La rédemption par l'assassinat

44 min

Par Manuel de Diéguez

1 - Introduction à une philosophie de la sottise
2 - La philosophie et la radiographie anthropologique de la sottise
3 - Le crayon rouge de René Pommier
4 - Le grand prêtre du voilement de face à Gaza
5 - Les Ponce Pilate du christianisme
6 - Le " désir mimétique "
7 - De la " rivalité mimétique " au sacrifice
8 - L'expérimentateur du panurgisme
9 - Les moutons de la peur
10 - Le récitatif théologique
11 - Le génie de Chateaubriand
12 - Anselme et la simiohumanité de Dieu
13 - L'immolation de Gaza et l'avenir des sciences humaines
14 - La sauvagerie de l'idole
15 - Quelques prouesses de la rivalité mimétique
16 - Comment on devient chrétien
17 - Qu'est-ce que croire en René Girard ?
18 - René Pommier le précurseur

1 - Introduction à une philosophie de la sottise

Dans un essai d'un type inédit, mais dont le riche avenir ne manquera pas de débarquer prochainement dans le champ de la pensée critique française, M. René Pommier étudie, la loupe à l'œil et à l'écoute du bon sens cartésien, la théorie de la "rivalité mimétique" de M. René Girard, de l'Académie française. René Pommier a appris l'analyse universitaire des textes littéraires à l'école Normale supérieure de la rue d'Ulm. On doit à ce spécialiste du siècle de Louis XIV des analyses fouillées des plus grands auteurs de l'époque classique et notamment des Etudes sur le dix-septième siècle, Etudes sur le Dom Juan de Molière, Etudes sur Britannicus, Etudes sur le Tartuffe, Etudes sur la Princesse de Clèves.

Dans le plus brillant de ses essais, qui vient de paraître, cet agrégé de Lettres et docteur d'Etat s'étonne plus que jamais de ce que l'éducation nationale ait radicalement séparé l'initiation à la lecture de nos grands écrivains de celle des grands philosophes. Cette méthode a détourné l'attention des lecteurs de Racine ou de Flaubert du spectacle des apories de la condition humaine, alors que le génie littéraire a toujours enfanté une vision philosophique et prophétique du monde. La métaphysique des Kafka, des Shakespeare, des Swift ou des Cervantès demeure à décrypter. Quant à la postérité anthropologique de Balzac ou du Tartuffe de Molière, elle en est à ses premiers pas.

René Pommier a si bien compris les carences dont souffre un humanisme européen amputé de la lecture précoce de Platon qu'il nous explique depuis longtemps les tenants et les aboutissants de sa pédagogie et le sens qu'il entend donner à ses méthodes de décorticage de l'incohérence mentale de l'humanité en général - celle que les philosophes observent depuis tant de siècles et notamment un disciple de Descartes qui naquit en 1638, comme Louis XIV et mourut, comme lui, en 1715 - un certain Malebranche. On n'a retenu de ce malheureux que les raisons, logiciennes seulement à demi, pour lesquelles un Dieu stupide arrose les chemins en même temps que les champs : c'est que la sagesse infinie du nouveau Jupiter procèderait par vues globales - le ciel chrétien a été modelé à l'école du droit romain, qui enseignait que de minimis non curat praetor. Aussi est-il fort instructif de découvrir que ce philosophe, si sottement qu'il fût demeuré accoudé à la piété de son siècle, ne s'en révèle pas moins un analyste perspicace du désordre cérébral dont souffre René Girard: "Pour devenir célèbre, les inventeurs de nouveaux systèmes veulent être des novateurs, (...) des inventeurs de quelque opinion nouvelle, afin d'acquérir par là quelque réputation dans le monde ; et ils s'assurent qu'en disant quelque chose qui n'ait point encore été dite, ils ne manqueront pas d'admirateurs. (Malebranche, De la recherche de la vérité, La Pléiade, Gallimard 1979, p. 230)

Comment vont-ils s'y prendre? "Dès qu'ils croient avoir enfin découvert une théorie que leur paraît de nature à leur permettre de parvenir à leur but, ils s'y attachent aveuglément (...). Ils privilégient tout ce qui leur semble pouvoir, si peu que ce soit, la conforter et ignorent superbement tout ce qui la contredit de la façon la plus évidente et pourrait la ruiner dans l'œuf. "Mais encore? "Lorsqu'ils ont une fois imaginé un système qui ait quelque vraisemblance, on ne peut plus les en détromper. Il retiennent et conservent très clairement toutes choses qui peuvent servir en quelque manière à les confirmer; et ils n'aperçoivent presque pas toutes les objections qui lui sont opposées, ou bien ils s'en défont par quelque distinction frivole." Comment vont-ils gérer le trésor d'une gloire empruntée à ce point? "Ils se plaisent intérieurement dans la vue de leur ouvrage et de l'estime qu'ils espèrent en recevoir." Comment cela? "Ils ne s'appliquent qu'à considérer l'image de la vérité que portent leurs opinions vraisemblables. Ils arrêtent cette image fixe devant leurs yeux, mais ils ne regardent jamais d'une vue arrêtée les autres faces de leurs sentiments, lesquelles leur en découvriraient la fausseté." (p. 120-121)

De ce psychanalyste avant la lettre de l'esprit de système, René Pommier va tirer une philosophie générale de la sottise: "Les erreurs sont très fécondes, écrit-il, parce qu'elles sont d'ordinaires grosses de beaucoup d'autres. L'erreur engendre, hélas, beaucoup plus facilement d'autres erreurs que la vérité ne fait découvrir d'autres vérités. Les idées fausses sont comment les mauvaises herbes : elles prolifèrent rapidement. Les sottises n'aiment pas la solitude." (p. 121)

2 - La philosophie et la radiographie anthropologique de la sottise

Même dans la presse quotidienne, la critique littéraire a cessé de ridiculiser les mauvais auteurs - elle ne prend plus la peine d' "éreinter" un ouvrage, comme on disait autrefois. En revanche, Kierkegaard et Schopenhauer consacrent des centaines de pages à ridiculiser la mythologie du concept dont Hegel a fait le Paraclet de l'idéalisme christianisé, Nietzsche s'attarde à tourner le rationalisme au petit pied de David Strauss en dérision et Platon a rendu immortelles ses réfutations dialoguées de la dialectique artificieuse des plus illustres sophistes de son temps. C'est que l'enjeu de la réfutation des Hippias, des Prodicos ou des Protagoras était universel et il l'est demeuré. En l'espèce, l'ouvrage de René Pommier pose rien de moins que la question de savoir ce que sont devenues les croyances chrétiennes d'usage courant et l'athéisme ripoliné des nouveaux sophistes sortis de terre soixante-dix ans après le décès de Freud, un siècle et demi après celui de Darwin, deux siècles et demi après celui de Voltaire et de Diderot, pour ne pas remonter à Lucrèce ou à Epicure.

C'est dire qu'aucun débat ne se situe davantage au cœur de l'histoire de la pensée mondiale - donc du devenir désespérant ou réjouissant de l'embryon d'encéphale dont dispose notre espèce - qu'une "critique des textes" métamorphosée, de discipline scolaire et convenue qu'elle était en un instrument de pesée ironique de l'intelligence du genre humain. Mieux encore : à l'heure où les mythes religieux reviennent en force dans la géopolitique, ils mettent plus que jamais en évidence l'abîme qui sépare la réflexion de fond sur les mythes sacrés de la description myope des pratiques cultuelles dont les peuples et les nations accumulent les témoignages depuis des millénaires. Il est précieux que des observateurs stratosphériques de l'évolution de l'encéphale schizoïde de notre espèce apprennent à diagnostiquer à l'aide de méthodes iconoclastes les maladies ataviques ou récentes dont la boîte osseuse des hommes et celle de leurs dieux souffrent de conserve.

Sur quels chemins encore à débroussailler de la connaissance rationnelle l'anthropologie critique entend-elle interpréter les efforts titanesques aussi bien de l'autel romain que des propitiatoires des démocraties auto-idéalisées pour tenter de protéger les théologies sacrificielles de la profanation de leur véritable contenu doctrinal, c'est-à-dire de la mise en évidence du rôle central que jouent les immolations sanglantes dans l'histoire tout court comme dans l'histoire cultuelle de l'humanité? Car elles se révèlent parallèles au point qu'elles se donnent fidèlement la réplique.

3 - Le crayon rouge de René Pommier

Il se trouve que, depuis plus de trente ans, M. René Girard n'a d'autre objectif que de tenter de guérir le christianisme du meurtre de la messe, donc de retirer au Golgotha son rôle d'offertoire sanglant de la foi, donc de priver le mythe de la "rédemption" de son immersion dans l'assassinat payant, donc de métamorphoser le "boucher obscur" de Pascal en un gentil marchand de sucreries, donc de nier la rechute de la religion de l'incarnation dans la trucidation récompensée d'Isaac et d'Iphigénie, donc de retirer de l'autel de Jahvé ou du Dieu de la Croix la victime ensanglantée et revendiquée depuis les origines, donc confirmée par le Concile de Trente, donc réitérée par le Catéchisme de l'Eglise romaine de 1992, donc épaulée par l'Eglise orthodoxe et par tous les protestantismes eux-mêmes, dont aucun ne va tellement loin dans l'audace de ses sacrilèges qu'il irait jusqu'à nier le rôle de victime sacrée que joue Jésus-Christ au sein d'une religion fondée à la fois sur notre retour retardé au Paradis et sur le paiement rubis sur l'ongle et de siècle en siècle à un créancier insatiable du prix expiatoire de notre expulsion de l'Eden.

Le crayon rouge du professeur de Lettres à la main, René Pommier corrige minutieusement les copies en forme de dérobade du théoricien de la "rivalité mimétique". Mais, dans le même temps, cet ancien élève des Pères demande à la philosophie des Turgot et des Condorcet de forcer la porte des sciences humaines; et il supplie la raison d'aujourd'hui de souligner sans relâche les trucages de textes, les faux sens délibérément introduits dans l'interprétation édulcorante et ad usum delphini de Flaubert et d'Homère, de Saint Marc et de Racine, de Proust et de Molière. Quelle dissection que de soumettre une théologie à la critique de l'escamotage girardien du sang des hommes et des dieux, quel exercice chirurgical de la logique que d'introduire le scalpel de la dialectique dans les jardinets de Clio, quelle autopsie d'un culte inca dont le Dieu tueur se prétend innocent!

4 - Le grand prêtre du voilement de face à Gaza

Naturellement, une humanité suffisamment auguste par s'attacher tout entière à détourner sa face du crime rédempteur qu'on lui impute et qu'on lui réclame tout ensemble de là-haut, une telle humanité, dis-je, refuse farouchement de regarder en face les chromosomes du tartuffisme logés dans ses gènes et qui pilotent sa politique et son histoire depuis des millénaires. Et comme il se trouve que l'idole et les étals de la mort qui lui servent de réflecteurs donnent désormais leur "hypocrisie effrayée", comme dit Condorcet, en spectacle à Gaza, on comprend que René Girard soit appelé à jouer sur notre astéroïde le rôle du grand prêtre du voilement de face de la raison universelle et de la pensée politique mondiale. Car la mappemonde ne saurait s'atteler au devoir, par trop cruel, d'approfondir son "Connais-toi". Songez donc que cette tâche-là appellerait notre espèce à descendre, la torche d'Isaïe à la main, dans l'antre de la bête qu'on appelle l'Histoire!

5 - Les Ponce Pilate du christianisme

Je n'entrerai pas dans le détail des montages auxquels s'exercent les Ponce Pilate du meurtre sacré et qui permettent aux officiants de l'offertoire chrétien d'"expliquer" un sacrifice de sang afin d'en dédouaner le commanditaire divin. Je préfère tourner le regard du lecteur en direction du miroir dans lequel le Narcisse sacerdotal se regarde. Qu'en est-il de la sacralité auto angélisée du clergé des idéalités de la démocratie mondiale? Car si la civilisation des catéchètes de la "liberté" distille un humanisme pour enfants de chœur, la civilisation de la Justice aura besoin de se réfléchir dans le miroir truqué d'un culte faussement délivré du meurtre qui l'habite. Alors le nouvel évangile des "droits de l'homme" de 1789 sera censé se laver de la souillure du rachat de notre espèce par la mise à mort d'un innocent.

Si je passe sans m'attarder - qu'on lise René Pommier - sur le recensement des falsifications titanesques auxquelles il faudra recourir pour s'exercer à ce lustrage, c'est donc afin de tenter d'encadrer d'une modeste réflexion préalable l'originalité de la démarche de notre iconoclaste, puisqu'il s'agit, comme il est suggéré plus haut, de la révolution de la critique française de textes qu'entraîne l'irruption dans les écoles de la République des sacrilèges de la pensée logique. Il apparaît alors que l'incohérence mentale dont témoigne la croyance en la vertu thérapeutique du meurtre sacré débouche toujours sur une cécité de nature inconsciemment politique, et précisément sur l'aveuglement à l'égard des relations que l'histoire entretient avec ses potences.

Certes, il peut arriver à notre blasphémateur de s'indigner d'une mauvaise foi dont la pieuse friponnerie lui paraît trop criante pour qu'il ne se frotte pas les yeux de surprise et qu'il puisse se retenir de s'exclamer que les bras lui en tombent ; mais le plus souvent il s'interroge tranquillement sur les secrets universels de la trucidation dévote de l'autel dont on sait, depuis Freud et Sartre, que la mauvaise foi demeure largement cachée aux yeux des dévots tapis sous l'offertoire et qui en usent la main sur le coeur. Exemple: "Les sottises éveillent généralement chez ceux qui les profèrent une sourde et lancinante inquiétude, très perceptible chez René Girard. Comme nous avons pu le noter, il lui arrive assez souvent de s'interrompre et de s'interroger sur la validité de ses thèses et de ses analyses. Mais il surmonte vite ces moments de doute pour se lancer à corps perdu dans de nouvelles divagations. Et plus il accumule les élucubration, plus il se rassure en se disant qu'il est impossible qu'il ait pu se tromper à ce point-là. Hé bien si, c'est tout à fait possible et c'est même comme cela que se construisent beaucoup de systèmes." (p. 121)

6 - Le " désir mimétique "

En réalité, la civilisation moderne a abouti à un degré tellement irréversible de la spécialisation des têtes que des esprits éduqués à l'école d'une discipline aux méthodes bien balisées se montrent ensuite aussi étrangers à d'autres savoirs que les scarabées à la démonstration du théorème de Pythagore. Naturellement, ce phénomène extraordinaire se trouvera encore accentué quand une idée fixe servira d'axe central à un fanatisme cérébralisé et devenu doctrinal.

Voici quelques exemples d'encéphales miraculés par la candeur doctorale - M. René Pommier les appelle "le peuple des jobards" - qui suffiront à éclairer la question focale que posera à l'anthropologie critique le miracle du refus intellectuel d'une civilisation entière de décrypter les secrets anthropologiques qu'illustrent les sacrificateurs aux mains jointes. On sait que la doctrine centrale de René Girard est celle du "désir mimétique" dont le dogme premier raconte que tout être humain normalement constitué, donc, hélas, anormal par nature et de naissance, ne désire jamais quoi que ce soit spontanément et pour s'être mis à l'écoute de sa propre volonté, mais seulement parce qu'un autre, que René Girard appelle "le médiateur", désire le même objet. "Le vrai Dom Juan n'est pas autonome; il est incapable de se passer des Autres...Cette vérité est aujourd'hui dissimulée. Mais c'est la vérité de certains séducteurs shakespeariens ; c'est la vérité du Dom Juan de Molière." (p. 56)

Si vous entendez mettre la main sur la preuve la plus irréfutable de ce que seul le mimétologue girardien échappera à une fatalité aussi universelle que celle de la dépendance du désir de chacun du désir allumé par un autre, il vous suffira de lire la scène 2 de l'acte II où Don Juan se prépare à enlever une jeune fiancée: "Le hasard me fait voir ce couple d'amants trois ou quatre jours avant leur voyage. Jamais je ne vis deux personnes être si contentes l'une de l'autre et faire éclater plus d'amour. La tendresse visible de leurs mutuelles ardeurs me donna de l'émotion; j'en fus frappé au cœur et mon amour commença par la jalousie. Oui, je ne pus souffrir de les voir si bien ensemble; le dépit alarma mes désirs et je me figurais un plaisir extrême à pouvoir troubler leur intelligence et rompre cet engagement dont la délicatesse de mon cœur se tenait offensée." p. 24-25

René Pommier commente la scène en ces termes: "Ce texte lui [à René Girard] paraît manifestement tout à fait concluant. Il ne semble pas douter un instant qu'il suffise à prouver que Dom Juan ne saurait jamais désirer que des femmes déjà désirées par un autre. Mais Dom Juan, lui, n'en est manifestement pas conscient. Loin d'avoir le sentiment que ce qui vient de lui arriver corresponde à sa "vérité", il y voit une bizarrerie qu'il a du mal à s'expliquer et en souligne le caractère paradoxal: "Mon amour commença par la jalousie". N'ayant pas lu René Girard, Dom Juan pense, en effet, que la jalousie est beaucoup plus volontiers la conséquence que la cause de l'amour. C'est apparemment la première fois que pareille chose lui arrive. D'ordinaire il lui suffit de voir une jolie femme pour la désirer." (p.25)

Du reste, s'il avait fallu démontrer aux spectateurs du XVIIe siècle que Dom Juan était coureur en diable, il suffirait de lire la suite dans Molière: "Je ne puis refuser mon cœur à tout ce que je vois d'aimable; et dès qu'un beau visage me le demande, si j'en avais dix mille, je les donnerais tous", a-t-il confié un instant auparavant à Sganarelle à qui cet aveu n'a certainement rien appris. Et apparemment, il en est toujours ainsi, comme on peut le constater à la scène 2 de l'acte II où, apercevant Charlotte, il dit à Sganarelle: "Ah ah, d'où sort cette autre paysanne, Sganarelle ? As-tu rien vu de plus joli, et ne trouves-tu pas, dis-moi, que celle-ci vaut bien l'autre ? " Notons que Dom Juan ne sait alors encore rien sur Charlotte, et qu'il ignore notamment qu'elle est fiancée à Pierrot. Le désir qu'elle lui inspire est évidemment immédiat dans tous les sens du mot. Et il en est de même de tous les amoureux de Molière." (p. 25)

7 - De la " rivalité mimétique " au sacrifice

La relative longueur de cette citation remplace toutes les autres dans la démonstration de ce que la raison ordinaire du genre humaine peut se révéler un hurluberlu et que rien ne l'arrête alors dans le saugrenu, le rocambolesque et le farfelu.

Mais pourquoi René Girard a-t-il besoin de nier toute autonomie du désir? Fort simplement parce que ce postulat est indispensable à l'"explication" de la "rivalité mimétique": il faut bien que toute l'humanité soit censée désirer les mêmes objets pour qu'elle se trouve plongée dans une marmite en ébullition. Alors seulement notre espèce montera comme le lait sur le feu, ce qui fera fatalement déborder tout le contenu du récipient. Mais où René Girard veut-il en venir avec son pot-au-feu? Au sacrifice religieux : afin d'éviter l'explosion perpétuelle des désirs en rivalité entre eux, les sociétés humaines vont se choisir un gentil "bouc émissaire", dont elles fleuriront les cornes au besoin, tellement elles se montreront reconnaissantes à la bête saintement égorgée de servir d'exutoire passif à leur violence mal contenue.

Pour comprendre en anthropologue l'erreur dans laquelle René Girard s'est laissé entraîner et qui l'a conduit à confondre l'esprit d'imitation, qu'il appelle le mimétisme, avec le grégarisme viscéral dont l'humanité se trouve affligée - cette tare se manifeste déjà chez les chimpanzés - il faut rappeler que la vassalité cérébrale d'Adam s'exprime sous trois formes principales du panurgisme atavique, mais non universel dont souffre notre espèce. La première a été démontrée il y a plus d'un demi-siècle par Stanley Milgram : cet anthropologue a imaginé d'expérimenter sur le vif la puissance de persuasion automatique, mais relativement riche en exceptions, qu'exerce le respect inné de l'autorité sociale et du pouvoir hiérarchique. Je rappelle la méthode de démonstration ingénieuse que ce Swift des sciences humaines a imaginée à Lilliput. Sous couvert de tester en laboratoire l'ampleur et les limites de notre faculté de nous mettre en apprentissage, ce Gulliver a mis en scène des acteurs censés recevoir des décharges électriques d'intensité croissante de la part de laborantins chargés de châtier à distance leurs erreurs d'élèves doués ou de cancres invétérés. Les vrais cobayes n'étaient donc en rien les faux apprentis, tous de mèche, mais les honnêtes salariés chargés d'appuyer sur les boutons et qui croyaient déclencher des cris de douleur d'intensité proportionnée au voltage qu'ils administraient aux victimes - et cela jusqu'au trépas simulé de ces derniers. Le chef du laboratoire n'était autre que Stanley Milgram, dont la blouse de médecin et la barbe doctorale impressionnaient suffisamment les smicards de la torture pour qu'ils accomplissent leur travail sans état d'âme et avec autant de conscience professionnelle et de minutie que le prisonnier du goulag que Soljenitsyne a mis en scène dans Une journée d'Yvan Denissovitch ou Kafka dans La Colonie pénitentiaire.

L'expérience vient d'être reprise dans un jeu télévisé, mais non plus afin de démontrer le mécanisme fondateur des sociétés humaines, mais seulement pour illustrer la vanité télévisuelle, ce qui, à l'instar du sacré, préserve le public de tout regard sur l'essentiel.

8 - L'expérimentateur du panurgisme

La seconde source du panurgisme humain s'inscrit dans la continuation logique de la première: si vous lisez la Correspondance entre Erasme, alors réfugié à Fribourg la catholique et Amerbach, grand juriste demeuré à Bâle la protestante, vous découvrirez que la municipalité de la ville laissait plusieurs mois à la libre réflexion des fidèles du culte romain pour qu'ils reviennent à la raison et au plus simple bon sens par le chemin de leur entendement naturel, notamment au chapitre crucial de la doctrine de la transsubstantiation eucharistique. Amerbach est terrifié : comment serait-il possible de soumettre à une pesée personnelle la doctrine du Saint Siège, écrit-il au grand humaniste, selon laquelle le pain et le vin de la messe se changent effectivement en molécules de chair et de sang sur l'autel par l'effet miraculeux des paroles de la consécration que prononce l'officiant, puisque Jésus-Christ a expressément déclaré à ses disciples: "Ceci est mon corps, ceci est mon sang". Si la parole d'un homme hissé au rang et à l'autorité du "fils de Dieu" est nécessairement infaillible par nature et par définition, comment celle de son supérieur hiérarchique, une divinité omnisciente et dont les écrits se trouvent dûment consignés dans ses saintes écritures ne le seraient-elles pas encore davantage, tant par nature que par définition?

Erasme ne saurait suggérer à Amerbach que le pain et le vin seraient des offrandes végétales parce que particulières aux civilisations demeurées bucoliques, donc étrangères aux conflits armés des civilisations plus développées, de sorte qu'il a fallu demander à des prémices agricoles de se métamorphoser symboliquement en chair et en sang d'une histoire désormais armée jusqu'aux dents. Au contraire, l'auteur de la Ratio verae theologiae oublie subitement toute sa théologie des métaphores et des signes pour encourager vivement Amerbach à tenir bon et à défendre la lettre des textes, parce que, écrit-il maintenant, si l'on cède seulement d'un pouce sur la doctrine catholique, l'hérétique poussera son avantage au profit de son raisonnement et ne tardera pas à vous entraîner plus loin dans sa logique de l'impiété, de sorte que, de fil en aiguille, vous ne saurez plus où vous arrêter sur ce chemin ; et bientôt il sera trop tard pour organiser une résistance efficace aux schismatiques.

René Girard semble ignorer que plus une société est close sur ses rituels et ses dogmes, comme disait Bergson, plus elle hait l'individu différencié et singularisé à l'école de sa raison. Toute société religieuse est un corps spongieux. A ce titre, elle est dirigée par une caste armée d'une excellente mémoire et suffisamment décérébrée non seulement pour répéter impeccablement et de génération en génération un savoir traditionnel devenu héréditaire, mais douée pour l'expression rhétorique du psittacisme catéchétique, ce qui lui permet d'en présenter de siècle en siècle la doctrine comme le ciment cérébral et psychique des brebis d'un propriétaire mythique.

9 - Les moutons de la peur

La troisième voie du grégarisme et du panurgisme congénitaux à l'espèce humaine n'est autre qu'une capacité de convaincre nécessairement liée à la force politique, donc à la peur qui lui demeure fatalement attachée. Il suffit de lire les Lettres de Cicéron à Atticus pour observer à la loupe et quasiment jour après jour les basculements successifs des Romains, et d'abord de Cicéron lui-même du côté de César ou de Pompée depuis le franchissement du Rubicon de l'un jusqu'à la bataille de Pharsale qui allait conduire à l'assassinat du second en Egypte. Ce n'est évidemment pas la "rivalité mimétique" qui a dicté ce va-et-vient, sinon la clé de l'agglutinement constant des Etats européens à l'empire américain depuis 1945 serait cachée dans le coffret de la politologie girardienne. Face à une puissance qui fait l'histoire, la tentation des faibles est grande de ne pas s'isoler sur la planète, donc de participer activement à une attraction vassalisatrice générale. L'assujettissement des peuples ne découle nullement de leur besoin congénital de se mimer inconsciemment les uns les autres, mais de la crainte qu'à s'en aller camper sur l'île déserte d'une souveraineté isolée, on y mangera le pain amer de la solitude. L'érémitisme souverain est l'héroïsme des hommes de génie, non de la politique.

On voit que la fonction girardissime du mythe girardien est d'insérer dans l'histoire un mécanisme mimétique qui sera censé fonctionner tout seul, donc innocemment, de sorte que son automatisme permettra aux Etats de jouer au Ponce Pilate de leur destin face à une prétendue fatalité de leur cécité. Ce ne sera pas délibérément, donc en coupable, que l'humanité arborera le masque sacré qui l'absoudra de se rendre aveugle à son propre sort, mais en application d'un verdict du dieu nouveau du pardon, la "rivalité mimétique".

10 - Le récitatif théologique

On sait que Gabriel Tarde (1843-1904) a observé le premier l'inégalité de la "faculté d'imiter" dont font preuve les peuples et les nations, et notamment les Gaulois, qui s'étaient rapidement initiés aux méthodes de guerre des légions de César. Du dernier sociologue pensant - il a été remis à l'honneur par Gilles Deleuze et par d'autres philosophes - il faut retenir La Criminalité comparée (1890), La Philosophie pénale (1890), Les Lois de l'imitation (1890), Les Transformations du droit. Étude sociologique (1891), Monadologie et sociologie (1893), La Logique sociale (1895), Fragment d'histoire future (1896), L'Opposition universelle. Essai d'une théorie des contraires (1897), Écrits de psychologie sociale (1898), Les Lois sociales. Esquisse d'une sociologie (1898), Psychologie économique, (1902), L'Opinion et la foule (1901)(réédité en 2006).

Mais René Girard obéit à une ambition tout autre et qui rend hallucinante la "rivalité mimétique", celle de métamorphoser l'histoire profane de la planète entière en une succession de sacrifices masqués et tous supposés de type proprement religieux, alors que le terme de "sacrifice" compénètre le langage courant dans un sens banalisé et nullement cultuel : on parlera d'un sacrifice d'argent, par exemple ou du patriotisme comme l'expression de "l'esprit de sacrifice" des citoyens.

Le sacrifice à la patrie sur les champs de bataille n'est pas une immolation dûment encadrée par une Eglise; mais chez René Girard, le besoin doublement impérieux de soustraire non seulement le christianisme à son statut naturel de religion immolatoire classique, mais de l'absoudre du retour subreptice au sacrifice humain dans son sein, ce double besoin, dis-je, métamorphose en un sacrifice prétendument religieux et secrètement sacerdotal le meurtre de Jean-Baptiste, le vilain tour joué au cyclope dans Homère ou la ruse d'Esaü.

Naturellement, à ce compte, impossible de ne pas mettre systématiquement les massacres de septembre, l'exécution de Louis XVI ou la Grande guerre sur la liste des sacrifices cultuels proprement dits. Mais l'anthropologie critique entend observer les sacrifices dans leurs ramifications politiques "naturelles", et cela jusqu'au cœur du temporel désacralisé des Etats modernes. Le sacrifice de Gaza, par exemple, n'est pas balisé par un clergé endoctriné de sacrificateurs professionnels, l'Eglise des démocraties n'est pas enclose dans l'enceinte d'une prêtrise affichée . Et pourtant, Gaza illustre la dimension immolatoire de l'histoire universelle et de la politique simiohumaines, et cela précisément parce que le rite s'est inconsciemment immergé dans les pratiques congénitales à la guerre.

A ce titre, le sacrifice endémique renvoie à son origine psychobiologique, donc antérieure à sa mise en scène sur l'autel. C'est que les offertoires sont nés des carnages purs et simples, non de la religion, qui leur servira seulement d'habillage cosmologique tardif et de parure mythologique.

Quand la pensée théologique entre en scène, cette couturière de haut vol théâtralise les exploits du glaive. Iphigénie se trouve immolée par anticipation, si je puis dire. Elle sera chargée de payer d'avance un tribut de sang à "la guerre" en cours, et cela bien avant que les conflits armés se fussent incarnés en un personnage mythologique sous les traits du Dieu Mars. Les Célestes n'apparaissent dans leur rôle d'acteurs effectifs de l'histoire que longtemps après le lever du rideau qui changera l'histoire en un théâtre, donc en un spectacle intéressant à regarder. C'est à titre préjudiciel qu'on commence par fournir aux épées une portion du sang qu'elles vont faire couler. On rassasiera a posteriori l'acteur divin censé être monté sur les planches. On nourrira l'idole qu'on aura mise en scène sur le théâtre du sacré devenu événementiel, donc racontable on cérébralisera les prélèvements de la mort dans un cosmos enfin devenu lisible à l'école du récit épique.

11 - Le génie de Chateaubriand

Chateaubriand a compris ce point décisif avant tout le monde. Dans Le Génie du christianisme, il a pris deux siècles d'avance sur l'anthropologie encore en gésine de notre temps. Les religions, écrit-il noir sur blanc, sont nées du sacrifice et non les sacrifices des religions. C'est pourquoi, ajoute-t-il, il ne s'occupe que de "théologie poétique".

Au Moyen Age, la théologie chrétienne fondait la doctrine du "rachat" - donc du salut et de la rédemption par l'assassinat sacré - sur le paiement d'une gigantesque rançon que Dieu aurait versée au diable à la suite de la défaite militaire de l'humanité tout entière sur le champ de bataille du péché. Le droit international de l'époque édictait que le vaincu acquitterait un lourd tribut à son ennemi victorieux afin que la déconfiture de ses armes entraîne un châtiment. Le montant en demeurait à débattre entre les adversaires ; et c'était en toute légalité que le Créateur du cosmos, ayant dû capituler sur le terrain s'était vu contraint de déposer une réparation titanesque entre les mains de Lucifer - celle de son fils unique.

Afin de réfuter des conditions de paix aussi draconiennes qu'inévitables, saint Anselme, archevêque de Cantorbéry (1033-1101) avait fait valoir que les deux combattants n'étaient pas également légitimes et que la souveraineté du guerrier céleste se trouvait injustement abaissée par des tractations militaires aussi triviales. Dieu ne pouvait se voir soumis à des négociations humiliantes avec un tiers qui lui imposerait une capitulation honteuse et sans conditions.

Il était impérieux de changer l'interprétation officielle de la chute de l'humanité tout entière dans la géhenne du péché mortel. Aux yeux de l'anthropologie critique, la réponse de l'Eglise à ces difficultés théologiques est aussi révélatrice que les apories intellectuelles antérieures: on sait que l'énormité du tribut imposé à titre coercitif au nouveau Jupiter en vertu de la logique interne du mythe n'a pas permis de changer la méthode même de calcul du capital et des intérêts de la rédemption rançonneuse, ce qui a conduit à la construction cosmologique selon laquelle la gravité des offenses serait désormais proportionnelle à la majesté et à l'omnipotence de l'offensé, de sorte qu'il fallait livrer le "Fils" à la potence du Golgotha et non au Diable, en raison du caractère irréparable par nature du sacrilège commis par Adam.

12 - Anselme et la simiohumanité de Dieu

On voit à quel point la méconnaissance du sens et de la portée de l'ordre chronologique qui préside à la généalogie du sacré interdit encore aujourd'hui aux historiens des religions de comprendre le sens anthropologique inaugural des mutations internes auxquelles la théologie chrétienne de la mise à mort de la victime de l'autel a servi de théâtre au cours des siècles. Car le refus girardien de toute analyse psychogénétique du sens politique et historique de l'évolution théologique du mythe chrétien a conduit à une cécité de nature à rendre Clio muette sur le fond.

C'est pourquoi saint Anselme occupe un carrefour stratégique qu'il convient de mettre en évidence dans l'interprétation du devenir de la simiohumanité de Dieu lui-même: car à partir de ce théologien-clé, c'est l'infini même dont l'idole se trouve investie qui s'échine à nourrir le calcul du montant de la dette: Anselme est l'inventeur de la preuve de l'existence de Dieu par l'impossibilité de l'affliger de la tare qui rendrait acceptable l'hypothèse de son inexistence. On lui doit d'avoir forgé "l'inconcevable" sur le modèle des mathématiques, qui rejettent l'axiome selon lequel deux plus deux pourraient faire cinq, ce qui permettra à Descartes de proclamer que le concept pur de montagne ne saurait se passer de celui non moins pur de vallée.

Et pourtant, ce théoricien du type de projection mentale dans le néant que réclame toute prédéfinition cohérente d'une divinité transcendante au monde est également le logicien du filioque, c'est-à-dire le théologien de la rationalité interne du mythe de l'incarnation, lequel exige que le Christ soit déclaré l'égal de son Père jusque dans l'ordre de "l'esprit", donc du "souffle divin" qui inspire la Trinité tout entière. On assiste à l'explosion cérébrale dans le vide du mythe tricéphale de la Trinité, explosion parallèle à sa course vers l'infini - mais ce va-et-vient ne parvient pas à prendre la relève de l'anthropomorphisme précédent; on n'aboutit qu'à rendre plus tentaculaire qu'auparavant la pieuvre d'un sacrifice de sang qui échoue à se colleter avec l'immensité et avec l'éternité.

On voit que la théologie du fondement guerrier du sacré ne fait jamais que changer de forme et de figure au cours des siècles et que le girardisme est le gardien du temple qui entend interdire aux sciences humaines de demain de descendre dans l'abîme anthropologique du sacrifice.

13- L'immolation de Gaza et l'avenir des sciences humaines

Si le sacrifice est né de la guerre, donc du meurtre, on comprendra "l'immolation de Gaza", tellement cette ville se trouve réellement placée sous le couteau pourtant symbolique des démocraties sacrificatrices; car c'est effectivement, donc en actrices ou en complices que ces dernières assistent à la mise à mort d'une Iphigénie métaphorique.

Bien plus: quelle est la véritable portée anthropologique du rinçage et du lustrage d'un christianisme que son voilement de face sacerdotal soustrait artificiellement au spectacle du meurtre sacré que ritualise le sacrifice de la messe? Il s'agit d'enfouir dans les profondeurs de l'inconscient de l'histoire l'offertoire de la mort que l'humanité est à elle-même. Pourquoi cela? Parce qu'il s'agit non seulement de tenter d'effacer du champ de la lucidité politique le spectacle de l'autel intérieur qu'on appelle Gaza, mais de le dissoudre, comme il est dit plus haut, dans une indistinction faussement innocente, afin de permettre aux fleuristes de la "conscience universelle" de continuer de joindre les mains pour la prière et de lever les yeux au ciel des cierges et des ex-votos. L'ultime triomphe du tartuffisme simiohumain arrache la potence plantée au cœur de l'histoire du monde, afin que les dévots se rassurent à conserver le trésor de leur séraphisme au milieu des ruines du christianisme réel, celui qui met en évidence un gibet aussi hypocritement qu'obstinément angélisé.

Le sacrifié réel sur l'autel girardien sera donc la science politique elle-même en tant que discipline autrefois relativement réflexive et maintenant livrée aux ressources d'une cécité démocratique pieusement volontaire; car il faudra recourir à un sacrificium intellectus de forte taille - celui d'une falsification délibérée du christianisme théorisé, intellectualisé et calqué sur l'histoire réelle - pour qu'une discipline vieille comme le monde, la politique, se trouve purement et simplement effacée du champ des savoirs rationnels, et cela à seule fin, redisons-le, de permettre au christianisme officiel, donc meurtrier à titre doctrinal, de renoncer à se présenter pour une religion dont la profession de foi ecclésiale qui la définit depuis deux millénaires se croit salvifique, précisément parce que sacrificielle.

Mais comment nier qu'aux yeux du Saint Siège il s'agisse nécessairement d'un culte dans lequel le croyant présente à son idole une offrande pieuse parce que sanglante à son idole, comment nier que tout cela se trouve consigné noir sur blanc au cœur de la dogmatique d'une Eglise dont toute l'éloquence de la chaire se fonde sur un "rachat" pathétique de l'humanité sous le couteau d'un sacrificateur-rédempteur. Pour fonder la doctrine sur la vengeance du ciel, il faudra qu'il ait été offensé le plus cruellement possible - sinon on ne serait pas en mesure de s'accorder toutes ses grâces en retour. On voit comment l'inconscient du mythe du meurtre sacré nourrit la politique anselmienne de l'infini et comment elle échoue à y loger les empires infernaux.

14 - La sauvagerie de l'idole

Nous voici donc brutalement renvoyés à l'examen du ressort central de la politique. Qu'est-ce que le "péché originel", sinon le sacrilège de la désobéissance? Qu'est-ce que le crime de lèse-majesté le plus irrémissible, sinon un outrage mortel à un souverain omnipotent et au couteau entre les dents? Y a-t-il rien de plus politique que le défi à une autorité terrorisante et dont l'enfer n'entend pas se laisser bafouer? Même Henri Bergson écrit que "le sacrifice est une offrande destinée à acheter la faveur de Dieu ou à détourner sa colère" (C'es moi qui souligne).

On cachera soigneusement aux regards de la candeur pieuse que le prix d'achat est proportionnel à la sauvagerie de l'idole. Roger Caillois expliquait trop gentiment la nature de l'offrande dévote - il s'agit de rendre faussement irénique l'oblation sanglante à une divinité sanglante à souhait. "L'individu désire réussir dans ses entreprises, écrivait-il, ou acquérir des vertus qui lui permettront la réussite, prévenir les malheurs qui le guettent ou le châtiment que sa faute a mérité." Mais toute l'histoire des relations de la théologie avec la guerre contredit cette bénignité banalisante. "L'ensemble de la société, cité ou tribu se trouve dans le même cas: fait-elle la guerre, elle appelle la victoire et craint la défaite. Jouit-elle de la prospérité, elle souhaite la conserver. Ce sont autant de grâces que l'individu ou l'Etat ont à obtenir des dieux, donc des puissances personnelles ou impersonnelles dont l'ordre du monde est censé dépendre. Le demandeur n'imagine alors, pour contraindre (c'est moi qui souligne) celles-ci à les lui accorder, rien de mieux que de prendre les devants en leur faisant lui-même un don, un sacrifice, c'est-à-dire en consacrant (idem), donc en introduisant à ses dépens dans le domaine du sacré quelque chose qui lui appartient et qu'il abandonne, ou dont il avait la libre disposition et sur quoi il renonce à tout droit."

Mais comment contraindre les dieux "inter sacrum et porrecta", "entre le couteau et l'offrande", comme disaient les Romains? "Ainsi les puissances sacrées qui ne peuvent refuser ce cadeau usuraire deviennent débitrices du donateur. Liées par ce qu'elles ont reçu et, pour ne pas demeurer en reste, elles doivent accorder ce qu'on leur demande." (note 10 p. 129-130) Tout cela sent son jardinet des idéalités de la démocratie. Voici l'idole devenue complaisamment débitrice de ses gentils usuriers.

15 - Quelques prouesses de la "rivalité mimétique"

On voit quelle est l'actualité politique mondiale de la lénification girardienne de l'autel et l'on commence de deviner la signification anthropologique véritable de la dérobade intellectuelle internationalisée dont une castration doucereuse de l'offertoire chrétien illustre le modèle le plus universel possible. Car il s'agit de rien de moins que de séparer les religions de leur source réelle dans le sang des hommes. J'ai déjà dit que la démocratie auto-idéalisée d'aujourd'hui commet tant de crimes et d'atrocités au nom même des valeurs qui la sanctifient à ses propres yeux qu'il lui est indispensable d'hypertrophier la moitié béatifique de l'encéphale schizoïde de l'espèce, celle qui sert de masque séraphique à l'autre moitié.

Le lecteur jugera-t-il désopilantes ou tragiques les élucubrations auxquelles le renoncement édulcorant à toute pensée et à toute raison politiques réelles peut conduire une civilisation d'Alice au pays des merveilles? Car sous les dentelles d'un culturalisme bon enfant, l'Occident demeure attentif à "se purifier" au prix de l'immolation de sa pensée critique et de son intelligence rationnelle. Sur quel autel ? Celui d'une sottise bien apprêtée. Voulez-vous apprendre pourquoi, dans un premier temps, saint Pierre est resté un disciple fidèle à Jésus, et pourquoi il l'a renié trois fois avant que le coq eût chanté? N'allez pas vous imaginer que le pauvre homme aurait été pris de peur, n'allez pas émettre l'hypothèse saugrenue selon laquelle l'arrestation de son maître et les menaces de mort fort précises qui lui étaient brutalement adressées l'auraient fait trembler comme une feuille - simplement, le souffle absolutoire de la "rivalité mimétique" a changé de direction sans que le mystère de la volte face du vent pût jamais se trouver éclairci. Voulez-vous savoir comment la rivalité mimétique a conduit Hérodiade au péché mortel de demander à Hérode la tête de saint Jean Baptiste sur un plat? Voulez-vous savoir que si Esaü s'est couvert d'une peau de mouton afin de paraître aussi velu que son frère cadet et de tromper par cet artifice véniel son père aveugle et mourant, c'est que tout cela renvoie à la scène de l'Odyssée dans laquelle les compagnons d'Ulysse se cachent sous le ventre des béliers - que René Girard appelle des moutons pour les besoins de la cause ? Voulez-vous savoir comment Ulysse a choisi les plus vaillants de ses compagnons d'infortune afin de crever l'œil unique du monstre avec un pieu rougi au feu, ce qui lui a permis d'éviter une bousculade frénétique des candidats mus par leur "rivalité mimétique" d'offrir un "sacrifice". Lisez, lisez...

Mais, encore une fois, il serait ridicule de s'attarder à réfuter des sottises que René Pommier appelle des divagations ou des élucubrations ; en revanche, rien n'est plus nécessaire que de comprendre pourquoi le savantisme du Diafoirus de la "rivalité mimétique" se donne libre cours dans une société devenue rationnelle seulement en apparence. Par bonheur, on ne saurait tenter d'éclairer un document historique de cette taille sans une anthropologie dont le regard portera sur le cerveau bipolaire des évadés de la zoologie. C'est à ce titre que le girardisme se révèlera un document précieux aux yeux d'une postérité du XVIIIe siècle devenue attentive à gratter le vernis de raison dont l'Occident s'était un instant recouvert. Quelle radiographie du statut de la foi et de celui de l'athéisme au début du XXIe siècle! Car, pour la première fois - du moins à ce degré - l'incroyance et la croyance souffrent d'une décérébration parallèle et qui pose la question de savoir de quoi René Girard se trouve convaincu par le catholicisme de son temps. Lui-même s'en explique en ces termes: "Ce sont les résultats de mon travail que je suis en train de vous exposer, qui m'ont orienté vers le christianisme et convaincu de sa vérité. Ce n'est pas parce que je suis chrétien que je pense comme je le fais ; c'est parce que mes recherches m'ont amené à penser ce que je pense que je suis devenu chrétien." (p. 83)

16 - Comment on devient chrétien

On remarquera que, pas un instant il ne vient à l'esprit de René Girard de se demander si Dieu existe ou n'existe pas. Que signifie "devenir chrétien" si l'on ne trouve pas l'ombre, chez les croyants d'aujourd'hui, d'une esquisse de démonstration de ce que la réduction du sacrifice sanglant de la croix à un exutoire social de la rivalité mimétique prouverait l'existence d'un créateur et d'un administrateur du cosmos scindé entre les tortures infernales censées bien réelles auxquels il livre les récalcitrantes et le paradis de ses récompenses gangrenées par l'ennui. Le document anthropologique capital qu'illustre le girardisme n'est autre que le spectacle ahurissant d'un troupeau immense de prétendues brebis de l'éternité qui, non seulement ne se demandent jamais si elles croient sérieusement en l'existence d'un Dieu des tortures, mais pour lesquelles cette question est devenue non seulement déplacée et de mauvais goût, mais accessoire, sinon superfétatoire. René Pommier le relève avec tout le sérieux de son humour théologique: "Notons d'abord que cette conversion dans laquelle Dieu n'intervient en rien, se contentant de se laisser dénicher par un chercheur exceptionnellement perspicace et persévérant, comme une statue antique enfouie dans le sable se laisse déterrer par un archéologue, ne devrait pas être tout à fait du goût de l'Eglise, pour qui la foi est toujours et d'abord un don de Dieu." (83-84)

Mais que ferait le chrétien s'il se torturait de ne plus croire que du bout des lèvres et si, par conséquent, il tirait vaillamment les conséquences logiques, donc tragiques de sa cosmologie délirante? Car la terre est un atome plus microscopique qu'un grain de sable perdu dans la totalité de la masse de sable répandue sur tous les océans de la terre réunis. Cette petitesse défie nécessairement tout calcul; car si l'étendue de l'univers est infinie, toute prétendue frontière ne ferait jamais que séparer ridiculement un espace en deça d'un espace au-delà de son tracé. Un démiurge quiaurait mis le temps de plusieurs girations de notre astéroïde sur son axe à fabriquer une goutte de boue n'aurait pas accompli la milliardième de la milliardième de la milliardième partie de la tâche, infinie par définition de se colleter avec l'infini.

C'est pourquoi saint Augustin reprochait aux théologiens de son temps d'évoquer seulement une création tardive du monde, alors "qu'au commencement" il lui a fallu créer l'espace et le temps afin de précipiter ensuite sa créature dans la durée. Mais que nous nous trouvions enchâssés dans l'espace tridimensionnel d'autrefois ou dans celui d'aujourd'hui, qui a réduit Chronos et l'étendue à des formes incompréhensibles de la matière, toute connaissance d'un prétendu artisan copernicien du système solaire nous demeure interdite; car si un personnage aussi absurde à nos yeux "existait" hors de l'espace et du temps qui servent d'enclume au verbe "exister" aux yeux de notre espèce et si cet acteur passait ses loisirs à égrener le temps de nos clepsydres, tout vrai chrétien devrait consacrer sa vocation de quadriplégique du cosmos à désapprendre la lettre de sa foi afin d'apprendre à se regarder dans ce miroir. M. René Pommier le relève en ces termes: "En fait, René Girard a toujours cru: il a toujours cru en René Girard et la foi en Dieu n'a été pour lui que le prolongement, l'approfondissement, l'aboutissement de sa foi en René Girard. " (83)

17 - Qu'est-ce que croire en René Girard ?

Voilà une question féconde, donc à prolonger: en quoi la croyance en l'existence de Zeus est-elle indispensable pour vaincre en soi-même la terreur de se trouver largué dans une immensité privée de sens et de toute direction? Comment apprendre à connaître les ultimes secrets psychogénétiques du besoin des paniqués de la zoologie de croire qu'il existerait un régisseur du cosmos aussi sage que prudent? Une anthropologie critique qui s'exercerait à peser le poids de l'épouvante au cœur des ténèbres saurait ce que signifie la peur d'apprendre à se connaître en logicien de l'absence de Jupiter.

Mais une enquête a démontré que quatre-vingt dix-neuf pour cent des catholiques, même relativement cultivés d'aujourd'hui, ignorent qu'ils sont réputés consommer la vraie chair au sens moléculaire et boire l'hémoglobine de Jésus-Christ, alors que ce point de doctrine a encore été fermement rappelé par l'Eglise dans son Encyclique de 1947 dirigée contre le Père de Lubac. Naturellement, si l'on ignore les dogmes centraux de l'Eglise à laquelle on prétend appartenir, on s'interdit d'avance toute intelligence du meurtre sacrificiel et toute anthropologie critique - autant dire qu'on roule devant les sciences humaines la pierre de la caverne de Polyphème.

La décérébration qui frappe l'athéisme contemporain est plus heuristique encore que la décérébration de la foi. Car enfin, si l'évidence s'imposait enfin qu'il n'existe et ne saurait exister un acteur fatalement anthromorphique de l'infini et si ce personnage vaporisé se trouvait néanmoins campé à la fois dans le néant et dans toutes les têtes de l'espèce logophore, quel essor pour la psychologie, la psychanalyse, l'anthropologie, l'ethnologie, la science historique, la réflexion politique! Imaginons ce qu'il serait advenu de l'intelligence des Grecs s'ils avaient su que leurs dieux n'existaient pas! Sans doute les plus résolus et les plus courageux d'entre eux se seraient-ils demandé de quel statut les Célestes jouissent dans tous les cerveaux de l'Hellade et comment ils y ont conquis les apanages et les prérogatives les plus ahurissants.

Il suffit d'approfondir l'audace de ces premiers questionneurs: si les trois dieux auto proclamés uniques et prétendument blottis sous un seul et même sceptre - mais leurs théologies demeurent désespérément inconciliables entre elles - si ces trois idoles se trouvaient réfutées à la suite d'un imperceptible accroissement du cubage cérébral de notre espèce, nous nous efforcerions de construire les télescopes géants et les microscopes électroniques capables d'observer de loin l'encéphale de nos malheureux ancêtres, les singes vocalisés.

18 - René Pommier le précurseur

L'essai de René Pommier fera date, parce que, depuis un demi-millénaire la guerre à la sottise s'est révélée la clé d'une civilisation mondiale ressuscitée à l'école de la Renaissance. J'ai rappelé dans des textes antérieurs que l'ouvrage pudiquement baptisé L'éloge de la folie d'un certain ironiste de Rotterdam porte en réalité le titre moqueur et provoquant de : "Stultitiae laus", Eloge du crétinisme, Eloge des billevesées, Eloge de la bêtise, Eloge de la sottise la plus noire." Mais, de la sottise des théologiens, Erasme n'osait encore écrire qu'ils étaient fous à lier. "Ces docteurs en rien débitent de si belles choses sur l'enfer! Ils en connaissent les divers appartements, la nature et les différents degrés du feu éternel, les divers emplois des diables; enfin, ils parlent de la république des damnés comme s'ils en avaient été membres pendant des années."

A la suite d'une percée mémorable, mais insuffisante de la raison au XVIIIe siècle, l'histoire de la stupidité est tombée en désuétude, tellement les premiers pas d'une intelligence subitement arrachée à quinze siècles de "sommeil dogmatique" ont été empreints de la naïveté éblouie de l'adolescence. C'est pourquoi nous nous trouvons à un tournant titubant de la postérité intellectuelle de nos retrouvailles avec l'Antiquité: l'heure a sonné de constituer les monuments de la bêtise humaine en documents mentaux décisifs. Car il se trouve que l'histoire des mythes sacrés que le temps mémorisé nous a légués est devenue tellement incompréhensible à notre pauvre science historique et à notre prétendue "anthropologie religieuse" qu'il ne nous suffira en rien de placer les encéphales du passé sous vitrine et par ordre chronologique pour apprendre à décrypter les témoins les plus spectaculaires de la pauvreté des sécrétions théologiques de nos ancêtres.

Mais, pour cela, il nous faut retirer de nos musées et revivifier la tradition ancienne de la critique de la pensée dite "rationnelle" par une pensée rationnelle mieux affutée que la précédente. C'est un ami de Descartes, le Père Mersenne, jésuite, qui a fait rédiger des critiques du Discours de la méthode aux têtes pensantes de son temps et qui a demandé à Renatus Cartesius de les réfuter - les Réponses aux objections figurent dans la "Bibliothèque de la Pléiade". Au siècle dernier encore, on a vu un Julien Benda s'en prendre à Bergson dans La France byzantine et aux faux intellectuels de l'époque dans La Trahison des clercs. Qu'est devenue cette trahison sous la plume paradigmatique de l'auteur de la "rivalité mimétique"?

René Girard va-t-il tenter de réfuter René Pommier? J'en doute, car Descartes avait à mettre à quia les théologiens scolastiques de son temps, tandis que René Pommier, armé du piolet et des crampons de l'alpiniste de la logique a fait entrer allègrement la critique de texte dans sa première vie philosophique et anthropologique, celle qui servira de pierre d'angle au "Connais-toi" de demain. Au siècle dernier, c'était encore une tradition de combattre une philosophie avec des arguments philosophiques; et maintenant, il faut réapprendre les syllogismes, et maintenant ce sont des règles mêmes de la pensée rationnelle qu'il faut enseigner, et maintenant, c'est à la cohérence interne de la parole qu'il faut reconvertir des bribes d'une raison tombée en ruines.

Le 18 avril 2010
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