M. Barack Obama est-il un homme d'Etat (1)

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L'heure de vérité au Moyen-Orient: Le retard scientifique de la classe dirigeante mondiale

Introduction

"Ah ! qu'il est difficile de feindre sans cesse la vertu ! (Quam vero difficilis virtutis diuturna simulatio !)"
(Lettre de Cicéron à Atticus du 16 octobre de l'an 50 av. notre ère)

*

1 - Le Dieu de Molière et d'Elvire
2 - A la recherche du véritable échiquier
3 - De l'anachronisme en politique
4 - Le renouveau de l'archéologie biblique

1 - Le Dieu de Molière et d'Elvire

L'obscurantisme d'hier était théologique, celui d'aujourd'hui repose sur le refus de la raison politique et des sciences humaines d'étudier le contenu psychogénétique des croyances religieuses. C'est pourquoi, bien que la réflexion ci-dessous fût rédigée depuis plus d'un mois, j'ai estimé qu'il était non seulement préférable, mais indispensable d'attendre, pour la mettre en ligne, qu'une démonstration spectaculaire du retard scientifique et philosophique de la classe dirigeante mondiale d'aujourd'hui vînt soutenir les premiers pas de l'anthropologie critique de demain.

La rencontre projetée il y a trois semaines par la Maison Blanche entre M. Netanyahou et M. Mahmoud Abbas sous l'égide de M. Mitchell vient à point nommé illustrer mon propos. Ou bien Israël parviendra à entraver le déroulement de cette mascarade supplémentaire par le recours à des provocations religieuses calculées sur l'esplanade des Mosquées de Jérusalem et en d'autres lieux sacrés de l'Islam, ou bien le ridicule de ces pseudo négociations apparaîtra enfin de lui-même aux yeux dessillés de la terre entière. En effet, il existe un "conseil des colons" qui, prévient-il, n'acceptera un démantèlement tout provisoire de quelques colonies seulement en Cisjordanie qu'à la condition expresse que les suivantes se trouveront enfin légitimées d'avance par un droit international mis à la botte du pilleur.

C'est dans cet esprit, du reste, que M. Barack Obama vient d'autoriser Israël à construire cent douze immeubles de plus sur le territoire palestinien, ce qu'Israël a immédiatement interprété comme une autorisation déguisée de déloger mille six cents Palestiniens de plus de Jérusalem Est - mais le journal Haaretz révèle qu'il s'agit seulement de la partie émergée de l'iceberg : ce sont cinquante mille logements nouveaux que M. Netanyahou a programmés "à l'insu de son plein gré" dans la partie arabe de la capitale.

Comme à l'accoutumée, la Maison Blanche a aussitôt protesté et même un peu moins mollement que d'habitude, mais il n'est pas sûr, pour autant, que M. Bernard Kouchner, qui avait chaleureusement approuvé les expulsions précédentes aurait réitéré l'allégeance de la France à Israël s'il en avait eu le temps; car on sait que M. Biden alors en visite à Jérusalem, a désapprouvé Israël avec une énergie tellement insolite qu'il a été imité par l'Europe de Mme Ashton et même par l'Angleterre de M. Milliband. Puis les onze membres de la Ligue arabe ont exigé rien de moins que l'annulation pure et simple de ces expulsions, ce qui signifie qu'une fois de plus les négociations globales sur un futur Etat palestinien sont mort-nées. Un partenaire en guerre contre les principes du droit international rappelle que, depuis les origines, les conquérants n'ont que faire des lois. Une fois de plus, César a franchi le Rubicon. Cicéron à Atticus : "Je vois venir une lutte si terrible qu'il n'y en eut jamais de pareille dans le passé."

Les ultimes rebondissements du drame étaient inscrits d'avance dans le scénario : de toutes façons, puisque les Etats-Unis revendiquaient le pouvoir de "proposer" tout au long de la représentation des compromis truqués aux deux parties et de déclarer coupable de bloquer ou de faire échouer les prétendues négociations la partie qui se montrerait récalcitrante à en cautionner le grotesque. Comme les colonies sont toutes illégales par nature et par définition, comment déclarer sur l'heure que seuls les Palestiniens se trouveront cloués d'avance au pilori de la vertu et proclamés hérétiques jusqu'à l'os au cours du déroulement du procès, puisque, par son contenu même tout "compromis" sera mis en scène au détriment de la victime désignée de longue date par le sacrificateur vertueux. Mais il sera difficile en diable, cette fois-ci, aux comédiens les plus illustres de la conscience internationale de jeter le voile de leur fausse piété sur les planches, tellement les jeux diplomatiques les plus artistiques n'ont jamais qu'un temps. On se demande, en outre, pourquoi Israël refuse le risque de perdre sa feuille de vigne dans ces gesticulations, alors qu'aux yeux de l'histoire des simagrées, le banc d'infamie n'attend que les deux principaux acteurs du vaudeville, les Etats-Unis et M. Barack Obama, seules victimes que la postérité de Tartuffe jugera de taille à faire se tordre de rire le dieu de Molière et d'Elvire.

2 - A la recherche du véritable échiquier

Et pourtant il n'est pas encore démontré que l'univers des cierges et des prières d'une piété démocratique vieille de deux siècles seulement va basculer du côté des dévots sincères de la civilisation de la liberté, parce qu'Israël conserve toutes ses chances de décrocher la timbale de David et de sa fronde. Comment se fait-il que l'Etat hébreu craigne maintenant une mutation subite de l'opinion publique mondiale et qu'il s'affole au point de reculer devant l'épreuve de quatre mois de négociations truquées à son seul avantage? S'agirait-il d'un signe alarmant de ce que, comme disaient les dreyfusards, "la vérité est en marche"?

C'est le moment comme jamais de prendre date sur le fond et de mettre en évidence les carences intellectuelles dont souffre la politologie décorative d'aujourd'hui face à un cas d'espèce dont l'histoire n'offre aucun exemple. L'homme de Cro-Magnon a vaincu l'homme de Néanderthal, les Etrusques ont vaincu les Italiotes, les Espagnols ont vaincu les Incas, les Anglo-saxons ont vaincu les Peaux-rouges, mais toujours en catimini et loin des caméras de la conscience universelle. Pour la première fois dans l'histoire des traditions politiques de la planète, le glaive se trouve contraint d'arborer le masque du droit.

Aussi est-il devenu possible d'entr'ouvrir la lucarne d'une analyse de la pauvreté cérébrale d'une politologie officielle encore privée de toute connaissance rationnelle et rigoureusement théorisée de l'inconscient psycho-religieux des peuples et des nations. Il y fallait rien de moins qu'un engagement aussi inconscient que rudimentaire des Etats-Unis de s'enferrer aux yeux de tout le globe terrestre dans une démonstration spectaculaire de la panne actuelle de l'évolution cérébrale de notre espèce.

En vérité, la vanité d'une diplomatie mondiale fondée sur le refus obstiné des Etats de se poser les vraies questions, se trouve d'ores et déjà démontrée de manière solennelle et irréversible. En nier la stérilité, c'est tenter d'invalider sur les cinq continents un théorème de Pythagore demeuré irréfutable dans la physique à trois dimensions. Seules les religions peuvent s'offrir le luxe de ne jamais mettre en doute l'existence de leur divinité ; le politique, en revanche, obéit à quelques règles élémentaires de l'entendement. Essayons donc de disposer les pièces du jeu sur leur véritable échiquier.

3 - De l'anachronisme en politique

Cette tâche nous sera facilitée du fait que le consentement momentané et du bout des lèvres des nations arabes à une nouvelle mise en scène diplomatique à l'échelle de la planète n'avait d'autre finalité que de ne pas ridiculiser davantage et d'entrée de jeu le néophyte censé aux commandes de la Maison Blanche. Le 11 mars, la Ligue arabe unanime mettait Israël au pied du mur et M. Mahmoud Abbas lui-même se trouvait contraint de renoncer à entrer dans la comédie des soi-disant pourparlers. Nous allons donc assister à la mise en évidence non seulement de l'inaptitude foncière des ressources et des recettes des chancelleries du monde entier à comprendre la nature même des problèmes psychogénétiques posés par l'Etat d'Israël et leur caractère insoluble par nature et par définition, mais également à la démonstration urbi et orbi de ce que, dans le cas où le peuple hébreu serait demeuré sagement au piquet derrière ses frontières de 1948, la greffe d'une nation parlant une langue d'ailleurs et prosternée devant une divinité étrangère à celle de l'endroit ne prospèrera jamais au siècle de l'ubiquité de l'image et du son.

Que le peuple juif entende, de surcroît, ressusciter l' Israël biblique - Renan en a démontré l'affabulation mythologique il y a près d'un siècle et demi - encourage le simple bon sens à réfuter la croyance, para-religieuse à son tour, selon laquelle, dans vingt, trente ou cinquante ans, la démocratie mondiale réussira à s'agenouiller, aux yeux du droit international public et des droits de l'homme face à l'expansion continue d'une colonie dont les fondements demeureront nécessairement allogènes aux principes et aux lois de la démocratie mondiale. Jamais les arguments théologiques allégués par des textes sacrés datant de deux millénaires et demi ne délégitimeront l'éthique universelle qui inspire la déclaration des droits des peuples à disposer d'eux-mêmes.

4 - Le renouveau de l'archéologie biblique

Telle est, du reste la raison secrète du réveil international de la philologie scientifique, de l'archéologie biblique et de la science historique inaugurées avec la Renaissance et poursuivies au XIXe siècle avec les Renan, les Loisy, les Guignebert. Mais l'intelligentsia mondiale ignore encore qu'il ne reste pas pierre sur pierre de l'historicité des récits de l'Ancien Testament auxquels Renan lui-même croyait encore partiellement (Voir La Bible et l'invention de l'histoire, Mario Liverani, 2003 et 2007, Trad. Ed. Bayard 2008). L'effondrement, encore caché aux yeux du public instruit, des sources historiques de la conscience messianique du " peuple élu " ne fait qu'illustrer, au cœur du retour au réalisme politique du monde contemporain, le poids considérable du passé onirique des peuples et à quel point une histoire internationale privée de toute connaissance rationnelle de l'inconscient religieux de l'humanité se trouve livrée à l'échec sous nos yeux. C'est pourquoi j'ai esquissé une première analyse anthropologique du sens politique du mythe chrétien de l'incarnation d'une divinité dont le Moyen Orient nous offre un champ d'expérimentation saisissant. La seconde partie de mon analyse des fondements de l'anthropologie critique sera mise en ligne le 21 mars.

C'est sur la balance du sacré qu'il fallait peser l'inculture de l'Amérique et de M. Barack Obama ainsi que les conséquences du retard antécopernicien des civilisations latine et anglo-saxonne sur les sciences humaines du XXIe siècle.

Le 14 mars 2010


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