Lettre du peuple de France au Président de la République, M.nicolas Sarkozy

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1 - La perplexité du peuple français
2 - L'échec de l'alliance des pays riverains de la Méditerranée
3 - Suite des entrechats de la France
4 - Sommes-nous dehors ou dedans ?
5 - Notre retour dans l'OTAN militaire
6 - Ce que les Français ne sont pas
7 - L'identité de la France
8 - Qu'est-ce qu'une nation ?
9 - La France, c'est nous

1 - La perplexité du peuple français

Monsieur le Président,

Vous n'êtes pas le premier Président de la Vè République à plonger longuement le pays dans la perplexité. Les politologues perspicaces, les historiens de sens rassis, les psychologues avertis, les ethnologues surpris, les économistes sceptiques, les sociologues expérimentés se demandaient déjà comment M. François Mitterrand allait se tirer du guêpier dans lequel son ambition de conquérir le pouvoir quel qu'en fût le prix l'avait fait tomber, comment M. Giscard d'Estaing s'était laissé fasciner et piéger par les fastes de la République, comment Jacques Chirac, le vaillant saint-cyrien, avait tenté de reconduire la France aux bénitiers, puis aux grigris des magiciens et des sorciers des arts premiers.

Mais vous, Monsieur le Président, c'est la France de Descartes et de Voltaire que vous plongez dans le plus profond étonnement, parce que vous demeurez à leurs yeux une énigme difficile à déchiffrer. Nous ne vous comprenons pas, Monsieur le Président. Depuis trois ans, nous nous grattons la tête sans parvenir à nous éclairer sur les ressorts et les rouages de votre politique. Ce n'est pas faute que nous mettions toute notre bonne foi et toute notre bonne volonté à tenter d'expliquer ce qui est arrivé au peuple de la raison et à la nation de la réflexion. Après trois ans d'efforts, nous donnons notre langue au chat.

D'aucuns tentent de nous convaincre que vous seriez l'otage et le représentant d'un gouvernement étranger. Mais vos compatriotes se souviennent de votre discours de Ramallah : dans votre bouche, la France n'use pas des deux poids et des deux mesures auxquels Israël recourt en Palestine. Non seulement vous avez paru défendre avec la plus grande fermeté la politique de votre prédécesseur au Liban, mais vous ayez tendu la main à la Syrie. Nous nous félicitons de ce que vous ayez reçu M. Bachar El Assad en invité d'honneur de la République à l'occasion du défilé traditionnel de nos armées sur les champs Elysées le 14 juillet 2008. Mais comment se fait-il que vous ayez aussitôt réduit à néant votre politique de rapprochement intensif et spectaculaire non seulement avec le monde arabe, mais avec l'Iran? Comment se fait-il que vous ayez si rapidement, mais en catimini, sacrifié sur l'autel de l'expansion militaire d'Israël en Cisjordanie une alliance riche de promesses diplomatiques pour la France? Pourquoi, quelques semaines seulement après de si belles retrouvailles avec Damas êtes-vous allé supplier votre nouvel allié de changer son fusil d'épaule et d'exercer tout subitement ses talents diplomatiques à faire pression sur Téhéran au profit des armes du peuple hébreu? Ignoriez-vous qu'il n'y a pas d'entente plus indissoluble que celle de la Syrie avec l'Iran, ou bien avez-vous accédé au vœu de Tel-Aviv en toute connaissance de cause et au mépris de nos intérêts dans le monde musulman?

2 - L'échec de l'alliance des pays riverains de la Méditerranée

Vous avez également fondé une union riche d'avenir avec les pays riverains de la Méditerranée et vous y avez tout naturellement inclus la Syrie, ce qui a fait froncer les sourcils au Président des Etats-Unis de l'époque. Quel courage ! Mais pourquoi avez-vous ensuite réduit cette alliance à un tas de cendres, pourquoi avez-vous tenté en douce d'y introduire Israël dans un rôle de commandement? Saviez-vous que toute votre politique méditerranéenne s'en trouverait enterrée sans fleurs ni couronnes, saviez-vous que le refus de Tel-Aviv qu'il fût fait la plus légère allusion aux territoires occupés en Palestine serait catégorique? Vous avez également paru éprouver un instant d'horreur, d'effroi et de dégoût au spectacle de Gaza encerclée, affamée et réduite à un camp de mourants sous le soleil de Jahvé - puis on vous a vu rire à gorge déployée à Jérusalem aux côtés de M. Olmert, de Mme Merkel et des représentants d'une Europe vassalisée. Que l'Allemagne n'en finisse pas de payer la dette de Hitler à Israël s'inscrit dans la nature des choses, mais que le Président de la République croie à la pérennité d'un équilibre tout momentané des forces morales et immorales dans le monde actuel ressortit au mystère insondable qui entoure votre diplomatie.

M. Obama n'a pas tardé à rappeler Israël à la raison. Certes, ce néophyte y a essuyé un échec pitoyable et sa candeur en a paru toute surprise. Mais le 21 avril 2010, l'ancien ambassadeur des Etats-Unis en Israël, M. Martin Indyc, a déclaré sur un ton péremptoire que cet Etat microscopique devait se décider "prendre en considération les intérêts américains"; et d'ajoute : "Tel-Aviv pourra se permettre de prendre ses décisions en solitaire le jour où, du moins à ses propres yeux, il sera devenu la capitale d'une grande puissance et qu'il n'aura plus besoin de l'aide financière américaine". Je suppose que le Quai d'Orsay observe le vol des oiseaux avec autant d'attention que le Département d'Etat et que le Ministre des affaires étrangères de la France s'y connaît en signes et présages.

3 - Suite des entrechats de la France

Mais, ici encore, Monsieur le Président, nous ne savons pas quel est le jeu de vos haruspices et de vos augures sous le ciel bourdonnant des prières de la démocratie mondiale; car il se trouve qu' à la suite de la tentative si piteusement avortée de la puissante Amérique de mettre un terme à l'extension guerrière du peuple juif, vous avez déclaré à votre tour à M. Netanyahou qu'à l'instar de toutes les nations de la terre, la France observait le vol des esprits dans le ciel de la Liberté et de la justice du monde et qu'à ce titre, Paris devait la vérité à ses meilleurs amis: la démocratie mondiale des auspices avait ordonné la cessation de l'expansion sauvage des colonies d'Israël en Terre Sainte, de sorte que les verdicts souverains du ciel américain seraient respectés dans le temple de la foi républicaine. Mais, à la suite de l'échec répété de la magistrature des idéalités mondiales de convaincre l'intéressé du bon droit des opprimés - Washington a dû reculer une seconde fois en raison de la puissance du groupe de pression dont ce petit Etat dispose dans le monde et qui réduit à un nain le géant qui le protège - vous vous êtes précipité à Bruxelles pour demander à la Commission qu'elle engage en toute hâte l'Europe tout entière à conclure une alliance plus étroite encore avec le génocidaire de Gaza. Par bonheur Mme Ashton a puisé dans ses dernières forces pour refuser que l'Europe agonisante de Lisbonne se lie davantage à Israël.

Les Français, Monsieur le Président, voudraient comprendre les flottements et l'errance dont souffre votre politique étrangère. Car, avant même que votre gouvernement entrât en fonction, vous avez cédé au pouvoir que la communauté juive de France exerce sur les gouvernements successifs du pays. Il est vrai que cet escadron est monté à l'assaut de l'Elysée comme un seul homme; il est vrai que vous avez été sommé de renoncer à la nomination de M. Hubert Védrine au Quai d'Orsay. Mais pourquoi avez-vous obtempéré au point d'avoir appelé un coreligionnaire du Président omnipotent du CRIF, M. Kouchner, à succéder aux Vergennes et aux Talleyrand?

Puis, le 6 avril 2010, M. de Charette a apostrophé ledit Bernard Kouchner à Assemblée Nationale et cet ancien ministre des affaires étrangères de M. Juppé s'est indigné de ce que la France et l'Europe ne fissent rien pour arrêter le boucher de Gaza. Comment se fait-il que M. Kouchner lui ait répondu: "Qu'est-ce qu'on peut faire, Qu'est-ce qu'on peut faire, Qu'est-ce qu'on peut faire?" (sic) au lieu du bon français, qui dit: "Que peut-on faire?" Que peut-on faire? Que peut-on faire? Que peut-on faire? Que peut-on faire? Que peut-on faire? (Bernard Kouchner, Assemblée Nationale le 24 mars 2010)

- Un dialogue imaginaire, donc sérieux, entre M. Barack Obama et M. Benjamin Netanyahou, 4 avril 2010

4 - Sommes-nous dehors ou dedans ?

Serait-ce votre impuissance diplomatique au Moyen Orient que vous avez fait proclamer ce jour-là par la voix de votre Ministre des affaires étrangères, ou bien serait-il tombé de la dernière pluie? Est-il de bonne foi quand il constate avec tant de candeur le naufrage de l'union des pays riverains de la Méditerranée et qu'il s'en déclare aussi surpris, semble-t-il qu'un enfant de chœur? "Il va falloir trouver autre chose" a-t-il murmuré. Est-ce par naïveté que vous vous entourez de néophytes?

En un mot, quel est le degré de conscience politique de l'apôtre des droits de l'homme que vous avez nommé ministre des affaires étrangères, Monsieur le Président ? Votre politique et la sienne, s'il en a une, se confondent-elles au Moyen Orient ? Car la France a ensuite eu l'audace de vendre le Mistral à la Russie. Certes, elle a insisté sur le fait que ce navire de guerre est désarmé ; certes encore, Mme Clinton est venue tout spécialement à Paris pour souligner que, vingt ans après la chute du mur de Berlin, la guerre froide venait tout juste de s'achever et que la Russie était enfin redevenue une partenaire à part entière du nouveau continent que l'Amérique a porté sur les fonts baptismaux et qu'elle a baptisé l'Euramérique.

- Alice Clinton au pays des merveilles, 15 février 2010

Mais comme les pays otanisés, la France exceptée, demeurent occupés par des centaines de garnisons américaines et par une riche semailles d'ogives nucléaires pointées contre la Russie - Washington refuse obstinément de les retirer de leur territoire - le grand frère d'outre-Atlantique a froncé le sourcil et jugé la France à nouveau tentée par l'indocilité.

5 - Notre retour dans l'OTAN militaire

Quel soldat de Valmy êtes-vous, Monsieur le Président? Non seulement il semble que vous ayez affronté sans broncher le terrible froncement de sourcils du commandant en chef de l'OTAN, mais que, de surcroît, la France se veuille partie prenante à la construction d'une Europe politique et qu'elle soit prête à s'allier plus étroitement que jamais avec l'Allemagne; il s'agirait, dit-on, de sceller à ses côtés une alliance stratégique nouvelle avec Moscou et avec la Pologne. La France entendrait-elle élever l'Europe au rang de pôle central de la politique du monde dévassalisé de demain?

Il semble également que le Monde ait changé de peau. Aurait-il réduit au silence les Glucksman, les Finkielkraut, les Béhachel, les Adler, qui montaient régulièrement à l'assaut de la Russie et qui la présentaient sous les traits de Gengis Khan et de Tamerlan? Le génie olfactif de cette escouade a flairé le danger que représenterait pour Israël la reconquête par l'Europe de son ancienne grandeur. Mais, comment se fait-il que, dans le même temps, vous ayez replacé dare-dare la France sous le commandement militaire intégré de l'OTAN dont le Général de Gaulle nous avait libéré, ce qui, naturellement a rapetissé la nation sur la scène internationale?

Comme nous sommes un membre à part entière de l'alliance dite "atlantique" - il s'agit d'un pacte stratégique librement conclu entre des Etats souverains et profitable à leurs intérêts communs, cela suffisait à nous donner un bien plus grand poids diplomatique que la subordination de nos armes au commandement d'un Général étranger. Il n'y a pas de souveraineté réelle sous le sceptre et le sabre d'autrui. Nous avons participé, par exemple, au combat diplomatique de l'Allemagne et de l'Angleterre contre l'extension militaire unilatérale et obstinée de l'empire américain en Pologne et en Tchéquie, parce que notre influence politique ne se trouvait pas réduite par les chaînes qui entravent les pays captifs d'un empire d'au-delà des mers. Et maintenant, nous avons affaibli notre atout fondamental, celui de nous trouver délivrés de la présence des bases militaires d'une puissance étrangère qui ne campent nullement à titre provisoire sur le territoire de nos alliés européens et qui entendent bien y demeurer implantées à jamais. Qu'est-il advenu du fossé qui séparait si heureusement notre souveraineté solitaire de leur vassalité collective?

6 - Ce que les Français ne sont pas

Monsieur le Président, nous voudrions connaître la boussole de la France que le peuple a remise entre vos mains. Sur quels Océans faites-vous naviguer la nation, de quel navire tenez-vous le gouvernail, quel pilote de la France êtes-vous dans le siècle? Au début de votre quinquennat, vous avez compromis notre vieille alliance avec l'Allemagne, faute qu'une science de l'âme et de l'esprit des peuples insulaires vous ait informé de l'impossibilité viscérale qu'une alliance politique vivante et durable de l'Europe avec l'Angleterre puisse jamais voir le jour. Puis vous avez engagé la France des Condorcet et des Diderot dans une défense anti-républicaine des moulins à prières du Tibet, alors que, depuis la Première République, non seulement la France ne reconnaît, donc ne légitime le ciel d'aucun culte, mais que, de surcroît, la Révolution nous a placés à la tête du combat de la raison dans le monde entier.

La France de la pensée politique désacralisée, de la philosophie critique post-kantienne et d'une science historique délivrée de l'interprétation théologique du temps humain n'est pas seule à s'interroger avec angoisse sur l'esprit de raison qui inspire votre diplomatie parfois si résolument religieuse; le peuple, lui aussi, vit dans une douloureuse oscillation entre l'angoisse et la stupéfaction. Il y a longtemps que vous avez fait perdre le sourire aux Français que la Révolution de 1789 a déconnectés des cosmologies mythiques, parce que les questions nouvelles qu'ils se posent sous votre houlette ne les embarrassent pas seulement - elles les désarçonnent. Le pays se dit que son Président est responsable de l'idée de la France logicienne qu'il présente au monde, responsable de la manière dont il incarne une nation cartésienne, responsable de l'art et du talent avec lesquels il conduit les citoyens à se reconnaître dans le miroir du pays dont l'hôte de l'Elysée leur renvoie l'image. Georges Pompidou leur présentait une effigie de la solidité paysanne de la Gaule et de l'alliance de notre terre avec notre culture, Valéry Giscard d'Estaing leur offrait une photographie flatteuse des bonnes manières du pays et de l'élégance de son langage de gentilhomme, François Mitterrand jouait au doge de Venise mâtiné de roublard de village, Jacques Chirac avait la carrure du chef militaire vaillant et généreux.

Mais vous, Monsieur le Président, les Français ne savent sur quel pied vous les faites danser. Ils n'aiment l'excès ni de la familiarité, ni de la hauteur, ni de l'agitation, ni de la solennité, ni de la fébrilité, ni de la componction. Mais surtout, ils veulent que, par la médiation de ses attitudes, de ses gestes et de son langage policé, le chef de l'Etat leur présente un personnage éduqué, à la fois bien visible et insaisissable, vivant et un rien majestueux, aimable et discrètement hiératique. Cet acteur du monde, ils l'appellent la France.

En vérité, ils ne savent s'il s'agit d'un géant en chair et en os ou d'un personnage auquel la tenue de théâtre qu'il endosse lui fait jouer un rôle de composition ou parler avec ses tripes. Mais ce que savent tous les Français, Monsieur le Président, c'est ce qu'ils ne sont pas. C'est le faux portrait d'eux-mêmes que vous leur présentez qui leur tourne les sangs. Jamais ils ne porteront le vêtement de confection qui les déguise en serviteurs d'un Etat de fiction dans lequel ils ne se reconnaissent pas et dont la livrée porte la marque d'un tailleur étranger.

Les Français sont des aristocrates bon enfant et des rieurs sérieux. Bizarrement, les tenues qu'ils refusent de porter sont également celles dans lesquelles ni la nation, ni eux-mêmes n'entendent habiller la politique du pays sur la scène du monde. L'histoire, pensent-ils, est un théâtre où le passé et le présent ont scellé une alliance vivante. Vous avez rendu fragile le pacte que les Français ont conclu avec la durée. Pour un peu vous les feriez douter de la présence de la France dans le temps de l'histoire du monde, pour un peu, vous rendriez éphémère la nation de Montaigne et de Molière, pour un peu vous briseriez le mariage des Français avec la mémoire de leur pays.

7 - L'identité de la France

Il est vrai que les Etats sont des vases de Soissons. Mais quand vous montez sur le perron de l'Elysée en culottes courtes, quand vous faites la fête au Fouquet's, quand vous vous prélassez sur le pont du yacht de luxe de l'un de vos richissimes commanditaires, quand vous vous extasiez sur les ours en peluche du parc américain de Disneyland, les Français en sont estomaqués. Quel est donc, se demandent-ils, ce roi sautillant qu'ils ont élu par inadvertance et qui leur joue le vilain tour de se montrer désopilant aux yeux de la terre entière?

Voyez-vous, Monsieur le Président, la France, la République et la démocratie sont des personnages historiques par définition. Elu par le peuple qui vous a demandé de représenter ces acteurs du monde, vous êtes devenu, vous aussi, un héros de l'histoire vécue. Les Français veulent voir en vous leur propre noblesse et celle de la France, et la hauteur du politique, et la surréalité des peuples et des nations, et la grandeur de la condition humaine. Pourquoi les hommes se présentent-il rassemblés sous la houlette des nations? Parce que les nations incarnent l'esprit des peuples.

Quand vous criez à un syndicaliste: "Viens un peu ici si t'es un homme", quand vous renvoyez un impertinent par ces mots: "Casse-toi, pauv'con", quand vous dites à un adolescent qui s'essuie les mains pour avoir touché votre droite: "Fais pas l'malin, toi, fais pas l'malin, fais pas l'malin", quand, d'un geste faussement furtif vous essuyez une fausse larme sous l'œil des caméras à la lecture de la lettre de Guy Mocquet à sa mère, les Français découvrent, dans l'ahurissement et la stupeur, que vous êtes un particulier et qu'ils ont prêté les habits du souverain qu'ils sont à eux-mêmes à un particulier tout embarrassé par la majesté du peuple, par la royauté de la nation et par la sacralité des Etats souverains. Voyez-vous, Monsieur le Président, les peuples symbolisent le genre humain, les nations sont à elles-mêmes leur propre chambre ardente. Ne souillez pas, n'humiliez pas, ne rabaissez pas cette surréalité.

8 - Qu'est-ce qu'une nation ?

Quand ils vous voient hisser votre fils cadet sur un trône en or massif et que vous reculez seulement parce que deux cents journalistes accourent du monde entier pour assister, morts de rire, à une intronisation aussi auguste que celle des papes et des rois, quand ils vous regardent traîner en justice un Premier Ministre que vous accusez d'un délit inconnu du code pénal, quand le Conseil Constitutionnel vous fait renoncer à remplir les coffres de l'Etat de bons de caisse tirés sur l'air qu'ils respirent et qui, à vous entendre, rendent vos compatriotes responsables de l'asphyxie des six milliards d'habitants que compte la mappemonde, quand ils vous voient enrichir les laboratoires pharmaceutiques d''une commande de quatre vingt dix millions de vaccins censés prévenir une grippe imaginaire dont le globe terrestre se trouverait menacé, quand ils voient la France officielle rédiger des copies dans les Préfectures sur l' identité de la nation, alors que en prenez le contre-pied, le peuple se tâte, se pince, le peuple n'en croit pas ses yeux et ses oreilles, le peuple s'écrie que les bras lui en tombent, le peuple ahuri, abasourdi, esbaubi retrouve les exclamations oubliées qui donnaient à la langue des ancêtres la verdeur et la fraîcheur de la jeunesse de la nation.

Monsieur le Président, vos compatriotes sont mal initiés aux usages de cour qui commandent les relations diplomatique entre les nations. Et pourtant, quand ils vous entendent clamer sous les projecteurs que M. Barack Obama est votre copain, quand ils vous voient lui taper familièrement sur l'épaule, ils se frottent les yeux, les pauvres, et ils se disent qu'il doit y avoir un malentendu quelque part, qu'ils se trompent sans doute et qu'on s'ingénie sûrement à leur cacher quelque chose, tellement il est peu croyable que les chefs d'Etat se tutoient et qu'ils jouent entre eux à la marelle dans les préaux de l'histoire du monde.

Les Français se regardent, et se disent les uns aux autres: "Ce n'est pas d'Israël que ce Président est l' homme à gages, c'est de son propre déracinement qu'il porte la livrée. Certes, Israël joue, comme lui, sur tous les tableaux à la fois, Israël défend, comme lui, en paroles seulement le droit et la justice sur la terre. Mais, en politique, on ne donne le change que pour un temps; et vous, vous ignorez qu'on ne joue pas impunément ce jeu-là avec les plus grands Etats de la planète.

M. Nicolas Sarkozy, vous êtes un habile particulier. Comme les particuliers adroits, vous vous battez sur tous les fronts pour survivre, comme les particuliers malins, vous tentez de tirer votre épingle du jeu sur la terre, comme les particuliers débrouillards, vous ménagez tous les jours la chèvre et le chou, comme les particuliers ambitieux, vous vous glissez entre les mailles du filet, comme les particuliers qu'on ne roule pas dans la farine, vous colmatez les brèches et bouchez les trous, comme les particuliers avertis des pièges de ce monde, c'est cahin-caha que vous courez au tombeau. Mais la France ne joue pas à colin-maillard avec l'histoire, la France est une princesse, la France va droit son chemin, parce qu'elle porte le flambeau de la dignité du peuple français parmi les nations

9 - La France, c'est nous

Les relations que les citoyens entretiennent avec leur pays sont secrètes. Voyez-vous, Monsieur le Président, vos compatriotes ne sont ni de profonds historiens, ni des philosophes de la condition humaine, ni de savants psychologues. Et pourtant, ils savent d'instinct ce que vous ne savez pas et que vous n'apprendrez sans doute jamais : que les peuples sont les grands dignitaires de l'âme, de la mémoire et de la dégaine de leur pays. C'est à ce titre qu'ils se donnent à reconnaître à leur voix, à leur âge, à leurs joies et à leurs colères, c'est à ce titre que tout citoyen est à lui-même un chef d'Etat.

C'est pourquoi les Français se demandent comment vous avez pu assister à tant de conseils des ministres, côtoyer plusieurs de vos prédécesseurs, vous initier aux secrets diplomatiques et aux arcanes de l'histoire des nations et n'avoir jamais entendu sonner le pas de la France. Comment se fait-il que les Français vous ressentent viscéralement étranger à leur pays ? Vous êtes énergique en diable, vous vous démenez comme un beau diable, vous êtes un diable d'homme, vous êtes diaboliquement habile, vous êtes sans cesse sur la brèche, vous courez d'un incendie au suivant, vous en éteignez un pour en allumer d'autres, mais vous êtes luciole, feu-follet et brindille dans le vent.

Comment se fait-il que vous ne soyez personne, que vous n'ayez pas de for intérieur, que l'on vous sente sans attaches ni racines, que vous ne soyez viscéralement de nulle part, qu'on voudrait vous planter dans un sol, vous trouver une terre à féconder, faire de vous un arbre porteur de fleurs et de fruits, mais que vous flottez dans le vide et que la France se dise: "Décidément, cet homme-là nous rend un grand service, cet homme-là est tellement absent à lui-même et son énergie est si poignante à l'agiter dans le vide qu'il nous contraint à nous chercher, à nous reconnaître, à nous retrouver et à nous demander: "Qui sommes-nous ? Quel est notre secret ? Quel mystère parle-t-il en nous? Quelle voix nous dit-elle que la France, c'est nous?"

Le 2 mai 2010
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