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La chute des démocraties dans la barbarie

"Je crois vraiment que, là où il n'y a le choix qu'entre la lâcheté et la violence, je conseillerai la violence (...). Je préférerais que l'Inde recourût aux armes pour défendre son honneur plutôt que sa lâcheté en fît le témoin impuissant de son propre déshonneur".
Gandhi.

Je ne sais quel crédit accorder au texte ci-dessous, qui n'est pas de ma plume et qui m'a été raconté en songe par un historien du futur. Du fait qu'il me l'a donné à mémoriser dans mon sommeil, je ne suis pas sûr non plus qu'au réveil ma mémoire m'ait permis de le transcrire avec une fidélité sans faille. Mais le lecteur ne m'en voudra pas de quelques déplacements éventuels de virgules, de quelques maladresses dans l'expression ou même de quelques approximations dans la rédaction. Si, par impossible, le cours des évènements à venir devait ne pas répondre entièrement à la logique d'un déroulement commandé par des circonstances pourtant impérieuses, il faudrait en conclure que l'histoire serait l'otage d'un chaos universel et qu'un tohu-bohu sans remède règnerait à jamais sur les affaires du monde.

I - Culture et souveraineté

1 - Une tempête inattendue
2 - Le sceptre de bois sec de la justice du monde
3 - L'assise de la réflexion
4 - Les Helvètes
5 - Naissance de l'anthropologie critique
6 - La vacuité de l'histoire généralisante

II - Israël et le monde

7 - Une science des masques sacrés
8 - La psychophysiologie débarque dans l'histoire des démocraties
9 - Les idoles dichotomisées et les autres
10 - Les idoles dichotomisées et les autres

III - Comment écrire l'histoire?

11 - Une manœuvre d'enveloppement de l'adversaire
12 - Les Jésuites
13 - La catéchèse scolaire de l'histoire

IV - Le retour d'Antigone

14 - L'avenir de la civilisation européenne
15 - Israël et la mort


- I - Culture et souveraineté

1 - Une tempête inattendue

En mai 2010, la tempête qui a ébranlé la cathédrale de l'euro jusque dans ses fondements, puis le déclenchement de la tragédie de Gaza, qui a troublé le sommeil de la conscience universelle, ont provoqué un électrochoc d'une telle violence que la plus vieille des évidences politiques s'est à nouveau imposée à l'esprit de tous les dirigeants sélectionnés par des peuples aux yeux bandés. Réveillés en sursaut par les craquements sismiques inattendus auxquels la planète servait de théâtre, les chefs des gouvernements léthargiques de l'époque se sont précipités la tête la première dans une lecture hâtive du Prince de Machiavel; et c'est au saut du lit, si je puis dire, qu'ils ont paru abasourdis de découvrir le voltage d'un monde frappé de cécité. Jamais, selon le tensiomètre du grand Florentin, l'Histoire n'avait accordé la Liberté à un peuple dont l'échine s'est courbée sous le sceptre d'un souverain étranger.

Bien qu'ahuris par une révélation aussi surprenante que soudaine, M. Nicolas Sarkozy, Mme Merkel, M. Berlusconi et M. Zapatero se sont rués à Bruxelles comme un seul homme afin de signer d'un même élan une déclaration, dont la solennité insolite eut un immense retentissement sur la planète des enfants de chœur. On y lisait que, soixante cinq ans avaient passé comme l'éclair depuis que la guerre de 1939 à 1945 avait pris fin; que l'acceptation passive de l'occupation militaire avait émoussé, sinon pour toujours, du moins pour longtemps le besoin de l'homme, qu'on avait cru inné de vivre en liberté, de sorte que la conscience des peuples s'était évanouie; que, depuis trois générations, leurs gouvernements portaient docilement la livrée d'un maître; qu'un faux sentiment de sécurité des nations servait, en réalité, de masque démocratique à la peur qu'elles éprouvaient d'exercer leurs responsabilités politiques; que la volonté d'indépendance des adultes s'éteint rapidement; que les Etats les plus anciens oublient les lois de l'Histoire en quelques décennies; que le naufrage de leur souveraineté peut cependant provoquer une ultime décharge électrique, de sorte qu'il était temps de replacer dans l'arène de leurs armes et sous le soleil de leur destin des classes dirigeantes autrefois fières de l'éclat de leurs exploits; que toutes les mesures seulement économiques qui seraient prises in extremis demeureraient sans effet si le terreau même des nations asservies demeurait asséché et stérile; que les peuples retombés en enfance ne savent plus que leur sort se trouve entre leurs seules mains et que la servitude ne s'appelle jamais un destin, mais toujours un joug - celui de l'effacement de leur grandeur d'autrefois.

En conséquence, les peuples d'une l'Europe définitivement asservie priaient d'une seule voix leur maître d'outre-Atlantique de ne pas se renfrogner et de retirer aussi gentiment que complaisamment, mais néanmoins sur l'heure ses garnisons et ses forteresses dont leur territoire se trouvait parsemé à l'excès. Cette déclaration allait provoquer dans l'opinion une stupéfaction de taille: le lendemain même, la presse européenne tout entière retrouvait subitement la mémoire et retirait de la poussière des archives une liste de plus de quatre cents places fortes armées jusqu'aux dents et incrustées sur les arpents des lointains descendants de la bataille de Salamine, dont deux cents en Allemagne, cent trente sept en Italie et d'autres encore en cours d'extension effrénée.

L'occupant allait-il se retirer sans se faire prier davantage? Pourquoi le Premier Ministre du Japon avait-il en un instant et sans honte renoncé à demander le départ des troupes américaines d'Okinawa, la plus gigantesque forteresse du conquérant dans le monde, ce qui l'avait contraint à démissionner en raison de l'indignation populaire? Combien avait-il touché?

2 - Le sceptre de bois sec de la justice du monde

La mise à exécution de la volonté d'indépendance soudainement retrouvée d'une Europe jusqu'alors effrayée et tremblante a pourtant connu quelques retards, parce que les peuples abasourdis n'ont découvert qu'à cette occasion combien les vraies chaînes de leur servitude leur avaient été cachées pendant un demi siècle par leurs dirigeants corrompus : à la suite de la rude leçon de lucidité politique et de réalisme que le Général de Gaulle lui avait infligée en 1962, l'occupant avait pris la précaution d'asservir par la ruse et pour toujours les Etats du Vieux Monde à son sceptre; et, à cette fin, il leur avait fait signer sans désemparer et à la queue leu leu des traités de nature à entériner à titre officiel, institutionnel et même constitutionnel leur asservissement perpétuel à ses volontés. Mais pour cela, il fallait que le clinquant idéologique de la victoire de la démocratie à l'échelle de la planète servît de temple, d'autel et de tabernacle à son triomphe.

Quels étaient les arcanes de la sacralisation de la puissance politique? Au début du IIIe millénaire, la science européenne des religions en était aux balbutiements - on sait que l'anthropologie critique actuelle n'a pris un puissant essor que vers 2015 et que sa maturation, pourtant en bonne voie depuis plus de trois siècles, s'est trouvée longtemps retardée par un adversaire inattendu, celui d'une déification subreptice des cultures les plus acéphales, qui interdisaient maintenant aux sciences humaines toute psychanalyse politique des dogmes et des doctrines ; mais le lecteur d'aujourd'hui sait également que cet ennemi de la dernière heure a précisément permis d'observer de près les masques cérébraux du simianthrope, de sorte, qu'à partir de 2015, toute l'anthropologie scientifique a pu accéder à la connaissance psychogénétique des acteurs symboliques de l'Histoire.

- La fécondation philosophique de la psychanalyse (suite), 30 mai 2010

- La fécondation philosophique de la psychanalyse - Freud et l'avenir de l'inconscient, 23 mai 2010 + nécrologie de Claude Grégory

Et pourtant, malgré le retard des sciences humaines de leur temps, les dirigeants de l'Italie et de l'Allemagne ont aussitôt menacé le géant d'outre-Atlantique de promulguer une loi d'invalidation générale et rétroactive des traités d'auto-assujettissement que leurs prédécesseurs avaient signés au mépris de la lettre et de l'esprit de toutes les constitutions démocratiques depuis Périclès. Les gouvernements européens de l'époque ont su faire valoir que leur pays avait été placé sous la contrainte physique et morale d'une thalassocratie mondiale. Cette argumentation a fait réfléchir le Goliath de la démocratie planétaire: car si la honte était grande pour l'Allemagne et pour l'Italie d'avoir prolongé leur sujétion à une puissance étrangère pendant plus de vingt ans après la chute du mur de Berlin, le dommage était plus grand encore pour Washington, qui risquait d'y perdre les derniers copeaux du sceptre de bois sec de la Justice dont il avait répandu la sciure sur les cinq continents pendant six décennies.

Néanmoins, en 2030, des archives enfin rendues publiques ont permis aux historiens d'apprendre que, non content de se faire tirer l'oreille, le Titan de la Liberté avait mis si peu d'empressement à obtempérer à ses vassaux devenus récalcitrants que l'Europe avait envisagé de faire passer ses anciens dirigeants en cour de justice, parce que, disait-elle, tout gouvernement élu par le peuple se rend nécessairement coupable de haute trahison s'il place en pleine période paix et à titre perpétuel l'armée de la nation sous le commandement d'un général étranger - et, qui plus est, sans qu'aucun danger de guerre prévisible ne menace le pays. L'autorité des citoyens est souveraine en droit, disaient les insurgés, de sorte que si elle renonce, soit délibérément, soit par la force à l'attribut constitutif du suffrage universel aux yeux de tous les juristes des Etats, sa légitimité s'évanouit entièrement - il n'y a tout simplement plus d'Etat légitimable aux yeux du droit international.

Mais la menace de l'Europe d'écrire l'histoire de son émancipation en lettres de feu a fait reculer d'effroi une Amérique attentive à rendre irréversible sa propre interprétation du destin de la planète: si elle ne passait pas, aux yeux des générations à venir, pour la libératrice et la bienfaitrice du genre humain, elle y perdait son histoire sainte, comme Israël perdait la sienne depuis la fin du XVIIe siècle. Cette prise de conscience du poids historique du mythe évangélique que le genre humain est à lui-même n'a pas peu contribué à accélérer les progrès de l'anthropologie critique.

3 - L'assise de la réflexion

J'ai dit plus haut que l'anthropologie de l'époque n'était pas encore devenue une science à proprement parler, parce que l'on ne saurait fonder une connaissance rationnelle du genre simiohumain sur son consentement ou sur sa volonté cachée de retirer d'avance toute connaissance véritable des mythes religieux du territoire que cette discipline a vocation de défricher.

Néanmoins, les retrouvailles des peuples du Vieux Monde avec le statut d'adultes dont jouissaient les générations précédentes les a si bien livrés aux risques et périls inhérents à la reconquête de leur souveraineté qu'ils ont pris conscience des dangers connaturels à leur liberté encore tâtonnante; car celle-ci demeurait si entièrement privée d'une connaissance réellement scientifique du cerveau simiohumain qu'elle ne pouvait provoquer un dessillement véritable des yeux de l'Europe. Mais, hélas on ne reparaît pas d'un seul coup à la lumière du jour: si vous ne passez quelques heures dans une chambre noire, l'éclat du soleil peut vous faire perdre la vue. Un Vieux Continent rendu trop allègre pour avoir seulement retrouvé ses vieux lopins a d'abord surestimé les bienfaits d'une guérison qu'elle a cru instantanée et définitive; et comme son regard demeurait dangereusement obscurci par plus d'un demi siècle d'enfermement confiant dans les ténèbres de sa vassalité, elle n'a compris sur l'heure ni l'étendue, ni la profondeur des conséquences de son long placement sous le licol d'un maître ; et il lui a fallu apprendre la science des cous pelés à l'école de la pâture que son ancienne classe dirigeante avait consommée.

Certes, il était nécessaire de redresser les finances des Etats qui s'étaient crus protégés par le bouclier percé de l'euro, alors qu'une monnaie proclamée "commune", mais privée de la cuirasse d'un ferme contrôle politique souffre d'un manque de réflexion sur la nature des peuples et des nations. Les Etats amputés de leur souveraineté par le faux langage de la Liberté dont leur libérateur apparent les a trop longtemps abreuvés peuvent bien se donner un beau corset d'écus sonnants et trébuchants; cette ceinture dorée ne soutient jamais qu'un corps illusoire et tombe d'elle-même à terre sitôt qu'on s'aperçoit qu'elle n'a jamais serré la taille d'une personne en chair et en os.

Aussi a-t-il fallu quelques mois pour que l'Europe de l'humanisme superficiel et manchot de l'époque reprît quelque peu ses esprits. Comment fallait-il affronter un avenir privé de ses coordonnées anciennes et en attente de ses nouveaux paramètres ? Aussi le soupir de soulagement avait-il été immense, mais de courte durée, tellement il est bien vite apparu qu'un continent libéré de ses chaînes les plus visibles, mais plus privé de boussole qu'auparavant a besoin d'une réflexion de fond sur les garrots plus redoutables encore et surtout plus secrets qui entravent le baudet. Car c'est d'ennemis invisibles qu'une science des Etats peu instruite de l'esprit des peuples et des nations se rend prisonnière.

4 - Les Helvètes

Vers 2012 seulement, on a vu paraître les premiers politologues résolus à approfondir la science psychobiologique dont Montesquieu et Hippolyte Taine avaient posé les fondements. Les premiers, ils avaient compris que les nations passent trop aisément pour des personnages en chair et en os, alors que leur esprit se trouve conditionné à titre génétique non seulement par le climat et la géographie, mais également par les ressources naturelles de leur sol et de leur sous-sol. Au début du XXIe siècle, les premiers anthropologues de l'histoire simiohumaine n'avaient jamais eu l'occasion de s'intéresser à la généalogie d'une peuplade pourtant pleine d'enseignements sur l'évolution politique de l'espèce simiohumaine, celle des Helvètes; et maintenant, l'Europe rencontrait soudain les mêmes difficultés à s'unifier et à se doter d'une identité dont la petite Suisse fournissait un exemple souvent douloureux. Car il devenait évident que si ce pays se trouvait condamné à afficher une neutralité éternelle, c'était du seul fait qu'aucun peuple ne saurait jouer sur la scène internationale le rang d'un personnage reconnaissable à son rang et à sa nature s'il se partage entre des langues diverses, s'il pratique plusieurs religions et s'il se compartimente entre des territoires ambitieux de conserver leur autonomie, mais d'une étendue trop inégale pour jamais la défendre les armes à la main.

La Suisse est une tour de Babel. Ce petit Etat forme un ensemble de cantons artificiellement réunis sous la houlette d'une confédération d'Etats autrefois reconnus pour souverains, mais dont les uns n'ont jamais occupé que quelques hectares, tandis que d'autres disposent encore de nos jours d'un territoire équivalent à deux départements français. Dans la partie allemande du pays, chaque parcelle pratique exclusivement son dialecte, de sorte que l'allemand n'y est qu'une langue littéraire dont il serait jugé prétentieux d' user entre soi. Mais Bâle a un passé culturel glorieux, Berne se souvient de l'effondrement de sa grandeur militaire à Marignan, Genève a passé de la domination des ducs de Savoie au rang de centre mondial de la religion calviniste - nos jansénistes ne sont que des tard-venus - Fribourg la catholique et la fromagère se souvient d'avoir accueilli un Erasme que la Réforme de Bâle plaçait entre deux chaises, Zurich occupe le rang d'une place financière internationale - et pourtant, un Vaudois, un Neuchâtelois, un Tessinois se voudront de leur province plutôt que de se rattacher, même du bout des lèvres à une construction politique artificielle, officiellement irresponsable et présidée par un conseil d'administration sans poids sur la scène internationale. On appelle ce rassemblement hétéroclite l'Helvétie. La Suisse bureaucratique ne peut ni se lover sur elle-même, faute d'identité nationale reconnaissable, ni se fondre dans la civilisation française, allemande ou italienne sans disparaître comme Etat.

Si, d'un côté, une nation veuve de sa langue écrite et de l'autre une langue de culture privée de territoire souverain sont toutes deux vouées au néant, l'Europe supra-nationale allait-elle souffrir d'une déchirure interne sans remède ? Quand un Etat centripète demeure sans interlocuteur et un Etat centrifuge sans domicile fixe, il installe son infirmité native dans un no man's land de patois tribaux où l'on ne parle la langue de Goethe, de Voltaire ou de Dante qu'à la manière dont l'Eglise parlait un latin bâtard.

Dès 2015, la pensée politique mondiale s'est risquée à confesser qu'à l'instar de la Suisse, jamais le Vieux Monde ne sera en mesure d'accorder un destin et des ambitions partagés au Danemark et à la Hollande, à la Suède et à l'Italie, à la Finlande et à l'Autriche, à la France et à l'Allemagne. Pour la première fois, l'anthropologie européenne se trouvait face à la nécessité politique et intellectuelle impérieuse de plonger dans les profondeurs psychobiologiques des peuples et des nations et de découvrir que les langues et les religions véhiculent des âmes et des cerveaux diversement construits. On ne pense ni ne respire en Grèce comme en Finlande, en Hellade comme en Hongrie.

5 - Naissance de l'anthropologie critique

C'est alors seulement que l'anthropologie critique a vraiment débarqué dans la science historique classique et qu'elle en a approfondi la signification au point qu'elle est devenue le laboratoire central de la réflexion sur le véritable avenir de l'Europe tant intellectuelle que politique. Certes, avant 2015, on avait vu paraître une science anthropologique en mesure de poser à l'histoire traditionnelle des questions nouvelles et de fond concernant notamment la nature et les fonctions des mythes religieux, la généalogie des identités nationales, les fondements psychogénétiques des mentalités simiohumaines. Mais le risque était grand, sinon de voir la nouvelle discipline se rendre à grandes enjambées sur Sirius, du moins se déconnecter du récit historique, et cela au point que la connaissance rationnelle de notre espèce suivait un destin séparé du tissu narratif dont Clio se revêt depuis Homère.

Comment remédier aux carences respectives d'une Clio sans tête et d'une anthropologie sans mémoire? Par bonheur l'Europe de 2010 a permis à l'anthropologie critique encore en gestation de préciser les règles de son articulation future avec les documents au petit pied des mémorialistes et des chroniqueurs, et cela justement parce que la politique cahotante de l'Europe d'alors illustrait la même scission interne que la nouvelle discipline: elle aussi demeurait en attente de l'alliance de ses greffiers de la mémoire avec ses philosophes, de ses notaires avec ses cancérologues, de ses chroniqueurs avec ses visionnaires et ses prophètes.

Si l'Europe ignorait encore comment elle donnerait un élan politique à la tour de Babel qu'elle était à elle-même depuis des siècles, l'anthropologie critique devait apprendre à se greffer sur l'histoire événementielle à la manière d'une science qui saurait signer les clauses d'un traité universel avec le singulier.

Les premiers pas de la méthode historico-anthropologique lui ont été imposés à l'heure où l'explication historique des ancêtres s'est mise comme d'elle-même en porte-à-faux avec sa propre myopie. En voici un exemple : en juin 2010, l'Allemagne a commencé de prendre ses distances à l'égard de la France dans la gestion d'une crise financière liée au laxisme budgétaire des pays du sud de l'Europe, dont les tempéraments nationaux juraient avec l'esprit de discipline et d'ascèse des Germains. C'est alors que quelques historiens encore bien ancrés sur le territoire dont ils avaient hérité ont rappelé que le parc français des voitures de fonction s'élevait à quatre-vingt mille véhicules environ et que, depuis 2008, la décision de l'Etat d'en réduire le nombre s'était traduite par une augmentation de quatorze pour cent. Comme il fallait bien fournir une apparence d'explication historique à un événement historique par nature et par définition, on a vu des serviteurs de Clio rappeler qu'à la veille du franchissement du Rubicon par un certain Jules César, le pourrissement des institutions de la République romaine était tel que l'avènement d'un régime impérial était devenu inévitable et que, deux siècles plus tard, l'empereur Justinien disposait de six cents barbiers attitrés: simplement, la corruption diffuse de la République avait pris sa forme bureaucratique sous un sceptre vénéré.

6 - La vacuité de l'histoire généralisante

Mais comment rendre intelligibles des rappels historiques assurément éloquents et comment les arracher à leur statut de simple constats sans faire appel à un soubassement explicatif de nature anthropologique ? Car la question du conflit entre les mentalités du nord et celles du sud est atavique. Elle a fait l'histoire de l'Europe depuis deux mille ans. Dans son étude sur les mœurs des Germains, Tacite donnait déjà une leçon de politique aux petits fils de Cincinnatus. Puis l'empire romain germanique a tenu à bout de bras les restes du peuple des Quirites. Pourquoi, tôt ou tard, l'espèce simiohumaine tombe-t-elle toujours dans une corruption généralisée et proche de la putréfaction ? L'Europe va-t-elle s'inscrire dans la continuation de la chute de Rome ? Dans ce cas, il était évident que le souvenir n'est pas la pensée, que la mémoire ne remplace pas la réflexion et qu'une Clio privée de regard sur l'espèce simiohumaine en tant que telle n'est qu'une muse acéphale.

Mais comment la nécessité méthodologique de plus en plus impérieuse d'articuler le récit historique classique - même généralisateur et quasiment panoptique - avec une science explicative du passé et du présent, comment une telle nécessité, dis-je, allait-elle se concrétiser au spectacle même des insuffisances ridicules de la méthode érudite, qui faisait seulement étalage de l'étendue de sa mémoire, comme si la surface territoriale d'une discipline n'était pas précisément le signe de son incapacité d'accéder à la profondeur?

Par bonheur, l'époque se prêtait à merveille, si je puis dire, à la mise en évidence du fossé qui se creusait chaque jour davantage entre l'instinct prophétique des esprits hyper olfactifs et leur incapacité de forger les armes d'une réflexion anthropologique sur l'histoire de notre espèce.

Le 7 juin 2010, Tahar Ben Jelloun, romancier, poète et prix Goncourt en 1987, publiait dans Le Monde un article éloquemment intitulé: "Peurs". On pouvait y lire: "Je vous demande d'arrêter la planète, je descends ; j'ai peur, je ne me sens plus en sécurité, je ne contrôle plus rien, je panique et je ne sais plus où va le monde et ce que font les hommes. Pour toutes ces raison, je veux descendre."

Cet auteur d'origine arabe avait pris trente ans d'avance sur le débarquement, à partir de 2030, du génie musulman dans l'Europe des arrière-petits-fils d'Averroès ; et pourtant, il n'y avait pas encore davantage de réflexion de fond sur les causes du désastre sous sa plume que dans les lettres de Cicéron à Atticus, dans lesquelles le grand orateur décrivait les malheurs imminents qui attendaient une République livrée à Jules César: et pourtant que de lettres plus amusées qu'indignées du spectacle de leur corruption que présentaient les sénateurs, les consuls, les magistrats, les préteurs, les édiles de la République, que de gémissements, mais seulement d'avoir perdu une liberté politique devant laquelle il fallait se boucher le nez! "Les institutions passent par trois périodes: celle des services, celle des privilèges, celle des abus". (Chateaubriand)

- II - Israël et le monde

7 - Une science des masques sacrés

Pourquoi l'auteur du De Officiis ne se livrait-il à aucune réflexion de fond sur l'histoire, alors que, c'était avec l'histoire qu'il se trouvait aux prises dans quasiment tous ses ouvrages? A la même époque, Jean-Luc Pujo, Président des Clubs "Penser la France ", commençait de s'adresser au peuple dans l'espoir de l'initier du moins aux rudiments de la science des Etats et des empires, parce que le blocus de Gaza, dont la population s'élevait à un million cinq cent mille âmes, avait creusé un immense fossé entre l'éthique naturelle des peuples du monde et le pourrissement mondial des élites dirigeantes de la démocratie, qui se refusaient toutes à condamner Israël.

Il est significatif que ce soit une réflexion nouvelle et abyssale sur l'éthique des évadés partiels de la zoologie qui a contraint la science historique demeurée si superficielle de l'époque de se doter des paramètres et des coordonnées d'une anthropologie critique articulée avec la postérité commune à Darwin et à Freud. Mais, dans le même temps, la contrainte des évènements devenait dictatoriale : si les mentalités des peuples latins se trouvaient enracinées de manière ineffaçable dans leurs gènes, il fallait renoncer à l'espérance de jamais conduire les peuples européens à un avenir politique commun.

C'est alors que la question de savoir pourquoi Charlemagne ou Henry IV d'Allemagne n'avaient pas réussi à unifier durablement le Vieux Continent est devenue anthropologique et qu'elle a commencé de bousculer la vision du monde et la culture des classes dirigeantes ; et c'est ainsi que non seulement des évènements contingents en apparence ont peu à peu ouvert la voie à des sciences humaines étroitement articulées avec les données que le récit historique classique avait fournies, mais que la focalisation intense et subite de l'histoire sur la barbarie particulière aux démocraties modernes a ouvert une voie appienne aux progrès de l'anthropologie historique et critique que nous voyons triompher sans partage de nos jours.

Jamais encore la cruauté bien connue et innée des évadés partiels de la nuit animale n'avait bénéficié des circonstances extraordinaires qui, pour la première fois dans l'histoire, allaient permettre d'illustrer à l'échelle du globe terrestre tout entier et sous le regard de l'humanité in corpore les clauses de l'alliance scellée dès les premiers pas des religions du salut entre un animal onirique de naissance et les masques sacrés sous lesquels il se voit condamné à s'avancer dans l'arène sanglante des nations.

8 - La psychophysiologie débarque dans l'histoire des démocraties

En vérité, l'œil de l'anthropologie critique aurait pu s'ouvrir dès le XVIe siècle en Europe, puisqu'on y a vu des théologies politiquement incompatibles entre elles, donc des structures mentales inconciliables par nature conduire à une guerre à mort entre les masques cérébraux du simianthrope, donc à des massacres intellectualisés dont la saint Barthelemy allait révéler la fatalité.

Mais, dès 2010, les représentations magiques de l'espèce s'étaient délocalisées de telle sorte qu'il était devenu impossible aux meilleurs historiens de détourner plus longtemps leur attention du fonctionnement de la boîte osseuse d'une espèce dont les divers spécimens sont voués à s'entre-tuer sous la bannière de leurs songes religieux et nationaux étroitement confondus.

Il était devenu irrationnel de ne pas se demander pourquoi le peuple juif avait conservé une identité cérébrale inentamable au cours de deux millénaires de sa survie parmi toutes les autres nations de la terre et pourquoi son identité génétiquement inaltérable lui avait permis de prendre fermement en main les commandes d'un empire américain de trois cent cinquante millions d'habitants; et pourquoi l'encéphale des gouvernements du monde entier se trouvait nécessairement conditionné pour permettre à Israël d'encercler et d'affamer une ville de quinze cent mille hommes, femmes et enfants sans défense; et pourquoi une flottille de sauveteurs avait pu se trouver arraisonnée en haute mer et une partie des passagers massacrés sans ébranler sérieusement la bonne conscience naturelle des gouvernants du monde entier; et pourquoi seuls les peuples se dressaient maintenant à mains nues et pleins de fureur face à leurs propres Etats asservis comme si, à nouveau, une gigantesque potence résumait l'histoire des relations que l'humanité entretient avec César.

Une science historique officialisée et catéchisée dans toutes les écoles et les universités de la planète pouvait d'autant moins résister aux méthodes "christiques" de l'anthropologie critique que, dans le monde entier, les psychobiologistes juifs s'affairaient pour tenter, eux, de détecter en laboratoire les gènes du peuple hébreu - ce qui était d'autant plus à la portée de toute la science génétique relativement avancée, mais apeurée de l'époque qu'on avait depuis longtemps isolé les gènes particuliers aux nations arabes que l'occupation avait implantés à jamais dans le capital génétique des populations du midi de la France.

9 - Les premières découvertes de l'anthropologie critique

Mais, de 2010 à nos jours, l'anthropologie moderne a surtout fait progresser le "Connais-toi" de la science historique dans deux directions principales, celle de la connaissance scientifique de la psychobiologie politique des idoles et celle de l'analyse des fonctions publiques qu'exerce la vie onirique du simianthrope.

La première voie de la recherche est née de l'étonnement de ce que le Hamas, le plus croyant des mouvements de libération de la Palestine, fût aussi le seul dont le jugement portait sur l'essentiel de la politique et de l'histoire simiohumaine. Dès 2012, les premiers anthropologues d'une espèce devenue tout entière visible à elle-même sur la pellicule d'une histoire désormais filmée heure par heure à l'échelle de la terre se sont demandé pourquoi les idoles sont plus intelligentes que les hommes qui les ont forgées, et cela au point que leur encéphale focalise toujours la plus haute raison à laquelle une époque est en mesure d'accéder. Ils ont donc étudié de près comment les théologies des premiers siècles du christianisme avaient enfanté la suréminence intellectuelle de leur divinité, puis comment saint Thomas d'Aquin était parvenu à concilier le fonctionnement de la boîte osseuse du créateur biblique avec celui que réclamait la physique d'Aristote, qui venait de se trouver redécouverte par les premiers Renaissants et dont les savants arabes avaient transmis le contenu en Europe.

Ils en ont conclu que si les idoles se portent nécessairement à l'avant-garde des exploits dont la raison simiohumaine se rend capable à chaque époque, le Allah du Hamas se trouvait logiquement armé de l'entendement politique le plus acéré du VIe siècle, de sorte qu'il suffisait de radiographier sa matière grise pour apprendre qu'il ne pouvait tomber dans l'incohérence mentale du premier venu parmi ses créatures; et qu'à ce titre il ne pouvait s'imaginer qu'un peuple serait transportable au milieu d'un autre et y faire le nid d'une divinité construite sur un modèle plus perfectionné que celui des premiers chrétiens, qui avaient retrouvé par la bande le sacrifice humain des religions anté abrahamiques et que celui des disciples de Jahvé, demeuré un guerrier tribal.

10 - Les idoles dichotomisées et les autres

A peine l'anthropologie critique avait-elle découvert les secrets qui rendent l'encéphale des idoles supérieur à celui de leur inventeurs que la seconde impulsion de la recherche a pu porter sur le sens universel du blocus de Gaza, ce qui a conduit leur discipline à se demander pourquoi le monde chrétien tout entier et jusqu'à la papauté incluse s'était reconvertie à l'évidence que Jésus était un homme et ne pouvait être un dieu quand il braillait dans ses langes, piquait une colère ou tombait de fatigue. Seul, dans le triomphe universel de l'arianisme, saint Athanase était demeuré fidèle à la doctrine de la divinité du fils de Marie en toutes circonstances.

Pourquoi toute l'Eglise est-elle ensuite revenue peu à peu à cet entêté invincible, pourquoi a-t-elle consenti à réunifier le crucifié au prix de l'absurde, pourquoi s'est-elle ensuite à nouveau résignée à le scinder en deux personnages incompatibles, et cela dans un va-et-vient énigmatique, mais d'une portée anthropologique sûrement focale à souhait?

Ici encore, le Hamas a facilité dans le monde entier les premiers travaux des historiens appelés à entrer de plain-pied dans un siècle voué à se ruer dans la brèche socratique rouverte par Gaza. Comment cela, dira-t-on, puisque l'islam n'a pas divinisé Muhammad, alors que le mythe chrétien de l'incarnation conduit la théologie de cette religion à l'absurdité de confondre le créateur avec un marmot?

C'est que le Hamas sait que l'homme est à lui-même le dignitaire d'Allah sur la terre et qu'à ce titre, Gandhi était aux côtés des apôtres de la flottille de la Liberté qui ont désarmé quelques soldats israéliens au péril de leur vie. Que dit l'apôtre de la non-violence ? "Je crois vraiment que, là où il n'y a le choix qu'entre la lâcheté et la violence, je conseillerai la violence... Je préférerais que l'Inde recourût aux armes pour défendre son honneur plutôt que sa lâcheté en fît le témoin impuissant de son propre déshonneur."

Si les dieux sont ennemis de la lâcheté, que disent-ils d'un gouvernement qui a décoré de la médaille de l'honneur national le soldat qui a tué à bout portant six personnes à bord du Mavi Marmara?

- III - Comment écrire l'histoire?

11 - Une manœuvre d'enveloppement de l'adversaire

De 2015 à 2018, les progrès de l'anthropologie critique se sont trouvés un instant retardés en raison d'une difficulté de méthode délibérément suscitée par le génie stratégique de l'aile la plus avancée et la plus lucide des théoriciens de la nouvelle discipline, qui ont jugé que la méthode narrative devait aller au terme de ses contradictions internes afin de donner tout son poids et sa portée à la méthode explicative. Cette avant-garde avait remarqué que, dans un premier temps, le récit détaillé et précis semble tellement éclairant qu'il donne l'illusion de faire progresser l'intelligibilité des évènements minutieusement racontés, mais, qu'en réalité, le cerveau du simianthrope prend spontanément appui sur les détails rapportés par les mémorialistes et les chroniqueurs pour fuir les vraies réponses et se dérober à la recherche de la vérité anthropologique.

Un exemple révélateur en avait été fourni en 2009. L'ex-président des Etats-Unis et prix Nobel de la paix, Jimmy Carter, avait publié un ouvrage courageux dans lequel il racontait au jour le jour le régime de séparation impérieuse des races qu'Israël pratiquait en Cisjordanie. Mais l'Etat d'Israël était rapidement parvenu non seulement à le contraindre à se rétracter publiquement, mais à présenter des excuses officielles au peuple hébreu.

Or, en 2020, des documents mis à jour à la suite du décès de cet homme d'Etat, ont permis à l'histoire narrative de connaître et de divulguer les détails de cet épisode de la guerre froide de l'époque entre Israël et le reste du monde, ce qui a permis aux tenants du récit scrupuleux de paraître triompher quelques instants les nageurs en eau profonde. Mais la stratégie mûrement réfléchie de l'anthropologie critique était précisément de favoriser l'ambition des notaires et des greffiers de Clio de s'avancer tranquillement et à visage découvert, même si la nouvelle discipline de la mémoire pouvait s'en trouver momentanément retardée, parce qu'il était non seulement utile, mais nécessaire de laisser une histoire traditionnelle fière de sa maîtrise apparente fournir à foison des documents éloquemment trompeurs et s'enferrer sur son propre terrain.

L'école des spéléologues du passé s'est alors contentée de démontrer que l'affaire Carter demeurait moins connue, chiffres et livres de comptes à l'appui, que celle dont on trouvait le récit dans les lettres de Cicéron à Atticus : quelques jours seulement avant l'arrivée des légions de César, le grand orateur avait révélé à son ami helléniste le nombre exact des juges achetés pour blanchir un préteur coupable de prévarication et le montant, à une sesterce près, de la somme versée par un candidat à l'édilité pour acheter sa charge. L'Ecole ridiculisait après coup une science historique qu'elle renvoyait à un récit de Swift: un bovin avait été volé et les magistrats enquêtaient sur la longueur de la corde qui avait attaché l'animal.

12 - Les Jésuites

La pertinence de la stratégie des pièges méthodologique que l'anthropologie critique tendait vers 2012 aux adeptes du récit classique a ensuite été démontrée par l'élargissement systématique de la plate-forme de la réflexion qui résultait nécessairement de la simple mise en évidence du devoir de la science historique de greffer les évènements les plus microscopiques sur la connaissance des secrets cérébraux et psychiques d'un animal intellectualisé par ses songes et rendu rêveur à l'école même des divagations dont son espèce de raison présentait le spectacle.

Les relations psychobiologiques que le récit historique entretient avec le verbe comprendre avaient été démontrées par les missionnaires jésuites, qui avaient raconté qu'il était très facile de convertir les "sauvages". Quand on leur avait expliqué la création du monde en sept jours, puis les quatre mille ans d'attente de la naissance du sauveur et enfin l'histoire de la crucifixion, ils ne faisaient "aucune difficulté" pour "comprendre" la foi véritable et pour en reconnaître tous les dogmes. Mais si la méthode historique parvenait à lancer le lecteur sur la trace ou la piste des vraies questions, la science de la mémoire changeait radicalement de rang dans la hiérarchie des savoirs. Or, à partir de 2015, on a vu les gouvernements européens se réunir au plus haut niveau des responsabilités politiques attachées à l'exercice de leurs fonctions pour débattre entre eux de la manière dont il fallait enseigner l'histoire du monde aux enfants; et ils ont commencé de convenir des règles qui présideraient à la rédaction des manuels scolaires, afin que, dès les bancs de l'école, le cerveau de la génération à venir fût modelé pour accueillir le sens officiel de l'histoire du pays - et cela sur le modèle illustré par les missionnaires jésuites, ces anthropologues avant la lettre et ces géniaux précurseurs de l'enseignement du catéchisme des démocraties.

13 - La catéchèse scolaire de l'histoire

C'est le blocus de Gaza qui a fait changer de place à la connaissance de l'histoire du monde dans la culture mondiale. On sait que les théologies avaient occupé un trône inébranlable dans l'éducation publique au cours des siècles précédents et que leur prééminence avait duré de longs siècles. Si le pouvoir soi-disant populaire avait triomphé au Moyen Age, les Etats de l'époque se seraient donc entendus entre eux pour s'accorder les uns aux autres ou pour se retirer réciproquement des portions des dogmes et de la catéchèse aux fins d'assurer la paix publique aux moindres frais. Rome aurait renoncé à soutenir le dogme de la virginité perpétuelle de Marie, alors qu'elle a accouché de nombreux enfants à la suite de la naissance de son premier-né. En échange, Genève aurait concédé à la Curie le pouvoir de remettre les péchés ou de raccourcir la durée du séjour des morts au purgatoire.

De même, les préparateurs et les négociateurs de l'enseignement officiel de l'histoire dans les écoles publiques ont commencé de débattre âprement du partage des responsabilités dans le déclenchement des guerres du passé afin d'élaborer en commun la nouvelle orthodoxie du monde, celle qui substituerait des débats conciliaires sur la manière orthodoxe de raconter Israël, aux querelles théologiques des anciens diplomates de la grâce ou des peines infernales.

Cette mutation était en marche depuis longtemps dans l'enseignement de l'histoire et tous les Etats démocratiques en avaient pris acte quand elle s'est trouvée non seulement bouleversée, mais radicalement renversée par le blocus de Gaza: la révolution que l'anthropologie critique a introduite dans l'enseignement doctrinal de l'histoire a fait, de tous les historiens éveillés, les nouveaux apôtres de la pensée, les nouveaux missionnaires de la lucidité, les nouveaux guerriers de l'intelligence, les nouveaux accoucheurs de l'esprit: une religion du "Connais-toi" se substituait dans le monde entier aux millénaires de la religion des masques sacrés, et le cœur de cette révolution, c'était un peuple réfléchi dans le miroir de Gaza. Désormais chacun se voyait convié à élire son âme et sa raison à se regarder dans ce miroir-là.

- IV - Le retour d'Antigone

14 - L'avenir de la civilisation européenne

A partir de 2010, une Europe au sein de laquelle la France des droits de l'homme avait collaboré avec les Etats-Unis et l'Egypte dans la construction d'un mur d'acier autour de Gaza pouvait bien persévérer à s'offrir le luxe technologique de mettre en service des trains à grande vitesse, d'exhiber des avions gigantesques, de mettre des satellites sur orbite et même de se donner une monnaie de réserve d'un poids mondial fragile et aisément dislocable: ce continent n'en avait pas moins perdu son rang spirituel et sa capacité d'incarner la grandeur et la dignité de sa civilisation.

Certes, les obstacles proprement politiques demeuraient de toutes façons invincibles. L'Angleterre se révèlerait plus inassimilable que toute autre nation du simple fait que les peuples insulaires se donnent nécessairement les frontières intérieures que la mer impose à leur esprit. Après un demi siècle seulement d'une collaboration déhanchée dans un vide politique sans remède, une France en déclin et une Allemagne en ascension rivalisaient âprement pour livrer à la Chine des trains à grande vitesse - et celui de l'Allemagne, quoique bien plus tardif, roulait déjà à trois cent soixante kilomètres à l'heure, puisqu'il reliait en deux heures cinquante huit minutes deux villes chinoises distantes l'une de l'autre de mille soixante huit kilomètres.

Mais aucune civilisation ne peut assister passivement à la mise à mort lente et minutieusement organisée d'un million cinq cent mille hommes, femmes et enfants. Israël conduisait l'Europe de l'esprit à l'agonie; et cette agonie-là était également celle de la démocratie mondiale, puisque le Président des Etats-Unis proclamait à son tour qu'il ne fallait pas renoncer à affamer la population de Gaza. Dans ce contexte, la politique mondiale ne pouvait plus se trouver qualifiée d'humaine. La Germanie de l'époque regardait en vain du côté de Varsovie et de Moscou et Paris avait déjà rendu les armes, parce que le Président de la République d'alors ne portait pas encore un regard civilisé sur l'avenir du monde et demeurait privé de toute conscience de la vocation morale universelle de la nation dont sa politique célébrait jour après jour les funérailles.

Telles sont les circonstances historiques extraordinaires dans lesquelles la Turquie et le Brésil ont donné à la planète une impulsion de la dernière chance. A partir de 2010, un gigantesque renouveau de l'éthique mondiale a permis à tous les peuples de la terre de féconder un élan universel des âmes et des esprits. D'un côté, on voyait s'aligner les petits Césars accotés à l'Amérique que la démocratie avait sécrétés depuis trois générations, de l'autre, une humanité réveillée arrachait les rênes du monde aux classes dirigeantes aveugles et corrompues par un culte falsifié de la Liberté.

Depuis des années, la question germait dans les profondeurs de savoir comment le suffrage universel se porterait un jour au niveau de maturité politique qu'exige la compréhension de la politique internationale. Les premiers, les dockers suédois avaient jugé que le blocus de Gaza était leur affaire. Puis, sur les cinq continents, les échanges avec Israël ont été bloqués pendant trois jours à l'initiative des dockers du monde entier. C'est l'abolition des distances et l'ubiquité des images qui ont permis l'irruption dans la géopolitique d'une citoyenneté régénérée. Notre siècle retrouvait soudain, mais à l'échelle planétaire, la guerre entre les lois écrites et les lois non écrites qui avait fait d'Antigone la prêtresse de la conscience universelle au cœur de toutes les vraies civilisations. Quel était le destin de la France de l'esprit dans un monde où les peuples se regardaient à l'école de Sophocle ?

On estime que l'examen de conscience auquel l'Europe s'est alors livrée a duré jusqu'aux environs de 2016. Sitôt émancipé de la tutelle des Etats-Unis, le Vieux Monde a pu assister à l'effondrement du géant des mers. Alors seulement les destins de la France et de l'Allemagne ont pu prendre des chemins à la fois séparés et paradoxalement convergents; car ces deux nations ont soudain compris que l'Europe politique les appelait à se partager la vocation d'une planète nouvelle dont l'Amérique du Sud, la Russie, la Chine, l'Inde, l'Afrique seraient les acteurs. Le destin promis aux armes et aux lois du Vieux Continent demeurait truffé de pièges et de chausse-trapes; mais l'essentiel était d'avoir retrouvé le goût du danger le défi à la peur, la dignité de la vie et de la mort - toutes ressources des intelligences et des âmes dont la servitude livre Antigone à la mort.

15 - Israël et le théâtre de la mort

A partir de 2010, la politique du monde a basculé dans l'ultime postérité morale et politique de Sophocle. Il n'est donc pas inutile de rappeler à nos contemporains le sens grec des noms de Créon et d'Antigone aux nouvelles générations.

Créon est dérivé du verbe agir sur les biens, les affaires, l'argent. Quant au patronyme Antigone, il repose sur anti, que nous retrouvons dans antinomie, antithèse, antiphrase, etc. et sur gonè, la procréation, qu'on retrouve dans génétique, généalogie, généreux, etc. Mais en grec, anti ne signifie pas contre au sens hostile du terme, mais en face, à l'encontre, comme dans antidote - le remède - à la place de, à l'égal de, en échange, en compensation, en comparaison, de préférence, etc.

La langue grecque enseigne qu'Antigone n'est pas l'ennemie, ni même l'adversaire de Créon, en ce sens qu'elle incarnerait la pureté, la virginité, l'intemporel religieux, mais, au contraire, au sens d'équilibre, de juste mesure, d'équité, donc de l'éthique d'une Thémis dont les plateaux pèsent les droits respectifs des parties.

Gaza a fait basculer la démocratie mondiale du côté du tyran qui refusait la sépulture aux morts, ce qui substituait le seul règne des lois humaines aux lois divines de l'époque. Comme celle des Grecs, l'impiété moderne a détruit la balance immémoriale de la politique et de l'histoire. Livrer des bonbons, de la limonade, des épices, de la crème à raser et quelques crayons d'écoliers à Gaza, mais fracasser les chaises roulantes et en faire un tas de ferraille, c'était briser l'âme même d'une humanité construite sur le dialogue entre Créon et Antigone, c'était anéantir les fondements moraux de la civilisation que les Grecs construisaient depuis Homère.

Quant au tragique, il était grec à souhait, lui aussi; car, à l'origine, Nemesis, la déesse de la vengeance, était celle de la pudeur morale; et c'était la démesure devenue démentielle qu'elle châtiait. La folie d'Israël avait trouvé son écho au cœur du génie européen: la rencontre du père Ubu avec le grotesque et la folie est partout dans Swift, Molière, Cervantès.

Au début du XXIe siècle, Sophocle le panoptique racontait Antigone et Créon sous les yeux de la terre entière: Créon était devenu le héros d'une démocratie ensauvagée à l'échelle de la planète. Il était dramatique que le peuple dont les souffrances avaient incarné le combat contre le nazisme se retrouvât dans la position inverse de convier la terre entier à mettre en scène un camp de concentration à ciel ouvert.

13 juin 2010
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