Lettre ouverte à Jean-Luc PUJO, Président des clubs « Penser la France »

28 min

L'arme nucléaire et l'anthropologie critique du XXIe siècle

Manuel de Diéguez

1 - Les toréadors de votre question
2 - Les craquements de l'édifice
3 - Nos retrouvailles avec le sacrifice
4 - Quelle problématique sous-tend-elle le politique?
5 - La sainte inquisition des modernes
6 - Le nouvel observatoire du genre humain
7 - Une science de la peur et de la mort
8 - Le feu de l'apocalypse
9 - Un regard sur l'inconscient politique simiohumain
10 - Psychanalyse du mythe de l'apocalypse
11 - Entre la charogne et l'offrande
12 - Les faux rois de leur Déluge
13 - Le recul nouveau de la raison
14 - Votre moisson de demain

Monsieur le Président,

1 - Les toréadors de votre question

Au nom des clubs "Penser la France" et en votre propre nom vous avez bien voulu me demander, primo comment il convient de séparer l'anthropologie de la simianthropologie, secundo, à quels endroits il convient de faire passer la frontière entre ces disciplines, tertio quelles réflexions sur la méthode permettront de clarifier la transition entre ces territoires de la science du passé et de la science politique afin d'accéder à une connaissance plus unifiée de la France. Je sais qu'en tant que philosophe de l'évolution cérébrale de notre espèce, vous êtes aussi attaché que moi à armer la République de demain d'une identité intellectuelle d'avant-garde et de l'ancrer dans un approfondissement de la notion même de raison, tellement la nation de Descartes et de Montaigne a laissé vieillir et rouiller cette faculté. Peut-être mes explications contribueront-elles à mettre en évidence des convergences entre votre vocation de penser notre époque et mes modestes tracés.

Mais pour entrer dans l'arène ouverte aux futurs toréadors de votre question, il nous faudra emprunter un détour par les sacristies et nous demander à quel moment le tabernacle d'une théologie ne parvient plus à légitimer ses racines multiséculaires dans la pensée magique, parce que la problématique même sur laquelle s'appuyait la science des dieux anciens a égaré l'échiquier qui accueillait sur ses cases la logique interne dont l'axiomatique du sacré se réclame. L'assise du jeu présupposait qu'il existerait un créateur mythique du monde, lequel aurait eu un fils d'une vierge. Puis venait le postulat selon lequel la mission de cet enfant miraculé serait de sauver le genre humain des conséquences fatales d'un forfait que notre espèce aurait commis avant son débarquement sur la terre - péché qui se serait ensuite et de génération en génération, révélé la source de notre chute dans l'Hadès. Enfin, le désastre de notre culpabilité native était proclamé irrémédiable, de sorte qu'il fallait en effacer les traces par un sacrifice, certes sanglant et titanesque à la divinité offensée par nos ancêtres, mais réputé réparateur - celui de la mise à mort sur une potence de l'unique et prodigieux descendant du démiurge.

Toutes les variantes théologiques du christianisme de la rédemption par la torture d'un innocent - de l'orthodoxie au catholicisme en passant par les deux principaux protestantismes - admettent ces a priori de sauvages, de sorte que l'accord préalable des défenseurs de cette religion sur la pertinence d'une immolation originelle circonscrit d'avance le champ mental des questions à débattre, à savoir quel sera le statut mi-céleste, mi-terrestre du fils à l'égard de son père divin, quel sera le grade dont bénéficiera l'esprit dans la hiérarchie à laquelle les dignitaires d'une cosmologie sacrée se trouveront subordonnés, quel sera le degré de liberté du croyant sur cette terre dès lors qu'il lui faudra à la fois veiller à conserver intacte l'omnipotence et l'omniscience du démiurge mythique et se rendre volens nolens moralement responsable de ses propres actes dans le champ de l'Histoire, donc se vouloir comptable de la sagesse et de la déraison supposées relativement autonomes dont notre espèce se trouvera nantie en ce monde.

2 - Les craquements de l'édifice

Mais si vous lisez l'histoire de Port-Royal de Sainte-Beuve, par exemple, vous remarquerez non seulement un flottement menaçant de la plate-forme d'extraction de l'or de la foi, mais vous verrez le tamis même de toute théologie la précipiter dans l'abîme. Quelle place les méthodes d'interprétation dont dispose la science historique mondiale réservent-elles au décryptage des cosmologies mythiques? Comment concilient-elles la mise en évidence de la spécificité de l'aventure humaine avec les dosages d'une grâce divine inégalement saisissable et dont l'imprévisibilité conditionne la puissance? Comment précisera-t-on le rôle de Louis XIV dans un savoir dont la légende sacrée n'aura pas suffisamment clarifié le rôle réservé à tel roi ou à tel autre, de sorte que le dispositif global qui présidera au destin cérébral d'une religion ne saurait concilier une connaissance relativement rationnelle de la psychologie des acteurs de la pièce, d'une part, avec le regard d'aigle de l'historien, d'autre part ; car ce dernier sera censé percer à jour les desseins de l'association de Dieu et du Saint Siège chargée de mener à bien la gestion de l'Eglise et de piloter jusqu'à son terme le salut éternel de l'humanité. Certes, vous proclamerez tantôt pénétrables et tantôt impénétrables les vues de Zeus sur Port-Royal, mais ce sera au gré de vos propres embarras de scribe de l'absolu.

3 - Nos retrouvailles avec le sacrifice

Les glissements de terrain qui minent les théologies en tant que disciplines autrefois réputées autonomes et souveraines sont devenus si périlleux pour leur survie qu'il faut désormais renoncer à jamais rendre intelligible l'histoire véritable du christianisme, parce qu'il faudrait alimenter une telle ambition d'un approfondissement vertigineux de la connaissance politique de notre espèce, ce qui exigerait de consacrer un siècle entier à seulement élucider la difficulté préjudicielle de connaître l'assiette psychique du pouvoir religieux. Aussi, la faiblesse des sciences humaines d'aujourd'hui paralyse-t-elle également toute histoire qui se voudrait rationnelle des religions d'autrefois.

Certes, quelques historiens se sont attachés à retracer l'histoire de nos sacrifices de sang; mais si, Karl Friedrich Nägelsbach, Die nachhomerische Theologie des griechischen Volksglaubens bis auf Alexander, Nürnberg 1857 et Gunnar Heinsohn, Die Erschaffung der Götter (Rowolt 1997) s'appliquent à raconter l'évolution du meurtre de l'autel au sein de la religion grecque, on n'y trouve aucune réflexion anthropologique sur notre espèce en tant que telle, de sorte qu'en ce début du IIIe millénaire, nous nous demandons encore vainement pourquoi les évadés de la zoologie croient dur comme fer en l'existence de personnages fantastiques et flottants dans le vide, pourquoi ils leur ont longtemps offert les cadavres parfumés des plus beaux et des plus précieux de leur congénères, puis des bœufs et des moutons à la pelle, sans doute afin de camoufler leur moindre prix. Si Sainte-Beuve avait situé sa célèbre histoire de Port-Royal dans une problématique anthropologique, il aurait précédé le siècle de Freud, de Darwin et d'Einstein ; et nous comprendrions mieux nos meurtres sacrés d'Iphigénie au Golgotha. Car les Anciens exprimaient leur embarras au cœur même du cadeau olfactif qu'ils se faisaient en secret à eux-mêmes de se placer entre le marteau du tueur et l'enclume donatrice - entre l'immolation intéressée de la victime et l'offrande de sa dépouille salvatrice: Inter caesa et porrecta, disaient-ils, c'est-à-dire entre le meurtre parfumé et les mains du suppliant. Mais le chrétien avaricieux d'aujourd'hui sait-il seulement qu'il continue d'offrir à Zeus le cadavre du fils d'un Dieu réputé se substantifier tous les jours sur l'autel bien saignant du sacrifice?

4 - Quelle problématique sous-tend-elle le politique ?

Nous voici un peu préparés à aborder la question du tribut que la raison politique des modernes paie aux idéalités des Démocraties meurtrières. Quelle place la France pensante occupe-t-elle sur le théâtre de la guerre que la pensée critique livre aux mythes religieux depuis tant de siècles? L'astéroïde des philosophes se demandera-t-il si la politique ressortit à l'anthropologie ou à la simianthropologie? Quant à la science de la mémoire, obéirait-elle au même modèle d'évolution de sa problématique interne que les religions? Peut-on dire qu'il existe, certes, des Etats et des gouvernements, peut-on ajouter que leur fonction est assurément de diriger les nations, peut-on alléguer que celles-ci se comportent en personnages vivants sur la terre et dans les esprits, peut-on démontrer que la politique, aidée par une science du passé attentive à l'informer et à la guider, obéirait à la vocation naturelle d'assurer la puissance, la prospérité et la grandeur des fractions du genre humain qu'on appelle des nations, mais qu'un grondement sourd monterait des coulisses et mettrait désormais en grand péril la définition même du politique?

Dans ce cas, à quel moment la science historique verrait-elle sa plateforme épistémologique se fissurer, son échiquier se déplacer, son axiomatique et sa problématique cesser de soutenir la science qu'on appelait la politique depuis longtemps - et tout cela sur le même modèle qu'une théologie a vu son champ d'exercice traditionnel s'effondrer, sa méthode se rabougrir, son interrogation se rétrécir, sa dignité se ratatiner dans le cosmos et cela jusqu'à se trouver reléguée sur son pré carré? Mais si la politique se voyait réduite à la portion congrue et si son champ de réflexion se réduisait comme une peau de chagrin, à quel espace devrait-elle s'ouvrir pour accéder enfin à une pensée et à une pesée d'une tout autre ampleur - celles qui sauraient de quelle humanité les théologiens ont parlé sans s'en douter tout au long de vingt siècles de leur dialogue imaginaire avec un père mythique, un fils sauveur et un "esprit" qui ne savait quel statut se donner à flotter entre le ciel et la terre?

5 - La sainte inquisition des modernes

Une mutation du calibrage même de notre interrogation sur la nature du politique nous condamnerait à traquer l'événement majeur susceptible de faire passer de l'anthropologie catéchisée par nos traditions culturelles à une simianthropologie transcendantale. Mais si nous découvrions alors que la théologie classique nous avait égarés dans de vaines interrogations sur notre "salut" et notre "rédemption" - nos enclumes et nos marteaux - l'heure serait venue d'un questionnement sur nos meurtres pieux, que nous appelions nos saints sacrifices ; et toute la politique moderne nous contraindrait d'une main de fer à observer comment le mythe de l'apocalypse nucléaire rejoint celui des autels que nous dressions à notre propre mort et sur lesquels nos offrandes trouvaient à la fois leur sublimation stendhalienne ou freudienne et l'opportunité de leur débarquement dans la politique.

Mais si les Sainte-Beuve d'aujourd'hui ne savent plus de quel point de vue réputé bien connu des théologiens d'autrefois et clairement délimité par le Saint Siège ils doivent raconter Port-Royal, les Provinciales, la mère Angélique, le père Arnaud et tous les autres acteurs de la représentation depuis saint Augustin jusqu'à Pascal, comment la science politique va-t-elle changer de caméra, de prise de vues, de champ visuel, de symbolique et d'historicité? Comment va-t-elle laisser le récit historique banalisé des Anciens camper sur ses arpents pastoraux et suivre son chemin en toute légitimité municipale parmi les mémorialistes et les historiographes, afin d'imagner, de son côté, un changement radical de son regard sur les relations entre les Etats ? Car on n'avait jamais vu des gouvernements faire comparaître devant leur tribunal érigé en instance suprême de la piété du monde une nation et un peuple de soixante-dix millions d'habitants et les sommer vertueusement de renoncer au sacrifice impie auquel les saints pédagogues se sont pourtant dévotement ralliés depuis six décennies. Quelle sera la plateforme épistémologique et méthodologique nouvelle de la science politique mondiale que le feu nucléaire ne manquera pas d'enfanter afin que le tissu périmé du récit historique change de trame et en quoi l'animalité spécifique de notre espèce se trouvera-t-elle mise à nu de telle sorte que ce sera précisément en tant qu'héritiers mentaux de notre ancêtre, le chimpanzé, que notre histoire et notre politique se donneront enfin à observer?

6 - Le nouvel observatoire du genre humain

Que verra le nouvel observatoire? Que deux Etats dotés de la foudre auto exterminatrice se tiendront tranquilles et que toute la difficulté se réduira seulement à empêcher d'autres peuples et d'autres gouvernements de conquérir le degré de sécurité militaire et de considération de ses voisins que la foudre suicidaire peut leur assurer. C'est ainsi que l'Amérique et l'Angleterre ont tenté d'empêcher les Gaulois de s'armer de la foudre de Zeus. Puis la Gaule s'est associée aux deux Olympes reconnus, afin de tenter d'empêcher l'Inde et le Pakistan d'entrer dans le cénacle des souverains du Déluge. Mais, entre temps, la Chine et la Russie n'avaient pas attendu leur laisser passer pour forcer la porte du paradis des sacrifices. Croyez-vous, M. le Président, que l'histoire classique du monde dispose des armes du savoir politique en mesure de rendre compte du sens réel de ce changement de paramètres de Clio?

Décidément, le spectacle réel de l'histoire va subir une métamorphose aussi radicale que si, depuis la Lettre aux Hébreux, le christianisme en était venu à s'observer saintement et à se raconter dévotement toute l'histoire de notre espèce du point de vue du sang appelé à couler sur ses offertoires et ses propitiatoires. Dans ce cas, le recul nouveau du regard de la raison auquel notre science aurait accédé placerait notre connaissance et notre compréhension de la spécificité de l'animalité simiohumaine sous la lentille d'un microscope inconnu. Qu'en serait-il alors de notre distanciation à l'égard de nous-mêmes, qu'en serait-il d'un recul aussi terrifiant, qu'en serait-il du télescope dont la lunette ne se laisserait pas aussi aisément fixer à l'œil que la loupe des Tacite ou des Thucydide ?

7 - Une science de la peur et de la mort

Et d'abord, je le redis, il ne s'agirait pas de déranger les tricots et les trottinements des archivistes et des chroniqueurs de notre historicité municipale, mais de mettre en place l'œil d'une science de la peur et de la mort en mesure d'embrasser le champ commun à l'histoire des peuples sur la terre et tout au long de leurs migrations parmi les dieux. Qu'y a-t-il donc, nous dirions-nous, dans le comportement du chimpanzé que le nucléaire placerait enfin sous une vive lumière, de sorte que nous nous trouverions renvoyés à nul autre animal qu'à ce quadrumane à fourrure?

Car nos simianthropologues constateraient que, sitôt la capacité de nos Etats de s'entre détruire les met en rivalité sacrificielle entre eux, ils adoptent des attitudes en tous points semblables à celles de nos frères inférieurs. D'abord, les toisonnés dont l'encéphale privilégié se situe à l'origine du nôtre n'attaquent jamais vraiment leurs congénères; mais leurs grands mâles se livrent à des assauts solitaires et simulés, ce qui terrorise inexplicablement tout le monde, de sorte que chacun s'écarte sur le passage du monstre gesticulant. Mais ensuite, sa masse pseudo ravageuse se calme; et l'on voit soudain le Tamerlan isolé, le Gengis Khan des origines, l'Hercule de parade embrasser chaleureusement ses rivaux. Car cet animal n'est pas simiophage pour un sou; il fait seulement semblant de disposer d'une foudre dont ses congénères semblent savoir et ne pas savoir qu'elle est tout imaginaire. Comment scanner cette ambiguïté psychobiologique?

8 - Le feu de l'apocalypse

Monsieur le Président, observez donc les comportements des Etats nucléaires d'aujourd'hui. Comment se fait-il qu'ils feignent seulement de brandir la terreur et la mort ? Comment se fait-il que, depuis soixante cinq ans, non seulement ils se gardent bien de passer à l'acte face à des adversaires dépourvus de l'arme exterminatrice, mais que, sitôt qu'une paire seulement d'entre eux dispose des armes embarrassantes en diable de leur auto-pulvérisation définitive, ils se regardent l'un l'autre en chiens de faïence et semblent tout contents et subitement apaisés de disposer enfin d'une musculature résolument virtuelle. Voyez comme leur calme miraculé se révèle alors identique à celui de leurs lointains géniteurs, voyez comme la comédie de Shakespeare intitulée Beaucoup de bruit pour rien renvoie la simianthropologie à des spectrographies post-darwiniennes de la politique des modernes.

Serait-ce que le feu apocalyptique nous révèlerait notre véritable nature, celle qui aurait précédé notre ascension tardive de l'Olympe de Zeus? Ne savons-nous pas maintenant que la faiblesse de ses armes a égaré notre espèce pendant quelques millénaires dans des carnages partiels, mais que nous nous retrouvons subitement tels que nous étions avant d'avoir couru en vain vers les périls extrêmes qui nous font reculer?

Aussi notre souci est-il seulement, comme il est dit plus haut, d'interdire à d'éventuels nouveaux-venus d'accéder à la connaissance d'une arme inutilisable par nature et par définition, alors qu'on se trouve soi-même en grands travaux afin d'assurer à grands frais la maintenance d'une foudre onirique à laquelle on a pourtant renoncé le plus officiellement du monde: "Est-il raisonnable, écrit Hervé Morin, dans le Monde daté du 16 janvier 2010, de déployer de tels efforts pour valider des armements dont la doctrine de la dissuasion prévoit précisément qu'ils ne seront pas utilisés?"

M. Francois Geleznikoff lui répond: "Nous devons avoir l'intime conviction que les formules mathématiques auxquelles nous aboutirons nous rendront le service voulu, sinon la dissuasion n'est plus crédible".

9 - Un regard sur l'inconscient politique simiohumain

C'est ici que la pesée du cerveau actuel de notre espèce en appelle à une balance conçue et construite par la discipline trans-animale que définit la simianthropologie critique. Car le chimpanzé cérébralisé et vocalisé sait fort bien que la France ne se trouve pas menacée d'une prétendue extermination pour s'être voulue présente en chair et en os sur l'offertoire des modernes, puisque celui-ci s'est transporté dans son imagination à la faveur même, si je puis dire, d'une auto-pulvérisation résolument mythologique.

J'ai signalé qu'entre le meurtre sacré et l'offrande du cadavre de la victime à l'idole, les Romains avaient observé un moment d'hésitation et de doute. Analysons la difficulté qu'ils éprouvaient à prendre une décision - en ce sens, disaient-ils qu'il y a loin de la coupe aux lèvres, adage que nous traduisons également par : "Il n'y a que le premier pas qui coûte". Le chimpanzé actuel sait-il qu'il n'y a pas de premier pas possible? Dans ce cas, il faut observer comment cet animal s'appliquera à se cacher à lui-même ce qu'il sait, mais qu'il va aussitôt enfouir dans son inconscient politique. Car il consacrera des milliards non seulement afin de ne pas perdre la main - il appellera cela "le risque d'érosion du savoir-faire nucléaire" - mais encore à seule fin de perpétuer à grands frais un savoir inexploitable par définition.

Depuis 1996, la France construit dans les Landes une vaste enceinte de béton afin d'y procéder à des simulations de la fusion thermonucléaire. Cent cinquante mille mètres cubes de ciment ont été coulés afin de préserver cet instrument de toute vibration et pour le maintenir à une température constante. Le programme a déjà subi un dérapage financier titanesque - il s'est appesanti de plus d'un milliard depuis 2005. Mais les exercices de simulation de ce type sont devenus internationaux depuis la signature du traité de conjuration massive et universelle d'une apocalypse onirique. La fiction américaine de la fin du monde connaît, elle aussi, un surcroît de dépenses de deux milliards de dollars. Mais on voit bien que, sans une psychanalyse des impasses cérébrales dont souffre le cerveau semi rationnel de notre espèce au stade actuel de son évolution, on ne saurait expliquer un acharnement planétaire à gérer un monde fantasmatique par définition, mais tenu pour aussi "réel" que celui de feu la croyance en l'existence d'un Dieu que le Déluge avait spécialisé dans la noyade de ses créatures.

10 - Une psychanalyse du mythe de l'apocalypse

Et pourtant on découvre peu à peu la fragilité des calculs ; et pourtant l'on s'effraie du caractère aléatoire de leur fiabilité; et pourtant, on s'applique à calfeutrer les brèches : "Les calculs sont tous beaux. On a tendance à croire qu'ils sont la réalité même. Mais il est essentiel de connaître leurs limites", dit un haut responsable du mythe. Comment se fait-il que la question de la réalité proprement militaire du nucléaire ne soit jamais pesée, ni même évoquée, comment se fait-il que le simianthrope s'affaire et se démène sur toute la terre habitée afin d'entretenir le songe qui le taraude et qu'il conjure en vain? Cette agitation intercontinentale autour d'un cauchemar nous rappelle celle dont l'excommunication majeure avait présenté le spectacle il y a quelques siècles seulement, à l'heure où les armées de Henry IV d'Allemagne avaient reculé, terrorisées par le sceptre de l'excommunication majeure dont la papauté avait brandi la foudre sur toutes les têtes.

Il est clair que le simianthrope nucléarisé nourrit avec la panique religieuse des magiciens modernes de l'apocalypse des relations qu'il appartient précisément à la simianthropologie critique d'éclairer et de préciser; car il s'agit d'une paralysie soudaine du raisonnement. A quoi est-elle due, sinon au transport brutal dans un univers mécanique angoissant d'une vie dont les fantasmes anciens avaient été bien balisés. Les évadés partiels du règne animal s'affolent d'avoir perdu les paramètres multimillénaires de leurs meurtres sacrés. Et pourtant le nucléaire met la créature dans une situation psychologique traditionnelle et bien connue : le vieux roi du Déluge ne s'était-il pas révélé la première victime de sa folie, tant en raison de sa cécité naturelle que de l'imprévoyance des idoles de l'époque ? Ce potentat savait-il seulement que son projet de rayer à jamais sa créature de la carte le laisserait désespérément orphelin de sa propre démence?

11 - Entre la charogne et l'offrande

Certes, ce Titan avait pris le plus grand soin de mettre un spécimen des espèces qu'il avait créées à l'abri de la noyade salvatrice; et il avait fait construire un paquebot géant à cet effet. Mais, en ces temps reculés, non seulement les idoles les plus herculéennes se croyaient encore à l'abri du trépas, tandis que le chimpanzé relativement tardif est capable non seulement de se fabriquer un totem à sa ressemblance, mais de s'installer en esprit sur le trône de son propre Créateur. Ce chimpanzé récent se trouve donc confronté à la même panique d'entrailles et à la même témérité aveugle que le géniteur mythique qu'il avait condamné à flotter dans le vide de l'immensité. Or cet errant dédoublé dans les nues sait déjà - mais il ne veut pas le savoir - qu'il ne pourra payer à sa propre cécité et à sa propre sottise le tribut incalculable auquel l'appelle sa soif inextinguible de se venger de l'humiliation mortelle que sa créature lui a fait subir - celle de lui désobéir.

Sitôt que l'espèce simiohumaine accède à la température suicidaire, elle se met un bandeau sur les yeux. Pourquoi cela, sinon afin de ne pas perdre la face devant sa démiurgie ? Mais comment une espèce condamnée à combattre ses propres ténèbres ne nous conduirait-elle pas à des analyses existentielles et post freudiennes de la situation politique et psychique dans laquelle elle se trouve immergée? Car elle ne parvient ni à renoncer à l'image matamoresque d'elle-même qu'elle a hissée dans les nues depuis quelques millénaires, ni à franchir le pas entre caesa et porrecta - entre la charogne et l'offrande.

12 - Les faux rois de leur Déluge

Mon cher Président, la description minutieuse et l'interprétation pas à pas des carnages payants des rois du Déluge dépasserait les proportions de la présente lettre. J'observerai seulement que la crainte de voir le stock de ses ogives s'épuiser conduit ce confectionneur de ses songes en fusion à des difficultés de plus en plus insurmontables - car si les super calculateurs qui permettent la simulation sur ordinateur de la réaction thermonucléaire ne font que souligner les carences dont souffrent les techniciens de l'apocalypse biblique retrouvée, que dire de la propension actuelle de nos mécaniciens de s'orienter vers des engins de moindre puissance et qui seraient utilisés, disent-ils, comme des armes d'"ultime avertissement"? Mais cette "tendance", comme ils l'appellent, les conduit aussitôt à une difficulté plus insurmontable que les précédentes. Car ils ont déjà perdu la main au point qu'il leur faut courir en toute hâte vers leurs sexagénaires, leurs septuagénaires et leurs octogénaires expérimentés, dont les conseils guident maintenant les nouveaux administrateurs du mythe. Et pourtant, la disparition à terme de l'arme des songes est inexorable. Va-t-elle se vaporiser sur le même modèle que la dissuasion théologique d'autrefois, celle de l'excommunication majeure? Car, dit un spécialiste effrayé, nous nous trouvons "à mi-chemin entre les bombes nucléaires surpuissantes et les armes conventionnelles, qui ne sont pas suffisamment radicales".

On comprend que le nucléaire symbolise une mutation de la science historique et de la politologie de nos ancêtres, parce que le simple récit des évènements ne parvient plus à se fonder sur l'axiomatique générale d'autrefois, et cela du seul fait que nos échiquiers ont toujours été chargés de rendre intelligible ce qu'ils décrivaient. De même que le christianisme ne parvient plus à nous présenter le spectacle de la crucifixion d'un dieu à partir des repères et des paramètres ensorcelés de la foi, le nucléaire ne se laisse plus ni raconter, ni expliquer à l'école des historiens du passé, mais seulement à l'écoute de l'évolution psychobiologique des chromosomes des évadés de la zoologie - celle qui commande les gènes de leurs deux interlocuteurs principaux, leurs dieux et leur politique.

13 - Le recul nouveau de la raison

Comment allons-nous théoriser le déplacement et le décalage de l'axiomatique et de la problématique de la politique classique, comment allons-nous interpréter les relations nouvelles entre les Etats et expliciter l'enjeu même de leur diplomatie nucléaire s'ils se trouvent désormais contraints de s'aventurer sur un terrain qu'ils ne sont nullement en mesure d'expérimenter ? Car on n'expérimente jamais qu'à partir d'une méthodologie génératrice du sens, donc de la compréhensibilité d'un récit. (L'humanisme du XXIe siècle Comment le simianthrope se construit ses signifiants) La connaissance du sens précède donc l'expérience appelée à le vérifier, comme il est démontré par Claude Bernard depuis L'introduction à la médecine expérimentale de 1865.

De même - encore une fois - qu'on ne rend pas le Golgotha intelligible à partir de l'hypothèse méthodologique selon laquelle ce meurtre serait une offrande bien rétribuée par le roi du Déluge à ses fidèles partisans et sujets, on ne rendra pas le nucléaire intelligible à l'aide des jalons du sens déposés sur le parcours du genre humain par le récit historique, mais seulement à l'aide d'un recul de la raison que nous donnera une réflexion post-darwinienne et post-freudienne sur le cerveau simiohumain actuel. Telle est l'impasse psychobiologique dans laquelle se situe un animal subitement confronté à une situation sans équivalent dans son histoire, telle est l'aporie qui soumet sa boîte osseuse à une épreuve entièrement nouvelle. Pour la première fois, l'humanité se trouve condamnée par l'Histoire à approfondir sa connaissance d'elle-même.

Et si cet approfondissement du politique nous ramenait à Sainte-Beuve, dont j'ai évoqué les difficultés de raconter Port-Royal de manière signifiante, donc de nous conduire à la trame simianthropologique qui nous la rendait intelligible ? Car la vraie question posée par le conflit entre le jansénisme et son Dieu omnipotent d'un côté et une théologie catholique plus laxiste et devenue complaisante à accorder aux chrétiens le pouvoir de conquérir leur salut tant par leurs propres forces qu'à l'école de leur piété méritoire, cette question centrale, dis-je, se situe au cœur de l'histoire universelle du politique. Pour un cerveau de roi, la question de l'insurrection des disciples de Jansénius contre l'autorité du trône, est d'une simplicité et d'une évidence criantes: si mes sujets, se disait Louis XIV, disposaient d'un droit naturel à bénéficier de mes grâces, et cela à la seule pesée de leurs vertus et de leurs dévotions, donc de leur empressement à servir ma couronne, je deviendrais leur obligé et bientôt leur otage ; et ces malheureux s'enhardiraient à installer des comptoirs de leur piété dans leur cœur, et ces pécheurs invétérés feront de moi leur caissier et ils taperont du poing sur la table au besoin, et ils réclameront des récompenses prévues par leur tribunal à eux et ils imposeront impérieusement à ma justice de leur accorder des prébendes dont leurs verdicts me réclameront l'octroi calculé, et ils se croiront aussi légitimés que moi-même sur la terre et au ciel.

Mais si je ne fais bénéficier de mes largesses que les sujets que j'aurai préalablement choisis par des voies impénétrables, et si je ne dois de comptes qu'au jugement de ma propre omniscience, et si je n'accorde mes bontés qu'en toute gratuité, comme le veulent ces damnés calvinistes, augustiniens et tutti quanti, non seulement je découragerai les bonnes volontés et les dévouements modestes et naturels des plus sages de mes sujets, mais ma majesté en sera rendue creuse à force de se rendre lointaine et inaccessible. A quelle profondeur dois-je ancrer ma sagesse sur la terre et à quelle hauteur l'élever dans les airs?

Telle est la question que le nucléaire pose aux Etats. Un pouvoir terrestre nanti de l'arme apocalyptique se rendra-t-il inattaquable et inamovible de régner sans rival dans les plus hautes régions de l'atmosphère? On voit que l'arme inutilisable enracine la simianthropologie dans la mythologie biblique, on voit que la théologie de la guerre moderne retrouve l'apocalypse que symbolise le Déluge. Mais, par malheur pour les théoriciens des relations que l'atome et le ciel entretiennent avec le pouvoir, le dieu nucléaire n'est pas unique. Ils sont déjà huit à trôner sur leur Olympe de confection. C'est pourquoi ils se neutralisent réciproquement à la manière des chimpanzés dont j'ai observé les assauts simulés. Mais s'ils perdaient, se disent-ils, la considération et les privilèges que leur sceptre partagé leur confère dans les nues, que resterait-il du nucléaire de Jansénius? "Comment ne piétinerions-nous pas dans notre fausse omnipotence? se murmurent-ils aux oreilles les uns des autres. Il nous faut donc à la fois reconnaître les mérites particuliers de tel ou tel de nos serviteurs les plus dévoués, mais non un droit naturel et inné d'accéder à notre trône."

Telle est la synthèse entre le Saint Siège et ses guichets d'un côté et les Etats nucléaires de l'autre.

14 - Votre moisson de demain

Voyez combien, mon cher Président, "penser la France", n'est rien de moins que penser l'avenir de l'intelligence politique de notre espèce, rien de moins que tenter à petits pas et en tâtonnant de donner à Descartes, à Montaigne et à Voltaire, mais également aux grands simianthropologues inconnus, les Cervantès ou les Swift, les Shakespeare ou les Kafka, la postérité qu'on appelle un destin.

Car si, comme je l'ai rappelé plus haut, l'histoire aux médiocres cheminements n'est pas appelée à bousculer l'histoire au jour le jour, en revanche l'histoire réelle suit un cours autrement plus profond ; et celui-là, on le conduirait à la stérilité si on ne lui faisait pas changer de bésicles. C'est pourquoi la simianthropologie inaugure un regard du narrateur attaché, certes, à coller à l'actualité internationale, mais sous les projecteurs trans-narratifs d'une psychophysiologie des théologies. Prenez l'exemple du chantage à l'auto-pulvérisation souveraine de la planète auquel se livre Israël face à l'Iran : ce théâtre ne deviendra intelligible à l'échelle de l'évolution du cerveau de la planète que si l'on prend la mesure de l'infirmité méthodologique et de l'asthénie de la politologie contemporaine, qui ne dispose encore en rien du souffle qui lui permettrait d'apercevoir non seulement la reduplication des comportements du chimpanzé explicitée plus haut, mais d'observer du haut des nues la mobilisation semi animale de tout notre astéroïde autour d'un leurre.

Quelles sont les chances de faire passer la politologie bidimensionnelle d'autrefois à celle de l'ère post-ptolémaïque et post-théologique de la connaissance du passé et du présent des songes de notre espèce ? Nous ne sommes que les petits poucets de l'itinéraire de nos délires; et les cailloux que nous semons en chemin sont tout de suite ensevelis sous la poussière. Mais si vous observez les efforts criards de la France acéphale pour diaboliser l'Iran et les embarras diplomatiques d'une Amérique décérébrée - elle ne dispose encore d'aucune science simianthropologique de l'histoire du monde - je vous verrai en envoyé de Zeus sur le chantier de construction de la balance dont les plateaux et les ressorts permettront à l'intelligence historique et politique de demain de mettre en marche les nations encore piétinantes autour d'un épouvantail cérébral. La simianthropologie rêve de la révolution copernicienne qui permettrait au simianthrope de déchirer le voile qu'il s'est mis sur les yeux.

Je vous souhaite de récolter un jour la moisson de vos justes semailles.

1er février 2010
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