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L'art de voler

Une légende chinoise évoque une tribu d'hommes qui vivaient très longtemps et qui savaient voler.
Les dominants se sont fait une question d'honneur de les exterminer jusqu'au dernier.
Après la bataille il ne restait que deux survivants, ainsi que le chef qui se tenait à l'écart.
Il vint alors les chercher, les pris dans ses bras, et parti se cacher en volant.

Au début, il convient d'avoir une machine sous la main qui permet de tâter la sensation. Cette machine est sous le sol, et provoque une demi-sphère d'apesanteur; sur laquelle on grimpe délicatement. Là on apprend les mouvements de base, parmi lesquels la maîtrise de soi.

Dans une seconde étape, il convient de courir en volant. C'est une technique de course pas connue chez les coureurs, qui consiste à faire des pas très rapide, entrecoupés de maintient de la pause figée en l'air.

L'envol ne peut être provoqué que par l'inconscient. C'est comme la télépathie, aussitôt que la raison vient donner son avis sur ce qui se passe, ça coupe tous les courants.
Une bonne marche préliminaire peut consister à devoir atterrir plus loin qu'on ne le désirait avant de sauter.

L'étape 4 est celle du ski. On profite d'une descente pour ne poser son pas qu'un peu plus haut que le sol, et d'essayer de glisser sur l'air. Au bout d'un moment, sachant qu'on tombe toujours mais moins vite que la pente, il est possible de se tenir debout et d'avancer sans bouger un muscle.
Cela rappelle l'effet patinoire qu'on octroie facilement aux fantômes qui se déplacent.

Après cela on peut décoller, mais attention, on peut décoller haut et vite. Le contrôle à avoir oblige à opérer par touches successives. Il convient alors de stagner dans les airs en position assis.

Un jour, au lieu de grimper une façade, on s'y projette physico-mentalement. Ici apparaît la notion de vertige, qui elle aussi coupe tous les courants. Ce qui se passe en volant est qu'on peut monter, mais pas descendre. La descente consiste à se laisser tomber.
Dans le rêve, quand on tombe de haut, il faut savoir garder confiance et ne pas paniquer. Alors, on atterrit délicatement comme dans un coussin, même si c'est du sol bien dur.

Pour redescendre, il faut savoir engager plusieurs petites poussées de montée successives, que ni la peur, ni le vertige ni la raison ne doivent venir entraver, et sans plus avoir à attendre que la concentration soit suffisante, comme c'était le cas avant.

L'étape suivante consiste en la télékinésie, en particulier à faire voler d'autres personnes à sa place.
Ou peut-être on peut aussi commencer par là.

En enfin, l'étape suivante consiste à sortir du rêve qu'est cette réalité le plus consciemment du monde. A ce moment, on sait qu'on peut échapper à cette réalité, qu'on en a le droit, et donc on en disparaît aussitôt, pour ressortir dans la réalité qui convient le mieux à notre état d'esprit à ce moment-là.
Cette notion est très importante, car l'humain, dotés de sa raison-réflex, a toujours tendance à adapter leur humeur à la circonstance (et à confier aux artistes le pouvoir d'adapter la circonstance à leur humeur).
Mais en fait c'est peut-être par cette étape-là qu'il faut commencer, si on veut apprendre à voler.

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Dans une des dimensions, habitent une petite légion d'hommes-moines et chauves, qui passent leur journée à prier. Ils font cela en tant qu'activité principale, mais il ont encore une condition d'homme de base, avec toutes ses obligations, à part que pour la plupart elles ont été rendues automatiques.

Dans leurs prières, ils visitent tous les mondes et toutes les époques, et guident les hommes dans leurs choix, tout en sachant très consciemment que chacune des répercussions sur laquelle ils ont de l'influence peut modifier considérablement le monde dans lequel ils sont, puisqu'il repose sur presque tous les autres. Il faut que leur action soit logique avec leur condition. Ils disposent d'une connaissance presque infinie (réponses instantanées à toues les questions), et pourtant leur activité est celle de la découverte. A chaque action ils comprennent un peu mieux le cosmos, et progressent à pas de géant vers la sagesse.

Au moment d'une de mes sorties je suis arrivé chez eux, et l'un d'entre eux est venu me chercher et me parler. Ce qui s'est dit ne relève pas du pensable, du dicible ou même du mémorisable.
Il apparaît néanmoins que leur activité cosmique est de même nature que celle de n'importe lequel d'entre nous, qui vivons dans cette dimension inférieure de leur point de vue, enfin proportionnellement parlant. Chez eux les conséquences des actes et des pensées sont si instantanées, que les murs qui délimitent leur liberté sont comme un tunnel étroit. Les erreurs leur coûtent cher, et comme les arbres, de nombreux penseurs peuvent se mettre à pleurer quand un seul vient tout juste de commettre une bourde. Ils pleurent comme s'ils avaient toujours pleuré, mais très vite leur condition leur revient à l'esprit, et ils reprennent le contrôle, sachant très clairement que le destin du cosmos tient à ce qu'ils sont en droit de faire.

Eux, ce sont les hommes de la fin de l'histoire, et quand tout est accompli, ils s'évadent.

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