La nuit qui a changé la face du monde

28 min

Manuel de Diéguez

1 - On n'avait jamais vu...
2 - Tartuffe n'est plus à la fête
3 - " Que peut-on faire, que peut-on faire, que peut-on faire ? " (Bernard Kouchner à l'Assemblée Nationale le 26 mars 2010)
4 - Le nouveau tribunal de la conscience
5 - L'Amérique et Israël face au tribunal de l'Histoire
6 - La disqualification de l'Olympe des démocraties
7 - Le cas de M. Biden
8 - Le destin de l'Amérique
9 - Regarder l'histoire au fond des yeux

1 - On n'avait jamais vu ...

Jamais encore, dans la longue et cruelle histoire de l'humanité, une ville d'un million et demi d'habitants n'avait été soumise à un blocus aux fins d'affamer la population et de provoquer la lente et sournoise extermination des bien-portants et des malades confondus dans un inextricable emmêlement; jamais encore tous les gouvernements de la terre n'avaient affiché leur soutien actif ou leur approbation tacite de cette barbarie; jamais encore la patrie des droits de l'homme ne s'était associée à l'ignominie de l'Etat le plus puissant du moment pour construire à ses côtés un mur d'acier autour de la ville-martyre. Jamais on n'avait vu une démocratie envoyer ses troupes de choc et sa marine de guerre arraisonner des secouristes en haute mer ; jamais on n'avait vu des guerriers armés jusqu'aux dents prendre d'assaut un convoi d'infirmiers et y faire un carnage. Jamais la terre entière n'avait assisté au spectacle d'un Président des Etats-Unis livré pieds et poings liés à la toute-puissance d'Israël sur le territoire même de son propre pays; jamais on n'avait vu un Congrès américain hissé sur le Mont Sinaï condamner les libérateurs et légitimer les agresseurs d'un convoi de la charité démocratique en échange d'un chèque des donateurs juifs qui allaient livrer à la Maison Blanche les sacs d'écus qui seuls pouvaient permettre à M. Obama de gagner les élections législatives partielles de novembre 2010.

Mais jamais non plus on n'avait vu une élite mondiale de la politique armer neuf navires chargés de vivres, de médicaments, de livres scolaires, de ciment, de maisons préfabriquées, de cannes et de chaises roulantes; jamais non plus on n'avait vu un kyrielle d'Etats soumis à la loi de fer d'un oppresseur microscopique changer tout subitement leur fusil d'épaule sous le seul poids international de la droiture de tous les peuples de la terre; jamais non plus on n'avait vu des pénitents de la dernière heure protester soudainement, la main sur le cœur et jurer leurs grands dieux qu'ils n'avaient jamais collaboré avec l'assaillant et ne s'étaient mis docilement à son service, jamais non plus on n'avait vu l'Assemblée Nationale de la France républicaine, tous partis confondus, tenter désespérément et in extremis de sauver la face d'un gouvernement français immoral; jamais non plus la guerre entre l'éthique naturelle des humains et celle de leurs élus censés représenter les idéaux de la démocratie mondiale n'avait permis de raconter Canossa de la sorte.

2 - Tartuffe n'est plus à la fête

Mais la livraison au vainqueur de 1945 de la monnaie sonnante et trébuchante de la corruption posait à la France rien de moins que la question de la survie de la Ve République. Que faire quand l'Elysée souffre d'une vue tellement affaiblie qu'il ne voit jamais à plus de quinze jours de distance le tour que les évènements prendront nécessairement, tant sur le moyen que sur le long terme, en raison de la logique interne et connue depuis des siècles qui commande la notion de fatalité historique? Comment seule la France échapperait-elle à l'hypocrisie universelle et à l'immoralité des démocraties qui font soudain proclamer à M. Ban-Ki-Moon que le blocus de Gaza est "contre-productif, intenable et immoral", qu'il "punit des civils innocents", qu'il "doit être levé immédiatement", que "tout doit être fait pour éviter un autre incident de ce type", que "toutes les parties concernées doivent agir avec responsabilité et en conformité avec le droit international", que les autorités israéliennes doivent fournir "un compte-rendu complet et détaillé" de l'opération menée par les commandos et qu'"une enquête impartiale, crédible, transparente et conforme aux critères internationaux" doit être menée?

Décidément, trahir la vraie France vous entraîne dans un traquenard. Car voici que les Etats-Unis et Israël "estiment que l'Etat hébreu peut parfaitement s'acquitter d'une telle enquête" tandis que "les autres Etats, notamment les pays arabes, estiment qu'Israël ne peut se montrer impartial à enquêter sur ses propres agissements".

Ah ! Tartuffe n'est plus à la fête dans la Maison d'Orgon de la démocratie mondiale. Voici la France piégée par la cécité de M. Nicolas Sarkozy sur la scène internationale - piège que j'avais souligné sur ce site en ces termes : "Alors que M. Kouchner se montre tout effaré de n'avoir pas cautionné davantage un Etat génocidaire, se rendra-t-il à petits pas et l'échine basse à la frontière de Gaza, agitera-t-il le drapeau aux trois couleurs sur les remparts de la forteresse qui enferme un gigantesque peuple de la mort ? (...) M. Kouchner va-t-il, au nom de la France de 1789, partager les chapons d'Orgon sous les murs de Gaza? Notre République peut-elle assister les bras croisés, donc en complice silencieuse à la construction d'un camp de la mort de cette taille ? A quel moment l'odeur des charniers tue-t-elle le parfum des démocraties?"

Voir - Gaza, coeur de la folie du monde, 18 janvier 2010.

3 - " Que peut-on faire, que peut-on faire, que peut-on faire ? " (Bernard Kouchner à l'Assemblée Nationale le 26 mars 2010)

Comme sous Vichy, c'est tout entière que la politique de la planète bascule à nouveau sous nos yeux du côté des forces encore enchaînées de la justice et de la liberté, comme sous l'occupation, ce sont deux visions radicalement opposées et inconciliables de la nature même de l'histoire et du destin des peuples et des nations qui se font face. Simplement, la démocratie mondiale est devenue à la fois floue, diffuse et désarticulée, de sorte que ce corps inerte et gigantesque ne présente plus de résistance structurée, simplement le chef d'orchestre de la guerre de la force et du glaive contre le droit international n'est autre que celle d'un petit peuple autrefois persécuté par Hitler et qui prend avec éclat la revanche de ses armes au prix de la métamorphose du monde entier en un camp de concentration dont il rédige seul le règlement et le mode de fonctionnement; simplement, le cadavre de la démocratie est placé sous respiration artificielle, de sorte que certains ressorts cachés à tous les regards donnent aux foules l'illusion que la démocratie remue encore des bras et des jambes et qu'elle s'avance en titubant sur la scène, simplement, la résistance n'occupe plus le plateau des Glières ou les forêts du Vercors, mais prend les armes à Ankara, à Brasilia, à Moscou, à Pékin - et la France de l'immoralité de M. Nicolas Sarkozy est devenue un corps trop flasque pour rejoindre la Résistance.

- Que peut-on faire ? Que peut-on faire ? Que peut-on faire ? Que peut-on faire ?, etc. (Bernard Koucher, Assemblée Nationale le 26 mars 2010)pagesperso-orange.fr, Un dialogue imaginaire, donc sérieux, entre M. Barack Obama et M. Benjamin Netanyahou, 4 avril 2010

Que faire quand, depuis 2007, le Président de la République s'est sans cesse et aveuglément rangé du côté de l'alliance immorale et contraire au droit international des Etats-Unis avec Israël, que faire quand, jour après jour, cette collusion guerrière et conquérante a ruiné dans l'œuf les initiatives diplomatiques pourtant timides de la France en direction de la Russie, de la Chine, de la Syrie et surtout de l'ensemble du monde arabe, que faire quand une Assemblée Nationale stupéfaite et prise de court fait semblant d'avoir enfin pris conscience de ce que l'enjeu est planétaire et qu'il engage rien de moins que la civilisation mondiale, que faire pour tenter de sauver les apparences quand, depuis soixante cinq ans, la démocratie mondiale viole le droit international et quand un gratte-ciel des subterfuges qui touchait les nues s'effondre, que faire quand l'heure a sonné du rendez-vous que le 11 septembre 2001 avait donné à une démocratie mondiale pilotée depuis un demi-siècle par les Etats-Unis et Israël, que faire quand la ligue arabe se range à son tour du côté de la Résistance? "Les ministres arabes des Affaires étrangères ont décidé au terme d'une réunion extraordinaire mercredi soir 3 juin 2010 au Caire de briser le blocus israélien imposé à la bande de Gaza "par tous les moyens", a annoncé le secrétaire général de la Ligue arabe Amr Moussa".

Mais comment oublier que ce sont les Etats-Unis qui ont organisé le blocus de Cuba au prix du sacrifice de "civils innocents", comme dit maintenant M. Ban Ki Moon et comme l'entonne tout soudain le chœur des faux repentis de la planète; comment oublier que les Etats-Unis ont affamé et déclaré la guerre à l'Irak sous le faux prétexte que Saddam Hussein allait pulvériser la planète en quarante cinq minutes; comment oublier que ce sont les Etats-Unis qui entendent maintenant affamer le peuple iranien et le châtier de ce que ses dirigeants entendent, en pleine conformité avec le droit international, se doter de l'énergie nucléaire pacifique et que la France aboie plus bêtement que son maître-chien?

Non seulement Israël ne fait qu'appliquer à Gaza la stratégie de l'extinction pure et simple des peuples récalcitrants à la domination de l'empire américain inaugurée dès le lendemain de la seconde guerre mondiale, mais la France et l'Europe entière ont soutenu cette politique les yeux fermés, tellement un chef d'Etat privé de vision de l'avenir du monde ressemble à un lépreux agitant sa sonnette, sans doute dans l'attente que les bien-portants s'écarteront de sa route et se mettront à l'abri de la contagion. Ah !quel serait aujourd'hui le rayonnement de la France dans le monde si elle avait su prendre une avance gaullienne sur la niaiserie des nations!

4 - Le nouveau tribunal de la conscience

On ne saurait comprendre en anthropologue de la politique la métamorphose du terreau même sur lequel l'histoire en folie donnera encore et pour un court instant l'illusion de se ruer dans les servitudes d'hier si l'on néglige de mesurer la portée d'un retour même timide de l'éthique universelle dans l'arène de l'histoire, ce qui seul permettra une pesée de la guerre entre la politique actuelle de la sottise et les promesses de l'intelligence.

Certes, depuis près d'un siècle, les camps de concentration nazis, puis les goulags de l'empire soviétique avaient préparé l'irréversible mutation cérébrale d'une histoire du monde de plus en plus citée à comparaître devant un tribunal international de la raison. Mais le globe terrestre de l'époque ne s'était pas encore suffisamment rapetissé pour présenter des instantanés photographiques de tous ses habitants rassemblés autour des petits écrans où la conscience universelle se donne à voir sur les cinq continents sous les traits d'un personnage en chair et en os. Et maintenant, qui voit-on marcher en long et en large sur les "étranges lucarnes"? Une humanité soudainement devenue à elle-même la diva désemparée de sa propre exigence morale. C'est ce spectacle-là d'une naissance de l'éthique que le coup de force militaire d'Israël sur la "flottille de la paix" qui voguait dans les eaux internationales entre Chypre et Gaza a présenté sur l'écran géant de l'iniquité du monde. La télévision est montée en chaire à la place des Bossuet et des Bourdaloue et elle tient au monde entier le langage des droits de l'esprit.

Mais si un malin génie avait veillé à illustrer jusqu'à la caricature la postérité grouillante de Hitler et de Staline au cœur même de démocraties dites vertueuses, jamais il n'aurait imaginé une miniature du "péché" plus éloquente que celle du peuple juif peint en pied, non seulement en tenue de garde-chiourme galonné d'un gigantesque camp de concentration à ciel ouvert, mais revêtu de l'uniforme d'un Etat saintement décidé à verser un sang innocent à seule fin d'interdire au monde entier de panser les blessures et de nourrir une ville d'un million six cent mille affamés.

L'histoire des carnages a changé de coordonnées sur l'échiquier de la guerre. Pour la première fois, tous les peuples et toutes les nations de la terre ont vu de leurs yeux un champ de bataille rétréci à l'extrême, alors que les mémorialistes et les chroniqueurs d'autrefois en racontaient aux enfants des écoles le paysage et les péripéties avec force euphémismes et circonlocutions. De même qu'au Moyen Age, les paramètres petitement chronologiques de Clio se trouvaient subordonnées au mythe grandiose d'une délivrance prochaine, subite et miraculeuse du genre humain - il y suffisait d'un débarquement imminent du ciel sur la terre - de même, l'astéroïde de l'espérance se place désormais sur l'orbite d'un "salut" par la démocratie dans laquelle la guerre entre les riches et les pauvres a fait place, une fois de plus, à un drame bien plus originel - celui qui oppose les droits de Créon à ceux d'Antigone et les lois non écrites aux lois des Etats.

Ce qui importe désormais, ce n'est déjà plus le décompte des cadavres entassés à bord des navires où s'affairaient des sauveteurs aux mains nues, ce n'est déjà plus la chute d'une civilisation dans la piraterie en haute mer, ce n'est déjà plus la censure qui interdit encore à toute l'Europe placée sous le contrôle étroit d'Israël de diffuser le spectacle du carnage; ce qui compte maintenant, c'est que les cinq continents se regardent les uns les autres dans le petit miroir d'eux-mêmes où Israël renvoie chacun à sa propre image soudain dessinée en traits ineffaçables - ceux d'un assaut de soldats sur des civils désarmés.

Mais c'est sans s'en douter le moins du monde qu'Israël vient d'inventer le confessionnal de la démocratie mondiale. A seulement se regarder un instant dans ce réflecteur planétaire, chacun sait maintenant sur quels prie-Dieu d'une Liberté truquée il s'agenouillait hier encore, quel Tartuffe et quel bénitier recevaient ses dévotions sur la terre. C'est ce spectacle qui a tellement épouvanté l'Assemblée Nationale de la Ve République qu'elle s'est mise au garde-à-vous sous le drapeau de la France pour dire à Israël qu'elle était son amie et qu'à ce titre, elle lui adressait une sévère réprimande.

Certes, la montée de l'éthique de l'humanité sur les planches de l'Histoire a de quoi surprendre; mais ce qui malaxe désormais l'Histoire véritable, c'est que la pellicule sur laquelle l'histoire simiohumaine se réfléchit n'est plus matérielle, mais cérébrale; et c'est à la fois soudainement et goutte à goutte qu'elle sécrète le spectacle de la mort d'une civilisation.

5 - L'Amérique et Israël face au tribunal de l'Histoire

Aussi tous les regards d'une humanité effrayée par la statue du Commandeur qui s'est dressée devant elle se portent-ils maintenant sur les acteurs cachés derrière les décors. Certes, ils se dissimulent encore maladroitement sous les tapisseries ; mais c'est leur impuissance même à se soustraire à l'attention du monde qui nourrit le tragique nouveau dont l'histoire a revêtu la cuirasse. Jamais l'éthique souillée et piétinée de la planète face à six milliards de globes oculaires n'a provoqué une unification aussi subite des consciences, jamais une telle Pentecôte de la démocratie n'a coupé le souffle aux semi-évadés de la zoologie. C'est que, jusqu'alors, le vocabulaire de l'esprit était demeuré confiné dans l'abside poussiéreuse des Eglises. Et voici qu'une autre voix renverse les clôtures de l'humanitarisme mondial, voici qu'un autre appel brise les barrières de la piété culturelle au petit pied des Etats. Dans la nuit du 31mai 2010, on a vu les chancelleries des plus grands Etats quitter soudain les parcs d'attraction de l'éthique et dévaler sur les trottoirs.

Dès les premières heures de la matinée, un simianthrope nouveau et quasiment miraculé a manifesté sa fureur, sa révolte et son dégoût; et chacun a tourné ses regards vers l'Amérique. Les fuyards de la nuit animale se demandent maintenant comment ils vont se trouver dignement représentés par leurs plus hauts dirigeants, quelles âmes et quels cœurs vont prendre la direction de l'Histoire du monde, comment le défi de la honte et de la colère va se trouver relevé par les pédagogues assermentés de la démocratie mondiale. Le géant américain, jusqu'alors ligoté, bâillonné, garroté par un minuscule agresseur va-t-il briser le joug de l'immoralité du monde ? Mais quel spectacle que celui d'un Hercule placé sous la loi d'airain et le commandement d'un nain ! La guerre civile larvée qui, depuis lors, fait bouillonner les consciences s'est déclenchée cette nuit-là.

Certes, sitôt que les démocraties eurent terrassé le marxisme, le capitalisme avait démontré le nouveau visage de l'immoralité du monde; mais, à partir de la chute du mur de Berlin, en 1989, la sauvagerie connaturelle à ce système de production délocalisable et mécanisable à l'infini avait pris la relève économique de la barbarie du nazisme et du stalinisme au sein d'une économie désormais fondée sur la mondialisation de la pauvreté. Et maintenant, Israël enfantait une barbarie révolue et tellement stupide que jamais les scénaristes les plus niais de Hollywood ne se seraient risqués à seulement imaginer un scénario aussi sot que de lancer à grand tapage et dans toutes les salles obscures du monde une super production de la Metro Goldwin Mayer dans laquelle des enfants tueurs auraient joué en riant avec la mort parmi les bonbons et les chaises roulantes.

Le réel se serait-il accoutumé à dépasser la fiction? Les massacres d'autrefois entre les défenseurs d'un prodige sacré - d'un côté, les cellules du pain et du vin de la messe se mettaient à l'écoute de certaines formules liturgiques immuables et se changeaient docilement en chair et en sang, de l'autre, de fieffés désensorceleurs demeuraient tout pantois devant tant de sottise - les massacres pieux du passé, dis-je, ont fait leur temps; et maintenant, Israël invoque des miracles plus forts encore. Primo, dit-il, les porteurs de pain aux affamés doivent se trouver empêchés de nuire, parce que des cargos chargés, eux, d'armes de guerre pouvaient suivre à la trace un sillage apparemment inoffensif; secundo, les affamés de Gaza mangeaient tellement à leur faim - il n'y avait encore que soixante cinq pour cent d'enfants rachitiques entre neuf et douze ans - qu'il fallait les protéger des ravages de l'obésité qui les guettait.

Mais il existe une relation aussi frappante qu'inattendue entre la chute des mystères religieux dans des subterfuges cultuels ridicules et la dégringolade de la sacralité démocratique d'Israël dans le grotesque de l'arraisonnement d'un convoi humanitaire: car le mythe de la liberté avait accouché d'une nation censée se trouver sanctifiée d'avance pour avoir été portée sur les fonts baptismaux de la liberté et de la justice. Le "peuple élu" était revenu sur ses terres; et depuis lors, il s'était mis à l'écoute, disait-on, de la voix et des vœux de la civilisation américaine, qui est une religion du Bien. Et voici que ce miracle de la piété des modernes tombait dans le sanglant. Si l'on n'écoute plus les oies du Capitole, le gosier de la démocratie planétaire aurait-il donc pris leur relais? C'est ce subterfuge qui placera l'auto-désacralisation suicidaire d'Israël au cœur des apostasies démocratisées, c'est cela qui scellera les retrouvailles des chroniqueurs et des mémorialistes fatigués avec l' axe vivant de l'histoire qu'on appelle l'éthique.

6 - La disqualification de l'Olympe des démocraties

Car il est apparu à tous les regards qu'il est stérile d'emprunter les chemins de l'aventure humaine monde avec des béquilles de notaires et de greffiers et que les profanations vivifiantes sont toujours des dénonciatrices de la sottise des idoles d'une époque. C'est ainsi que la réfutation des dieux caquetants par la voix des oies du Capitole avait donné au christianisme de l'époque une avance cérébrale non négligeable sur les dieux vieillis des Romains. Et voici que les Célestes des Anciens sont devenus des idéalités, donc des acteurs verbaux, et voici qu'ils ripaillent sur un Olympe où leurs seuls concepts suffisent à garantir la sainteté de leur trône. Mais leur désacralisation accélérée par les soins affairés d'Israël leur arrache leur plumage. Ce ne sont que des trompeurs invétérés, de fieffés menteurs et des attrape-nigauds chevronnés. Jamais ces dieux-là n'ont illustré les vertus qu'ils étaient censés incarner. Prenez la Liberté et la Justice: ne vous y trompez pas, ce sont des déguisements sonores du plus vieux des dieux, celui de la guerre. Mais les yeux de l'intelligence du simianthrope commencent de s'entre-ouvrir; et déjà il porte un regard nouveau sur les autels et les dévotions propres aux démocraties. Bientôt le pourrissement des prie-Dieu de la démocratie ouvrira l'œil du monde entier sur les nouveaux poulets du sacrifice. Car la conversion précipitée des démocraties à la faiblesse d'esprit des devins du paganisme les a d'ores et déjà livrées au néant politique: c'est à partir du massacre par les légions de Jahvé des sauveteurs désarmés d'une ville affamée que le monde a commencé de perdre la foi dans le plumage des démocraties verbales et que le déclin de l'Amérique a suivi un chemin parallèle à celui d'Israël.

Certes, il y avait longtemps que le soleil du Nouveau Monde descendait à l'horizon et s'abîmait dans la mer, longtemps que l'éclat de cette étoile se perdait dans les brumes du crépuscule de la Liberté, longtemps que ses feux avaient pâli aux yeux de tous les peuples et de toutes les nations de la terre. Mais, cette fois-ci, chacun se pinçait et se tâtait, incrédule, chacun suivait du regard et dans l'effarement les pas du dieu des idéalités, chacun attendait qu'une parole de vérité tombât de la bouche d'une idole que le monde entier avait acclamée un an seulement auparavant.

Dans un premier temps, M. Barack Obama a gentiment demandé à Israël de lui expliquer sa politique. Cette proposition loyale ou faussement innocente aurait pu prendre un tour philosophique. Dans ce cas, elle aurait signifié que la politique est l'art et la science des nations d'obtenir des avantages économiques, industriels et commerciaux au détriment les unes des autres, ou le sceptre d'une gloire militaire à l'échelle mondiale et qu'il y faut des méthodes réfléchies et rationnelles, donc de nature à satisfaire des ambitions légitimement affichées. Cette définition de la politique reposerait sur deux postulats de la logique universelle: il ne serait pas rationnel de nourrir la soif de régner d'un Etat à prétendre convertir des nations étrangères à des croyances religieuses qui ne répondraient pas à leur esprit; et il ne serait pas rationnel non plus de se forger des armes de sorciers, telles les totems, les amulettes et les grigris. M. Barack Obama aurait demandé à Israël de lui expliquer quels intérêts positifs il avait satisfaits à humilier l'ambassadeur de la Turquie quelques semaines auparavant - il l'avait ridiculement place sur une chaise basse et fait diffuser la scène à la télévision; et maintenant non seulement il croyait triompher à arraisonner en haute mer un navire voguant sous le pavillon de ce puissant voisin, mais à y assassiner dix passagers.

Mais il est bientôt apparu qu'en l'absence de réponses logiques à ces questions cartésiennes M. Barack Obama s'est vu contraint de demander à son tour la levée du siège de Gaza et de le déclarer "intenable". Mais alors, il permettait à M. Netanyahou de se poser en victime faussement innocente et apparemment affligée du torrent d'hypocrisie qui tombait dru comme grêle sur Israël, puisque les Etats-Unis collaboraient activement avec la France et avec l'Egypte à l'enfermement de la ville-martyre derrière un mur d'acier enfoncé jusqu'à vingt mètres sous la terre. Faut-il donc un si grand génie de la politique et une si profonde connaissance du genre humain pour savoir qu' à l'âge d'internet et de la télévision, le blocus d'une métropole de la taille de Paris en 1870 allait nécessairement déclencher une croisade mondiale de l'éthique de tous les peuples de la terre.

7 - Le cas de M. Biden

La seconde question que le blocus de Gaza a fatalement et de manière irréversible posé à la planète est de savoir si une nation de trois cent millions d'habitants peut confier les plus hautes fonctions dans l'Etat à des citoyens juifs sans les mettre en conflit douloureux et insoutenable avec leur conscience et leur âme. On sait que M. Barack Obama a nommé un Américain de religion juive au poste de vice-Président des Etats-Unis et que, dans un premier temps, ce bi-national par nature s'est montré à la hauteur de ses responsabilités à l'égard de sa patrie d'adoption. N'avait-il pas exprimé sa loyauté et son patriotisme quand il s'était indigné de la construction de mille six cents logements juifs supplémentaires à Jérusalem Est et de l'expulsion de leurs logements d'autant de Palestiniens? Et voici que, dans un second temps, le deuxième personnage de la plus puissante démocratie du monde faisait semblant d'ignorer que la "flottille de la Liberté" avait engagé soixante Etats pacifiques dans une mission exclusivement humanitaire; et voici qu'il proclame le droit d'Israël de les arraisonner en haute mer afin d'en vérifier soi-disant le chargement.

Naturellement, ce spécialiste du droit international et cet ancien Président de la Commission des affaires étrangères du Sénat sait fort bien qu'en vertu d'une disposition récente du droit international - il s'agit de lutter plus efficacement contre la drogue et le "terrorisme" - un Etat qui nourrira des soupçons sincères concernant la nature d'un transport maritime devra demander l'autorisation de l'arraisonner à l'Etat dont le navire portera le pavillon.

Or, aux journalistes qui lui annonçaient le coup de force d'Israël et le massacre qui en était résulté, M. Biden a répondu : "Et alors ? Où est le problème?" Quand le vice-Président et le chef de Cabinet de la Maison Blanche sont l'un de religion juive, l'autre citoyen israélien, le problème devient exclusivement politique; et ce n'est plus une question de courage civique, mais un devoir élémentaire de la poser. L'Américain moyen est en droit de savoir si la citoyenneté peut demeurer l'apanage naturel d'une partie considérable de la population qui, depuis 1947, se réclame de fait et en acte de son appartenance quasi exclusive à un autre Etat et sert les intérêts d'une nation étrangère sans s'en cacher le moins du monde, et cela au plus haut niveau de l'Etat. Et que dire de l'assassinat de passagers par l'arraisonneur?

C'est pourquoi l'effet collatéral le plus gigantesque et le plus inévitable du blocus de Gaza aura été de poser pour la première fois, et à la face du monde, la question des conditions objectives du patriotisme: un citoyen de religion juive ne sera-t-il donc fidèle à la nation dont il revendiquera la citoyenneté que dans les cas bénins où les intérêts qu'il jugera vitaux d'Israël ne lui paraîtront pas concernés? M. Jean Daniel a soulevé la question en France, à propos du Comité représentatif des institutions juives de France qu'il est allé jusqu'à juger "judéo-centriste" à titre "obsessionnel" et "pathologique". Mais si le vice-Président et le chef de Cabinet de la Maison Blanche peuvent défendre les intérêts vitaux de l'Etat étranger auquel ils appartiennent corps et âme et s'opposer à la politique de leur pays et à celle du locataire du bureau ovale, comment ne pas définir juridiquement la haute trahison sur des données objectives nouvelles?

Car le monde entier a compris que l'alliance du glaive de la Liberté avec celui de Jahvé était en acier trempé; et M. Netanyahou a pu, dans la foulée, déclarer qu'Israël était tombé dans un guet-apens tendu par les méchants : il lui avait bien fallu, hélas, tenter de sauver sa vie les armes de la Liberté à la main.

8 - Le destin de l'Amérique

Depuis longtemps mis en place, les mécanismes économiques et militaires d'un déclin fatal ont commencé de conduire l'empire américain au naufrage. Mais pour accéder à une chute d'une rigueur et d'une précision aussi implacables, il aura fallu le déclencheur d'un défi à l'éthique de la planète. Alors seulement le navire a perdu son capitaine, son gouvernail et son gréement. Gaza aura définitivement marginalisé le Nouveau Monde. La terre entière l'a compris quand, le 5 juin 2010, M. Barack Obama s'est vu contraint, sous l'autorité de son entourage israélien, de demander inutilement au vaisseau irlandais qui prenait la relève de la flottille de la Liberté, de se soumettre à la volonté d'Israël et de renoncer à secourir les affamés de Gaza.

Puis la guerre est devenue ouverte entre M. Barack Obama et le vice-Président, puisque le 5 juin la Maison Blanche affirmait de nouveau que le "le blocus israélien imposé depuis quatre ans ans à Gaza n'est pas tenable et doit être changé" alors que, de son côté, M. Biden déclarait qu'Israël "jouit pleinement du droit d'interception et de perquisition des bateaux qui voudraient briser le blocus" et que le massacre du 1er juin était "justifié".

Comment la question de la loyauté de tous les juifs du monde à l'égard de leur patrie d'adoption ne serait-elle pas posée si un vice-Président des Etats-Unis peut faire passer publiquement les intérêts d'Israël avant ceux de Washington? N'est-il pas d'ores et déjà évident que le déclin de l'empire sera conduit par Israël et à son profit.

Bientôt la dette américaine atteindra cinq cents milliards de dollars - en 2010, elle ne s'élevait encore qu'à cinquante mille milliards. Alors, il ne sera plus possible ni d'entretenir à fonds perdus plus mille deux cents garnisons et places fortes sur tout notre astéroïde, ni assurer leurs communications en pure perte et au prix exorbitant de l'entretien d'une flotte de guerre qu'il faut faire naviguer jour et nuit sur tous les océans du monde. L'Angleterre et l'empire ottoman ont connu le même engloutissement de leurs armes et de leur ubiquité, parce que l'argent n'est jamais le nerf de la guerre qu'à l'échelle des nations, non de la mappemonde.

Déjà la Chine a commencé d'acheter à bas prix ou pour rien les fleurons de l'industrie de l'adversaire; déjà les monceaux de la monnaie fictive que le nouveau roi Midas se trouve contraint d'imprimer à vide - des montagnes de dollars imaginaires, mais Washington est condamné à feindre de les tenir pour réels, sauf à précipiter son naufrage monétaro-militaire - ont rendu évident qu'Israël va juguler l'histoire du monde pour une génération encore. Aussi Gaza n'est-il qu'un avant-poste illusoire de l'expansion du grand Israël: si ce leurre tombe, si un Etat palestinien en trompe-l'œil se construit sur le retrait de Jahvé de la forteresse des affamés, alors tout le monde verra clair comme le jour que l'obstacle réel à une paix impossible par nature et par définition n'est autre que le statut non négociable de Jérusalem, parce que jamais l'Etat hébreu ne deviendra légitimable sur la scène du monde au prix d'une apostasie universelle - celle d'une Démocratie mondiale qui accorderait la bénédiction du droit international à un Etat fondé sur le vol de son territoire - sauf à démontrer à la face de la terre et pour les générations à venir que les idéaux de la démocratie n'étaient précisément que les oies du Capitole des modernes et que leur caquetage sur l'Olympe demeurait celui des dieux du sang et de la mort. C'est pourquoi l'histoire véritable de la planète est redevenue celle de l'éthique des Etats; et c'est pourquoi la véritable vengeance des peuples humiliés par leur abaissement spirituel fait de leur oppression même le nouveau levain de la civilisation mondiale.

9 - Regarder l'histoire au fond des yeux

On sait quelle révolution du "Connais-toi" cette prise de conscience tardive du genre simio humain a inaugurée in extremis. Depuis lors, c'est dans la nuit que les descendants du chimpanzé cherchent leur étoile.

- La fécondation philosophique de la psychanalyse (suite), 30 mai 2010

- La fécondation philosophique de la psychanalyse - Freud et l'avenir de l'inconscient, 23 mai 2010 + nécrologie de Claude Grégory .

La nuit est plus panoptique que le soleil. La lumière aveugle, la noirceur éclaire l'étendue qu'elle habite. Il faut le recul des ténèbres pour embrasser le spectacle du débarquement des peuples et des nations dans l'arène des Etats. Il faut le secours du silence et du vide pour apercevoir l'antique effigie de César monter sur les planches où l'attend une éternelle Antigone.

A l'heure où ces lignes seront accessibles sur internet, la presse quotidienne et plusieurs hebdomadaires auront commencé de publier des commentaires pertinents en diable; et pourtant, il n'est pas d'événement de nature à illustrer davantage le fossé qui sépare l'ambition de la spéléologie anthropologique, psychanalytique et critique de l'examen seulement historique et politique que le siège de Gaza. Certes, le scanner ne saurait rivaliser avec la photographie en couleur. Mais que reste-t-il des cosmétiques et des parfums à fleur de peau quand l'écran grouille de cellules affolées au plus profond du drame de la vie et de la mort d'une cité d'un million et demi d'habitants?

Pour la première fois depuis la fin du monde antique le jeu des potences avec les consciences retrouvera ses acteurs originels. Israël est appelé à y jouer son rôle le plus ancien, celui de la victime suicidaire à force de se proclamer innocente. Les décors sont plantés, les personnages vont entrer en scène. La planète est redevenue le théâtre de la guerre de l'esprit. Le sort de chacun est gravé sur les planches, le destin ne fera pas de quartier - il faudra apprendre à regarder l'histoire au fond des yeux.

Le 6 juin 2010
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