Histoire du cerveau de la France

42 min

Lettre philosophique aux chefs d'Etat sur les dangers et les avantages respectifs de la pensée et des religions

Manuel de Diéguez

Introduction

Le texte qui suit est d'une longueur inusitée, parce que le sujet que je tente de circonscrire est à la fois le moins étudié par les historiens et les sociologues et le plus central de la politique - celui du retard que les classes dirigeantes ont pris de tous temps non seulement sur les sciences de leur temps, mais sur les lumières de l'intelligentsia moyenne de leur siècle . Il se trouve que cette scission multiséculaire a pris un tour dramatique à partir du milieu du XIXe siècle, parce que les Etats modernes n'ont pas moins ignoré Darwin, Einstein et Freud que leurs prédécesseurs du XVIe siècle la révolution copernicienne. Puis, au XXIe siècle, le gouffre entre l'art de gouverner et la connaissance anthropologique des fuyards de la zoologie a pris des proportions plus tragiques encore, parce qu'il est devenu irrationnel de diriger la planète sans connaître l'origine animale de l'encéphale de l'humanité.

Nous nous trouvons donc à un carrefour stratégique du destin cérébral de notre espèce, parce que l'avenir de la connaissance des secrets de la raison simiohumaine se bâtira sur un terreau psychogénétique hautement dérélictionnel, mais fécond, celui d'un animal suffisamment cérébralisé par la coulée des millénaires pour renoncer à se chercher dans l'immensité les béquilles de ses songes. C'est dire que la grandeur des âmes à laquelle la "vie spirituelle" servait d'enceinte prendra son essor dans une immensité privée de gouvernance. Il se formera donc une espèce à jamais minoritaire, mais dont l'intelligence et la dignité laisseront loin derrière elles toutes les civilisations antérieures, qui s'étaient toujours donné des pilotes oniriques dans le vide d'une éternité chamarrée.

Mais comment piloter le destin de la pensée dans un cosmos qui aura brisé l'alliance multimillénaire de l'espace avec le temps depuis 1904? Ce sera férocement que la classe politique mondiale se refusera à entériner l' entrée de l'humanité dans le nouvel âge de son entendement, celui où elle saura qu'il n'y a pas de pilote galonné dans l'avion parce qu'elle n' acceptera jamais de valider une mutation du cerveau de notre espèce de nature à saper les fondements ataviques de tout pouvoir politique - à savoir la croyance en une autorité mythique, donc unanimement acceptée. La planète court donc vers une guerre de l'intelligence auprès de laquelle la victoire de l'héliocentrisme sur le géocentrisme ptolémaïque du XVIe siècle paraîtra une petite querelle d'astronomes et de physiciens sans portée politique irréparable, parce que tous les Etats ont réussi à se redonner un blason, donc une crédibilité à partir d'un modèle réduit de l'univers - un système solaire dont l'humanité n'occupe plus majestueusement le centre et qui a réparti ses planètes au hasard. En revanche, comment se faire respecter, donc obéir si les peuples savent depuis le berceau que leurs chefs se trouvent privés de toute boussole censée transcendante au monde et tenue pour habilitée à réfuter les jugements d'une ignorance et d'une sottise privées de système de navigation?

Ne nous y trompons pas, 78% des Français, 98% des Italiens et des Espagnols et 99,99% des Arabes croient en l'existence d'un dirigeant mi-régalien, mi-compatissant du cosmos. Aux guerres cosmologiques et seulement locales auxquelles se livrait la raison onirique d'une espèce autrefois nantie de tuteurs sacrés succèdera une guerre d'un type entièrement inédit et sans merci, puisque l'enjeu en sera l'encéphale d'une humanité en gésine de ses lucidités de demain. Dans cet esprit, l'étude comparée des armes ancestrales de la domestication des intelligences dont l'Eglise disposait de génération en génération et des armes semi rationnelles dont les idéalités idylliques des démocraties font désormais usage, cette étude comparée, dis-je, des pays d'Alice entre lesquels le genre humain se partage, s'impose d'autant plus que la guerre aux idoles écrira à la fois l'avenir de la raison politique et celui d'une "vie spirituelle" condamnée à trouver ses élévations en l'homme seul.

Le texte qui suit présuppose, dans un premier temps, qu'il serait encore possible d'adresser un discours de la raison de demain à la classe dirigeante des démocraties.

1 - La catéchèse des démocraties
2 - De l'égalité
3 - Votre apprentissage de l'humanité
4 - La fraternité et la politique
5 - La pesée de l'encéphale de notre espèce
6 - La responsabilité intellectuelle des chefs d'Etat modernes
7 - La foi et la culture
8 - Chronique de l'histoire de l'encéphale des Français
9 - Brève histoire du cerveau de la France
10 - Les malheurs de la philosophie française
11 - Le tournant humien de la pensée philosophique mondiale
12 - L'avenir de l'ironie socratique
13 - Les cardiologues des idoles
14 - Une politique des encéphales
15 - Un rappel

1 - La catéchèse des démocraties

Depuis les temps les plus reculés et sous les vêtures les plus diverses, vos fonctions ne sont pas d'apparat : elles mettent sur vos épaules le fardeau le plus lourd de la vie politique, celui de répartir le plus sagement qu'il est possible les tâches et les apanages respectifs de deux ennemis, la raison et les mythes religieux. Votre joug, vous le connaissez: vous devez éviter que les délires attachés tour à tour au déchaînement de l'esprit de logique et aux démences que déclenchent les utopies sacrées ne précipitent dans le désordre et la folie des Etats relativement policés. Mais il se trouve que les mythologies et le sens rassis font un mélange dont les peuples se nourrissent depuis le paléolithique et que leurs dosages tièdes ou bouillonnants varient d'un siècle à l'autre. Vous êtes donc au rouet entre la sécheresse de cœur et le feu des tueurs sacrés.

Je puis vous aider à apprêter cette coction à la lumière d'une science du domptage des explosions dont vous vous méfiez depuis longtemps et bien à tort, alors qu'elle pourrait apporter le plus grand secours à votre gastronomie politique, et d'abord celui de clarifier le sens culinaire des mots de la tribu dans la tête des Etats. On appelle cette discipline la philosophie.

Savez-vous que, depuis la fondation des républiques, le bréviaire de la raison d'Etat comporte trois chapitres, dont le premier traite de la Liberté, le second de l'Egalité et le troisième de la Fraternité ? Mais ces trois vocables sont à retirer de la gangue du langage de leur temps. Il serait donc profitable à la saine gestion des affaires publiques que vous sachiez ce que parler veut dire à votre époque et que vous vous entendiez sur le sens provisoire des trois devises qui servent d'oriflammes à la raison politique des nations dont les dévotions sont devenues démocratiques, puisque vous avez la responsabilité de tenir la hampe de ces drapeaux présentement aux yeux de vos peuples et demain sous la plume des futurs historiens de votre passage d'un instant au timon de l'Histoire.

Depuis les Grecs jusqu'en 1905, la liberté démocratique et républicaine se fondait sur la nécessité qu'éprouvaient progressivement les civilisations cérébralisées d'accorder une juste préséance à la faculté de penser droit, donc de donner le pas aux règles de la logique sur les privilèges intellectuels des religions. Car, depuis les origines, celles-ci prétendent réfléchir en lieu et place de tout un chacun, de sorte que leur autorité de type doctrinal, donc censée venue d'ailleurs, entend imposer aux peuples les vérités qu'elles ont établies pour leur propre compte et à l'avantage, qu'elles jugent primordial, du sceptre d'une divinité. Convient-il de s'attacher à défendre la prépondérance des opinions du ciel ou de celles des hommes au sein des Etats et faut-il donner la parole à l'une et à l'autre partie tour à tour?

Depuis cent cinq ans seulement, vous êtes réputés vous être délivrés de la magistrature de Zeus. C'est donc à l'éclat des lumières de votre propre Olympe qu'il vous appartient désormais de vous acquitter des devoirs, solitaires à leur tour, de l'intelligence rationnelle dont vous présidez le tribunal au sein de toutes les nations. Mais si le Saint Siège de la raison change de toque et de pelisse au gré des circonstances, quelle sera votre définition de la raison et de la déraison du monde et sur quelle balance de la justice allez-vous faire passer en jugement les verdicts de votre haute magistrature? Comment irions-nous en appel, puis en cassation contre les arrêts de l'intelligence si le sceptre que vous tenez entre vos mains était effectivement celui de la raison?

Car vous êtes condamnés à subordonner vos sentences à la jurisprudence constante que seuls les "vrais savoirs" sont en mesure de légitimer; mais, dans le même temps, le soleil qui vous éclaire de ses rayons est celui de vos facultés cérébrales supposées prééminentes. Comment passeraient-elles donc également passer pour courantes dans la République et conformes, par conséquent, aux décisions de tous les citoyens raisonnables? Tirerez-vous de grands avantages de vos lumières résolument particulières ou bien, tout au contraire, une démocratie fondée sur l'éclat de l'astre le plus glorieux, à savoir la boîte osseuse des ignorants, vous plante-t-elle dans le pied une épine que vous ne sauriez vous retirer? Je vous vois privés du secours des premiers intellectuels oraculaires de l'humanité, qui parlaient au nom des idoles de l'endroit, mais qui tantôt les abêtissaient à plaisir sous la plume de leurs notaires du ciel, tantôt s'efforçaient de les rendre le plus intelligentes possibles pour leur temps.

2 - De l'égalité

Si vous êtes inquiets de l'enseignement des philosophes sur ce point, peut-être trouverez-vous quelque réconfort à la lecture du second chapitre de votre missel, qui découle du premier et qui confirme le principe de l'égalité qui devra régner entre tous vos semblables et vous-mêmes. Vous remarquerez en tout premier lieu que ce volet de votre catéchèse n'est pas aussi redoutable au premier abord pour la sauvegarde des prestiges attachés à votre autorité que celui de l'affichage effronté de la liberté de tout un chacun de penser vigoureusement dans son coin et de s'asseoir ostensiblement à l'écart de votre trône, parce que, comme dit Descartes, le sens commun est un brouet dont le genre humain tout entier se partage le fumet, de sorte qu'il n'est pas de puissance plus légitime à déguster en ce monde que celle dont une égale répartition de ses saveurs justifie tous les goûts. Mais l'auteur du Discours de la méthode ne s'est-il pas montré bien imprudent à glorifier des senteurs d'une si folle diversité?

Certes, dira-t-on, la foi ne connaît pas d'autre égalité face aux prérogatives d'une raison unifiée par le ciel que celle des plantes, des animaux, des empereurs, des rois et des étoiles prosternés devant la majesté éternelle du créateur de l'univers, de sorte qu'il est aisé de faire passer l'humanité sous la herse exclusive d'un souverain aussi incontesté ; mais si vous y regardez de plus près, le principe d'égalité réputé régner entre tous les hommes place entre vos mains un sceptre aussi digne des dieux que celui dont les théologies réservent la jouissance à leur divinité; car vos compatriotes ne seront jamais égaux que devant des mots abstraits et désincarnés, qui s'appellent maintenant la République et la Démocratie. Vous demeurerez donc les souverains absolus de vos vocables. Sachez que les trônes et les autels ne tarderont pas à vous envier vos vapeurs.

Voyez combien les guerriers du sens exact des mots - depuis deux millénaires et demi leur assaut ébranle la citadelle de la confusion d'esprit - comment ces guerriers se veulent utiles et même hautement profitables à la science politique. Vous comprendrez mieux encore la vocation des phalanges macédoniennes de la raison si vous remarquez seulement que tout Etat et tout gouvernement sont condamnés à se mettre à l'œil la loupe de l'inégalité entre les hommes, afin de hiérarchiser leurs sujets à coup sûr, donc à la lumière de la diversité patente de leur intelligence, de leur énergie, de leurs talents, de leurs compétences, de leur formation, de leur dévouement et même de leur génie, de sorte que vous ne perdrez rien de consubstantiel à la grandeur de votre fonction à honorer les agenouillements devant des abstractions que le langage républicain convie à adorer; vous n'avez donc rien à redouter d'un personnage non moins inaccessible que vos idéalités, mais colloqué dans un ciel lointain.

3 - Votre apprentissage de l'humanité

Examinons le troisième joug que le sacré laïcisé fait peser sur le cou de la démocratie du verbe républicain, la Fraternité. A l'origine, il s'agissait seulement de remplacer la bonté de Dieu et les bienfaits que sa charité accordait à ses serviteurs - gratuitement selon les uns, au prix fort des redevances bien calculées par l'Eglise selon les autres - de remplacer, dis-je, cette manne mystérieuse par la propension supposée naturelle et spontanée de vos compatriotes à se reconnaître tous entre eux pour des frères et à se saluer comme tels tous les jours "que Dieu fait", comme on disait. Comment ne pas se secourir mutuellement au nom d'un vocable aussi évangélique?

Ici encore, il n'y a pas lieu de vous imaginer que vos hosties républicaines seraient menacées. Et pourtant, vous devez commencer de vous demander si vos égaux se montreront plus fraternels les uns à l'égard des autres pour s'être mis à l'écoute de leurs nouvelles dévotions plutôt qu'à l'école du souverain redoutable dont ils craignaient les marmites infernales. Les promesses du salut par l'intercession des idéalités de la démocratie suffiront-elles à faire monter dans les cœurs les effluves d'une charité plus céleste que ceux dont un sceptre inculquait les vertus à des dévots tremblants?

Voyez - j'y reviens - combien la pesée comparée à laquelle les philosophes soumettent les credos des fidèles du ciel et ceux des croyants au vocabulaire séraphique de votre République vous contraint à porter un regard d'anthropologues précautionneux et même soupçonneux sur l'angélisme viscéral du genre humain tout entier ; car voici que le scannage du cœur et des entrailles du suffrage universel vous conduit à vous poser la question de savoir qui, de la raison ou de la religion, frappe d'estoc et de taille avec le plus de succès l'ennemi des nations que vous avez à combattre. L'indiscipline civique et l'insoumission des peuples à votre autorité sont-elles des pieuvres plus faciles à étêter par la force et la peur que par le langage du cœur?

Vous voici mis par les hommes du "Connais-toi" sur le chemin plein d'embûches de la pesée de l'obéissance en politique. Car d'ores et déjà, il ne vous suffit plus de choisir les meilleurs instruments de votre règne et, comme on dit, pour le plus grand bien de vos sujets; d'ores et déjà il vous appartient de déposer l'intelligence et les croyances sur les plateaux d'une balance difficile à construire, celle qui pèsera l'histoire du monde à la lumière d'une éthique imposée d'en haut ou innée; d'ores et déjà il vous appartient de vous enquérir des moyens de juger les âmes et les têtes; d'ores et déjà il vous faut comparer les armes de l'intelligence humaine avec celles que les ancêtres s'acharnaient à attribuer à leurs dieux. Apprenez à mettre en balance leur efficacité respective dans l'arène d'une histoire universelle placée en porte-à-faux à son tour et qui ne cesse de vous demander de préciser la place que vous êtes appelés à y occuper.

4 - La fraternité et la politique

En vérité, la fraternité est le cœur de la politique, donc la géhenne dans laquelle vous vous trouvez précipités. Car ou bien vous transportez les peuples dans le paradis de la charité des laïcs et vous les livrez au ciel des utopies, dont les deux branches s'appellent la fainéantise et la fureur ; et sitôt que vous combattrez la première, vous verrez la seconde vous opposer les fourches d'un évangélisme armé jusqu'aux dents et qui vous rappellera que la souveraineté du peuple est celle de sa paresse. Mais les apories de la fraternité vous renvoient également à la guerre des dieux, tandis que les ravages opposés de la sécheresse de cœur sont à ce point mortifères que, depuis des millénaires, toute la politique repose sur le débarquement de la fraternité dans l'histoire. A chaque couronnement, le clergé récitait une formule que les démocraties modernes ont reprise mot à mot: "Que le Roi réprime les orgueilleux, qu'il soit un modèle pour les riches et les puissants, qu'il soit bon envers les humbles et charitable envers les pauvres, qu'il soit juste à l'égard de tous ses sujets et qu'il travaille à la paix entre les nations."

Vous voici face à votre tâche véritable: si le genre humain ne se laisse assagir ni à l'école de la fraternité, ni à l'école de la tyrannie, ne pensez-vous pas qu'il vous appartient d'observer les peuples avec d'autres lunettes que celles du rêve et du sceptre alternés et de l'étudier à l'école des philosophes qui, depuis Platon, se veulent des peseurs du crâne de leurs congénères, donc des anthropologues?

- Lettre ouverte à Jean-Luc PUJO, Président des clubs "Penser la France", L'arme nucléaire et l'anthropologie critique du XXIe siècle, 1er février 2010

Mais pour cela, Messieurs les chefs d'Etat, c'est la véritable histoire de la philosophie qu'il vous faut apprendre à lire, tellement cette discipline ne se rend intelligible qu'à l'école de la méthode qui permet de la raconter et de mettre sa signification en évidence; et si vous la déchiffrez à l'école des pédagogues de votre République, vous ne raconterez jamais, comme dit Shakespeare, "qu'une histoire pleine de bruit et de fureur dans la bouche d'un idiot".

5 - La pesée de l'encéphale de notre espèce
Si nous chaussons les lunettes d'une véritable histoire de la philosophie, que vous enseignera l'histoire de la fraternité ? Que le ciel arme plus efficacement les princes du glaive de la peurque de celui de la raison, parce que l'adage des Grecs n'a jamais été réfuté, selon lequel "la peur des dieux est le commencement de la sagesse". Mais la science, elle, s'est toujours nourrie des attentats d'une raison sûre de ses prérogatives face aux pouvoirs stupides et contrefaits des dieux quand leurs hommes de génie les ont abandonnés en chemin. Je vous mets au défi de me citer un seul savant qui aurait fait progresser d'un pouce les vrais savoirs de son temps pour s'être mis à l'écoute du ciel abêti de ses congénères. Au contraire, aujourd'hui encore, les trois dieux dits uniques vous interdisent de décrypter vos propres secrets, alors que vos idoles exposent vos entrailles sur les places publiques de votre espèce de raison.

Messieurs les chefs d'Etat, soixante-dix après la mort de Freud, existe-t-il une seule chaire de psychanalyse anthropologique des religions dans vos universités laïques? Mais pourquoi allez-vous jusqu'à vous concerter afin de persévérer dans votre volonté affichée d'ignorer les raisons pour lesquelles les Etats adorent le plus délibérément du monde des personnages qu'ils savent imaginaires et dont la taille et la complexion sont si diverses, pourquoi tenez-vous si fort à paraître ignorer pourquoi vous vous mettez en quatre pour vous fixer un bandeau sur les yeux, sinon parce que, dans le cas où la question de l'existence de Zeus serait clairement posée au sein de vos Républiques, votre démocratie mondiale apprendrait enfin pourquoi, depuis le paléolithique, vos idoles s'accordent entre elles pour la défense de leur monopole le plus décisif aux yeux de tous les peuples de la terre, celui de la nécessité absolue dans laquelle elles croient se trouver de se faire offrir des sacrifices bien rémunérés et dûment calqués sur ceux que vous demandez à votre tour à vos sujets de s'acquitter à votre égard.

En vérité, votre culte d'une fraternité à laquelle les sacrifices servent de ciment politique tend ses bras charitables à la liberté et à l'égalité; puis ces trois divinités se pelotonnent autour d'un autel commun n, de telle sorte que si votre Liberté n'était pas égalitariste et si votre égalitarisme n'était pas fraternel, vous ne disposeriez pas du Saint Esprit qui rassemble votre trinité en un faisceau sacré.

Mais quelle menace, n'est-il pas vrai, pour tous les chefs d'Etat du monde que de laisser la raison poursuivre le chemin propre à la pensée philosophique parmi les tonneaux de poudre de la cécité théologique! Comment accorderez-vous la vie sauve à l'intelligence du "Connais-toi", donc à l'esprit critique, si cette faculté socratique devait vous faire découvrir les arcanes cultuels de la politique ? Si vos détecteurs des secrets du sacré, qu'on appelle les philosophes, vous privaient du moteur politique des Etats et des Olympes, qui n'est autre que le tribut du sacrifice qu'ils réclament d'une seule et même voix à l'Histoire, comment la République saurait-elle qu'elle honore les autels de trois dieux en majesté, la Liberté, l'Egalité et la Fraternité et que ces trois divinités doivent être disséquées au scalpel? Mais si vous prenez le parti opposé et si vous frappez Socrate d'interdit, votre responsabilité sera de mettre un terme définitif aux progrès de tous les savoirs et de toutes les sciences sur cette planète, tellement il n'est plus permis d'avancer d'un pas dans la connaissance du genre humain sans apprendre au préalable à peser l'encéphale de notre espèce.

6 - La responsabilité intellectuelle des chefs d'Etat modernes

Vous voici en charge de votre apprentissage de l'histoire du cerveau de la France ; et si vous l'apprenez de travers sur les bancs de l'éducation nationale, jamais vous n'en saurez le premier mot; mais, dans ce cas, vous serez livrés au double naufrage des Etats relativement pensants que vous avez sous les yeux et de la raison politique traditionnelle, qui vit ses derniers jours; car, d'un côté, vous ligoterez les sciences de l'homme dans les bandelettes semi théologiques des idéalités que vous aurez sacralisées, de l'autre, votre laïcité subrepticement dévotieuse entrera en agonie du seul fait que, depuis Périclès, le pouvoir populaire en appelle secrètement à des individus supérieurs, donc, en dernier ressort, à l'audace des Prométhée de la connaissance rationnelle, puisque seule l'échelle des intelligences structurera, au sein des Etats, les pouvoirs indistincts et non encore hiérarchisés issus des agora confus. Achèverez-vous donc de jeter la République de la raison à la fosse, écouterez-vous un séminaire de moribonds de la science politique, refuserez-vous de radiographier les totems dans la postérité de Hume, de Kant, de Freud, de Darwin, nous offrirez-vous le spectacle du dépérissement des travaux sur l'état actuel de l'évolution de l'encéphale de l'humanité, nous préparerez-vous au grand retour des autels, ou bien vous résignerez-vous à confesser que la pensée est sacrilège ou n'est pas?

Sachez qu'il serait erroné et même oiseux d'étudier l'histoire de notre boîte osseuse sur les millénaires lourdement enténébrés des ancêtres, alors que notre matière grise progresse modestement, certes, mais d'un siècle miraculé à l'autre chez les spécimens pré-sélectionnés qui se pressent en rangs de plus en plus serrés à chaque génération aux portes de nos temples de l'exception. La dernière sorcière brûlée vive le fut en 1782 dans le canton protestant de Glaris en Suisse. En ce temps-là, l'homme moyen se sentait encore globalement beaucoup plus proche de l'animal que de nos jours, où il est devenu si difficile, Messieurs les hommes d'Etat, de vous démontrer le parallélisme évident entre les comportements faussement belliqueux des chimpanzés et les vôtres à la tête des Etats nucléaires.

- Lettre ouverte à Jean-Luc PUJO, Président des clubs "Penser la France", L'arme nucléaire et l'anthropologie critique du XXIe siècle, 1er février 2010

Aussi la peine de mort appliquée en toute modestie à nos frères inférieurs n'est-elle tombée en désuétude qu'au cours du XVIIIe siècle. Le dernier modèle d'un type d'exécution égalitaire et fraternel avant la lettre est celui d'un chien qui fut jugé et pendu en toute légalité pour avoir participé à un vol et à un meurtre, à Délémont en Suisse, en 1906. Lorsque les codes pénaux de l'époque appliquaient la peine capitale à une truie, on l'habillait décemment de vêtements confectionnés à son usage par un bon tailleur. Ses pattes bien garrottées la maintenaient fermement sur l'échafaud, tandis que l'exécuteur lui fixait la corde autour du cou. En face de l'animal abasourdi de ce traitement insolite, se tenait le greffier bien couturé, lui aussi, qui lisait gravement la sentence des juges sur un rouleau.

Quel ridicule, Messieurs les chefs d'Etat, de remonter à l'âge de pierre, alors que le XXe siècle nous apporte si généreusement des documents tout frais sur l'état actuel de l'encéphale de l'humanité! Prenez le mythe de la transsubstantiation eucharistique, dont la sottise se trouve massivement dénoncée depuis plus d'un demi millénaire et que rejettent désormais des dizaines de millions d'encéphales un peu plus avertis que les autres. Mais nierez-vous que la question soit devenue du ressort d'une anthropologie critique, donc de la compétence de la politologie de demain au sein des Etats les plus modernes, en raison de la persistance extraordinaire de la croyance en ce prodige chez un demi milliard de nos congénères cérébralisés dans les écoles des Républiques ? Quels sont les ultimes secrets psychobiologiques de la théophagie chrétienne aux yeux de vos Etats?

7 - La foi et la culture.

Croyez-vous vraiment, Messieurs les chefs d'Etat des démocraties, que le XXIe siècle pourra se permettre longtemps encore d'ignorer les secrets des chromosomes du sacré? Certes, vous vous défausserez sur le refus obstiné des sciences humaines de notre temps de l'apprendre, et pour cela, vous invoquerez une vertu de la peur qui tombe à pic - l'obscurantisme craintif des modernes, s'appellera la tolérance. Quelle tiare que celle des floralies culturelles d'une République du renoncement terrorisé à la marche de la planète vers les vrais savoirs, quel spectacle que celui des funérailles effrayés de la philosophie sous le sceptre de la démocratie française! Mais si vous ne retirez in extremis une pensée rationnelle encore respirante dans lequel un XXe siècle acéphale l'a asphyxiée, jamais vous ne résisterez au péril des retrouvailles de l'Europe avec les autels; et vous les verrez débarquer avec armes et bagages dans l'arène du monde, où ils défendront leur lopin au nom même de leurs droits doctrinaux subrepticement retrouvés sous le vêtement trompeur des cultures étêtées que votre raison leur aura accordés à point nommé.

Ne vous y trompez pas, le Saint Siège a compris que ce cheval de Troie est l'arme du sauvetage des autels, ne vous y trompez pas, Rome est revenue à Symmaque, qui défendait face à saint Ambroise la présence sacrée de la statue de Victoire dans l'enceinte du Sénat au nom des droits inaliénables des peuples à défendre leur dieux au nom de leur culture, ne vous y trompez pas, les sorciers ont plus d'un tour dans leur sac et les religions plus d'une corde à leur arc. D'abord, elles vous feront gentiment remarquer que Bossuet n'est pas Jean de la Croix, que Tertullien et saint Augustin ne jouent pas du même instrument, que le violon de saint Ambroise le préteur faisait monter des parfums séraphiques de l'autel du sacrifice de sang des chrétiens et qu'il faut laisser les poètes déguster les hosties. Mais si vous échouez à porter l'attention de la raison du monde sur le noyau dur de toutes les croyances - la rançon des immolations fondatrices du politique - vos sciences de l'homme et de ses extases ne progresseront plus d'un pas.

Par bonheur, il existe des catéchismes. Sachez, Messieurs les chefs d'Etat, que le vrai et le faux y sont minutieusement consignés. Il vous faudra apprendre à la République à définir une religion à la lecture du traité des affaires du ciel et de la terre dans lequel elle s'explique clairement et sur tous les articles de sa foi. Si vous vous y refusez, voyez dans quelle confusion mentale vous serez précipités à votre tour: vous tenterez d'alléger la tâche des candidats au doctorat en droit au prix de leur renoncement à l'étude du code civil. Mais un vrai chef d'Etat ne saurait se résigner à piloter une civilisation désireuse de ne laisser nulle trace digne de mémoire dans l'histoire du cerveau de l'humanité.

8 - Chronique de l'histoire de l'encéphale des Français

Le 10 février 1638, Louis XIII voue à la Vierge Marie "notre personne, notre Etat, notre couronne et tous nos sujets". Les résultats politiques de cette sainte stratégie ne se sont pas fait attendre: après quatre fausses couches et vingt-deux ans d'un mariage stérile Anne d'Autriche accouche enfin, le 5 septembre 1638, d'un enfant conçu le 5 décembre 1637 à l'occasion d'un passage inopiné du roi au Louvre, le mauvais temps ayant contraint ce chasseur à faire un détour.

Le 7 juin 1654, jour du sacre de l'enfant du miracle, "le comte de Vivonne, premier gentilhomme, enlève au Roi sa robe d'argent, le duc de Joyeuse, grand chambellan, lui chausse les bottines de velours, Monsieur le duc d'Anjou, lui met les éperons d'or; puis l'officiant bénit l'épée royale, qui est censée être celle de Charlemagne. L'évêque de Soissons prend le saint chrême et pratique sept onctions." (Louis XIV, par F. Bluche, Fayard 1985) Un siècle environ plus tard, Voltaire déclarait que Dieu existe parce que l'univers serait une horloge et qu'il lui faut un horloger. Un siècle encore et le crâne de Charles X reçoit à son tour la couronne. Le roi de France n'est pas seulement "de droit divin", il est l'"oint du Seigneur" et le Messie, comme jadis le roi David. Ce prédestiné dispose en outre du titre de "fils aîné de l'Eglise" depuis Clovis, donc de fils du Très Haut, de pasteur des peuples, de bras droit du ciel et de premier des rois de la terre. C'est pourquoi sa poitrine, ses pieds, ses mains, ses narines, ses paupières, reçoivent le saint chrême quelques années seulement après la prise de la Bastille; et c'est également la raison pour laquelle la loi de 1905 sépare l'Eglise de l'Etat, mais ne réfute en rien la décision de Napoléon selon laquelle "le peuple français proclame l'existence de Dieu".

Aussi une question nouvelle vous est-elle posée en ce début du IIIe millénaire: légitimerez-vous l'édit de Nantes de 1598 au nom de la "liberté de conscience" et condamnerez-vous sa révocation, bien que dix-neuf millions de Français en furent complices le 16 octobre 1685? Dans ce cas, quel est le statut théologique de votre France? Comment la République laïque siège-t-elle dans votre tête? L'éclairerez-vous de la seule lumière de la "liberté de conscience" de Voltaire, qui n'était nullement informé des enjeux anthropologiques, donc politiques, de la croyance aux mythes sacrés? Quelle sera la nature de votre retard intellectuel en ce début du IIIe millénaire? On ne saurait reprocher à Louis XIV de ne pas s'être demandé ce que signifie le mélange du dogme de la présence corporelle et de la présence symbolique de la chair et du sang de la victime humaine physiquement censée se trouver immolée sur l'autel à chaque messe; mais en 2010, les chefs d'Etat modernes peuvent-ils afficher une inculture philosophique et anthropologique et un retard cérébral qui les renverrait à l'argumentation déiste superficielle du XVIIIe siècle, qui a rendu Voltaire inconséquent, puisqu'il prêche à la fois la tolérance et les rages de l'intelligence? Car, l'article Transsubstantiation de son Dictionnaire philosophique fait frémir notre "tolérance": "Non seulement un Dieu dans un pain; mais un Dieu à la place du pain; cent mille miettes de pain, devenues en un instant autant de Dieux cette foule innombrable de Dieux, ne faisant qu'un seul Dieu ; de la blancheur, sans un corps blanc, de la rondeur, sans un corps rond ; du vin, changé en sang, et qui a le goût du vin; du pain, qui est changé en chair et en fibres, et qui a le goût du pain; tout cela inspire tant d'horreur et de mépris aux ennemis de la religion catholique, apostolique et romaine, que cet excès d'horreur et de mépris, s'est quelquefois changé en fureur."

Mais si la "liberté de conscience" n'est que la légitimation masquée d'un sacre arbitrairement laïcisé et si son seul résultat politique est d'accoucher de la décérébration des temps modernes, est-il permis aux dirigeants des démocraties rationnelles d'invoquer les verdicts du suffrage universel afin de se priver des conquêtes de l'intelligence scientifique d'aujourd'hui, ou bien, tout au contraire, une gestion des affaires publiques qui ne ferait pas débarquer le décryptage de nos cellules grises dans le champ des responsabilités politiques des Etats nous fera-t-elle retourner au Moyen Age?

9 - Brève histoire du cerveau de la France

Après un intermède de quinze siècles, la France symbolise,depuis un demi millénaire seulement, une portion devenue relativement pensante du genre humain. Mais au Moyen Age déjà, Rome voyait "le pain de la foi monter dans le four de l'école de Paris", bien que la faculté de théologie de la Sorbonne, qui passait alors pour le laboratoire mondial de l'intelligence chrétienne, fût demeurée divisée entre les défenseurs du concept, qu'on appelait les "realistes", parce qu'on croyait à la réalité substantielle des idées, et les "nominalistes" qu'on appellerait aujourd'hui les existentialistes, parce qu'ils attribuaient davantage de réalité aux individus qu'aux abstractions forgées par le langage. C'est que l'époque illustrait les apories philosophiques et anthropologiques liées au mythe de l'"incarnation de la vérité", celle que les monarchies de droit divin étaient censées substantifier de siècle en siècle. Aussi, l'Etat faisait-il corps avec l'encéphale théologique de l'humanité de l'époque.

Mais, dans ces conditions, il était inévitable que la Renaissance mît fin à l'hégémonie intellectuelle de la France en Europe, et cela du seul fait que le christianisme avait cessé d'imposer son axiomatique à la planète civilisée. Certes, François 1er avait compris l'enjeu immense de la redécouverte de la littérature antique et il avait fondé le "Collège des trois langues" dans cet esprit; mais l'affaire des Placards l'a contraint à sévir contre les profanateurs publics des prodiges dont la cérémonie de la messe est peuplée. Il était impossible de ne pas tenter de sauvegarder l'unité cérébrale de la nation face à un schisme politico-religieux dont il était inévitable qu'il allait irrémédiablement scinder le cerveau du royaume en deux camps inconciliables. La même difficulté s'est présentée en Espagne, où Charles Quint a fini par sévir contre les érasmiens sous la pression des Franciscains, parce que la mentalité espagnole faisait tomber l'évangélisme exalté de la Réforme dans l'illuminisme convulsionnaire.

10 - Les malheurs de la philosophie française

Si le XVIe siècle français n'a pas été philosophique - seul Montaigne a préparé la voie à un retour discret au "Connais-toi" socratique - et si le XVIIe ne l'est devenu que dans les deux dernières décennies, c'est parce que le jansénisme a pris la relève de la scission protestante du XVIe siècle. Quand, au XVIIIe siècle, la guerre de la raison a pu reprendre son cours démythificateur, la France a paru être redevenue la tête pensante du monde. Mais il n'était plus possible à l'Etat de se présenter en partie prenante dans la guerre des intelligences, et cela d'autant moins que les Jésuites, très ouverts aux idées démocratiques en raison de leur culte pour la République romaine avaient été chassés du royaume en 1763 par Louis XV.

Voir - Certus odor dictaturae, Lettre ouverte aux Français juifs de mon pays, 1er septembre 2009

Quant, au XIXe siècle, outre qu'il connut le retour que l'on sait à la monarchie absolue avec Charles X, puis deux règnes décidés à renforcer les pouvoirs de l'Eglise - la Restauration et Napoléon III - la pensée philosophique européenne avait émigré pour longtemps vers l'Angleterre protestante avec Hume, successeur de Locke et des empiristes du XVIIIe siècle et en Allemagne avec Kant et Hegel.

C'est que la philosophie française était condamnée à demeurée superficielle, faute d'avoir passé par l'épreuve préalable de la démythification partielle des protestants, de sorte qu'elle a usé vainement ses forces à réfuter des sottises. On s'épuise pour rien à combattre des dogmes absurdes par nature et par définition, comme en témoigne Voltaire tout entier, qui réfute l'eucharistie avec la rage citée plus haut, tandis que le protestantisme genevois conduisait indirectement, mais inévitablement à une pesée du tragique d'une humanité dont l'encéphale se trouve colloqué dans un vide pascalien. Certes, on était encore loin d'une mise en question vertigineuse des fondements de la logique d'Aristote et de la science expérimentale dans la pensée magique, ce qui pourrait réhabiliter l'intuition des mystiques, notamment le thème de la "nuit obscure de l'entendement" d'un Jean de la Croix.

Mais en tant qu'Etat, la France laïque pouvait d'autant moins s'engager dans la défense d'une pensée philosophique à la fois rationnelle et radicalement dérélictionnelle que son intelligentsia courait vers une réflexion politique de gauche. Cette fille naturelle tant de la Révolution de 1789 que de Victor Hugo et de Zola qui allait inexorablement se perdre dans l'utopie d'un "processus historique" de type eschatologique et inconsciemment calqué sur le finalisme d'une "rédemption". De plus, les progrès de la connaissance de la matière plaçaient désormais bien davantage l'avenir des sciences exactes au coeur du problème de la connaissance qu'au XVIe siècle avec la révolution copernicienne.

Puis, l'effondrement du Second Empire a porté les derniers philosophes français à s'interroger sur les causes politiques de la défaite de 1870, avec Hippolyte Taine et même Renan, plutôt qu'à la pesée de la nature de la boîte osseuse de l'humanité. La Vie de Jésus de Renan de 1863, qui fit perdre à l'historien sa chaire au Collège de rance, était en retard, sur le plan méthodologique, sur la Vie de Jésus de David Strauss (Das Leben Jesu), paru en 1835 et traduit en français par Emile Littré entre 1839 (tome 1) et 1853 (tome 2). Renan donnait dans le romantisme et le bucolisme de Rousseau, tandis que Strauss était du moins hégélien.

A l'exception de Bergson, le seul philosophe français qui tenta d'interpréter le darwinisme dans une vision évolutionniste du spiritualisme - et qui finit par se convertir au christianisme - la philosophie de langue française du XXe siècle s'est montrée incapable de peser les conséquences anthropologiques des trois évènements centraux qui ont apposé d'avance leur sceau sur tout le XXIe siècle, l'évolutionnisme, le bouleversement de la physique mathématique consécutive à la découverte de la relativité générale et l'exploration d'un continent inconnu, l'inconscient.

Et pourtant, on a peine à imaginer une révolution intellectuelle plus susceptible de réveiller le génie philosophique de l'humanité que de mettre sans dessus dessous l'histoire biologique de notre espèce, puis, cul par-dessus tête, la logique d'Euclide et d'Aristote et enfin de citer la conscience dite claire à comparaître devant un tribunal de l'inconscient qui allait soumettre à ses verdicts les décisions de justice d'une raison autrefois impavide et d'une lucidité secrètement domestiquée en sous-main par l'effroi.

11 - Le tournant humien de la pensée philosophique mondiale

En vérité, c'était rien de moins que le pilier commun à la philosophie et aux sciences de la nature qui tombait en ruines à la suite de l'effondrement du principe de "causalité explicante". Hume démontrait que seule l'habitude des animaux de voir un événement succéder constamment à un autre fait imaginer au simianthrope un "lien de causalité" mythique entre eux. Kant se voyait contraint d'en prendre acte : aucune analyse des faits ne conduit la science expérimentale à la découverte de ce fameux "lien parlant", de sorte qu'il a fallu le supposer auto locuteur et inné. Mais, du coup, l'intelligible, donc la compréhensibilité, se trouvait à nouveau défini à l'école du mythe selon lequel l'expérience répétée et aveugle serait rationnelle. Pourquoi ne se demandait-on pas pourquoi, à l'instar des autres espèces, la nôtre rend loquace ce qui lui profite?

On comprend qu'à cette profondeur du tragique cérébral simiohumain, les Etats se trouvaient frappés de plein fouet et que la République française ne pouvait encourager la pensée philosophique d'avant-garde sur le même modèle que la royauté et le Saint Siège s'étaient trouvés associés sous la monarchie de droit divin. Mais à partir du moment où le moteur nouveau et prometteur d'une résurrection de la pensée philosophique - la laïcité - conduisait à l'oubli de ses fondements dans la pensée encore semi rationnelle du XVIIIe siècle et faisait eau dans un culturalisme aveugle, vous vous voyez reconduits tout droit au retour triomphal des mythes sacrés.

Du coup, Messieurs les chefs d'Etat, une évidence politique aveuglante s'impose à vous, à savoir que la question posée aux démocraties d'aujourd'hui est de savoir si elles peuvent se priver des dieux, ces pilotes imaginaires du cosmos que les ancêtres avaient amadoués à l'école de leurs rituels et de leurs cosmologies mythiques. Car, dès lors que la ruine du sacré traditionnel ne fait plus progresser la pensée philosophique, donc la raison du genre humain, la responsabilité historique que tout gouvernement fondé sur le suffrage universel vous impose exige que vous preniez en charge une politique du destin de l'encéphale de la France, tellement votre interdiction larvée d'approfondir le "Connais-toi" conduit vos républiques demeurées pseudo rationnelles à remettre en selle les mythes religieux à coup de bénédictions des simples cultures.

12 - L'avenir de l'ironie socratique

Voici la stratégie que je vous suggère: puisque la scission des encéphales entre des savoirs officialisés par le catéchisme trompeur des démocraties idéalisées ou par des orthodoxies religieuses dites révélées ne cesse de s'approfondir, puisque ce hiatus a pris désormais des proportions comparables au cratère qu'a connu le XVIe siècle - en ce temps-là, tout le monde voyait le soleil tourner autour de la terre, tandis qu'une maigre poignée de coperniciens prêchait la giration de la terre autour du soleil - ne seriez-vous pas bien inspirés, Messieurs les chefs d'Etat du IIIe millénaire, de creuser encore davantage cet abîme et de le proclamer provisoirement bienvenu, puis, par un retournement astucieux de votre stratégie de changer la fissure en un gouffre plus abyssal que le précédent?

Je m'explique. Vous échouerez de toutes façons à prétendre protéger le monde entier des féconds sacrilèges que les nouveaux hérétiques vous préparent; car l'existence même des sciences humaines iconoclastes dépend désormais exclusivement de l'audace de profanateurs qui se moqueront bien de votre autorité. Quand les nouveaux explorateurs de la condition humaine auront percé les ultimes secrets du cerveau de notre espèce, leur profondeur vous condamnera à vous rendre un peu moins ignorants que vous ne l'êtes demeurés, hélas, au siècle de Freud et de Darwin. Construirez-vous alors une cité mystérieuse, dans laquelle les anthropologues profanateurs de demain mèneraient leurs recherches à l'abri de tous les regards?

Dans ce cas, croyez-vous que le résultat de leurs découvertes ne se répandra pas aussitôt dans le public et bien davantage que l'héliocentrisme impie du XVIe siècle ou l'équation dévastatrice e=mc² d'Einstein de 1904 ? Souvenez-vous de l'échec de l'empire soviétique, qui avait pris le plus grand soin d'isoler les scrutateurs des ultimes secrets de la matière et qui les avait précautionneusement enfermés dans une ville mystérieuse à laquelle seuls les initiés avaient accès. Mais sachez que les enquêtes des anthropologues sur les cosmologies mythiques dont les évadés délirants de la zoologie s'alimentent depuis des millénaires sont les bombes nucléaires du IIIe millénaire.

Que se passerait-il si toutes les espèces animales devenaient parlantes et donc effarées de se trouver livrées sans maître ni tutelle au vide et au silence éternels de l'immensité? Sans doute se donneraient-elles un souverain invisible, vaporeux et privé de corps. Mais ensuite, ce personnage sans pattes et sans toison se choisirait une femelle dans chaque espèce et donnerait un fils unique à chacune afin de doter tous les animaux de la création d'un spécimen parfait, qui attesterait de leur filiation avec le géniteur du cosmos. Puis, les bénéficiaires de ce prodige se rueraient sur cette progéniture miraculée afin de boire son sang et de dévorer sa chair de génération en génération, afin de s'identifier à leur père mythique.

Messieurs les chefs d'Etat, quel petit garçon que Voltaire, qui écrivai : "Ils mangent et boivent leur Dieu, ils chient et pissent leur Dieu". Mais vous, qu'allez-vous faire d'une espèce qui se met davantage à l'abri des victoires de la raison que les géocentristes du XVIe siècle, qu'allez-vous entreprendre dans l'ordre politique si vos anthropologues vous enseignent à observer des animaux théophages, qu'allez-vous entreprendre si l'abîme qui sépare l'encéphale des classes dirigeantes des démocraties du cerveau des savants ès idoles vous condamne à donner son vrai sens à une laïcité dont vous vous réclamez seulement du bout des lèvres?

13 - Les cardiologues des idoles

Messieurs, il existe un géocentrisme et un héliocentrisme des temps modernes. En bons stratèges du destin de l'esprit humain, songez que vous vous trouvez d'ores et déjà dans l'incapacité d'élever le niveau moyen des savoirs et de l'intelligence de la population française, parce que les écoles publiques de votre République s'y refusent.

Pourquoi la loi de 1905 ne vous a-t-elle pas permis d'initier le peuple aux secrets des mythologies sacrées, pourquoi exposez-vous toutes les théologies de la terre dans les parcs d'attraction de votre culture mondialisée par des amulettes, pourquoi légitimez-vous les cierges d'un côté, tandis que, de l'autre, vous ne mettez plus d'ex-votos entre les mains des enfants dès leur âge le plus tendre, sinon parce que vous n'avez plus de philosophie de l'homme et de son histoire et que vous croyez, comme au Moyen Age, que l'art de gouverner n'a en rien à se préoccuper des progrès de la connaissance scientifique de l'humanité? Mais je vois que vos législateurs se montrent de plus en plus embarrassés par la profondeur des ténèbres dans lesquelles leur ignorance les a précipités et qu'ils s'apprêtent, ils ne savent pourquoi, à interdire aux musulmanes le port de la burqa, je vois que vos hommes de loi pseudo rationnels se révèlent empêtrés dans leur indifférence même à l'égard de ce qui se passe dans la tête des gens. C'est pourquoi leur semi raison se scandalise exclusivement du spectacle des étoffes noires qui témoignent jusque dans la rue, d'un délire respectable sous une forme moins concentrée. Où l'enseignement de la raison s'est-il arrêté dans vos démocraties de séminaristes de la République si votre prétendue éducation nationale n'a cure que de l'étalage des talismans dans la capitale ?

14 - Une politique des encéphales

Messieurs les chefs d'Etat, ne croyez pas que la science de l'homme progressera sans que l'abîme entre les savoirs traditionnels et les savoirs nouveaux ne mette en péril les vérités que vous avez convenu de parquer depuis des millénaires dans l'enceinte de votre "sens commun". Car la philosophie est une discipline politique. Depuis Platon elle ne cesse de vous rappeler que la spécificité de la raison dite politique est de qualifier de vrai ce qui se révèlera profitable un instant à une population et à des dirigeants aveugles, tandis que la science et la pensée séparent fermement le vrai des fruits de l'imagination délirante des ignorants et des sots. Mais laisserez-vous ces ignorants et ces sots se présenter sous le vêtement des Etats, ou bien l'incompatibilité de nature entre la définition philosophique et la définition religieuse et politique du vrai et du faux vous rappellera-t-elle qu'elle régit l'histoire des semi évadés du règne animal depuis les temps les plus reculés ? Telle est la raison pour laquelle toute la question est désormais de se souvenir que, sur le long terme, la vérité des philosophes est politiquement plus profitable aux Etats que leurs erreurs et les vôtres confondus.

Certes, le discours de l'erreur s'est tout de suite révélé plus convaincant que celui de la vérité à vos yeux, parce qu'il est plus agréable aux nations et à leurs dirigeants d'entendre le chant des Sirènes des rêves et de la folie de l'humanité que de goûter aux aliments amers de la connaissance rationnelle. Mais en parcourant vos expositions des dieux d'hier et d'aujourd'hui, j'ai remarqué que vous ne savez pas si les peuples supporteraient de perdre les rites sacrés qui leur permettent d'apprivoiser la mort et si vous demeureriez des hommes politiques "responsable", comme vous dites, dans le cas où vous tenteriez de quitter le royaume des fantasmes et des sortilèges qui embrument et rassurent le cerveau des théophages. Mais sachez que ce serait votre politique de la responsabilité républicaine qui courrait au naufrage si vous remettiez la démocratie à l'école des prêtrises et des exorcismes du passé.

15 - Un rappel

Souvenez-vous du siècle d'Archimède. Les derniers Grecs avaient inventé les paquebots géants, les machines de siège titanesques, la vis sans fin, la monnaie fiduciaire, la lettre d'amour, la galanterie, les parfums, le crédit bancaire ; ils n'ont oublié qu'un détail, la tâche d'approfondir leur connaissance de l'homme. Alors, l'immoralité croissante des peuples et de leurs dirigeants a conduit une humanité désemparée par son ignorance à se prosterner le front dans la poussière; et notre espèce a connu quinze siècles d'agonie des sciences, des lettres et des arts, parce qu'il lui fallait retrouver au préalable les vertus élémentaires d'honnêteté, de droiture et de courage qui seuls font tenir debout les Etats nantis de gigantesques mécaniques.

Savez-vous que saint Augustin n'en revenait pas de voir flotter un vase de plomb, savez-vous qu'il attribuait à la volonté de Dieu que le bois pourri sombrât? Certes, l'ignorance antérieure à Archimède, vous la conjurerez aisément, mais non celle d'une laïcité qui ne disposera plus des temples que vous aurez peuplés des statues de vos idoles verbales. Messieurs les chefs d'Etat, le tronc de votre arbre de la connaissance s'est desséché. Si vous ne vous demandez pas pourquoi Dieu est de retour, pourquoi nous avons des satellites et des croix, des bombes nucléaires et des chapelets, des calculettes et des cierges, des stimulateurs cardiaques, mais non des cardiologues de "Dieu", l'abîme entre les savoirs et l'ignorance des peuples ne cessera de se creuser. Alors, il vous faudra vous résigner à construire les laboratoires les plus dangereux, ceux dans lesquels vos philosophes vous contraindront à peser les fruits de votre folie.

voir : Gaza, cœur de la folie du monde, 18 janvier 2010

Le 8 février 2010
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