lucre a rendus plus insatiables que jamais sur leurs prés carrés. La politique mondiale se retrouve à l'heure de la chute interminable de l'empire romain dans l'anarchie.

L'étude des gènes et des chromosomes du singe onirique et guerrier n'en est, hélas, qu'aux balbutiements d'une thérapeutique de ses fureurs et de ses léthargies alternées, tandis que la pauvreté intellectuelle d'une science politique à bout de souffle et qui a épuisé toutes les recettes de la médiocrité de ses médications ecclésiales ne sait comment piloter une pédagogie des oscillations du cerveau de ses potentats et de ses clergés entre le pouvoir du peuple, des oligarques et des princes. Tibère disait au Sénat à l'appui de son refus catégorique qu'on lui dressât partout des temples: "Mes autels, je veux qu'ils soient dans vos cœurs : voilà les statues les plus belles, voilà celles qui dureront; car les monuments qu'on taille dans le marbre n'ont que la valeur méprisable d'un vain sépulcre quand le jugement de la postérité les frappe de la haine publique. Puissent les peuples alliés, les citoyens, les dieux eux-mêmes, exaucer ma prière, que les dieux m'accordent jusqu'à la fin de ma vie la paix de l'âme et l'intelligence des lois humaines et divines ; et quand je ne serai plus, puissent les louanges des gens de bien accompagner mes actes et mon nom." (Livre IV, chap.XXXVIII)

Quelle sera la mémoire de l'avortements de ses espérances que l'Occident avait fondées sur les démocraties du simianthrope catéchisé par les idéaux de 1789? Sans un recul nouveau du regard de la "raison" sur l'encéphale tantôt dévot et tantôt profanateur de notre espèce, on ne voit pas comment le capitalisme doctrinal réformerait l'impiété de son Vatican des saints profits, on ne voit pas qui dotera son pontificat de pouvoirs suffisants pour guider et féconder le destin politique et économique des peuples ascendants, on ne voit pas qui empêchera l'Europe des sacerdoces épuisés de se glisser sous la défroque des mercenaires de l'empire américain, on ne voit pas qui brisera l'hégémonie anarchique du dollar, ce trésor mondial du trafic moderne des indulgences et ce temple de la puissance militaire des Etats-Unis sans lequel Washington échouerait à conduire le monde au "royaume du salut" dans le temporel. Qui insufflera une volonté purificatrice au mercantilisme démocratique, qui confiera à la Chine, à l'Inde, à la Russie, à l'Amérique du Sud et à une Europe de la raison le sceptre de la civilisation de demain, comment une culture de masse décérébrée et livrée à une monnaie fiduciaire de la folie, change-t-elle les idéalités elles-mêmes en trônes d'une Liberté simoniaque?

10 - Le stupide XIXe siècle

Nous vivons le même drame cérébral qu'un "stupide XIXe siècle" qui a inventé les chemins de fer, l'aviation, le téléphone, l'éclairage au gaz, l'automobile, le transformisme, la vaccination et la bicyclette, mais dont les écrivains ont peiné à éduquer une bourgeoisie demeurée inculte et sotte au regard de l'aristocratie lettrée de la fin du XVIIIe siècle, qui applaudissait à tout rompre ses saints fossoyeurs, les Voltaire, les Beaumarchais, les Diderot. Il se trouve que l'ubiquité de la technique ne favorise ni les survols de l'intelligence visionnaire, ni l'alacrité de l'esprit critique ni l'amusement socratique des ironistes de l'ignorance. Le "stupide XXIe siècle" fera-t-il seulement progresser le moteur à réaction, l'énergie nucléaire, l'électronique, les logiciels, le stimulateur cardiaque, les trains à grande vitesse, la chirurgie, internet et le téléphone portable, tandis qu'une nouvelle cécité des masses prendra le relais de celle de la bourgeoisie à l'heure de la révolte des Flaubert, des Baudelaire, des Rimbaud?

En vérité, l'intelligence d'une espèce fécondée par les rébellions de son encéphale est mise au défi de trouver à la fois des réponses politiques et des réponses anthropologiques éclairées à la question de savoir qui nous sommes. Certes, la question du statut de la lucidité simiohumaine a toujours été secrètement présente dans le l'Histoire. Si la Chine, j'y reviens, avait su comment les cerveaux se fossilisent dans l'auto-sacralisation étriquée et faussement immunitaire de ses rituels politiques et religieux, elle ne se serait pas abritée derrière la grande muraille - et sans doute se serait-elle souvenue de Sparte au regard d'aigle, qui jouait si peu à cache-cache avec le temps qu'elle faisait fièrement de ses soldats les murailles de la ville; et si l'empire romain n'avait pas laissé les légions se rassembler dans Rome sous Tibère, l'armée n'aurait pas fait et défait les empereurs à sa guise.

11 - De la survie du politique

Cette fois, la notion même de Liberté a explosé, cette fois, une planète angoissée par la chute de sa classe dirigeante dans le faux sacerdoce des démocraties verbales est tellement devenue à elle-même son propre précipice qu'elle se demande quels instruments de la raison lui permettront de penser la politique internationale et de lui donner un sens. Alors que sa boîte osseuse est demeurée plus divisée que jamais entre des langues, des religions, des territoires et des coutumes divers, l'image, l'information, la vitesse, le crédit ont délocalisé les encéphales cléricaux - et, du coup, le chaos a fait alliance avec l'ubiquité des techniques. Comment résoudre des problèmes universels sur des jardinets demeurés ecclésiaux? Décidément, si notre boîte osseuse ne changeait pas de calibre, si elle ne se dotait pas d'un observatoire de ses plis et replis, si elle continuait de tricoter ses paramètres et ses syllogismes sans écho, comme l'heure de nos funérailles serait proche!

Peut-être les historiens de l'aléatoire ne retiendront-ils qu'une seule découverte de la première décennie du IIIe millénaire : à force de nous fabriquer des machines de plus en plus titanesques - nos super-calculatrices courent déjà vers les cent milliards de milliards d'opérations à la seconde - nous avons commencé de nous dire qu'avec ses cent milliards seulement de neurones, notre cervelle est sûrement une machine provisoire, elle aussi, et que si nous savions du moins que cette malheureuse se trouve branchée sur un courant alternatif qui la coupe en deux portions, l'une prédatrices, l'autre rêveuse, peut-être l'heure aurait-elle sonné de résoudre un problème de crèches et de sépulcres, celui des conditions chiffrables de la survie de la pensée politique. Par bonheur, depuis l'âge de la pierre taillée, le simianthrope se veut à lui-même son navigateur et à lui-même son océan.

Le 29 août 2010
aline.dedieguez.pagesperso-orange.fr