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Un regard d'anthropologue sur la classe dirigeante mondiale est-il possible?

- Voir : Programme de rentrée: du 22 août au 24 octobre 2010, 17 août 2010

Manuel de Diéguez

1 - Les Bernardin de Saint Pierre de la politique internationale
2 - Le microscope des insectologues
3 - Secundo, tertio, quarto et quinto
4 - Le nouveau capitalisme
5 - De la putréfaction des démocraties
6 - D'une piste à l'autre
7- De l'échec de la dissolution des idéologies
8 - Les tyrannies purificatrices
9 - Le courage de poser la question
10 - Le vrai théâtre du monde

1 - Les Bernardin de Saint Pierre de la politique internationale

A tenir pour acquis que l'année politique s'achèverait en juillet, des commentateurs pourtant renommés de la politique internationale ont tenté de romancer la dernière giration de notre astéroïde et de tout son chargement autour du soleil; et ils ont estimé que cinq tropismes principaux leur permettaient de caractériser à coup sûr les dernières cargaisons de Clio.

Selon ces fabulistes, primo, l'Allemagne aurait tout subitement retrouvé son rang de grande puissance et ne s'en laisserait désormais conter ni par les Etats-Unis, ni par la France, ni par le reste de l'Europe; secundo, la Russie inaugurerait non moins soudainement une idylle avec les Etats-Unis; tertio, une Europe de roman rose inaugurerait sans plus attendre une économie équitablement répartie; quarto, la Chine serait effrayée par l'ascension de la masse de ses travailleurs, qui la mettrait tout à coup sous la tragique menace de revendications salariales désastreuses pour ses exportations de produits à bas prix dans le monde entier; quinto, les muscles des démocraties bucoliques auraient grossi au cours de la nuit au point qu'une gouvernance désormais spartiate du capitalisme mondial débarquerait dès potron minet.

Ce résumé de la course béatifique de Paul et Virginie sur l'écliptique appelle quelques réflexions à défaut desquelles l'anthropologie critique manquerait du microscope d'une insectologie, tellement le recul dont la science historique post-darwinienne disposera à l'égard des classes dirigeantes du globe terrestre exige un diagnostic plus précis de l'état du malade que celui des Bernardin de Saint Pierre de la politique.

2 - Le microscope des insectologues

Primo, nous dit la loupe des connaisseurs, il n'est pas exact que l'Allemagne aurait retrouvé le statut et le rang des peuples porteurs de la tiare des Etats souverains. Mme Merkel excelle à mettre en scène les qualités d'une ménagère économe et disciplinée. Eduquée sévèrement en Prusse, cette fille d'un pasteur charitable possède toutes les qualités des combattants dont Frédéric-Guillaume avait automatisé les mouvements avant tout le monde - la formation du soldat par la décomposition méthodique des gestes du tireur était une innovation pédagogique tellement révolutionnaire que, deux siècles plus tard, le travail à la chaîne ne fera que l'appliquer à la mécanisation chaplinesque de la main d'œuvre industrielle mondiale.

Mais un Etat de quatre-vingt sept millions d'habitants n'est pas souverain si, soixante cinq ans après sa défaite, son gouvernement et sa population n'ont pas de bésicles sur le nez pour apercevoir les deux cents bases militaires dont son vainqueur a fait de gentils jardinets sur son territoire. Mme Thatcher n'était pas moins confiturière que Mme Merkel, mais l'énergie avec laquelle elle a imposé la guerre des Malouines à son pays endormi démontre qu'elle portait le casque trans-culinaire des vrais Etats.

Le 20 novembre, le Président Obama assistera au sommet européen de Lisbonne. Avant vingt ans, les historiens de l'Europe de la honte raconteront aux enfants des écoles que, pendant un siècle, la civilisation de la raison aura reçu avec de grandes marques de déférence le Président d'un pays dont les armées occupaient son territoire et qu'en 2010, les Etats-Unis avaient achevé de transformer l'Italie en porte-avions de l'empire par l'extension de leurs bases de Vicenza et de Pise ; et que deux spectres, M. Van Rompuy et M. Barroso, présidaient aux destinées du Vieux Monde, l'un, un Belge dont le pays servait de quartier général aux troupes d'occupation du vainqueur de 1945, l'autre, un Portugais que la Maison Blanche avait porté à la tête de la Commission de Bruxelles.

3 - Secundo, tertio, quarto et quinto

Secundo, le rapprochement faussement sentimental entre la Russie et les Etats-Unis n'est qu'un marché de dupes, parce que toute alliance de longue haleine entre une puissance moyenne et un grand empire est un vaudeville qui ne fait jamais que masquer un instant la subordination tragique ou ridicule du faible au fort. D'où il résulte que l'intérêt bien compris et à long terme de la Russie n'est pas d'occuper à titre provisoire un siège aimablement accordé ou négligemment concédé par un maître, mais de collaborer résolument avec les nations en ascension continue sur la planète et de forger le monde de demain à leurs côtés. Tertio, l'Europe des floralies et des léthargies de la démocratie est trop corrompue pour forger sur l'enclume de l'histoire une politique économique au marteau. On sait, depuis l'Essai sur les mœurs des Germains de Tacite, que notre continent se présente en ordre de marche au nord du Rhin et qu'au sud de ce fleuve, l'art de vivre des peuples latins favorise ou encourage les Lettres et des Arts. Quarto, la Chine ne se trouve nullement en péril de mort, bien au contraire, elle entre la tête haute dans la seconde étape de son industrialisation intensive, qui la dotera du poids économique proportionné à son immense population. Déjà, elle innove dans des inventions ferroviaires en avance sur celles de l'Europe, déjà elle rivalise avec Boeing et Airbus. Quinto, il est inexact qu'un dirigisme à la main de fer aurait forcé la porte de l'économie mondiale.

Karl Marx avait tenté d'anéantir le cambriolage capitaliste, qui remonte à l'âge de pierre et qui avait conduit le XIX e siècle à réduire les masses au rang d'esclaves maigrement salariés. Mais à la suite du renversement d'une certaine muraille à Berlin en 1989, il a été démontré que l'astucieuse évangélisation de la jungle met sur la paille les voleurs à leur tour, parce que, sitôt libéré de toute entrave apostolique par l'illusion d'une victoire définitive sur l'utopie, ce culte de prédateurs se rend plus vorace que jamais, ce qui conduit à une anarchie où la pauvreté de la mappemonde finit par ruiner les rois Midas . Tombé par effraction entre les mains de Crésus, l'argent des banques se précipite en bataillons serrés dans des opérations casse-cou. Des calculatrices ultra rapides permettent aux spéculateurs internationaux d'anticiper les crues du Pactole, tandis que la production économique se délocalise vers des contrées sous-développées où le prix de la main-d'œuvre aurait fait rêver les rois de la finance du XIX siècle.

Puis l'appauvrissement des classes moyennes et des prolétariats qui résulte logiquement de ce système de vases communicants à l'échelle du globe terrestre conduit bientôt à un chômage de masse tellement exponentiel qu'il ne permet au capitalisme de survivre que par des engrangements instantanés, mais désespérés de bénéfices artificiels, notamment par le canal d'une hypertrophie administrative qui métamorphose la bureaucratie moderne en soupape de sûreté sans avenir d'une production vouée à passer de la pléthore à l'asphyxie: seules des armées de fonctionnaires fainéants permettent encore aux Etats de disposer d'une masse de consommateurs protégés par leur inamovibilité statutaire. Mais un régime économique miraculé de la sorte glisse des euphories de la sottise dans la fiction byzantine s'il s'imagine que des relations faussement providentielles entre le travail et le capital conduisent au salut par la candeur.

4 - Le nouveau capitalisme

Comment conduire la course d'un capitalisme acéphale vers un progrès de la pensée logique auprès duquel celui de Karl Marx fera pâle figure, alors que la bataille économique obéit désormais aux règles d'une guerre impitoyable au profit des techniques dominantes - donc au bénéfice d'inventions dictatoriales - si le conflit sans fin entre des cerveaux souverains se trouve entre les mains de quelques Etats seulement ? Car il faut à ces derniers se montrer suffisamment instruits, étendus et peuplés pour financer à très haut prix des exploits cérébraux aléatoires. Depuis longtemps, la science a été retirée des mains des inventeurs solitaires du XIXe siècle pour se rendre collective à grands frais et souvent à fonds perdus. Mais distribuer des bénéfices titanesques d'un type aussi inédit présente des difficultés de trésorerie dont le passé n'offre aucun exemple, puisque les grandes entreprises obéissent désormais à la vocation connaturelle au gigantisme qui leur est imposé - sinon, comment résisteraient-ils à une concurrence intercontinentale qui ne se combat qu'à la force du poignet?

Du coup, la séparation entre un monde de la production industrielle autrefois protégée des bévues imprévisibles du destin et une planète soumise aux flottements de la consommation de masse obéit à des paramètres de la fatalité que les trois premiers siècles de l'ère industrielle ignoraient. Aussi le capitalisme aléatoire d'aujourd'hui se scinde-t-il entre une bulle tumultueuse et séparée du monde du travail, d'une part, et des populations à la fois tempétueuse et désespérées, désœuvrées et laissées pour compte, d'autre part.

Mais la scission dangereuse entre une fausse autonomie économique et une mer des Sargasses se révèle bientôt fantasmagorique de surcroît, parce que le volet bureaucratique du consumérisme international ne nourrira que momentanément l'illusion selon laquelle le capitalisme moderne serait plus viable que celui du XIXe siècle. Dans le même temps, toutes les solutions vaporeuses ayant trépassé dans l'évangélisme politique, il faudra acquérir une science des arcanes psychogénétiques qui pilotent un genre simiohumain auto-messianisé à titre factice. Faute de conquérir une connaissance abyssale des ressorts et des engrenages d'une espèce à la fois prédatrice et apostolique, non seulement nous ne poserons jamais les prémisses féroces du problème, mais nous demeurerons incapables de formuler les termes des équations voraces à résoudre.

Dans un contexte aussi carnassier, l'onirisme originel dont souffrent les analyses eschatologiques, messianiques et caritatives d'autrefois ne fait que brouiller les pistes encore plus, puisqu'il faudrait commencer par se risquer à formuler des règles du jeu cruelles à plaisir. Car si la pensée logique est un fauve qu'on ne tient pas longtemps en laisse, encore faut-il observer l'échiquier sauvage sur lequel elle déplace ses crocs et les victimes qu'elle tente d'y dévorer.

5 - De la putréfaction des démocraties

Voici, pour seulement commencer l'examen du système la loupe à l'œil, les circonstances dramatiques qui ont permis à une anthropologie critique encore dans l'enfance de faire du moins débarquer un scannage relativement déstabilisateur des classes dirigeantes mondiales dans la science historique traditionnelle.

La France se trouvait alors dirigée par un certain Nicolas Sarkozy, lequel s'était hissé à la présidence de la République avec la complicité d'une presse qu'il avait circonvenue ou caressée avec suffisamment d'adresse pour se gagner un instant son concours tacite ou ouvertement bienveillant. Mais un chef d'Etat qui ne voit pas dans quelle direction court le monde ressemble à un astronome qui ignorerait dans quel sens la terre tourne sur son axe.

Le premier candidat sioniste de la France avait recouru à des méthodes de séduction de type publicitaire forgées depuis peu et sur un modèle tout provisoire par l'univers audiovisuel encore inexpérimenté de l'époque, qui faisait seulement ses premières armes vers la démocratie étêtée du XXIe siècle. De plus, ce démagogue-né avait réussi à mettre à son service le parti qui avait servi d'instrument électoral à son prédécesseur. Mais, en réaliste au petit pied, il s'était convaincu trop tôt que les démocraties traditionnelles étaient trépassées: jamais plus, disait-il, le pouvoir politique ne serait coulé dans un moule idéologique qui avait fait son temps dès lors que la scission du suffrage des masses entre une classe dirigeante d'évangélistes de la démocratie et une oligarchie de possédants était périmée et que les moyens de communication modernes renvoyaient les foules au rang d'un matériau à pétrir au gré de leurs nouveaux maîtres. De même que l'Eglise du Moyen Age contrôlait heure par heure la vie quotidienne des fidèles réduits à la passivité, de même les techniques nouvelles retrouvaient le pouvoir des clergés d'autrefois de rendre maniables les populations.

6 - D'une piste à l'autre

M. Nicolas Sarkozy s'était hâté d'acheter de nombreux hommes politiques du parti adverse, lesquels, dans un premier temps, avaient tous paru confirmer sur le champ la justesse de ses vues: car aucun n'avait hésité un instant à troquer ses convictions doctrinales pour un maroquin dans un gouvernement de demi bourgeois, de profiteurs et de malfrats. Mais cette démonstration, pour spectaculaire qu'elle eut été, s'était trop déroulée comme l'éclair pour ne pas se révéler fragile et trompeuse.

Certes, l'effondrement, en 1989, de la doctrine de l'abolition éternelle de la propriété privée avait retiré leur principale arme vocale et de prestige aux rêveurs d'une politique planétaire de la justice sociale; certes, les nectars de l'Eden ne remplissaient plus à ras bords les amphores de l'espérance, certes encore, l'ambroisie de la foi avait tourné à l'aigre sur la terre. Mais les régiments de praticiens tout neufs de la politique ne se changent pas avec suffisamment de célérité en légions chevronnées de gourmands et de corrompus du pouvoir, tellement le lent naufrage des songes aux uniformes bien boutonnés du passé ne prive pas les peuples et les nations des apôtres anciens et expérimentés d'une liberté et d'une justice censées descendues du ciel sur la terre.

Du coup, des ministres à repaître au jour le jour, mais demeurés des néophytes de la politique sur le long terme,ont commencé de dilapider les fonds publics sans compter et à la petite semaine, en apprentis et en enfants de chœur du pourrissement des Etats par la tête; et leur prodigalité aveugle a permis aux missionnaires anciens des idéalités de 1789 de faire consommer à nouveaux frais le vieux picotin patriotique et démocratique de la France, ce qui a fait souffler un instant sur leurs intérêts de carrière demeurés tout piaffants, mais dans l'ombre, la brise de leur vertu républicaine retrouvée. De plus, M. Sarkozy avait bientôt dû rassembler derechef son parti sous sa bannière de souverain d'une faction de passage, parce que la République des caresses idéologiques faisait eau de toutes parts.

7- De l'échec de la dissolution des idéologies

Le contexte international citait toutes les classes dirigeantes de la planète à comparaître devant un tribunal de Nuremberg des peuples démocratiques. La magistrature suprême qu'exerçait la morale de l'humanité avait été mise entre les mains d'un nouveau président du tribunal, l'opinion publique mondiale. Alors que la démocratie avait fait passer les peuples du statut de sujets à celui d'interlocuteurs de l'Etat, M. Nicolas Sarkozy avait élevé le CRIF au rang d'interlocuteur intérieur de la France au prix d'un salut solennellement apprêté aux vertus censées patriotiques dont cet organisme étranger ferait preuve.

Dans un tel naufrage de la République, on ne pouvait plus lutter contre la corruption démocratique par la promulgation de centaines de lois qui auraient interdit aux ministres de s'acheter de coûteux cigares de la Havane, de voyager en jets privés, de vendre à bas prix des terres de l'Etat à leurs amis, de mettre leurs épouses au service des plus grandes fortunes du pays, de remplir les caisses du parti au pouvoir de dons reconnaissants des riches soustraits à l'impôt par la grâce du prince, de réduire le train de vie et le parc automobile des macrophages de l'Etat ou de sous-louer leur appartement de fonction - l'assainissement général d'une classe dirigeante n'est jamais l'œuvre du législateur, mais du moraliste. Il fallait donner l'illusion d'avoir retrouvé les vertus républicaines par miracle, il fallait paraître régénérer précipitamment l'esprit civique au sein des organes mêmes du pouvoir. Mais comment y procéder avec l'appui frelaté des banques et de la haute finance? Tout cela était, en outre, incompatible avec le feint assoupissement des idéologies du passé; mais, dans le même temps, l'échec commun à une stratégie de la dissolution des partis à une résurrection de l'esprit civique faisait enfin débarquer sur le devant de la scène la question anthropologique et philosophique de la psychophysiologie des classes dirigeantes du monde entier.

8 - Les tyrannies purificatrices

Certes, un court instant, et pour la première fois depuis le second empire, le séraphisme démocratique avait paru retrouver le souffle de la purification jacobine; certes, pour la première fois également, l'ascèse vertueuse semblait renaître de ses cendres; certes, pour la première fois, en outre, l'alliance d'une démocratie de l'espérance politique avec la frugalité et la simplicité d'un Robespierre qui n'aurait pas souillé les idéaux de la République du sang de la guillotine retrouvaient, le temps d'un clignement de paupières, des couleurs rassurantes dans une vie publique en lambeaux. Mais quel spectacle sans remède que celui d'un Etat corrompu jusqu'à l'os - en province, la décentralisation administrative avait replacé les régions sous la férule des féodalités locales et l' appareil judiciaire se trouvait plus que jamais entre les mains d'une République de notables - quel spectacle de fin du monde que celui d'une France rendue exsangue par les ambitions mercantiles et à courte vue des hommes d'affaires, quel spectacle que celui de l'impuissance des masses populaires à remonter sur le front messianique de 1789, quel spectacle que celui de la chute des idéaux de la raison et de la science dans l'avortement d'une gauche intellectuellement épuisée et d'une nation contrainte au sauve-qui-peut cérébral!

Aussi le souvenir des hauteurs d'autrefois envahissait-il quelques têtes. Qui s'était écrié sous la Terreur: "Une nation n'a pas accompli sa tâche véritable quand elle a renvoyé les tyrans et chassé les esclaves. Ainsi faisaient les Romains. Mais votre œuvre à vous, c'est de fonder sur la terre l'empire inébranlable de la justice et de la vérité?" Robespierre. Qui avait dit: "Les Révolutions qui, jusqu'à ce jour ont changé la face des empires n'ont eu pour objet qu'un changement de dynastie ou le passage du pouvoir d'un seul à l'autorité de plusieurs. La Révolution française est la première qui ait été fondée sur la théorie des droits de l'humanité et sur les principes de la justice"? Encore Robespierre.

Décidément, la démocratie planétaire retrouvait le cœur saignant de l'histoire du monde. Qu'en était-il d'un culte universel de la liberté et de la justice, dès lors que non seulement les classes dirigeantes de la terre entière demeuraient les bras croisés au spectacle du blocus d'une ville de quinze cent mille habitants, mais que le pourrissement de la République sur la scène intérieure rappelait le dernier siècle de la République romaine, où la tyrannie avait paru purificatrice aux yeux de tous les citoyens. Loin de refuser l'empire, les provinces en avaient salué l'avènement avec un enthousiasme patriotique unanime, tellement elles en étaient venues à y voir la fin de leur misère et le commencement de leur prospérité. Combien de cités avaient élevé des autels et construit des temples en l'honneur de Tibère, de Claude et des plus sanglants empereurs, parce que tout valait mieux, à leurs yeux, que le brigandage organisé du dernier siècle de la République ! On se méfiait du Sénat, on connaissait la rivalité des chefs de la démocratie, l'arbitraire des magistrats, l'impuissance des lois que défaisaient la prévarication et l'argent.

9 - Le courage de poser la question

Mais l'ultime débâcle dans les faux-fuyants, les subterfuges et les chevrotements d'une démocratie aux cheveux blancs faisait également couler l' eau fraîche d'une nouvelle fontaine d'Aréthuse. Les sciences humaines asthéniques de l'époque commençaient de rêver d'une anthropologie moins cacochyme que celle du siècle précédent et qui se voulait sainement ambitieuse de capter la source jaillissante de l'histoire et de la politique. Quelle était la question de fond que les Etats refusaient de se poser depuis deux millénaires? Celle de savoir ce qu'il en était des apories psychogénétiques auxquelles l'encéphale schizoïde des éclopés de la zoologie se trouve livré de naissance, celle de savoir quels types de classes dirigeantes vigoureuses ou séniles une espèce scindée entre le réel et le songe se trouve contrainte de placer à sa tête, celle de savoir pourquoi les manchots de la terre et les infirmes du ciel font une espèce ingouvernable par nature et par définition, comment leur encéphale biphasé les fait osciller d'une contradiction à l'autre, pourquoi le basculement perpétuel de leurs chromosomes de la tyrannie à la décomposition illustre le génie prémonitoire d'un Kafka, qui, le premier a mis en scène une allégorie de la bancalité politique de la condition simiohumaine: la nouvelle qu'il avait baptisée, par métaphore, La Colonie pénitentiaire n'était-elle pas une illustration de l'encéphale bipolaire du simianthrope ? Mais comment recueillir une telle science dans les jarres d'une raison dégénérée?

En vérité l'avenir tant des sciences humaines et que de celles de la nature a toujours dépendu de circonstances favorables à leur éclosion, puis à leur fécondation. La psychanalyse était issue de la découverte ahurissante des névroses et la découverte des névroses de la fin d'une littérature romantique née de l'échec de l'épopée napoléonienne, la physique à quatre dimensions était née des défis stupéfiants que la course de la lumière lançait soudainement à la vieille géométrie d'Euclide, l'astronomie copernicienne était né du naufrage de la science biblique dans la logique de l'héliocentrisme, l'anthropologie critique était née de l'ébahissement de ce que les questions logiquement imposées à la postérité de Darwin par la science de l'évolution ne fussent même pas soulevées. On s'interrogeait enfin sur les motivations cachées qui avaient interdit à des sciences humaines prétendument expérimentales d'en radiographier les méthodes à la lumière du type de raison dont elles se réclamaient.

10 - Le vrai théâtre du monde

Naturellement, M. Nicolas Sarkozy était inconscient de la place que l'histoire de la pensée mondiale allait faire occuper à sa médiocrité aux yeux de Clio. Il ignorait qu'il avait ouvert sans le vouloir et sans seulement s'en douter une brèche immense dans la connaissance historique et que le torrent des interrogations demeurées longtemps souterraines et sans réponse allait s'engouffrer de force et à son corps défendant dans les sciences dites humaines. Car l'époque allait se trouver intellectuellement fécondée sous le sceptre de l'agonie des trois monothéismes causalistes hérités de l'antiquité. Est-il heuristique, commençait-on de se demander au grand jour, d'apprendre si l'homme raisonne seulement sur le modèle d'un animal quelque peu perfectionné, si notre espèce est en mesure de distinguer à ciel ouvert le réel du symbolique, si elle sait ce que signifient à chaque époque les verbes penser et comprendre - ce sont les plus fatigués du monde - alors que les relations usées que les faits sont censés entretenir à titre rationnel avec leur sens sont construites dans l'ombre et de main d'homme et qu'une subjectivité inconsciente d'elle-même sous le soleil se cache sous une signalétique convenue - celle que les preuves que nous qualifions d'expérimentales sont réputées mettre en place sous l'empire de notre logique. La docilité de l'univers vient-elle remplir de la manne de ses signifiants à elle les cases que notre encéphale causaliste leur réserverait en sous-main et a priori?

Si les "signaux objectifs" que notre "raison" à trois dimensions est réputée nous adresser ne sont jamais que les fruits des prévarications de type euclidien auxquelles se livrent nos mathématiques à trois dimensions avec les comportements constants de la matière cosmique, il est temps d'ouvrir en ce bas monde une deuxième boîte de Pandore de la logique, celle qui rendrait compte de la corruption de notre vie politique. Quel sens codé donnerons-nous au pourrissement généralisé des Républiques, dans quel réseau de signifiants enserrerons-nous nos démocraties, quels signaux nouveaux de l'humanité ferons-nous monter sur les planches de l'Histoire si nous n'apprenons à suivre le déroulement de la pièce sur une autre scène que celle évoquée plus haut en cinq points et qui nous a conduits à un scénario faussement angélique? Regardons enfin en face les apories que révèlera nécessairement et en bonne logique une anthropologie enfin résolument rationnelle, donc critique par définition, osons donner aux sciences humaines l'ambition d'observer au microscope les divers types de classes dirigeantes que sécrète une espèce de dangereux éclopés de la zoologie. Et d'abord, pourquoi le simianthrope se construit-il sur deux modèles d'encéphales - l'onirique et le pragmatique?

Nous essaierons de le comprendre le 29 août.

Le 22 août 2010
aline.dedieguez.pagesperso-orange.fr