Comment enseigner la politique aux enfants ?

11 min

1 - Une histoire de montagnes et de souris
2 - L'occupation militaire de l'Europe
3 - Un nouveau regard sur la politique
4 - La volonté de s'asservir
5 - Comment sélectionner les élites de demain ?

1 - Une histoire de montagnes et de souris

Vous connaissez l'adage qui dit que la montagne a accouché d'une souris. Les Romains disaient ces choses-là un peu autrement: dans leur langue on écrivait: "Les montagnes accouchent, il en naîtra une ridicule souris." Quand vous aurez lu Des souris et des hommes de John Steinbeck, vous saurez que cette expression proverbiale est la plus inexacte du monde. C'est tout le contraire que démontre l'histoire: les souris ne cessent d'accoucher des plus hautes montagnes.

Deux siècles durant, la planète des chrétiens s'est précipitée tout entière vers le Moyen Orient. Par vagues géantes les nations se sont ruées sur la Palestine les armes à la main et des générations ont porté le glaive et la mort à Bethléem pour seulement retirer des mains des peuples de l'endroit un sépulcre inutile, puisque le fils de Jupiter l'avait quitté, dit-on, au matin du troisième jour. Aussi, les Romains disaient-ils couramment, non point, comme nous: "Faire une montagne d'une taupinière", mais "faire de grands fleuves d'un ruisselet" ou "un Océan d'une rivière", ou "des tragédies avec des broutilles", ou encore "bâtir un arc de triomphe sur un égoût", tandis que les Grecs faisaient "un éléphant d'une souris".

Mais ces sages avaient beau se moquer des exploits de leurs souris géantes, leurs prières n'en jaillissaient pas moins de la métamorphose constante de leurs peccadilles en catastrophes cosmiques. Quand les malheurs de la guerre les avaient mis à genoux, quand leurs légions terrassées étaient proches de tendre leurs gorges à l'ennemi, quand les désastres de leurs armes livraient Rome aux glaives des Gaulois ou aux flèches des Numides d'Annibal, ils se demandaient seulement quels rites magiques ils n'auraient pas méticuleusement respectés et combien de bœufs pesants il leur fallait sacrifier sur leurs autels pour tenter d'apaiser leurs dieux légitimement sortis de leurs gonds. Cette faiblesse de jugement du genre humain s'est ensuite perpétuée : il aura suffi qu'Eve mangeât une pomme au paradis pour que, de génération en génération, la malheureuse espèce à laquelle vous appartenez - mais dont vous ne manquerez pas de redresser l'échine - fût frappée d'un malheur irréparable, qu'on appelle le "péché originel" et qui, depuis des millénaires, nous précipite tous dans la mort.

La faculté du genre humain de faire accoucher des catastrophes aux souris s'est illustrée de nos jours par des guerres interminables et sans issue, qui continuent de conduire à la ruine les nations et les empires les plus puissants de la terre. C'est ainsi que les plus grands d'entre vous ont vu un ministre des affaires étrangères des Etats-Unis d'Amérique brandir une fiole magique sous les yeux de toutes les nations de la mappemonde. "La fin du monde, clamait-il, est cachée dans ce flacon. L'explosion de ce concentré anéantirait le globe terrestre en moins d'une heure." Aussitôt notre astéroïde s'est précipité sur les lieux du danger et il a prévenu l'apocalypse avec la même fougue, la même foi et la même fureur que nos ancêtres avaient couru huit siècles auparavant au secours d'une tombe inhabitée.

2 - L'occupation militaire de l'Europe

En toutes choses vous aurez à observer le jeu des souris avec les chats. Mais les premières ne sont pas aussi folles qu'on le dit. Elles savent que, pour faire peur aux chats, il suffit de leur montrer en tous lieux des matous la gueule grande ouverte et les poils hérissés. Mais j'attire votre attention, mes enfants, sur le ratatinement du temps des nations. Nous avons gardé un souvenir affligé des erreurs dans lesquelles nos ancêtres se sont empêtrés, parce que leurs souris les avaient entraînés vers des terres trop lointaines. Quand votre tour sera venu de prendre en mains les rênes de la France, vous saurez que l'histoire du monde n'est pas celle des montagnes dont accouchent les souris et que toute la difficulté n'est que d'apprendre à distinguer l'essentiel de l'accessoire. Vous pensez bien que si les souris font tant de bruit et si tout leur théâtre n'est qu'un vain tapage, c'est parce que le genre humain est devenu suffisamment futé pour qu'il faille faire un grand tintamarre afin de seulement détourner un instant son attention d'un spectacle qu'il verrait le plus clairement du monde si ses jugements n'étaient troublés par l'assourdissement qui frappe ses oreilles.

Que devrez-vous apprendre à regarder les yeux grands ouverts, quelles images devront-elles se graver en tout premier lieu sur vos rétines, quel spectacle devrez-vous garder avant tout autre en mémoire ? Celui de trois quarts de siècle d'occupation de l'Europe par des troupes étrangères. C'est cela que le monde entier des souris tente de vous dissimuler. Sachez que tout le tohu bohu de la génération qui vous précède est seulement destiné à fixer votre attention sur des broutilles, sachez que rien ne protègera les générations actuelles de la honte dont la postérité les frappera, sachez que vos descendants jetteront sur eux un regard de dégoût et de mépris, sachez que les siècles à venir les feront passer en jugement devant un tribunal aux verdicts sans appel, sachez que mille voix les frapperont d'infamie jusque dans les livres d'images que les enfants de votre âge liront demain sur les bancs de l'école, sachez que jamais il ne leur sera pardonné de n'avoir pas jeté à la mer les troupes étrangères qui occupaient leur territoire, alors qu'aucun ennemi n'était en vue aussi loin que portait leur regard. Songez que vous serez la génération des vengeurs de l'Europe humiliée. Ne leur pardonnez jamais d'avoir plié l'échine et rampé pendant trois générations devant les galonnés d'un empire étranger incrusté sur leur sol.

3 - Un nouveau regard sur la politique

Mais pour que vous ouvriez les yeux de l'étonnement et de la fureur sur vos piteux ascendants, il vous faudra conquérir un tout autre regard de l'intelligence politique. Sachez donc que le cerveau du genre humain se trouve encore en cours d'évolution et qu'il est demeuré si faible qu'il suffit de brandir sous les tentacules de cet organe en bas âge - les yeux, les oreilles, le nez, le mains mêmes de votre espèce - de brandir, dis-je, des leurres microscopiques afin que l'attention de sa conque sommitale se porte tout entière sur des chiffons de diverses couleurs. Et pourquoi cela? Parce que l'Union européenne n'a pas de balance de la justice, pas de tribunal de la vérité, pas de magistrats de la raison. Il vous faudra donc apprendre le difficile scannage des neurones de la génération qui vous a précédés, ce qui exigera de longues études aux plongeurs capables de demeurer en apnée aux plus grandes profondeurs.

Depuis qu'il s'est auto-vocalisé, le singe locuteur est demeuré tellement aveugle, comme disait Voltaire, que cet "imbécile n'apprend que par l'expérience". Il vous faudra donc prévoir les expériences fâcheuses qu'il sera inévitablement appelé à faire pour qu'il apprenne à ouvrir l'oeil. Puis, il vous appartiendra de porter vos regards beaucoup plus loin que les générations qui vous ont précédés. Jusqu'où, vous demanderez-vous, l'Europe courra-t-elle au néant? A quelle heure les sottes rênes de l'expérience la contraindront-elles à ouvrir les yeux sur le cadran d'une toute autre horloge, celle de l'intelligence?

Dites-vous bien que les classes dirigeantes d'une vieille civilisation se trouveront bien empêchées d'accoucher tout subitement d'une élite politique dont les yeux grands ouverts apercevraient les ressorts psychogénétiques de l'impuissance et de la cécité dont souffrent les démocraties déclinantes. Comment enfanteraient-elles des aigles capables de scruter l'avenir, comment des chefferies régionales, donc tribales par nature verraient-elles que jamais l'Europe n'existera dans l'ordre politique aussi longtemps qu'elle se trouvera occupée par des armées étrangères, parce que l'accoutumance des Etats et des populations à leur vassalité cache leur asservissement à leur propre regard?

C'est pourquoi il vous faudra devenir des savants d'un type nouveau - des savants dont la vocation sera de faire débarquer l'étude de l'inconscient politique simiohumain dans la science historique de demain. On savait, depuis les La Rochefoucauld, les Vauvenargues ou les Chamfort que la parole humaine est faite pour cacher l'apparence de la pensée dont se vante cette espèce; mais on ignorait que l'humanité cache ses faux-fuyants sous le manteau d'un langage immaculé, et que, de surcroît, son innocence naturelle lui fait ignorer ce qu'elle cache avec tant de soin.

4 - La volonté de s'asservir

Si votre science de l'histoire et de la politique ne dispose pas d'une psychanalyse de l'historicité humaine, vous ignorerez que l'Europe ne sait pas qu'elle désire sa vassalité et que son discours démocratique et républicain n'est qu'un masque de sa volonté refoulée de s'asservir en cachette et sous l'apparat galonné de l'affichage même de son indépendance et de sa souveraineté. Aussi longtemps que vous ignorerez cela, votre génération ne saurait former les élites futures d'une Europe tapie sous les ailes de ses séraphins. Vous devrez donc mettre en évidence ce qu'il faut entendre quand on évoque à la fois l'innocence et la culpabilité des générations dont l'encéphale angélisé accouchait des montagnes de ses songes afin de se cacher à elles-mêmes ce qu'elles craignaient tellement d'apprendre. Comme disait un précurseur du Dr Freud, Jules César, les hommes croient volontiers ce dont ils veulent se persuader.

Si l'Europe demeure suspendue aux basques de l'Amérique, elle subira le sort de l'Angleterre que son statut insulaire et ses attaches serrées avec les banquiers de la City depuis 1694 isolent dans une servitude chamarrée. Quelles que soient les hautes responsabilités que le souverain d'outre-Atlantique paraîtra confier occasionnellement au Vieux Monde, celui-ci ne sera jamais que le majordome le plus enrubanné de toute la galerie. Mais si notre Continent changeait résolument de cap et prenait la tête des nations émergentes, comment mobiliserait-il non seulement une Allemagne redevenue résolue et conquérante après un siècle de pénitence, mais l'Italie, l'Espagne et les démocraties nordiques, dont l'Amérique tiendra le licol et dont elle fera sa masse de manœuvre en Europe?

Il vous faudra donc sceller avec la Russie, la Chine et l'Inde, mais également avec la Syrie, l'Iran, la Turquie et les Etats arabes que vous aurez ralliés une alliance qui seule sera en mesure de changer l'Europe en un pôle d'attraction de taille à servir de moteur industriel et de bouclier à la planète de demain. Mais pour cela, vous devez savoir que la vraie culpabilité politique des classes dirigeantes de l'Europe est d'avoir accepté le nouvel "ordre du monde", c'est-à-dire le nouvel équilibre des forces issu de la défaite de l'Allemagne en 1945.

Vous n'avez pas d'autre ennemi que l'empire devenu le maître et le protecteur, donc le vassalisateur du Vieux Monde, et tous vos efforts doivent se trouver subordonnés à la seule et unique ambition de tirer l'Occident de l'abîme dans lequel il s'est précipité sous la bannière des évangélistes de leur propre victoire. Il ne s'agit pas de haïr ou de mépriser votre adverasaire; au contraire, c'est à honorer son génie que vous vous porterez à la hauteur de votre vocation.

Les Gaulois avaient appris l'art de la guerre moderne de leur temps à l'école du vainqueur d'Alésia. Rendez-vous dignes du César qui vous fait face. La Rome d'aujourd'hui est en droit d'exploiter ses victoires. Tout empire s'étend par la force de ses armes. Ce n'est donc pas la légitimité de ses conquêtes que vous devez contester, c'est votre acceptation honteuse de son triomphe que vous devez apprendre à mépriser dans vos cœurs et dans vos esprits, parce que ce sont les âmes des esclaves qui vous tentent ou vous séduisent. Vous êtes les apprentis de vos mérites à venir; et ce ne sont jamais les pleurs d'enfants des peuples qui leur redonnent leur rang, mais le courage et la force qui distinguent les nations debout des nations couchées.

5 - Comment sélectionner les élites de demain? Mais quelle chance auriez-vous de jamais armer l'Occident d'une vision politique à l'échelle du monde si vous n'aviez pas radicalement modifié au préalable le mode même de sélection de vos dirigeants ? Vous savez que leurs artifices leur permettent de se faire élire au suffrage universel, mais les rendent entièrement étrangers à la conduite des affaires du monde.

On ne couve pas les aiglons dans les poulaillers. La tâche qui vous attend est immense et ingrate ; mais rien ne porte des fruits abondants qui n'ait germé longtemps sous la terre. Vous devez tirer avantage du déclin réversible de l'Europe des armes et de la pensée pour faire mûrir une récolte cérébrale qui rendra le Vieux Continent à nouveau digne de guider le destin de l'intelligence du monde. Peut-être une seule génération suffira-t-elle à modifier l'échiquier du "Connais-toi", peut-être votre heure sonnera-t-elle avant vingt ans, parce que le char de l'expérience s'est emballé et que ses chevaux ont pris le mors aux dents au point que la vue du fossé béant pourrait réveiller en sursaut le cocher.

22 février 2010
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